‹ Chateaubriand (volume 2)Chapitre 3 sur 4 · LES HARANGUES · texte numérisé non relu

LES HARANGUES

« Très clément empereur Dioclétien (1), toujours Auguste, et vous très heureux prince César Galérius ; si jamais vos âmes divines donnèrent une preuve éclatante de leur piété, c'est sans doute dans l'affaire importante qui rassemble le très auguste Sénat aux pieds de votre Eternité. Il s'agit de prononcer sur les Dieux de la patrie, sur les Dieux de Romulus et Numa, qu'ont adoré Camille, Scipion, Paul-Emile, et au milieu desquels brillent aujourd'hui nos divins empereurs, les Dieux augustes.

« Abandonnerons-nous le culte de ces divinités tutélaires pour le nouveau Dieu qui s'est établi dans l'Empire ? Proscrirons-nous au contraire ce Dieu étranger et ceux qui adorent ses images? Telles sont, très religieux empereurs, les questions que vous proposez au glorieux Sénat.

« C'est une vérité reconnuedepuisIongtempsqueRome a dû l'empire du monde à sa rare piété envers les immortels. Elle a élevé des autels à tous les Génies bienfaisants, à la Petite Fortune, à l'Amour Filial, à la Paix, à la Concorde, à la Justice, à la Liberté, à la Victoire, au Dieu Terme qui seul ne se leva point devant

il) C'est Synimaque, pontift; de Ju|)iter, qui parle ainsi devant le Sénat rnssemblé [jour se prononcer sur le sort des chrétiens. Voir l'Iniroduction générale.

Jupiter, dans l'auguste assemblée des Dieux. A qui donc celte famille divine pourrait-elle déplaire ? Quel homme oserait refuser des hommages à une si belle troupe de Déités 'l Voulez- vous remonter plus haut ? Vous trouverez les noujs mêmes de nuti e patrie, nos traditions les plus antiques liées a notre religion et faisant partie de nos sacrifices. Renoncerez-vous au souvenir de cet âge d'or, règne de bonheur et d'innocence que tous les peuples envient à l'Ausonie ? Y a-t-il rien de plus touchant que ce nom de Latium donné à la campagne de Laurente parce qu'elle fut l'asile d'un Dieu persécuté ? D'où il advint que nos pères, en récompense de leur vertu, reçurent du ciel un cœur hospitalier, et que Rome servit de refuge à tous les infortunés bannis. Que d'intéressantes aventures, que de noms illustres attachés à ces migrations des premiers temps du monde, Diomède, Philoctète, Idoménée, Nestor ! Ah ! quand une vieille forêt couvrait la montagne où s'élève ce Capitole, lorsque de pauvres chaumières occupaient la place de nos palais, que ce Tibre si fameux ne portait encore que le nom inconnu d'Albuna, on ne demandait point ici s'il fallait abandonner les Dieux de la patrie ! Pour se convaincre de la puissance de Jupiter, il suffit de considérer la faible origine de cet empire. Quatre petites sources ont formé ce torrent du peuple romain qui a ravagé la terre : Albe, le cher pays et le premier amour des Curiaces, qui montre encore leur grand tombeau couronné de gazon, les guerriers latins qui s'unirent aux guerriers d'Enée, les Arcadiens d'Evandre qui transmirent aux Cincinnatus l'amour des troupeaux et le sang des Hellènes, doux germes de l'éloquence chez les rudes nourrissons d'une louve ; enfin, les Sabins qui donnèrent des épouses aux compagnons de Romulus ; les vieux Sabins vêtus de peaux de brebis, conduisant leurs troupeaux avec une lance, vivant de laitage et de miel et se consacrant à Cérèa et à Hercule, l'une le génie, et l'autre le bras du laboureur.

« Ces Dieux qui ont opéré tant de merveilles en faveur

du peuple romain, ces Dieux qui ont inspiré Fabricius et Caton, ces Dieux qui protègent aujourd'hui les cendres de ces citoyens illustres, ne peuvent être des divinités sans pouvoir et sans vertus. Irons-nous chercher sur un rivage désert la tombe de Pompée, pour y effacer ces mots : « Aux Dieux mânes 1 » Ah ! laissons du moins FKlysée à ce grand homme à qui nous ravîmes sa patrie.

« Divin Empereur, je suppose que Rome chargée d'années, apparaisse tout à coup à vos yeux sous les voûtes de ce Capitole, et qu'elle s'adresse ainsi à votre Eternité :

« Grand Prince, ayez égard à cette vieillesse où ma piété envers les Dieux m'a fait parvenir. Libre comme je le suis, je m'en tiendrai à la religion de mes ancêtres. Cette religion a mis l'univers sous ma loi. Les sacrifices ont éloigné Annibal de mes murailles, et les Gaulois du Capitole. Quoi ! l'on renverserait cette statue de la Victoire sans craindre de soulever mes légions ensevelies aux champs deZama? N'aurais-je été préservée des plus redoutables ennemis que pour être déshonorée par mes enfants dans ma vieillesse?

« C'est ainsi, ô puissant Empereur, que vous parle Rome suppliante. Voyez se lever de leurs vieux tombeaux, sur le chemin d'Appius ces vieux répubhcains vainqueurs des Volsques et des Samnites, dont vous révérez ici les images ; ils montent à ce Capitole qu'ils rempliront de dépouilles opimes. Ils viennent couronnés de la branche du chêne, unir leur voix à la voix de la patrie. Ces mânes sacrés n'avaient point rompu leur sommeil de fcr, pour la perte de nos mœurs et de nos lois ; ils ne s'étaient point réveillés au bruit des proscriptions de Marins ou des fureurs du Triumvirat ; mais la cause du ciel les arrache au cercueil ; et ils la viennent plaider devant leurs fils. Princes, ne changez donc point pour un culte nouveau nos belles fêtes et nos pieuses cérémonies. Nous ne demandons point la persécution des chrétiens, mais nous désirons que leurs autels ne soient pas préférés aux nôtres. On dit que le Dieu qu'ils

adorent est un Dieu de paix et de justice ; nous ne refusons point de l'admettre dans notre Panthéon avec Jupiter, car nous souhaitons, très clément Empereur, que les Dieux de toutes les religions vous protègent ; mais quant à ces Dieux eux-mêmes, laissons les choses comme elles ont toujours été et comme elles seront toujours. »

En achevant de prononcer ces motîi, Symmaque salua de nouveau la statue de la Victoire, et reprit sa place au milieu des sénateurs. Les esprits étaient ditîéremment agités : les uns, charmés de la dignité du discours de Symmaque, se rappelaient ces jours où les Hortensius et les Cicéron plaidaient au Sénat les causes les plus importantes, comme au conseil public de l'univers. Les autres blâmaient la modération du Pontife et sa trop grande indulgence. Satan à demi tronijjé n'avait plus d'espoir que dans Hiéroclès et cherchait à détruire l'effet de l'cdoquence du grand-prêtre ; les anges de lumière profilaient au contraire de cette éloquence pour ramener le Sénat à des sentiments plus humains. On voyait s'agiter les casques des guerriers, les tog<îs des sénateurs, les robes et les sceptres des augures et des aruspices ; on entendait un murmure confus, signe équivoque du blâme et de la louange. Comme on voit un champ où l'ivraie et d'inutiles fleurs de pourpre et d'azur s'élèvent au milieu du froment d'or ; si quelque zéphir se glisse dans la forêt diaprée, d'abord les plus frêles épis courbent leurs têtes tour à tour, ensuite le souffle croissant tourmente la moisson entière et balance en tumulte les gerbes fécondes et les plantes stériles. Tel paraissait dans le Sénat le mouvement de tant d'hommes divers, ceux-ci, froment précieux ; ceux-là, détestable ivraie. Les courtisans regardaient curieusement Dioctétien etGalérius, afin de régler leurs opinions sur celles de leurs maîtres ; César donnait des signes d'impatience et d'emportement, mais le visage d'Auguste était impassible. Hiéroclès en se levant fixa de nouveau l'attention de l'assemblée. Il s'enveloppa dans son manteau de philosophe et garda quelque

temps un air sôvère et pensif. Initié à toutes les ruses de l'éloquence athénienne, armé de tous les sophismes de l'école, souple, adroit, railleur, hypocrite ; affectant une élocution concise et sentencieuse, parlant d'indépendance en servant la tyrannie, d'humanité en demandant le sang de l'innocent ; méprisant les leçons du temps et de l'expérience, voulant, à travers mille maux, conduire le monde au bonheur par des systèmes ; esprit faux, s'applaudissant de sa justesse : tel était l'orateur qui parut dans la lice pour attaquer toutes les religions, et surtout celle des chrétiens. Galérius

laissait

[qui permettait (1)] un libre cours aux blasphèmes de son ministre ; Satan poussait au mal l'ennemi des (2)

fidèles

[l/enre humain]^ et l'espoir de perdre Eudore animait l'amant de Cymodocée : le démon de la fausse sagesse, sous la figure d'un Patriarche de l'école, nouvellement arrivé d'Alexandrie, se place auprès du philosophe. Hiéroclès, après un moment de silence, déploya tout à coup ses bras ; il rejeta son manteau en arrière, posa les deux mains sur son cœur, s'inclina jus'ju'au pavé du Capitole, en saluant Auguste et César, et prononça ce discours:

«ValériusDioclétien,filsde Jupiter, Empereur éternel, Auguste huit fois consul, très clément, très divin, très sage ; Valérius Maximianus Galérius, fils d'Hercule, fîis adoptif de l'empereur. César éternel et très heureux ; Parihique, triomphateur, amateur de la science et vérissime philosophe ; Sénat très vénérable et sacré, Vous permettez donc que ma voix se fasse entendre ? Troublé par cet honneur insigne, comment pourrais-je m'exprimer avec assez de force ou de grâce ? Pardonnez à la faiblesse de mon éloquence, en faveur de la vérité qui me fait parler.

(1) La rature, marnuée par les crochets, et la correction en plus

Iietits caractères de t'inierligno sont de la main de Chateaubriand, .es ratures et corrections de Chateaubriand seront toujours figurées ainsi.

(2) Des est écrit en surcharge par dessus du.

« La terre dans sa fécondité première enfanta les hommes ; les hommes, par hasard et par nécessit', s'assemblèrent pour leurs besoins communs. La propriété commença ; les violences suivirent ; l'houimene put les réprimer ; il inventa les Dieux.

« La religion trouvée, les tyrans en profitèrent. L'intérêt multiplia les erreurs ; les passions y mêlèrent leurs songes.

« Les hommes oubliant l'origine des Dieux, crurent en effet qu'ils existaient ; on prit pour le consentement unanime des peuples, ce qui n'était que le consentement unanime des passions. Les tyrans, en écrasant les hommes, eurent soin de faire élever des temples à la Piété et à la Miséricorde, afin que les infortunés crussent aussi qu'il y avait des Dieux.

« Le prêtre, d'abord trompeur, ensuite trompé, se passionna pour son idole ; le jeune homme, pour les grâces divinisées de sa maîtresse ; le malheureux, pour les simulacres de sa douleur; de là le fanatisme, le plus grand des maux (\m ait affligé l'espèce humaine.

« Ce monstre, portant un flambeau, parcourut les trois régions de la terre. Il brûla, par la main des mages, les temples de Memphis et d'Athènes. Il alluma la guerre sacrée qui livra la Grèce à Philippe. Bientôt, ô douleur ! si une secte odieuse venait à s'étendre, de nos jours même, et malgré le progrès des lumières, on verrait l'univers plongé dans un abîme de malheur.

« C'est ici. Princes éternels, que je tâcherai de peindre les maux que le fanatisme a faits aux hommes, en vous dévoilant l'origine et les progrès d'une des religions à la fois la plus ridicule et la plus horrible que la corruption des peuples ait engendrée.

« Que ne m'est-il permis d'ensevelir dans un profond oubli ces honteuses turpitudes ! Mais je suis appelé à la défense de la vérité : il faut sauver mes empereurs ; il faut éclairer le monde. Je sais que j'expose mes jours au ressentiment d'une faction dangereuse. Qu'importe ! un philosophe doit fermer son cœur à toute crainte

comme à toute pitié quand il s'agit du bonheur de ses frères, et des droits sacrés de l'humanité.

« V^ous connaissez ce peuple appelé Juif, que sa lèpre et ses déserts séparent du genre humain, ce peuple odieux qu'extermina le divin Titus. C'étaient dans l'origine des esclaves égyptiens.

« Un certain fourbe appelé Moïse, par une suite de crimes et de prestiges grossiers, délivra ses frères de la servitude. II les conduisit au milieu des sables de l'Arabie. Il leur promettait au nom d'un Dieu Jéhova une terre où coulerait le lait et le miel.

« Après quarante années d'erreurs, ils arrivèrent à cette terre promise, dont ils égorgèrent les habitants. Ce jardin délicieux était la stérile Judée, petite vallée de pierres, sans blé. sans arbres, sans eaux.

« Retirés dans leurs repaires de brigands, ils ne se firent remarquer que par leur haine pour le genre humain. Ils vivaient au milieu des adultères, des meurtres, des cruautés.

« Que pouvait- il sortir d'une pareille race? (C'est ici le prodige) une race plus exécrable encore, les Chrétiens. Ils ont surpassé en folie, en crimes, les Juifs leurs pères.

« Les Hébreux que trompaient des prêtres fanatiques, attendaient dans leur impuissance et dans leur bassesse un monarque qui devait leur soumettre le monde entier. Le bruit se répand un jour que la femme d'un vil artisan a donné naissance à ce roi si longtemps promis. Une partie des Juifs s'empresse de croire au prodige.

« Celui qu'ils appellent leur Christ vit trente ans caché dans sa misère Après ces trente années, il commence à dogmatiser. Il s'associe quelques pêcheurs qu'il nomme ses apôtre^:. Il parcourt les villes, il se cache au désert, il séduit des femmes faibles, une populace crédule. Sa morale est pure, mais sans surpasser celle de Socrate ; ses miracles sont moins éclatants que ceux du grand philosophe Apollonius.

« Bientôt il est arrêté pour ses discours séditieux et condamné à mourir sur la croix. Un jardinier dérobe

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son corps. Les apôtres s'écrient que Jésus est ressuscité. Ils prêchent leur maître à la foule étonnée. La superstition s'étend. Les chrétiens deviennent une secte nombreuse.

« Un culte né dans les derniers rangs du peuple, propagé par des esclaves, caché d'abord en des lieux déserts, s'est chargé peu à peu des abominations que le secret et des moeurs basses et féroces doivent naturellement engendrer : aussi la cruauté et l'infamie fontelles la partie principale de ses mystères.

« Les Chrétiens s'assemblent la nuit au milieu des morts et des sépulcres. La résurrection des cadavres est le plus absurde comme le plus doux de leur entretien. Assis à un festin abominable, après avoir juré haine aux Dieux et aux hommes, après avoir renoncé à tous les plaisirs légitimes, ils boivent le sang d'un homme sacrifié, et dévorent les chairs palpitantes d'un enfant. C'est ce qu'ils appellent leur pain et leur vin sacré !

« Le repas fini, des chiens affreux dressés aux crimes de leurs maîtres, entrent dans l'assemblée et renversent les flambeaux. Alors les Chrétiens, plus infâmes que les botes des bois, se cherchent au milieu des ténèbres, s'unissent au hasard par d'horribles embrassements, les pères avec les filles, les fils avec les mères, les frères avec les sœurs : le nombre et la variété des incestes fait le mérite et la vertu.

« Quoi ! ce n'était pas assez d'avoir voulu amener les

séditieux

hommes au culte d'un [malfaiteur] justement puni d'un supplice infâme V Ce n'était pas un assez grand crime d'avoir es«!ayé d'abrutir à ce point la raison humaine, et d'éteindre les lumières de la philosophie; il fallait encore (jue les chrétiens fissent de leur religion une école de mœurs les plus dépravées et de forfaits les plus inouïs.

« Ce que je viens d'avan(îer aurait-il besoin d'autres preuves que la conduite des Chrétiens ? Partout où ils se glissent, ils font naître les troubles. Ils débauchent

les soldats de nos armi^es ; ils portent la désunion dans les familles. Ils séduisent des vierges crédules; ils arment le frère contre le frère, l'époux contre l'épouse ; puissants aujourd'hui, ils ont des temples, des trésors, et ils refusent de prêter serment aux empereurs dont ils tiennent ces bienfaits. Ils insultent aux sacrées images d'Auguste, ils aiment mieux mourir que de sacrifier à ses autels. Dernièrement encore, n'ont-iis pas laissé la divine mère de César Galérius offrir seule des victimes pour son fils, aux génies innocents des montagnes 1? Enfin, joignant le fanatisme à la dissolution, à l'erreur, ils voudraient précipiter la statue de la Victoire du Capitole, arracher de nos sanctuaires nos Dieux paternels !

« Il est vrai que je ne défendrai point ces Dieux qui, dans l'enfance des peuples, ont du paraître nécessaires à des législateurs habiles. Nous n'avons plus besoin de ces ressources. La philosophie commence son règne. Désormais on n'élèvera d'autel qu'à la raison et à la vertu. Le genre humain se perfectionne chaque jour. Ne le voyons-nous pas, à la douceur du gouvernement sous lequel nous vivons ? Jamais le monde fut-il plus éclairé, plus libre, plus heureux ? Un temps viendra sans doute que tous les hommes, soumis à la seule pensée, se conduiront par les clartés de l'esprit. Je ne soutiens donc ni Jupiter, ni Mitra, ni Sérapis. Mais si l'on conserve une religion dans l'Empire, l'ancienne réclameauprèsdenous une juste préférence. La nouvelle est un mal qu'il faut extirper par le fer et par le feu : il faut guérir les Chrétiens eux-mêmes de leur propre folie. Eh bien I un peu de sang coulera ! Ce sang est-il donc si pur ? Nous nous attendrirons sans doute sur le sort des criminels, car la philosophie rend le cœur sensible ; mais nous admirerons la loi qui frappera les victimes, pour la consolation des sages, et le progrès des lumières (1). »

(1) Ces quelcjucs lignes, qui sentent le voisinage des Encyclopédistes, et ijui d'ailleurs n'ont pas été déplacées dans la bouche d un terroriste, ont été atténuées, et sont devenues ceci dans le texte imprimé :

Hiéroclès achevait à peine son discours, que Galénus donnant lî signal, des applaudissements redoublés s'élèvent de toutes les parties de la salle. César, l'œil en feu, le visage rouge de colère, semblait déjà prononcer l'arrêt fatal des Chrétiens. Les courtisans levaient les mains au ciel, comme saisis d'horreur et de crainte. Les soldats frémissaient de rage en songeant que ces impies voulaient renverser l'autel de la Victoire. Le peui)le redisait avec indignation les incestes nocturnes, et les repas de chair humaine. Hiéroclès était porté au ciel comme un héros ; c'était un véritable ami des princes, un courageux répubHcain, un Socrate, un défenseur de la vertu. Dans l'enthousiasme général, on lui pardonnait d'avoir paru plus favorable aux opinions des philosophes qu'aux Dieux de la patrie. Le prince des ténèbres échauffait les préjugés et les haines ; ravi des paroles du proconsul, peu lui importait d'aller à son but par l'athéisme ou par l'idolâtrie. Secondé de toutes les puissances de l'Enfer, il augmentait le bruit et le tumulte, et donnait au mouvement du Sénat quelque chose de prodigieux. Comme le sabot obéissant circule sous le fouet d'un enfant volage, comme le fuseau léger descend et remonte entre les doigts de la matrone, comme l'ébène ou l'ivoire roule sous le ciseau du tourneur, ainsi les esprits étaient agités. Dioclétien seul paraissait immobile ; ni colère, ni haine, ni amour. Mais les Chrétiens répandus dans l'assemblée se montraient abattus et consternés. Constantin surtout était plongé dans une douleur profonde ; il jetait par intervalles un regard inquiet et attendri sur Eudore. Le fils de Lasthénès se leva, sans paraître ému de la défaveur de César, des bassesses des courtisans et des clameurs de la foule. Son habit de deuil, sa noble figure, encore embellie par l'expression d'une sainte tristesse, attira d'abord tous les regards. Les anges du Seigneur, formant

« Eli bien ! un peu lie snng coulera ! Nous nous attendrirons sans doute sur le sort des criminels, mais nous admirerons, nous bénirons la loi qui frappera les victimes pour In consolation des sagea et le bonheur du genre humain. «

un cercle invisible autour de lui, le couvraient de lumière et lui donnaient une assurance divine. Du haut du ciel, les fjuatre Evan:^élistes, penchés sur sa tôte, lui dictaient secrètement les paroles qu'il allait répéter. On entendait dire de toutes parts dans le Sénat : C'est le Chrétien ! Comment pourra-t-il répondre ? Chacun cherchait vainement dans ses traits, à la fois si calmes et si animés, l'expression des crimes dont Hiéroclès avait accusé les fidèles. Lorsque des chasseurs, croyant surprendre au bord d'un fleuve un épervier vorace ou quelque affreux vautour, découvrent tout àcoup un beau cygne qui nage majestueusement sur l'onde ; surpris et charmés, ils s'arrêtent ; ils contemplent l'oiseau chéri des Muses ; ils admirent la candeur de son plumage, la fierté de son port, la grâce de ses mouvements : ils prêtent déjà l'oreille à ses chants harmonieux. Le cygne de l'Alphée ne tarda pas à se faire entendre. Eudore s'inclina devant Auguste et César ; ensuite, sans saluer la statue de la Victoire, sans faire de gestes, sans chercher à séduire ou l'oreille ou les yeux, il parle en ces mots, avec une noble simplicité :

« Auguste, César, peuple romain, au nom de ces hommes victimes d'une haine injuste et d'une cruelle persécution, moi, Eudore, fils de Lasthénès, natif de Mégalopolis, en Arcadie, et l'un des persécutés, salut.

« Hiéroclès a commencé son discours par excuser la faiblesse de son éloquence ; moi, je vous dirai sincèrement que je ne suis qu'un soldat plus accoutumé à verser mon sang pour mes princes, qu'à demander, en termes fleuris, le massacre d'une foule de vieillards, de femmes et d'enfants. Je remercie d'abord Symmaque de la modération qu'il a montrée envers mes frères. Le respectqueje doisau chefde l'Empire me force à me taire sur le culte des idoles. Hiéroclès lui-même ne vient-il pas de m'abandonner l'existence de ces Dieux, qu'un autre philosophe a voués depuis longtemps à la dérision. Hélas ! ces idoles qu'un peuple infortuné réclame, le guériront-elles de ses maux V Ces Dieux morts ne sauvent personne de la mort ; ils ne délivrent point le

faible de la main du puissant ; ils ne retirent point l'homme de la nécessité et de la misère ; cette sublime puissance n'appartient qu'au Dieu que je sers.

« Toutefois, l'effet d'une religion quelconque est si salutaire à l'âme, que Symmaque a parlé des chrétiens avec douceur, et qu'IIiéroclès demande leur sang au nom d'une philosophie qui ne reconnaît de puissance céleste que la vertu. Le grand-prêtre pourrait cependant regarder les chrétiens comme des ennemis personnelsetdesrivauxdangereux ; Iiiéroclès,au contraire, qui parle de lumière et de philanthropie, devrait, sans distinction de culte, embrasser les chrétiens dans son amour de l'humanité. Eh quoi ! Hiéroclès, c'est sous le manteau que vous portez, sous cette enseigne de la sagesse que vous voulez semer la désolation dans l'Empire? Pères conscrits, [Vénérables images des consuls,

[et vous Cicéron] Pères conscripts

grâce Caton, éloquent défenseur des opprimés (1)], n'êtes-vous point indignés d'entendre un magistrat subalterne, un sophiste de l'école, proscrire sans examen un million de citoyens romains. [Eh 1 quoi, Hiéroclès, vous ne songea pas que cous serez juge au milieu de ce carnage ? que vous verres tourmenter les victimes ; que vous contemplerez les pleurs des mères, que l'odeur des chairs consumées montera jusqu'à vous ? Certes, il Jaut être aussi courageux que vous l'êtes pour tenir ferme sm" un pareil champ de bataille. Mais je vous dois avertir, Hiéroclès, que (2)] le sang des martyrs est une

(1) Tout ce passage entre crochets et en italiques a été barré de la main de Cliiteaubriand, (\m a écrit dans l'interligne, puis elTaci; : et vous, Cicéron. ot puis écrit encore, et cette fois conservé : Père» conscriptu.

(2) Tout ce passade en italiques et entre crochets est barré de la main de Chateaubriand, qui l'a remplacé par les lignes que voici écrites par lui (cf. plus loin, p. 51, notcj 2) :

« Car il ne faut pas vous le dissimuler : nous ne sommes que d'hier, et déjà nous remplissons vos cités, vos colonies, vos camps, vos tribus, les Palais, le Sénat, le I''orum ; nous ne vous laissons que vos temples. Mais, Hiéroclès, si vous compte/, exterminer les chrétiens

vous avertir dP jiar ce meurtre immense, je dois [prévenir] votre erreur. »

semence féconde ; les vierges chrétiennes enfantent des hommes qui reviennent à la vie pour ne plus mourir, et ces vierges, vous ne l'ignorez pas, puisque vous êtes un déserteur de nos autels, savent quelquefois se dérober aux poursuites de ceux qui les recherchent. Oui, Princes

[Pères conscrits]^ notre accusateur est un apostat, et il se confesse athée. Les provinces le chargent de péculat et d'oppression ; il sait lui-même quel titre je pourrais ajouter à ces titres. Symmaque, au contraire, est un homme pieux, dont Tàge, la science et les mœurs sont

Dans toute cause criminelle

également respectables. On prend en considération le caractère des témoins, Symmaque nous excuse, Hiéroclès nous dénonce : lequel des deux doit être écouté ? Auguste, César, Pères conscrits, peuple romain, daignez me prêter une oreille attentive. Je vais reprendre la suite des accusations d'IIiéroclôs, et vous dévoiler la religion des Chrétiens.

(1) « Princes, je commence par les Hébreux. Ces Juifs que l'on nous a peints comme des esclaves égyptiens révoltés contre leurs maîtres, n'ont point une pareille origine. Ils eurent pour ancêtres de vénérables mortels qui portaient dans l'Orient le nom de Patriarches, et qui vivaient sous des tentes au milieu des troupeaux. Ces Patriarches étaient les dépositaires des plus vieilles traditions des peuples ; ils étaient comme la branche aînée du genre humain. Par une suite d'aïeux dont les noms étaient connus, ils remontaient jusqu'au premier homme. Ce premier homme désobéit à Dieu, pécha et mourut. Sa postérité fut souillée de son crime. Il lui fallait un rédempteur qui la rendît à ses fins primitives ; ce rédempteur est venu de nos jours, c'est Jésus-Christ. »

En prononçant ce grand nom, l'orateur s'interrompit, tous les chrétiens du Sénat s'inclinèrent, et la statue

(1) Le passage qui commence ici, et qui se termine (p. 47) à « Princes, jugez-ea vous-mêmes », est, à ma connaissance, inédit, et ne figure que dans le manuscrit.

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<le Jupiter treml)la sur son autel. Eudore reprit aussitôt :

« Une aventure touchante fit descendre en Egypte Jacob, chef des Patriarches, et tige de la nation des Hébreux. Les Hébreux furent opprimés. Moïse les délivra ; Dieurompitle bras de Pharaon et précipita dans la mer Rouge le cheval et le cavalier. L'Eternel nourrit son peuple au di'sert, et Moïse conduisit les Israélites à la vue de la Terre Promise.

« Cette Terre Promise, objet des railleries d'Hiéroclès, cette petite vallée de pierres, aurait dû paraître toutefois quelque chose d'assez grand aux yeux mêmes de la philosophie.

« Le royaume des Hébreux était placé entre les deux empires de l'Egypte et de la Syrie. Si la ca[)itale des Juifs eut été bâtie dans les plaines de la Palestine ou de la Galilée, elle fût tombée sans résistance au pouvoir des Mèdes ou des Egyptiens. Jérusalem, au contraire, retirée au milieu des montagnes, opposait ses rochers ■comme des remparts à l'esclavage. Les Romains savent ce qu'il leur en a coûté pour renverser cette cité malheureuse.

« Outre cette grande raison politique de l'établissement de Jérusalem au centre d'un pays stérile, il s'en présentait une autre à des honmies d'un génie un peu plus profond que l'accusateur des Chrétiens. Les Juifs, vivant dans la plaine non loin des ports de la mer, se seraient tournés vers le commerce où les entraîne naturellement leur génie. Or le commerce ronge et dissout bientôt le caractère des nations. Le législateur voulait faire des Hébreux un peuple qui pût résister au temps, conserver le culte du vrai Dieu, au milieu de l'idolâtrie universelle, et trouver dans ses institutions une force qu'il n'avait pas par lui-même.

« Il enferma donc les Hébreux dans la montagne. Séparés du reste du monde, ceux-ci prirent insensiblement la haine des coutumes étrangères, et cet amour de leurs propres usages qui les mirent à l'abri des innovations. Leurs lois et leur religion furent conformes à

cet état d'isolement. Tout chez les seuls adorateurs d'un Dieu unique lendit à l'unité. Ils n'eurent qu'un temple, qu'un sacrifice, qu'un livre : le livre contenait leurs destini^es. Do temps en temps, des Prophètes élevaient la voix au milieu de ce peuple solitaire, et lai annonçaient un Messie, des récompenses et plus souvent des malheurs. Les lieux mêmes où les enfants de Jacob se conservaient pour l'avenir nourrissaient en eux ces passions exaltées, sans lesquelles les hommes sont incapables de grandes actions. Sous leurs pieds une poussière brûlante, sur leurs tètes un ciel d'airain, autour d'eux des rochers nus, des campagnes de sel, des lacs coulant du bitume, non loin d'eux, dans les cavernesd'Habron,les tombeaux de leurs pères, c'étaient là les seuls objets offerts aux regards comme aux méd'Israël

dilations [de6 Israélites]. [Etaient-ils menacés de la servitude ? 7/s pouvaient redescendre de la montagne, retrouver leurs camps dans le désert, et revoir le terrible Sina où la loi leur fut donnée, au bruit de la foudre.]

ft Moïse est-il ainsi parvenu au but qu'il s'était proposé? à créer une espèce de peuple éternel dont aucune révolution de la terre ne pût altérer les mœurs ? Princes, jugez-en vous-mêmes.

(Ij «Parmi lesruinesde Jérusalem, souffrezun moment que je vous fasse contempler un étonnant spectacle. C'est là que deux espèces de peuples trouvent dans leur foi de quoi surmonter leurs misères. Là vivent des Chrétiens, que rien ne peut forcer à abandonner le tombeau de Jésus-Christ, ni craintes, ni persécutions, ni menaces de la mort. Leurs cantiques retentissent nuit et jour autour du Saint-Sépulcre. Dépouillés le matin par un proconsul (2), le soir les retrouve au pied

(1) A partir d'ici, jusqu'à « rendre à la fin des siècles » (p. 49), le passage ne figure pas dans les éditions imprimées des Martyrs, mais il figure dans {Itinéraire, avec quelques variantes.

(2) Var., Itinér. {{" édit. t. III, p. 45 et sqq.) . par uq gouoemeur Cure, le soir...

du Calvaire où Jésus-Christ souffrit pour le salut des hommes.

« Jetez maintenant les yeux entre la montagne de Sion et le temple détruit ; voyez cet autre petit peuple qui vit séparé des habitants de la cité ; objet particulier de tous les mépris, il baisse la tête sans se plaindre ; il souffre les insultes sans demander justice ; il se laisse accabler de coups sans soupirer ; on lui demande sa tête, il la présente à l'épée (1). Si quelque membre de cette société proscrite vient à mourir, son compagnon ira pendant la nuit l'enterrer furtivement dans la vallée de Josaphat. Pénétrez sous les huttes dégoûtantes où s'est retiré ce peuple : vous le trouverez dans une affreuse [misère (2)] pauvreté, faisant lire un livre mystérieux à [leurs (3)] des enfans, qui le feront lire à leur tour à leurs enfans. Ce qu'il faisait il y a quatre mille ans, ce peuple le fait encore. Il a assisté trois fois à la ruine de Jérusalem, et rien ne peut le décourager. Quand on voit les Juifs dispersés sur la terre, selon la prophétie d'un apôtre chrétien, on est surpris sans doute. Mais, pour être frappé d'un étonnement surnaturel, il les faut retrouver à Jérusalem, il faut voir ces anciens maîtres de la Judée esclaves et étrangers dans leur propre pays ; attendant sous toutes les oppressions un roi qui doit les délivrer. Ecrasés par la croix qui porta le véritable Messie, cette croix qui les condamne, et qui est plantée sur leurs têtes, ils demeurent dans leur déplorable aveuglement. Dévastes empires ont disparu de la terre, et un petit peuple dont l'origine précéda celle de ces grands peuples, existe encore dans les décombres de sa patrie. Eh ! qu'[y] a-t-il de plus merveilleux que cette rencontre de Juifs et de chrétiens au pied du Calvaire ? Les premiers s'affligent à l'aspect du tom-

(1) Var., Itin., p. 46 : il la présente au cimeterre.

(2) Cette correction 8eml)le a\oir été faite par le cojjiste ; et comme le mot misère a été conservé dans le texte de Y Itinéraire, cela semblerait indiquer qu'il écrivait sous la dictée de Chateaubriand.

(3) Rature du copiste, semble-t-il.

beau de Jésus-Christ ressuscité ; les seconds se consolent auprès du seul tombeau qui n'aura rien à rendre à la fin des siècles ! »

A ces derniers mots d'Eudore, un signe d'approbation échappé à Dioclétien interrompit le fils de Lasthénès. Insensible aux mouvements oratoires de Symmaque et aux déclamations d'Hiéroclès, l'Empereur fut frappé de grandes raisons politiques présentées par le défenseur des fidèles. Les froides railleries du philosophe avaient disparu devant des considérations d'une nature plus haute. Eudore s'était étendu sur ce sujet avec une merveilleuse adresse, afin de toucher le génie du Prince, avant de parler des Chrétiens. Le parti modéré du Sénat, qui redoutait Galérius Publius, préfet de Rome, dévoué à César, mais ennemi d'Hiéroclès, les courtisans toujours attentifs aux impressions du maître, les Chrétiens dont le sort était encore suspendu, tous s'aperçurent •des sentiments favorables de Dioclétien et donnèrent de grandes louanges à l'orateur. Les soldats, les centurions, les tribuns s'étaient laissé toucher à la vue de leur frère d'armes, de ce brave général obligé de défendre sa vie contre les accusations d'un rhéteur : cette noble race d'hommes revient facilement à des opinions généreuses ; ceux qui avaient servi sous Eudore reconnaissaient avec plaisir le son de cette voix grave et sonore qui les rassurait en face de l'ennemi, lorsque, près d'en venir aux mains, on voyait pâlir la ligne entière des guerriers. Tant de raison unie à tant de beauté et de jeunesse, avait intéressé la foule toujours passionnée. La douceur de Constantin s'était changée en allégresse. Il encourageait son ami par ses gestes et ses regards. Les anges de lumière, redoublant de zèle autour de l'orateur chrétien, lui donnaient à chaque moment de nouvelles grâces, prolongeaient le son de sa voix comme d'harmonieux échos et soutenaient avec des parfums célestes ses forces épuisées. Lorsqu'une neige éclatante et virginale tombe de la voûte éthérée, souvent l'aquilon s'apaise ; les champs muets reçoivent avec joie les flocons nombreux qui vont

CHATEAUimiANn. 4

mettre les plantes à l'abri des glaces de l'hiver : aussi quand le fils de Lasthénès eut recommencé son discours, l'assemblée fit un profond silence, afin de recueillir ces paroles pures qui semblaient descendre du ciel, pour prévenir la désolation de la terre.

« Princes, dit-il, je viens de parler du tombeau de mon Dieu, et c'est ce tombeau sacré que je suis maintenant appelé à défendre. Hiéroclès rit des Chrétiens qui croient à la résurrection de la chair. Il veut savoir sans doute comment des hommes réduits en poussière pourront revenir à la vie ? Qu'il me dise d'abord comment il est, je lui dirai comment il sera. Quant à cet Homme-Dieu dont un jardinier duit avoir dérobé le corps, on ne peut nier pourtant que cet Homme-Dieu n'ait trouvé quelque moyen de rompre les chaînes de la mort, et d'échapper à la garde romaine. [Trop d'yeux ont aperçu ce déserteur de la tombe, trop d'oreilles ont entendu ses paroles : on ne trompe pas aisément tes refjards d'une mère (1).]

« C'est donc la condition peu élevée de Jésus-Christ et de ses disciples qui attire au Sauveur du monde les mépris d'Hiéroclés ? C'est en cela même que consiste la merveille, et je le montrerai tout à l'heure. Notre accusateur ne peut nier les vertus du Fils de l'Homme, mais il ajoute que Socrate avait prêché la même morale. Non, Hiéroclès, la morale de Socrate ne fut jamais aussi tendre, aussi sublime que celle de mon divin Maître ; et vous le verrez bientôt. Par quelle dérision impie vient-on opposer les miracles d'un Apollonius aux miracles de Jésus-Christ ? Ah ! si j'avais la foi et la vertu des premiers Chrétiens qui avaient vu le Rédempteur, et qui semblaient avoir retenu quelques rayons de sa gloire, je ferais sortir du tombeau le lépreux, le boîteux et l'aveugle ! Prince, ils paraîtraient devant

(1) Barré de la main de Chateaubriand. — Tout ce paragraphe et ceux qui vont le suivre jus')u'à : « Vers le temps de l'apparitioD du Rédempteur sur la terre... " (|>. 51) sont inédits et ne se retrouvent que dans le manuscrit.

votre trône et vous diraient mieux que moi quel fut le Dieu qui les guérit !

« Toutefois, j'essayerai de vous le faire connaître.

(1) « Vers le temps de l'apparition du Rédempteur sur la terre, les nations étaient dans l'attente de quelque personnage fameux. Une ancienne et constante opinion était répandue dans l'Orient qu'un homme s'élèverait de la Judée et obtiendrait l'empire universel. Vos historiens confessent cet oracle et depuis trois mille ans les prophètes des Juifs ne cessaient d'annoncer le Messie.

« Cependant, le ciel prépare les voies du Fils de l'Homme. Les nations longtemps désunies de moeurs et degouvernemententretenaientdesinimitiés héréditaires ; tout à coup le bruit des armes cesse, et les peuples réconciliés ou vaincus viennent se perdre dans le peuple romain.

[« D'un côtéy la relir/ion et les Tnœurs sont parvenues à ce degré de corruption qui produit de force les changements ; de l'autre, les dogmes de l'unité d'un Dieu et de l'immortalité de Vâme comm.eneent à se répandre. Ainsi les chemins s'ouvrent de toutes parts à la nouvelle doctrine, qu'une langue universelle va servir à propager. Ce vaste Empire romain se compose de nations, les unes sauvages, les autres policées : la simplicité du Christ, pour les premières; les vertus morales, pour les secondes; pour toutes, sa miséricorde et sa charité sont des moyens de salut que te ciel ménage. Ces moyens sont si efficaces que les Chrétiens couvrent déjà la face de la terre, car, Prince, il ne faut pas vous le dissimuler^ nous ne sommes que d'/iier, et déjà nous remplissons vos cités, vos îles, vos camps, vos colonies, vos tribus, vos décuries, le Palais, le Sénat, le forum : nous ne vous laissons que vos temples (2).]

(1) Tout ce dévelo|i|jenient, jusqu'à : « un soupir de miséricorde » (v. 55) est il reproduction, avec des variantes, d'un cliapitre du Génie du Christianisme dV' partie, l. 111, chnp. ii), De Jésus- Christ et de sa vie.

(2) Tout c paragraplie a été barré de la main de Chateaubriand. Les dernières lignes ont été reportées par lui plus haut (cf. p. 44, note 2).

« A la grandeur des préparations naturelles, s'unit l'éclat des prodiges ; les vrais oracles, depuis longtemps muets dans Jérusalem, recouvrent la voix, et les fausses sibylles se taisent. Une nouvelle étoile se montre dans rOrient ; un chœur d'esprits bienheureux chante du haut du ciel, pendant la nuit : Gloire à Dieu ! Paix aux hommes !

« Tout à coup le bruit se répand que le Sauveur a vu le jour dans la Judée : il n'est point né dans la pourpre,

de l'indigence (1)

mais dans l'humble asile ; il n'a point été annoncé aux grands et aux superbes ; mais les anges l'ont révélé aux petits et aux simples ; il n'a point réuni autour de son berceau les heureux du monde, mais les infortunés, et par ce premier acte de sa vie, il s'est déclaré de préférence le Dieu des misérables.

« Nous voyons, depuis le commencement des siècles, les rois, les héros, les hommes éclatants, devenir les Dieux des nations. Mais voici que le fils du charpentier, dans un petit coin de la Judée, est un modèle de douleurs et de misère ; il est flétri publiquement par un supplice ; il choisit ses disciples dans la foule obscure ; il ne prêche que sacrifices, que renoncement aux pompes du monde, au plaisir, au pouvoir ; il préfère l'esclave au maître, le pauvre au riche, le lépreux à l'homme sain ; tout ce qui pleure, tout ce qui a des plaies, tout ce qui est abandonné du monde, fait ses délices : la puissance, la fortune et le bonheur sont au contraire éternellement menacés par lui. Il renverse toutes les notions communes de la morale ; il établit des relations nouvelles entre les hommes, un nouveau droit des gens, une nouvelle foi publique. Non, Hiéroclès, quand la voix du monde entier s'élèverait contre Jésus-Christ, quand toutes les lumières de la philosophie se réuniraient contre ses dogmes, jamais on ne nous persuadera qu'une religion fondée sur une pareille base soit une religion humaine. Celui qui a pu faire adorer une

(1) Correction, dnn^ l'interligne, de la ninin de Clinlenubriand.

croix ; celui qui a offert pour objet de culte aux hommes l'humanité souffrante et la vertu persécutée ; celui-là, nous le jurons, ne peut être qu'un Dieu.

« Jésus-Christ apparaît au milieu des hommes, plein de grâce et de vérité ; l'autorité et la douceur de sa parole entraînent. [// vient pour être le plus infortuné des mortels, et tous ses prodiges sont pour les misérables] Afin d'inculquer ses préceptes, il choisit l'apologue ou la parabole qui se grave aisément dans l'esprit des peuples. C'est en marchant dans les campagnes qu'il donne ses divines leçons. [En voyant les fleurs cVun champ, il exhorte ses disciples à espérer dans la Providence, qui supporte les faibles plantes et nourrit les petits oiseaux ; en apercevant les fruits de la terre, il instruit à juger de l'homme par ses œuvres] ; on lui apporte un petit enfant, et il recommande l'innocence ; [se trouvant aumilieu des bergers, il se donne à lui-même le titre de Pasteur des âmes, et se représente, rapportant sur ses épaules la brebis égarée.] Au printemps, il s'assied sur une montagne, et tire des objets environnants de quoi instruire la foule assise à ses pieds. Du spectacle même de cette foule pauvre et malheureuse, il fait naître ses béatitudes : Bienheureux ceux qui

parce qu'Hs seront consolés parce

pleurent, bienheureux ceux qui ont faim et soif, etc.

fu'ils seront rassasiés, bienheureux ceux qui ont le cœur simple. Ceux qui observent ses préceptes et ceux qui les mé-

parce qu ils hériteront du royaume ilu ciel.

prisent sont comparés à deux hommes qui bâtissent deux maisons, l'une sur un roc, l'autre sur un sable mouvant.] Quand il demande de l'eau à la femme de Samarie, il lui peint sa doctrine sous la belle image d'une Source d'eau vive.

« Le caractère qu'il daigna prendre au milieu de nous était aimable, ouvert et tendre ; sa charité était sans bornes. L'Apôtre nous en donne une idée en deux mots: il allait faisant le bien. La résignation à la volonté de Dieu éclate dans tous les moments de sa vie ; il aimait, il connaissait l'amitié : l'homme qu'il tira du tombeau, Lazare, était son ami ; ce fut pour le plus

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grand sentiment de la vie qu'il fit son plus grand miracle. L'amuur de la pairie trouva chez lui un modèle :

« Jérusalem, Jérusalem, » s'écriait-il, en pensant au jugement qui menaçait celte cité coupable, «j'ai voulu rassembler tes entants, connue la poule rassemble ses poussins sous ses ailes ; mais tu ne Tas pas vuulu ! » Du haut d'une colline, jetant ses tristes yeux sur cette ville condamnée à une horrible destruction, il ne put retenir ses larmes ; il vit la cité, dit l'Apotre, et il pleura ! Sa tolérance ne fut pas moins remarquable, quand ses disciples le prièrent de faire descendre le feu du ciel sur un village samaritain, qui lui avait refusé l'hospitalité ; il répondit avec indignation :

« Vous ne savez pas ce que vous me demandez ! »

« Si le Fils de l'IIomuiL; était sorti du ciel avec toute sa force, il eut eu sans doute peu de peine à pratiquer tant de vertus, à supporter tant de maux ; mais c'est ici la gloire du mystère ! Le Christ ressentait des douleurs ; son cœur se fondait comme celui d'un homme ; il ne donna jamais aucun signe de colère que contre la dureté de l'àme et l'insensibilité. Il répétait éternellement :

« Aimez- vous les uns les autres. »

« Mon Père, s'écriait-il sous le fer de ses bourreaux, pardonn(iZ-leur ; car ils ne savent ce qu'ils font. »

« Prêt à quitter des disciples bien-aimés, il fondit tout à coup en larmes ; il ressentit les terreurs du tombeau et les angoisses de la Croix ; une sueur de sang coula le long de ses joues divines ; il se plaignit que son Père l'avait abandonné. Lorsque l'ange lui présenta le calice, il dit :

V (j mon Père ! fais i|ue ce calice passe loin de moi ; cependant, si je dois le boire, que la volonté soit faite. »

« Ce fut alors que ce mot, où respire la sublimité de la douleur, échappa à sa bouche :

« Mon àme est triste jus(|u'a la mort. »

« Ah ! SI !a morale la plus pure et le cœur le plus tendre ; si une vie passée à combattre l'erreur et à

soulager les maux des hommes, sont les attributs delà divinité, qui peut nier celle de Jésus-Christ ? Modèle de toutes les vertus, l'amitié le voit endormi dans le sein de Jean, uu léguant sa mère à ce disciple ; la tolérance l'admire dans le jugement de la femme adultère ; partout la pitié le trouve bénissant les pleurs de l'infortuné ; dans Son amour pour les enfants, son innocence et sa candeur se décèlent ; la force de son àme brille au milieu des tourments de sa croix, et son dernier soupir est un soupir de miséricorde.

(1) « 11 serait bien étrange que ceux qui adorent un tel Dieu, un Dieu dont ses ennemis mêmes avouent la vertu sublime, fussent des monstres dignes du bùciier. Quoi ! Jésus-Christ serait la plus douce, la plus humaine, la plus chaste des divinités, et nous penserions l'honorer par des mystères de cruauté et de débauches ï Même dans le Paganisme, célèbre-t-on la fête de Diane par les prostitutions des fêtes de Vénus ? Le christianisme, dit-on, s'est nourri dans la dernière classe du peuple, et de là les infamies de son culte. Reprochez donc à

et sa gloire

cette religion ce qui fait sa beauté. [Elle a réuni autour

pour

d^elle les infortunés du globe ;] elle a été chercher des

les consoler

hommes auxquels les homme=; ne pensaient point, et dont ils détournaient les regards ; [elle a appelé les pauvres, Cinfirme, l'orphelin, afin de les consoler,] et vous le lui imputez à crime ! Pense-t-on qu'il n'y a de douleur que sous la pourpre ; et qu'un Dieu consolateur n'est fait que pour les grands et les rois ! Loin d'avoir pris la bassesse et la férocité des mœurs du peuple, notre religion a corrigé ces mœurs. Dites, est-il un homme [)lus patient dans ses maux qu'un vrai Chrétien, plus n'îsigné sous un maître, plus fidèle à sa parole, plus ponctuel dans ses devoirs, plus chaste dans ses habitudes ! Nous sommes si éloignés de la barbarie que

(1) Ici reprend, dans les éditions imprimées, le texte des Martijrs

nous nous retirons de vos jeux où le sang des hommes est une partie du spectacle ; nous croyons qu'il y a peu de différence entre commettre le meurtre et le voir commettre avec plaisir. Nous avons une telle horreur d'une vie dissolue, que nous évitons vos théâtres, comme une école de mauvaises mœurs et une occasion de chute. Mais, en justifiant les chrétiens sur un point, je m'aperçois que je les expose sur un autre : Nous fuyons la société, dit Hiénoclès, nous haïssons les hommes !

« Lescnfans de la charité haïr les hommes ! S'il en est ainsi, notre châtiment est juste. Frappez nos têtes. Mais auparavant, venez reprendre dans nos hôpitaux les pauvres et les infirmes que vous n'avez point secourus ; faites appeler ces femmes romaines qui ont abandonné les fruits de leur honte. Elles croient peut-être qu'ils sont tombés dans ces lieux infâmes, seul asile offert par vos dieux à l'enfance délaissée ? Qu'elles viennent reconnaître leurs nouveau-nés entre les bras de nos épouses ! Le lait d'une chrétienne ne les a point empoisonnés ; les mères selon la grâce les rendront avant de mourir aux mères selon la nature.

« Princes, quelques-uns de nos mystères mal entendus et faussement interprétés ont donné naissance à ces affreuses calomnies. Que ne m'est-il permis de vous dévoiler ces secrets d'innocence et de pureté ! Rome se lève, dit Symmaque, et vous supplie de lui laisser les divinités de ses pères. Oui, princes, Rome se lève, mais non pour réclamer les dieux des Caligula et des Néron. Elle se lève pour vous demander Jésus-Christ qui rétablira parmi ses enfans la pudeur, la bonne foi, la probité, la modération et le règnedes mœurs antiques. « Donnez-moi, s'écrie-t-elle, ce Dieu qui a déjà corrigé les vices de mes lois, qui n'autorise plus l'infanticide, la prostitution du mariage, le spectacle du meurtre des hommes, ce Dieu qui couvre mon sein des monumens de sa bienfaisance, qui conserve les lumières des lettres et des arts, et qui veut abolir l'esclavage sur la terre. Ah 1 si un jour vaincue du temps, je devais encore voir les Barbares à mes portes, ce Dieu, je le sens.

pourrait seul me sauver, et changer ma vieillesse languissante en une immortelle jeunesse.

« Reste donc à repousser la dernière et la plus effrayante des accusations d'Hiéroclès, si les chrétiens pouvaient s'effrayer de perdre les biens et la vie. Nous sommes, dit notre délateur, des séditieux qui refusons d'adorer les images de l'Empereur, et d'offrir des sacrifices aux Dieux pour le Père de la Patrie. Dans quel temps les Chrétiens ont-ils refusé de payer les impôts, et d'entrer dans les armées ? Poussés à bout par leurs persécuteurs et poursuivis comme des bêtes féroces, ils n'ont pas même fait entendre le plus léger murmure. Neuf fois ils ont été massacrés, et s'humiliant sous la main de Dieu, ils ont laissé l'univers se venger des Néron et des Domitien. Qu'Hiéroclès nomme un seul fidèle engagé dans une conspiration contre son prince? Soldats chrétiens que j'aperçois ici, vous que j'eus quelquefois l'honneur de conduire aux batailles sanglantes, Sébastien, Pacôme, Victor, dites-nous où vous avez reçu les nobles blessures dont vous êtes couverts ? Est-ce dans les émeutes populaires, en assiégeant le palais de vos empereurs? Ou bien en affrontant pour la gloire de vos princes la flèche du Parthe, l'épée du Germain et la hache du Franc? Hélas 1 généreux guerriers, mes compagnons, mes amis, mes frères, je ne m'inquiète point de mon sort, bien que j'aie quelque raison de regretter à présent la vie, mais je ne puis m'empêcher de m'attendrir sur votre destinée. Que

éloquent

n'avez-vous choisi un défenseur plus [habile] 1 J'aurai pu mériter une couronne civique en vous sauvant des mains des Barbares, et je ne pourrai vous dérober au fer d'un proconsul romain.

« Finissons ce long discours : Auguste, César, vous trouverez chez les chrétiens des sujets respectueux qui vous seront soumis sans bassesse, parce que le [irincipe de leur obéissance vient du ciel. Ce sont des hommes de vérité dont le langage ne diffère point de la conduite. Ils ne reçoivent point les bienfaits d'un maître en le

maudissant dans leur cœur. Demandez-vous à de tels hommes leurs fortunes, leurs vies, leurs enfants ? Ils vous les donneront parce que tout cela vous appartient. Mais voulez-vous les forcer à encenser les idoles ? Ils mourront. Pardonnez, Princes, à cette liberté chrétienne. L'homme a aussi des devoirs à remplir envers le ciel. Si vous exigez de nous des marques de soumission, qui blessent ces devoirs sacrés, Hiéroclès peut appeler les victimes : nous rendrons à César notre sang qui est à César, et à Dieu notre âme qui est à Dieu. »

Comme Eudore achevait de plaider cette cause sublime, l'Ange des armées du Seigneur alluma sur la tète du héros une flamme semblable à ces signaux qu'on élève pendant la nuit au faîte de la plus haute tour d'une ville assiégée ; l'Esprit céleste fît en même temps tomber un pli de la toge du jeune homme, qui se hâta de recouvrir avec une modeste rougeur les cicatrices de son sein.

Qui pourrait peindre la diversité des sentiments que le fils de Lasthénès excita dans l'assemblée ? C'était un mélange d'admiration, de crainte, de fureur ; chacun éclatant en mouveuiens de haine ou d'amour selon qu'il était inspiré par un ange de ténèbres ou par un an^e de lumière. Ceux-ci admiraient la beauté de la religion accusée, ceux-là n'y voyaient qu'un reproche fait à leurs mœurs et à leurs Dieux. Les guerriers étaient émus et vivement intéressés en faveur d'Eudore, l'un se rappelait qu' [il avait été le compagnon de

avait c^)nt^acte avec l'orateur

tente de l'orateur, qu'ils avaient contracté avec lui] une de ces amitiés rudes, mais fortes comme les aigles et les armes au milieu desquelles elle était née ; l'autre racontait la vie militaire du fils de Lasthénès, et disait : Que nous servira-t-il donc de verser notre sang pour la patrie, de souffrir un long esclavage chez les Barljares, de triompher des ennemis du prince, si un sophiste nous peut égorger au Capit(jle ? » Hiéroclès alarmé voulait paraître victorieux et indifférent, mais la rage et la frayeur perçaient malgré lui dans ses regards. Ainsi,

lorsqu'un tigre s'est précipité dans la fosse escarpée que creusa sous ses pas un berger de Lybie ; la bête féroce, après s'être longtemps débattue, se couche avec une apparente tranquillité au milieu de l'enceinte fatale ; mais, à l'agitation de ses yeux et de ses lèvres sanglantes, on voit qu'elle ressent vivement la crainte et la douleur du piège où elle est tombée. Galérius rendit bientôt l'espérance à son ministre. Ce fougueux César, accoutumé au langage déshonoré de ses flatteurs, s'indigna des accents de la vertu et de la noble assurance d'un homme de bien. Il déclara que, si l'on ne punissait pas les fidèles, il quitterait la cour et se mettrait à la tête des légions d'Orient, car [enfin, dit -il,] ces ennemis du ciel, [dit-il {!)] porteraient enfin sur moi leurs mains sacrilèges. Hiéroclès reprenant son audace, fit observer qu'il y avait des mystères sur lesquels on ne s'expliquait point ; qu'après tout, les factieux refusaient de sacrifier à l'Empereur, et cherchaient par une

séditieuse

[coupable] éloquence, à soulever [même] les soldats.

Déjà trop accoutumé à céder à la violence de Galérius, Dioclétien fut effrayé de ses menaces. Il savait qu'en proscrivant les Chrétiens, il se privait d'un grand appui contre l'ambition de César, mais le vieillard n'avait plus la force d'envisager sans frémir les hasards d'une guerre civile. Alors Satan acheva d'épouvanter par un prodige l'esprit superstitieux de Dioclétien. Tout à coup le bouclier de Romulus se détache de la voûte du Capitole, tombe, blesse le fils de Lasthénès

en roulant

et va couvrir la Louve de bronze qui fut frappée de la foudre à la mort de Jules César. Galérius s'écrie : « Vous le voyez, ô Dioclétien, le père des Romains n'a pu supporter les blasphèmes de ce profane. Imitez son exemple, écrasez les impies et protégez au Capitole le génie de l'Empire. » Alors Dioclétien, malgré les remords de sa conscience et les lumières de sa politique, promet de donner un édit contre les fidèles ;

(1) Rature qui senib'e lie la rmin de Chateaubriand.

mais, par une dernière ressource de son génie, il voulut que les dieux se prononçassent dans leur propre cause et l'aidassent avec Galérius à porter le poids de l'exécration de l'avenir. « Si la Sibylle de Cumes, dit-il, approuve la résolution que vous me faites prendre, on publiera l'édit de persécution. Mais, en attendant la réponse de l'oracle, je veux qu'on laisse à tous mes sujets la jouissance de leurs droits et la liberté de leur culte. » En prononçant ces derniers mots, l'Empereur quitta brusquement le Capitole. L'enfer poussa un cri de joie et les anges du Seigneur, dans une sainte tristesse, s'envolèrent au pied du trône de l'Eternel. Galérius et Hiéroclès sortirent triomphants, le premier roulant en lui-même les projets les plus ambitieux, le second mêlant à ces mêmes projets des desseins d'amour et de vengeance. Constantin, accablé de douleur, se dérobe avec Eudore à la curiosité de la foule. A l'instant, les catacombes, les chapelles, les églises furent illuminées, et les prêtres du Seigneur offrirent au Ciel des prières pour la délivrance des fidèles ou pour un glorieux martyre.

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