‹ ChateaubriandChapitre 1 sur 36 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Chateaubriand, c'est quatre-vingts années dévie française, et sans doute à l'époque de notre histoire la plus riche d'événements, la plus opulente d'idées, de sentiments, de doctrines, de sophismes, d'héroïsme, de crimes, de génie, de bêtises, de belles intentions et d'absurdités; c'est l'ancien régime, la Révolution, l' Empire, la Restauration, la monarchia de Juillet et, quand Chateaubriand va mourir, c'est déjà le deuxième République : la destinée, ayant trop vite épuisé ses ressources, rabâche; c'est une œuvre littéraire qui emplit son siècle et qui déborde sur le siècle suivant; c'est une influence d'art, une influence d'esprit et d'àme qui s'est propagée jusqu'à nous et qui n'a pas fini de se répandre.

La pensée française, aujourd'hui, ne serait pas exactement ce qu'elle est si, de 1 768 à 1 848, Chateaubriand n'avait pas vécu, s'il n'avait pas agi, s'il n'avait pas écrit. Que les meilleurs de nos écrivains dépendent de lui, en quelque manière, on le voit sans peine. Mais ce qui subsiste de lui n'est pas seulement littéraire. 11 y a des nuances de tristesse, il y a des sortes de rêverie, il y a des émois qui sont l'âme de notre âme et qui viennent de lui. Et, bref, il a pour longtemps alarmé la pensée française.

On trouvera ci-après un choix de ses plus belles pages. Ce sont des pages magnifiques et merveilleusement variées. Certes, il y en avait bien d'autres à citer; mais il fallait aussi se borner, pour que le présent recueil fût connnode et agréable.

En 1886, Renan, qui recevait à l'Académie française M. Jules Claretie, écrivait : « Dans mille ans, on ne réimprimera peut-être que les deux plus vieux livres de l'huma-

nitc, Homère et la Bible. Je me trompe : pour l'ennui des généralions futures, on -imprimera aussi des morceaux choisis pir les professeurs de belles-lettres d'alors, en vue des examens. Là, il y aura peut-être quelques demi-pages pour nous, accompagnées d'une traduction interlinéaire en volapùk... » Et Renan ajoutait avec une gaillarde mélancolie : « Debemiir morti nos nostraqiie. » (1)

Dans mille ans!... Nos contemporains trouvent déjà un peu nombreux IfS cinquante volumes de Chateaubriand. Aussi parut-il opportun de leur abréger cette œuvre admirable, éloquente, bien colorée et, souvent, frivole à souhait. 11 est possible que nos neveux réduisent à un seul les deux tomes que voici. Nous avons de la peine à prévoir nos neveux. En tout cas, les connaisseurs s'attendent que la renommée de Chateaubriand soit, parmi celles du précédent siècle, l'une des mieux durables.

A ces pages de Chateaubriand, l'on a joint, ici, un commentaire qui, principalement, compose une biographie de ce grand homme. L'histoire de sa vie accompagne la série de ses ouvrages.

11 y a des écrivains dont les écrits n'ont pas l:)esoin d'une telle glose. Leurs livres sont plus nettement séparés d'eux.

Mais Chateaubriand!... Le 19 juillet 1848, au Grand Bé, Ampère prononça un discours et dit : « Ses ouvrages n'étaient que le splendide reflet de lui-même (2). » C'est la vérité. Chateaubriand n'est jamais absent de ses écrits; et il faut, après Rousseau, le considérer comme l'inventeur de l'égoïsmelittérairequiasi remarquablement flori depuis lors.

De toutes façons, bonnes et mauvaises, séduisantes et périlleuses, nous apercevons en lui l'un des héros spirituels du dix-neuvième siècle, l'un des plus extraordinaires, l'un des plus émouvants, — et le plus amusant.

(i) Ernest Renan, Réponse au discours de réception à l'Académie française de M. Jules Claretie, 21 février 1889 (dans les Feuilles détachées^ Paris, 1892, p. 236). (2) Le Grand Bey, Saint-Malo, 1864, p. 23.

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