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CHAPITRE PREMIER

L'enfance de Chateaubriand, c'est une histoire familière et magnifique. Il s'agit d'un petit garçon qui, sur les remparts de sa ville natale, joue, bataille avec les gamins de son âge et quelquefois éprouve leur supériorité vigoureuse. Seulement, ce petit garçon pareil à d'autres, c'est Chateaubriand. Les gamins, qui ne savent pas et ne devinent pas, traitent comme un des leurs ce Francillon qui se mêle k eux, sans savoir non plus.

Renan a écrit que le premier devoir du génie était « de se faire pardonner sa singularité, à force de simplicité, de vulgarité apparente, de déférence pour les autres hommes ». Ce devoir, tous les hommes de génie ne l'accomplissent pas; et Chateaubriand ne l'a pas accompli durant toute son existence. Mais il s'en est acquitté à merveille, quand il n'avait aucun mérite à le faire, quand il n'était pas encore renseigné lui-même sur sa qualité géniale. Et il jouait alors avec les gamins, en gamin fieffé, si naturellement que personne ne s'aperçut de la sincère comédie qu'il donnait et qu'il se donnait à lui-môme. C'est pathétique et c'est charmant.

Pour raconter l'enfance et l'adolescence de Chateaubriand, il faut recourir à trois sources : les Mémoires d'oiifre-tombe (1) et les Souvenirs d'enfance et de jeii-

(i) Mémoires crotitrc-tonihc. Kd Uiré, t. I".

nesse (1), d'abord; bien qu'il n'y ait, entre ces deux rédactions des Mémoires, que peu d'années d'intervalle, maintes différences sont assez caractéristiques pour mériter d'être signalées. Et l'on devra contrôler ces deux documents principaux au moyen des recherches d'archives qu'a faites un érudit de Saint-Malo, M. Charles Cunat (2).

Chateaubriand descendait d'une très noble et illustre famille. Dans le premier livre des Mémoires, il résume, et fièrement, l'histoire de ses ancêtres :

Je suis né gentilhomme. Selon moi, j'ai profité des hasards de mon berceau...

« Le hasards de mon berceau... » Il semble qu'ici se manifeste un peu l'esprit philosophique. Chateaubriand n'est pas, avec simplicité, orgueilleux de sa belle origine. Il l'est; mais il éprouve, à l'être, une sorte de gêne où se trahit l'homme qui était jeune quand la Révolution abolit les titres de noblesse, l'homme aussi qui ne veut pas être dupe et dont les contemporains épiloguent sur « les préjugés ».

On lit, dans les Souvenus d'enfance :

Si j'avais écrit ces mémoires avant la Révolution, j'aurais peut-être évité de parler longuement de mes origines : né avec un sentiment absolu d'indépendance, je n'estimais peut-être pas assez autrefois l'avantage d'être sorti d'une ancienne maison ; mais, depuis qu'on a voulu prouver que la noblesse n'était rien, j'ai senti qu'elle valait quelque chose; et j'aime, à présent, à retrouver le gentilhomme sous la plume de Montesquieu (3).

Il dit aussi, dans les Mémoires, qu'il n'aime pas ces gentilshommes qui, renonçant à leur noblesse et affectant d'être sortis de race corvéable, ne font avec leur modestie philo-

(i) Esquisse d\in maître^ Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand (manuscrit de 1826). Paris, 1874.

{2) Recherches sur plusieurs circonstances relatives aux origines, à la naissance et à l'enfance de M. de Chateaubriand, par Charles Cunat. (Dans le Grand Bey, hommage de la Bretagne à M. le vicomte de Chateaubriand, par 24 écrivains bretons. Saint-Malo, 1850.)

(3) Souvenirs, p. 4.

sophique, que « se ranger du parti du plus fort ». Ce n'est pas à une époque où triomphe la bourgeoisie qu'un noble a bon air en dissimulant ses parchemins. Et ainsi le sentiment de l'honneur, joint à une véritable satisfaction personnelle, engage l'auteur des Mémoires à établir l'antiquité de sa lignée.

On peut s'enquérir de ma famille, si l'envie en prend, dans le dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne, de d'Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans \ Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne du P. du Paz, dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans VHisioire des grands officiers de la couronne, du P. Anselme (1).

A la bonne heure !... Cela est bien.

Les Chateaubriand remontent au onzième siècle et, d'abord, s'appelèrent Brien, puis Briant et Briand; ensuite, ils eurent un Château-Brien, ou Briant, ou Briand : l'auteur des Mémoires signale que de telles « variations de lettres » se trouvent dans l'histoire de tous les noms français. « Quelle est, ajoute-t-il, l'orthographe de Du Quesclin?... »

Le comte de Marcellus, qui fut, à Londres et à Rome, secrétaire d'ambassade pendant que le grand homme était ambassadeur, raconte ceci. En 1828, à Rome, Chateaubriand et Marcellus sortaient de la villa Pamphili. Une pomme de pin tomba, ou peu s'en faut, sur la tête de l'ambassadeur, lequel dit alors :

— Et pourtant ces pommes de pin devraient être bénignes aux Chateaubriand. Car nous les avons portées dans nos armes jusqu'à la bataille de la Massoure, quand il plut à saint Louis de les remplacer par des fleurs de lis d'or (2) 1...

J'aime beaucoup cette anecdote, où il y a du badinage, mais si héraldique!

D'ailleurs, Chateaubriand dit, dans ses Mémoires, qu'en

(i) Mémoires (éd. Biré\ t. I, p. r

(2) Comte DE Marcellus, Chatcaubrinmi et son temps, p. b.

effet les armes de sa famille furent d'abord des pommes de pin; et la devise -.jesèmeVor!... Cette devise, il avait bien le droit de la revendiquer, lui ayant toute sa vie été fidèle. Il a semé l'or, tout l'or qu'il avait, et même celui qu'il n'avait pas. Le comte de Marcellus, qui, à Londres, fut son économe, le fut tandis que lui ne l'était pas du tout; et il avoue que les prodigalités de l'ambassadeur l'effrayaient.

Mais, dans les pièces généalogiques que contient l'appendice des Mémoires, le blason premier des Chateaubriand est décrit comme portant, au lieu des pommes de pin, des « plumes de paon au naturel »... Quesais-je?

Toujours est-il qu'à la bataille de la Massoure, qui fut livrée le 3 février 1250, Geoffroy, quatrième du nom et onzième baron de Chateaubriand, fut fait prisonnier avec le roi. Il portait la bannière du roi et il avait été blessé près de lui. Quand il revint, plus tard, de la croisade, sa femme Sibylle, qui le croyait mort, mourut de joie en le voyant. Saint Louis, pour récompenser son serviteur, lui donna de nouvelles armoiries, « un champ de gueules semé de fleurs de lis d'or sans nombre » et la devise : Notre sang a teint la bannière de France.

Par des mariages, les Chateaubriand mêlèrent deux fois leur sang au sang des souverains anglais; Du Guesclin eut avec eux des alliances; les Chateaubriand « sont donnés pour caution de la paix aux rois de France, à Clisson, au baron 'de Vitré ». En suivant ce lignage, nous arrivons — « jusqu'à moi, François, seigneur sans.vassaux et sans argent de la Vallée aux Loups. »

Chateaubriand conclut :

Quant à moi, je ne me glorifie ni ne me plains de l'ancienne ou de la nouvelle société. Si, dans la première, j'étais le chevalier ou le vicomte de Chateaubriand, dans la seconde je suis François de Chateaubriand ; je préfère mon nom à mon titre (1).

René-Auguste de Chateaubriand, son père, était d'une autre humeur. Cette étrange figure apparaît, dans les Mé-

(i) Mémoires, t. l", p. II.

moires, comme tracée à l'eau-forte et, ma foi, sans pitié. Chateaubriand signale en son géniteur « un des caractères les plus sombres qui aient été ». Il dit que ce père « effraya son enfance, contrista sa jeunesse ». Il ajoute :

Monsieur mon père aurait volontiers, comme un grand terrien du moyen âge, appelé Dieu « le gentilhomme de là-haut » et surnommé Nicodème (le Nicodèms de l'Évangile) un « saint gentilhomme (1) ».

A quinze ans, René -Auguste de Chateaubriand, qui était né en 1718, s'embarqua sur un bateau corsaire et connut de terribles aventures. La pauvreté l'avait chassé de la maison natale. En 1753, il épousa « très noble demoiselle Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, dame de la Villemain, fille de haut et puissant seigneur Ange-Annibal de Bedée, chevalier, seigneur de la Bouëtardays et autres lieux ». Ils étaient pauvres tous les deux également. René- Auguste de Chateaubriand s'établit armateur, travailla passionnément à refaire la fortune de sa famille. En huit ans, il devint assez riche pour acquérir Combourg; et, à la fin de sa vie, il put signer comte de Combourg, 'baron d'Aubigné, seigneur de Gangres, du Plessis-l'Epine, du Boulet, de Malestroit-en-Dol et autres lieux.

C'était un homme vraiment terrible :

Grand et sec, le nez aquilin, les lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, comme ceux des lions et des anciens barbares... Quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle (2)...

Voilà le père de Chateaubriand; voici sa mère.

Une femme de beaucoup d'imagination, de beaucoup d'esprit, qui avait été « formée ta la lecture de Fénelon, de Racine, de Mme de Sévigné et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV >;elle savait jiar cœur le Grand Cyriis.

(i) Mémoires^ t. 1'^ p. 12.

(2) Mémoires, t. I'■^ p. 18.

D'ailleurs, « noire petite et laide ». Mais d'humeur vive et pétulante, de nature gaie. Cette gaîté native, auprès du farouche René-Auguste, se dissimula, se rencoigna et puis mourut; du moins, elle se transforma et devint une autre ferveur, religieuse celle-là : elle fut de la piété mystique et austère. Chateaubriand, qui indique tout cela, conclut : « Pour la piété, ma mère était un ange (1). »

Entre ce père si redoutable et cette mère si dévote, l'existence du petit garçon n'aurait pas été douce, s'il ne s'était trouvé, pour lui être gentille, une excellente créature, une servante, la Villeneuve, dont il assure qu'il n'écrit pas le nom sans pleurer. Elle disait : « C'est celui-là qui ne sera pas fier! qui a bon cœur! qui ne rebute point les pauvres gens! Tiens, petit garçon... » Et elle le bourrait de vin et de sucre. Les Souvenirs racontent qu'un jour la Villeneuve fut renvoyée, mais qu'il fallut la faire revenir parce que le petit garçon resta pâmé une journée entière, refusant toute nourriture... « En me rappelant la violence de mon chagrin, je vois que les enfants sont capables d'aimer plus fortement qu'on ne pense (2). »

Chateaubriand avait des frères et des "sœurs. Il était le dixième et le dernier de sa famille. Evoquons sans tarder cette figure étrange et qu'un poignant mystère enveloppe, Lucile de Chateaubriand. Créature de mélancolie, âme marquée pour le malheur et — fait plus grave encore! — pour la poésie du malheur, elle apparaît, dans le voisinage de Chateaubriand, comme un génie douloureux et fraternel, comme l'image réalisée de ses pensées funèbres et comme un autre lui, mais féminin, qui ne résiste pas et qui se livre au désespoir avec une sorte d'ivresse. Il y avait en Chateaubriand tant de choses et, malgré la mélancolie, une telle vitalité que l'énergie l'emportait sur la tristesse, facilement. Mais, en Lucile, la mélancolie est toute seule. Ainsi, elle se développe, elle s'épanouit, elle donne toute sa floraison morbide; et elle tue l'âme oi^i elle a germé

[i) Mémoires^ t. I''"', p. 21.

[2) Souvenirs^ p. 24.

comme une maladie inguérissable. Une partie de Chateaubriand, la plus noble peut-être, la plus touchante et la plus belle, ne pouvait pas vivre : ce fut Lucile de Chateaubriand, dont le souvenir est égal à celui des plus émouvantes héroïnes des poèmes.

Dans la pénombre du passé, elle se profile, cadette délaissée, petite fille maigre, timide, dégingandée, habillée des robes de ses sœurs. Sa poitrine est enfermée « dans un corps piqué dont les pointes lui font des plaies aux côtés »; autour du cou, elle a « un collier de fer garni de velours brun » ; ses cheveux sont retroussés et, sur le haut de la tête, maintenus par une toque d'étoffe noire. Elle est chétive et belle. Bientôt, elle composera des poèmes. Elle est une jeune muse privéç de bonheur, la muse des larmes innocentes.

Voici, dans l'entourage de Chateaubriand, des personnes moins tristes.

C'est d'abord François-Henri, frère aîné de René-Auguste et l'oncle de Chateaubriand. Un bon vivant; une sorte d'aimable épicurien. Comme aîné, il avait eu l'héritage. Puis il refusa de se marier et il se fit prêtre; il refusa les bénéfices auxquels son nom lui permettait de prétendre et il ne voulut rien, qu'une cure de campagne. Il fut recteur de Saint-Launeuc, puis de Merdrignac, dans le diocèse de Saint-Malo. Il était adoré de ses paroissiens. Il aimait la poésie et consacrait aux belles-lettres son loisir, qu'il avait grand, n'étant pas un apôtre. Chateaubriand le compare à un aimable Rabelais. Tout ce qu'il possédait, il le donnait volontiers; et il mourut pauvre.

Un autre frère de René-Auguste, l'oncle Joseph, vint à Paris et « s'enferma dans une bibliothèque >.

A quelque distance de ces bons maniaques, voici la grand'mère maternelle de (^Jiateaubriand, Mme de Bcdéo, née Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul. Cette fenune charmante et fine avait été élevée à Saint-Cyr dans les dernières années de Mme de Maintenon. Quand Chateaubriand la connut, elle habitait, à Plancoët, - une maison dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au

fond 'duquel on trouvait une fontaine entourée de saules ». Podagre à cause de l'âge, elle était « grasse, blanche, propre -; elle avait < l'air grand -, les manières belles et nobles. Elle portait des robes plissées à l'antique « et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton ». Sa sœur cadette la soignait, Mlle de Boisteilleul, celle-ci petite, maigre et enjouée.

Mlle de Boisteilleul avait, dans sa jeunesse, dû épouser un comte de Trémignon, qui oublia sa promesse. Devenue vieille, cette Ariane achevait de se consoler en composant des fables qu'elle chantait et où elle mettait l'allégorie de sa déception. Le soir, les demoiselles Vildéneux venaient, pour une partie de quadrille. L'oncle de Bedée venait et racontait la bataille de Fontenoy. A neuf^heures, les domestiques entraient; et Mlle de Boisteilleul faisait la prière commune. A dix heures, la maison s'éteignait; tout le monde dormait, hormis Mme de Bedée, à qui sa femme de chambre faisait une bonne lecture jusqu'à une heure du matin.

Et puis, toutes ces vieilles voix, les voix amies, les voix querelleuses, la voix qui faisait la prière, la voix narquoise qui chantait le trop futile Trémignon, la voix bougonne, la voix un peu vantarde du guerrier de Fontenoy, la voix servile qui lisait à la nuit close, toutes ces voix, à peu de temps l'une de l'autre, se sont tues; et le silence est tombé sur le souvenir de toutes ces personnes très dignes et distinguées, le grand silence de la mort et de l'oubli.

Donnons une pensée affable à cette époque lointaine et jolie oii l'âme française fleurissait bien. L'ancienne vie française avait un délicieux charme, une variété merveilleuse. Elle accueillait et favorisait une diversité abondante; et les gens y étaient, chacun à sa manière, bien installés, libres et naturels. C'était une vie toute pleine de contraintes, enfermée dans les règles et l'habitude acquise de la dignité, de la piété et de ces croyances, vivaces encore, qui ne s'étaient pas desséchées en pharisaïsme. Mais toutes ces contraintes, que les ancêtres avaient acceptées et auxquelles les générations successives s'étaient accoutu-

mées, ne tuaient pas les caractères; elles les fortifiaient. L'ancienne vie française s'était, au cours des âges, lentement composée, lentement ordonnée, selon les aptitudes mêmes de l'âme de notre pays, selon les péripéties de son histoire, enfin selon de mystérieuses volontés. Elle avait aussi agi sur cette âme. Et, de cet ensemble d'actions et de réactions, il était résulté une sorte d'accommodement harmonieux.

Maintenant que la famille de Chateaubriand nous est connue, arrivons à lui.

Il naquit le 4 septembre 1768, à Saint-Malo, dans une maison de l'étroite et sombre rue des Juifs. On le mit en nourrice à Plancoët. La « pauvre chrétienne ■> qui le prit à son sein le trouva si débile qu'elle se dépêcha de le consacrer à la patronne du hameau, Notre-Dame de Nazareth; et, en échange de la protection que lui accorderait Notre- Dame, l'enfant porterait, jusqu'à la septième année, ses couleurs, le bleu et le blanc.

Ces souvenirs de la première enfance sont touchants et mélancoliques. On les dirait apportés à la lumière de l'heure nouvelle par une sorte de mémoire spéciale, où entrent les récits familiaux et à laquelle donne son acuité une véridique et mystérieuse divination. Et, derrière eux, il n'y a rien; après la subconscience, il n'y a que l'inconscience absolue. De tels souvenirs ressemblent à ces fleurs d'eau qui n'ont pas de racines et qui trempent dans une nappe indéterminée, motivante.

Le co'îiite de Marcellus a enregistré ce propos de Chateaubriand :

Mu mémoire remonte bien haut dans mon enfance ; il me semble parfois qu'elle va jusqu'à ma uourriee. Mais là, je ne trouve plus que le chaos et l'obscurité qui menacent, peut-être de près, mes derniers jours ( t ) !...

Les commencements et le déclin d'une vie humaine ont cette analogie de s'en aller, en demi- teintes, dans la

(i) Comte DI-: Marckllus, I. 1., p. 85.

double nuit d'où émerge, un peu de temps, la réalité.

Quand le petit garçon eut sept ans, il fallut qu'on le relevât du vœu qu'une chrétienne avait fait pour lui. Le jour de l'Ascension, en 1775, il partit de chez sa grand'mère avec sa nourrice et son frère de lait, avec sa mère, avec Mlle de Boisteilleul, l'oncle de Bedée et ses enfants, pour Notre-Dame de Nazareth. Il était vêtu d'une lévite blanche, souliers, gants, chapeau blancs^ et une ceinture bleue. Les religieux occupaient les stalles de l'église; l'autel était illuminé de cierges. Les massiers vinrent le prendre à la porte et ils le conduisirent au chœur, oii étaient préparés trois sièges : il s'assit au milieu, la nourrice à gauche et, à droite, le frère de lait. Le prêtre dit la messe. A l'offertoire, on ôta les vêtements blancs de l'enfant, la ceinture bleue; et on l'habilla de violet.

On le ramena ensuite à Saint-Malo, et il grandit, « compagnon des flots et des vents », avec les polissons qui jouaient sur la grève. Il était débraillé comme eux, toujours en loques, le visage égratigné, sans cesse prêt à la bataille et vif à courir des dangers, sur les rochers qui sont au bord des flots. L'un de ces polissons fut Gesril du Papeu, le meilleur ami d'enfance de Chateaubriand, Gesril, qui alors était un diable terrible et charmant, et qui devint, pour mourir, un héros. Gesril et Francillon avaient un magnifique orgueil d'enfants.

Parmi ses camarades, François-René de Chateaubriand n'avait pas toujours la vie heureuse : il était plus pauvre que les autres. A Saint-Malo, il y avait, comme c'est le vieil usage en Bretagne, des fêtes populaires qu'on appelait des assemblées. Matelots et paysans arrivaient, dans leurs barques ou leurs charrettes, gens de la mer ou gens de l'herbe, pour s'amuser. Mais Francillon ne se mêlait pas à la joie générale : il n'avait pas l'argent qu'il faut pour acheter des gâteaux et des jouets. Son orgueil blessé l'engageait à s'écarter de l'allègre foule. Et il tenait compagnie aux flaques d'eau qui restent au bord de la mer après que la mer s'est retirée. Il regardait voler les pingouins et les mouettes; il écoutait le bruit que fait le va-et-vient de la mer.

ENFANCE ET JEUNESSE DE CHATEAUBRIAND ii

De ces rêveries enfantines, qu'est-il resté dans son âme? qu'y est-il resté de pareil à ces flaques d'eau que laisse la mer en se retirant?... Il est difficile de le dire; nous sommes ici dans le clair-obscur des formations spirituelles, où les sentiments indéterminés se meuvent comme, dans une vallée qui s'éveille, les buées matinales.

Quand le petit Chateaubriand eut atteint sa neuvième année, on alla s'établir à Combourg. Depuis quelque temps déjà, le vieux René-Auguste s'y était retiré : il préparait toutes choses pour l'installation, noble et digne, de sa famille. Enfin, il donna le signal de la venue.

Au lever du soleil, un jour de printemps, Mme de Chateaubriand, avec ses quatre filles et son fils, quittèrent Saint-Malo, " dans une énorme berline à l'antique, panneaux surdorés, marchepieds au dehors, glands de pourpre aux quatre coins de l'impériale ». On parcourut des lieues de bruyère, de friches et de semailles de blé noir. Et puis, il y eut une colline, un ruisseau qu'on guéa, une grande route ; et puis un quinconce, et puis une allée de charmilles. Quand il écrit ses Mémoires, longtemps après. Chateaubriand se rappelle encore le moment où il entra sous cet ombrage et la « joie effrayée > qu'il éprouva.

Ensuite, ce fut une avant-cour plantée de noyers, une porte bâtie, une cour de gazon et, au fond de la cour, entre deux groupes de marronniers, la sévère façade du château, sa « galerie à mâchicoulis, denticulée et couverte », ses tours à créneaux que surmonte un toit pointu. La voiture s'arrêta au bas du perron. Et le vieux Chateaubriand parut, avec « la mine la plus gracieuse qu'on luieût jamais vue ^> : ce n'est pas énormément dire.

C'était un vieil aigle farouche, René-Auguste de Chateaubriand. Lorsqu'il eut reconquis son aire, la joie qu'il éprouva ne le rendit pas plus commode.

Pourtant il y avait, à Combourg, des journées aimables. Des journées de fête, si ce mot ne jure pas trop avec la rigoureuse austérité du lieu. René- Auguste de Chateaubriand s'était mis en tête de ressusciter les anciens usages de la seigneurie : il restaura ces divertissements populaires,

le Saut des poissonniers, une foire appelée l'Angevine, et la Quintaine, sorte de tournoi oii les villageois s'amusaient conformément à la tradition séculaire.

Des visiteurs venaient : M. Potelet, ancien capitaine de vaisseau de la Compagnie des Indes, qui racontait des histoires de Pondichéry; M. Launay de la Billardière, l'entrepositaire des tabacs; le sénéchal Gesbert, le procureur fiscal Petit, le receveur Corvaisier, l'abbé Chalmel, chapelain. Des gentilshommes des environs, le dimanche, dînaient au château. Puis, on voyait le colonel en second du régiment de Conti, marquis de Wignacourt, galoper sous les arbres : c'est en le voyant passer parmi les feuilles que le petit Chateaubriand ressentit ses premières idées de voyages.

D'ailleurs, on le mit au collège de Dol. Comme descendant et représentant de la maison de Guillaume de Chateaubriand, le vieux René-Auguste était chanoine de Dol.

Au collège, le petit Chateaubriand mérita d'être surnommé l'Elégiaque, parce qu'on le voyait souvent silencieux et rêveur. .

Deux lectures ont eu de l'influence sur lui, un Horace qui n'était pas expurgé, et un traité des Confessions mal faites. Le traité des Confessions mal faites éveilla ses scru pules religieux et tourmenta de remords sa piété. Il faut l'en plaindre; mais on peut aussi croire que cette inquiétude affina son cœur et son esprit. Le poète latin le persuada de songer à de voluptueuses aventures. Ainsi, les désordres de sa pensée coïncidaient avec l'émoi de sa religion. Il en fut alarmé pour longtemps.

Dans la tête de cet adolescent, il se forma une image féminine, sorte de déesse, de nymphe, et qu'il appela sa sylphide, créature imaginaire et composée des éléments les plus divers : les attraits de cette dame venaient des livres, venaient aussi de la réalité, venaient enfin de l'invention facile où réussit, sans le vouloir, un jeune esprit. Tout bas, il adressait à la sylphide de brûlantes paroles. Et, pour autant qu'on peut l'apercevoir, cette sylphide fut telle que,

plus tard, lui ressemblèrent les héroïnes d'Ataia, des Natchez et des Marty/s.

Après le collège de Dol, Chateaubriand connut le collège de Rennes, où il étudia les mathématiques afin de passer bientôt l'examen de garde-marine. A Rennes, au collège, on lui donna le lit où avait couché naguère un poète qu'il devait rencontrer ensuite et qu'un instant il risqua d'imiter, Parny. Entre ses camarades, il rencontra un petit Moreau, qui devint le fameux* général Moreau, et Joseph-Pierre Picot de Limoëlan, qui fut l'un des auteurs de la machine infernale et qui acheva ses jours prêtre en Amérique.

Les détails de cette histoire enfantine et adolescente, on les trouvera dans les Mémoires d' outre-tombe: l'escapade de Brest, une velléité d'être marin, qui tout de suite tomba; une velléité d'être abbé, qui dura peu; et l'idée, un jour, de se tuer. Sa tristesse aboutissait là; mais sa belle vitalité le sauvait.

En 1788, le chevalier de Chateaubriand, à qui ses vingt ans commencent à faire du bruit, était à Saint-Malo. On l'y avait envoyé avec le dessein de l'embarquer pour l'Inde; on ne savait trop que faire de lui.

Un jour, une lettre lui commanda de revenir à Combourg. Il y trouva Lucile consternée, Mme de Château-briand qui soupirait, M. de Chateaubriand qui ne disait pas un mot. A dix heures, le soir, on se retira, comme d'habitude; le chevalier n'avait rien appris du sort qui l'attendait. Le lendemain matin, à huit heures, on vint le chercher. II

descendit; et son père lui dit :

— Monsieur le chevalier, il faut renoncer à vos folies. Votre

frère a obtenu pour vous un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre. Vous allez partir pour Rennes, et de 1:\ pour Cambrai. Voilà cent louis ; ménagez-les. Je suis vieux et malade ; je n'ai pas longtemps k vivre. Conduisez-vous en homme de bien et ne déshonorez jamais votre nom (1).

Alors, un peu plus tendre que de coutume, le vieux comte de Chateaubriand se leva pour embrasser le chova-

(i) Mémoires, t. 1"', p. 165 .

lier, son fils, qu'il ne devait pas revoir. Il était un peu paralysé déjà; son bras gauche avait des mouvements convulsifs que l'énergique main droite contenait.

Le cabriolet était préparé dans la cour verte. Le vieillard y conduisit le jeune homme. Mme de Chateaubriand et Lucile pleuraient. Le vieillard remit au jeune homme son épée. Le postillon partit. Le jeune homme vit la chaussée de l'étang, les roseaux et les hirondelles qui jouaient alentour, le ruisseau du moulin, la prairie. Il se retourna pour regarder encore le maussade château qui lui avait été amer et doux. Il s'éloignait de sa jeunesse et allait à ses destinées.

Nous le retrouverons à Paris.

L'histoire de cette jeunesse est émouvante et jolie : dans l'atmosphère de l'ancienne France, pousse une plante bien nouvelle.

Une existence humaine n'est-elle pas tout entière soumise à l'influence de ses primes années? Chateaubriand paraît l'avoir cru, en ce qui le concerne. A plusieurs reprises, il note l'acuité que gardent, dans sa mémoire, ses anciens souvenirs. Quand il est en train de raconter le voyage qu'il a fait, avec sa mère et ses quatre sœurs, deSaint-Malo àCombourg, il s'interrompt soudain.

J'ai été, dit-il, obligé de m'arrêter : mon cœur battait au point de repousser la table sur laquelle j'écris. Les souvenirs qui se réveillent dans ma mémoire m'accablent de leur force et de leur multitude (i).

Il se demande si son rocher natal n'a pas, une fois pour toutes, modifié ses sentiments naturels. Avant de décrire le caractère de son père, il annonce qu'il le fait parce que ce caractère influa sur le sien. Il attribue à l'éducation qu'il a reçue, à la vie qu'il a, tout enfant, menée cette mélancolie qui est la disposition profonde de son âme.

Et il trouve cela très bien; car on lit, dans le Génie du Christianisme :

Les grands écrivains ont mis leur histoire dans leurs ouvrages. On ne peint bien que son propre cœur en l'attribuant à un

(i) Mémoires^ t. I", p. 70.

autre ; et la meilleure partie du génie se compose de souvenirs.

Et puis :

Les plus belles choses qu'un auteur puisse mettre dans un livre sont les sentiments qui lui viennent, par réminiscence, des premiers jours de sa jeunesse.

Chateaubriand quitte Combourg. Il arrive à Rennes, où un parent l'installe dans une chaise de poste qui part pour Paris.

Il eut pour compagne de route une marchande de modes, Mme Rose, qui le trouva fort nigaud et eût aimé, dirait-on, qu'il le iùi moins. Il descendit à l'hôtel de l'Europe, rue du Mail, et y souffrit de nostalgie. Son frère et un cordial cousin Moreau vinrent le chercher et le menèrent à sa sœur, Mme de Farcy. Bientôt, le chevalier prit le courrier de la malle, qui le conduisit à Cambrai, sa garnison. Et là, son uniforme fut bleu et blanc, comme le costume de ses vœux.

Mais l'année même de ses premières armes, son père mourut. Une attaq^ie d'apoplexie avait emporté le farouche et triste René-Auguste.

Je pleurai M. de Chateaubriand : s-a mort me montra mieux ce qu'il valait; je ne me souvins ni de ses rigueurs, ni de ses faiblesses (1).

Mettons qu'il les oublia quelque temps, par un preste effet de la piété filiale, et qu'il s'en ressouvint opportunément pour écrire ses Mémoires.

En tout cas, il obtint un congé, traversa Paris on courant et retrouva les landes de sa Bretagne avec beaucoup de « joie », dit-il. Mais une lettre de son frère le rappela : il devait être présenté à la cour.

Il faut lire, dans les Mémoires, la scène assez longue, très pittoresque et amusante, de cette présentation. La sauvagerie du jeune homme en éprouva de l'ennui. La chasse à peine finie, il se sauva, négligeant le débotté royal.

(i) Mémoires, t. l'"", p. 191.

i6 CHATEAUBRIAND. — CHAP. I"

C'est en 1821, et à Berlin où il était ambassadeur, que Chateaubriand notait tout cela. On peut se demander si, à trente-cinq ans de distance, ses souvenirs sont bien exacts, si le jeune homme eut vraiment ce dédain mélancolique des élégances flatteuses où on l'invitait. Je le crois volontiers; et j'aime le brusque départ de cet adolescent qui avait un goût si profond de la solitude. Plus tard, curieux de la gloire, il ira, pour l'acquérir, jusqu'à ne pas mépriser l'action, qui la donne. Mais il ne sera pas un courtisan; et, pour préserver sa fierté native, il sacrifiera maintes corrimodités avec un orgueil satisfait.

En 1786, dédaigneux des glorioles, n'a-t-il aucune ambition? Il en a une. Il a une ambition, au service de laquelle, ardent, il veut bien assumer « intrigues et soucis »; il a une ambition forte au cœur : c'est d'insérer une idylle dans VA/manach des Muses. Et il ajoute qu'il auraitdonné << tous les carrosses du roi » pour être l'auteur d'une romance analogue à O ma tendre musette ou De mon berger volage.

Quelle dignité pour la littérature! François-René de Chateaubriand, qui a les plus. beaux ancêtres du monde, dont le grand-père fut près de saint Louis à la bataille de la Massoure, qui est lieutenant au régiment de Navarre en habit bleu et blanc, qui vient d'être présenté au roi, qui vient de chasser avec le plus pathétique roi de la lignée française, François-René de Chateaubriand n'a qu'une idée en tête : c'est d'être, avec de vains rimeurs, imprimé dans VAlmanach des Muses!...

Et nous sommes à la veille de la Révolution. L'idylle de Chateaubriand paraîtra dans l'almanach de 1790.

Après divers incidents qui n'ont pas d'autre importance, voici le chevalier-poète qui, avec sa sœur Lucile et Mme de Farcy, vient s'installer à Paris. Il faut croire que le métier de lieutenant au régiment de Navarre n'était j^as très accaparant. Cette < couvée v bretonne s'établit dans les pavillons de Saint-Lazare, à peu de distance du frère Jean-Baptiste, lequel avait épousé Mlle de Rosambo et demeurait chez son beau-père, le président de Rosambo, rue de Bondy.

Chateaubriand connut bientôt les gôns de lettres de l'époque. C'étaient Delisle de Sales, auteur d'une Philosophie de la nature ou traité de morale pour T espèce humaine, un adepte de Rousseau, comme on voit; Carbon de Flins des Oliviers, qui, en 1790, fit jouer une comédie en vers, le Réveil d Epiménide à Paris ou les Etrennes de la liberté; Fontanes, que Chateaubriand connut surtout en Angle-' terre, plus tard; Ginguené, dont X histoire littéraire de l'Italie a neuf volumes; le poète Le Brun; Chamfort, dont Chateaubriand n'a pas senti le génie; le chevalier de Parny que Chateaubriand admira.

A propos de Parny, Chateaubriand raconte qu'il a fait dans sa vie un dîner fort gai. C'est Fontanes qui l'avait prié, avec Ginguené, Flins et Parny. La Harpe était invité. Mais il ne vint pas, dédaignant alors ces « parties de jeunes gens » ; et, à sa place, il envoya sa femme. II y avait encore une dame qui faisait des vers et qui avouait, pour Fontanes, de la complaisance. Et il y avait aussi le mari de cette dame, trait que le jeune Chateaubriand signale comme « bien français ».

Grande chère, bon vin, pas trop poètes ; cependant, nous ne pûmes nous empêcher de l'être un peu (1).

C'est tout ce que dit Chateaubriand de ce dîner < fort gai », dont la narration plus complète eût été sans doute divertissante. Telle qu'est cette narration bien elliptique, elle indique un peu la vie assez libre que menait, avec les gens de lettres d'alors, ce jeune chevalier de Chateaubriand, dans les années qui ont précédé la Révolution. Il était lié avec les gens de lettres et, comme on dit, il faisait la fête avec eux; il était l'un d'eux.

Il ne connut pas Beaumarchais, ni Marmontel, ni l'abbé Delille. Les autres, il les présentait à ses sœurs, il les amenait dans sa fanu'llo. Il les admira, ce n'est pas douteux; il envia leur renommée et désira de rivaliser avec eux.

(4) Note écrite par Chateaubriaiul, en 1798, sur un exemplaire de V.F.sSiU et publiée par Sainte-Beuve, Cluitcaubiiaud et son groupe iittcrairc^ t. I'^ p. 1 1 1,

de l'édition in-i 1.

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Ces gens de lettres ne sont pas bien extraordinaires. Et, pour le jeune homme qui venait à Paris, féru d'écrire, il n'y avait là ni une compagnie excellente, ni un exemple merveilleux, ni un foyer d'influence qu'une grande âme un peu farouche dût être bien tentée de subir.

Les jugements portés par Chateaubriand sur ses confrères, dans l'Essai de 1797 sont, en général, beaucoup plus favorables que ceux qu'il porta plus tard, quand la vie et l'expérience l'eurent averti. Cependant, notons-le, dès 1797, à vingt-neuf ans, il n'était pas enthousiaste de cette littérature. Il en apercevait, s'il n'en voyait pas la pauvreté et les défauts. Il indique le travers de ces gens de lettres qui ont agi sur la Révolution et « qui, plus habitants de Rome et d'Athènes que de leur pays, ont cherché à ramener dans l'Europe les mœurs antiques ». Besogne vaine. Et ce qu'il indique là est la vérité même. Il ajoute :

Que ceci soit dit sans prétendre insulter aux gens de lettres de France. La différence d'opinions ne m'empêchera jamais de respecter les talents. Quand il n'y aurait que les rapports que j'ai entretenus autrefois avec plusieurs de ces hommes célèbres, c'en serait assez pour me recommander la décence. Je me souviendrai toujours avec reconnaissance que quelques-uns d'entre eux, qui jouissent à juste titre d'une grande réputation, tels que M. de La Harpe, ont bien voulu, en des jours plus heureux, encourager les faibles essais d'un jeune homme qui n'avait d'autre mérite qu'un peu de sensibilité (1 ).

A vrai dire, cette reconnaissance. Chateaubriand plus tard l'a un peu balancée. Une note de 1 826 dit :

Je ne renie point les sentiments de bienveillance et de modération exprimés dans cette note : je réformerais seulement quelques jugements.

Ces jugements, il les a souvent réformés avec une extrême rudesse. 11 n'a pas admiré avec persévérance les glorieux et vains gaillards qui avaient imposé à sa jeunesse naïve. Il a bien fait, sauf pour Chamfort.

(i) Essai^ liv. I"", chap. xxvii.

De ces écrivains, c'est le chevalier de Parny, probablement, qui eut sur lui l'influence la plus rapide, sinon la plus profonde et la plus durable.

A cette époque-là, Chateaubriand était poète, et non, comme il le fut ensuite, poète en prose, mais poète en vers. Cela ne lui réussissait pas mal; cela ne lui réussissait pas à merveille.

Les Mémoires racontent comment, aux environs de sa quinzième année, il se mit à écrire des vers. Dans la mélancolique solitude de son adolescence alarmée et dans la ravissante compagnie de sa sœur Lucile, ce jeune garçon rêveur était attentif et sensible au fin spectacle de la nature, au changement que la saison apporte à la campagne, aux jeux de la lumière et à tout ce prestige qui composait, en somme, la plus délicate poésie agreste. Il racontait à l'émouvante Lucile ses impressions. Et Lucile lui dit un jour : « Tu devrais peindre tout cela! » Ce mot, assure-t-il, lui « révéla la muse ».

Un souffle divin passa sur moi. Je me mis à bégayer des vers, comme si c'eût été ma langue naturelle. Jour et nuit, je chantais mes plaisirs, c'est-à-dire mes bois et mes vallons; je composais une foule de petites idylles ou tableaux de la nature. J'ai écrit longtemps en vers avant d'écrire en prose : M. de Fontanes prétendait que j'avais reçu les deux instruments (1).

Nous n'avons pas cette « foule » de petits poèmes. Mais nous en avons plusieurs. Chateaubriand les a publiés en 1828, au vingt-deuxième volume de ses Œuvres complètes. Il affirme alors que, pour les publier, il n'y a - rien ou presque rien > changé. Je n'en suis par sûr.

Voici quelques vers qu'il donne comme ayant été par lui écrits quand il avait, en 1784, quinze ans :

Je voudrais célébrer dans des vers ingénus Les plantes, leurs amours, leurs penchants inconnus, L'humble mousse attachée aux voûtes des fontaines, L'herbe qui d'un tapis couvre les vertes plaines,

(i) Mémoires^ t. b"', p. 142.

Sur ces monts exaltés le cèdre précieux Qui parfume les airs et s'approche des cieux Pour offrir son encens au Dieu de la nature, Le roseau qui frémit au bord d'une onde pure, Le tremble au doux parler, dont le feuillage frais Remplit de bruits légers les antiques forêts. Et le pin qui, croissant sur des grèves sauvages, Semble l'écho plaintif des mers et des orages : L'innocente nature et ses tableaux touchants Ainsi qu'à mon amour auront part à mes chants.

Ce n'est pas mal; et même, c'est assez joli. C'est agréablement écrit, assez soigné de forme. C'est descriptif à l'excès. Telle était la mode, en un temps qui ressentait la poésie de Dorât et de l'abbé Delille. Et il y a ici une belle image, celle du cèdre qui va porter son encens au Dieu de la nature.

Un détail, dans les premiers vers, me trouble. Ce n'est pas un enfant de quinze ans qui annonce qu'il fera des vers « ingénus ». Il les fait, mais il ne dit pas et il ne sait pas qu'il les fera. Et il préférerait que ses vers ne fussent pas ingénus, si je ne me trompe. Chateaubriand doit nous attraper, quand il nous dit que voilà exactement, ou peu s'en faut, les vers de sa quinzième année.

Ceci, qui est un tableau du soir au bord de la mer, est assez lamartinien déjà :

Tout est grandeur, pompe, mystère, amour : Et la nature, aux derniers feux du jour. Avec ses monts, ses forêts magnifiques, Son plan subhme et son ordre éternel, S'élève ainsi qu'un temple solennel, Resplendissant de ses beautés antiques.

C'est assez beau. Et l'on peut supposer que, s'il avait continué d'écrire en vers, Chateaubriand serait devenu un Parny très supérieur.

J'aime mieux qu'il ait renoncé à cet instrument, gracieux mais petit, qu'est le vers, même élargi, de la fin du dixhuitième siècle, pour inventer une prose d'un rythme pro-

digieusement nombreux et varié, d'une multiple harmonie, d'une coloration mouvante, violente parfois et douce si elle le veut, une prose qui a les vertus delà musique et de la peinture, une prose extraordinaire, à l'usage de son extraordinaire imagination.

Toujours est-il que le jeune Chateaubriand fut bien content le jour qu'à la page 205, entre des vers de Pons de Verdun q{ d' H oihm.u,\' A Imanach des Muses de V^nnéQ 1790 publia une aimable élégie, l'Amour de la campagne, par le chevalier de C...

L'Almanach des Muses, l'Amour de la campagne,, ei ce millésime : 1790!... En pleine Révolution, telle était l'âme idyllique et futile d'un jeune homme qui allait être Chateaubriand.

Avec tout cela, ce jeune homme qui vivait alors dans la com.pagnie des Delisle de Sales, Flins des Oliviers, Ginguené, Parny, subissait l'influence d'un écrivain qu'il ne lisait peut-être pas, Jean-Jacques Rousseau. Comment cela s'est-il fait? Il est malaisé de suivre le chemin subtil d'une telle influence. On ne la voit pas qui s'insinue, qui pénètre une tête et un cœur. On la voit quand elle s'est une fois épanouie. Chateaubriand, qui n'a vu autour de sa vingtième année que les Delisle de Sales, les Flins des Oliviers, les Ginguené, les Chamfort, les Fontanes et les Parny, n'a pas vu cet autre, qui lui était bien plus redoutable, qui allait le prendre et qui allait, pour un temps, s'emparer de lui, Rousseau. Il écrira bientôt sous la dictée de cette ombre despotique.

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