CHAPITRE V
C'est le premier ouvrage qu'ait publié Chateaubriand : et il porte la marque d'une imprudente jeunesse; mais on y voit aussi les signes manifestes du génie.
En 1794, exilé à Londres, le jeune Chateaubriand de vingt-cinq ans croyait mourir bientôt. Les médecins l'avaient engagé à « ne pas compter sur une longue carrière ». Ce qui lui restait de temps à vivre, il voulut cependant l'occuper d'une façon digne de lui. Faute d'épée, il prit la plume, — comme il dit; - et l'idée lui vint d'écrire un livre « sur les révolutions comparées ».
Il y avait à cela deux difficultés : et, par ordre chronologique, la première était de l'écrire, ce livre; mais la deuxième était de le publier. En fait, et pour un Chateaubriand pauvre et inconnu, le moins commode était de trouver l'imprimeur et le libraire.
Il fut, à ce dernier propos, aidé très gentiment par un homme pour qui les Mémoires (V outre-tombe ne sont peutêtre pas tout à fait justes, mais ne sont certainement point aussi reconnaissants qu'ils auraient dû l'être : Pelticr, Jean- Gabriel Peltier, le principal rédacteur des ^r/r5^f'5 Apôtres, un singulier garçon qui mit au service de ses idées royalistes un dévouement parfait, un véritable talent de polémiste, une fantaisie excellente. Sa vie est pleine d'aventures, car il fut, à la requête du Premier Consul, traduit devant le Banc du roi d'Angleterre; et puis, il devint à Londres le chargé d'affaires d'un roi nègre, exactement du roi Christophe d'Haïti, auprès du roi anglais. De toutes manières, il ne manqua jamais à la fidélité que réclamaient de lui ses
convictions réactionnaires. Et il fut, pour Chateaubriand, l'obligeance même.
Chateaubriand lui parla de son projet d'écrire un Essai sur les révolutions.
— Ce sera superbe ! s'écria Peltier.
Bon encouragement. Il est vrai que, plus tard. Chateaubriand eut, à cause de V Essai, mille ennuis. Ce n'était pas la faute de Peltier; mais je crois que Chateaubriand lui en garda quelque rancune. Peltier, de son côté, put se repentir d'avoir patronné cet ouvrage, dont l'idée première lui avait plu, mais dont l'exécution différa tant de la politique résolue que, lui, Peltier préconisait. N'y eut-il pas entre eux, làdessus, quelques différends?
Le bon Jean-Gabriel Peltier, « grand, maigre, escalabreux, les cheveux poudrés, le front chauve, toujours criant et rigolant, met son chapeau rond sur l'oreille », prend Chateaubriand par le bras et le conduit chez l'imprimeur Baylis. Pour une guinée par mois, il lui loue une chambre chez Baylis, qui imprimera l'ouvrage au fur et à mesure de la composition (1).
Remarquable combinaison, demeurer chez l'imprimeur! Et, quant à la publication, Peltier s'en occupa aussi : « le libraire Deboffe aura la vente ».
Il fallait vivre, en attendant l'achèvement de VEssai. Peltier procura au jeune écrivain des traductions du latin et de l'anglais. L'Essai dut être, dans ces conditions, commencé à Londres en 1794. Mais, bientôt après. Chateaubriand partit pour Beccles et Bungay; en souvenir de quoi, la notice qui, en 1797, parut en tête de VEssai, contient ces lignes : « Depuis quatre ans, retiré à la campagne, sans un ami à consulter, sans personne qui piit m'entendre, le jour travaillant pour vivre, la nuit écrivant ce que le chagrin et la pensée me dictaient, je suis parvenu à crayonner cet Essai... »
En somme, VEssai fut composé à Londres, à Beccles et à Bungay, de 1794 à 1796, Chateaubriand gagnant par ail-
(i) Mémoires, t. II, p. 113.
leurs sa vie à faire des traductions et à donner des leçons de français. Cela suppose un énorme travail, auquel la bibliothèque du révérend de Beccles dut être fort utile.
A la fin de 1796, Deboffe lança un prospectus. Il annonçait la publication prochaine de \ Essai historique; il donnait la liste des questions que l'ouvrage examinerait : il la faisait beaucoup plus limpide qu'on ne la retrouve dans la confusion de l'ouvrage imprimé. Le premier volume devait paraître au mois de décembre; deux autres volumes « suivraient immédiatement ». Ces deux autres volumes, Chateaubriand ne les écrivit pas. Il les avait préparés; et Collombet (1) dit que des pages destinées d'abord à ces tomes II et III entrèrent plus tard dans les Études historiques. Le prospectus engageait les souscripteurs à se faire connaître. La souscription serait d'une guinée en trois termes, sept schillings à la livraison de chaque volume. Et l'on faisait mille excuses sur le prix élevé de cette publication qui, d'ailleurs, expliquait-on, valait cela.
L'Essai ne parut pas au mois de décembre 1796, mais au commencement de l'année 1797, soit qu'il ne fût pas prêt plus tôt, soit que les souscripteurs se fussent montrés nonchalants.
Voici le titre de l'ouvrage, tel que le publia Deboffe : Essai historique, politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la Révolution française. Suivait la dédicace : Dédié à tous les partis. L'auteur se proposait d'informer tous les partis et de les convaincre. Mais n'oublions pas le jugement qu'à cette époque Chateaubriand portait sur Chamfort : il s'étonnait de ce qu'un homme si intelligent eût jamais pu attacher la moindre importance à telle ou telle opinion politique et se faire l'homme d'un parti. Chateaubriand, sceptique alors, méprisait assez tous les partis politiques pour les envelopper tous dans une même et indifférente dédicace. En épigraphe, cette splendide ligne de Tacite :
(1) F.-Z. CoLLOMBET, Chateiwbriûiid, sa vie et ses écrits. Lyon et Paris, 1851, p. 46.
io6 CHATEAUBRIAND. — CHAP. V
Experti invicem sumus ego etfortana; « nous nous sommes éprouvés l'un et l'autre, moi et la fortune ».
Trente ans plus tard, en 1826, quand Chateaubriand n'aimera plus VEssai ou, du moins, quand les circonstances l'amèneront à le détester, il l'appellera une « tour de Babel ». C'est assez bien le mot.
Chateaubriand, qui n'avait pas un grand art de la composition générale d'un ouvrage, n'en a pas imprimé un seul qui fût un tel mélange d'éléments désordonnés, un tel fatras d'idées, de faits, de souvenirs, d'opinions; tout cela, presque hasardeux et en état de perpétuelle contradiction. C'est une chaos extraordinaire, c'est un merveilleux tas de décombres; c'est un extravagant désastre d' on ne sait quoi qui aurait bien pu être prodigieux; et c'est une aube difficile d'oia va sortir une profusion rayonnante.
Vers la fin de son livre. Chateaubriand s'excuse, — comme il s'excuse, avec orgueil. Il dit qu'un essai est « un livre pour faire des livres » : un tel ouvrage n'est bon qu' « en raison du nombre de fœtus d'ouvrages qu'il renferme », il y a, en effet, dix volumes en germe dans celuilà; dix volumes opulents. Mais seulement en germe. Une idée qui éclôt et qui va s'épanouir, soudain se fane. Ou bien elle diverge. Ou bien elle se perd dans le désordre des fécondations environnantes.
C'est un livre dont, en somme, on peut dire tout ce qu'on voudra. Et tout ce qu'on dira sera vrai, puisque, dans ce livre, il y a de tout. Mais tout ce qu'on dira sera incomplet.
Essayons pourtant de démêler l'idée principale, l'idée originelle de VEssai. « Je remonterai, annonce Chateaubriand, par une série de malheurs, depuis les premiers âges du monde, jusqu'à notre siècle. L'histoire des peuples est une échelle de misères, dont les révolutions forment les différents degrés (1)... » Cette vue est belle : l'histoire humaine conçue comme l'histoire des révolutions successives. C'est-à-dire que l'humanité procède par perpétuelles
(i) Essai, chap. i".
secousses. Il n'y a, dans son avenir, aucune tranquillité aimable; et une ère un peu calme ne irait que préparer des catastrophes. Révolutions : malheurs. Ainsi, l'histoire est un déroulement de calamités. Ce pessimisme domine tout VEssai. Il n'en est pas la philosophie; du moins, il n'en est pas toute la philosophie : mais il en est la nuance. Le jeune écrivain qui avait tant souffert et qui continuait de tant souffrir de la révolution française, étendait sur toute la durée historique la tristesse qu'il éprouvait; il la déroulait amplement sur les siècles.
Mais il y a, dans VEssai, une doctrine historique. Elle n'y est pas formulée très nettement; il la faut débrouiller. « Le flambeau des révolutions passées à la main, dit Chateaubriand, nous entrerons hardi-ment dans la nuit des révolutions futures (1). » Donc, il s'agit, pour Chateaubriand, de prévoir. C'est un rêve assez fréquent chez les historiens. Ils supposent que l'histoire est soumise à une loi. Sans loi, ce serait le hasard, oii l'on n'a rien à prévoir; ce serait le hasard ou le caprice, qu'on n'a qu'à subir et oii ne prévaut que mal un vain calcul des probabilités. D'ailleurs, cette loi de l'histoire peut être de bien des sortes, selon qu'elle sera désignée comme la providence divine, — gesta Del per Erancos, — ou comme la fatalité, ou comme cet enchaînement régulier de faits qu'on résume d'un mot (cause de plusieurs malentendus) d'évolution.
Chateaubriand croit à une loi de l'histoire. Cette loi de l'histoire, ce n'est pas du tout, pour l'auteur de VEssai, la providence ni la volonté divine. Dieu, dans VEssai, n'aj> paraît pas comme l'explication de l'histoire.
L'évolution?... L'idée de l'évolution, associée à la fraternelle idée du progrès, était dans l'air. Chateaubriand la connaissait. Chamfort la lui avait révélée, sous le nom de « système'dc perfection ». En vertu de ce système, les choses iraient, pour l'humanité, dans le sens d'une amélioration générale; cela, au travers même des calamités, au travers même des révolutions et voire par leur moyen. Ce système
(1) lj:ssai, chap. i"'\
io8 CHATEAUBRIAND. — CHAP. V
est résolument optimiste. Il ne se concilie pas avec le pessimisme de Chateaubriand. Ce n'est pas le système de Chateaubriand.
La loi de l'histoire c'est, pDur lui, la fatalité. Il écrit : « Chaque révolution est à la fois la conséquence et le principe d'une autre, en sorte qu'il serait vrai à la rigueur de dire que la première révolution du globe a produit de nos jours celle de France. » Et, à plusieurs reprises, il mentionne « cette fatalité qui règle tout >.
Cette fatalité est toute mécanique. Elle ne laisse place à aucun mysticisme. Elle n'est pas une mystérieuse puissance qu'on ne connaît que par ses inévitables effets. Plutôt, il faudrait qu'on l'appelât nécessité, car elle n'est que la succession nécessaire des causes et des effets, en série ininterrompue. Chateaubriand croit à l'efficacité incessante du principe de causalité.
De cette manière, il est armé pour la prévision. Et il écrit : « Celui qui lit l'histoire ressemble à un homme voyageant dans le désert à travers ces bois fabuleux de l'antiquité qui prédisaient l'avenir. »
En effet, la chaîne des effets et des causes étant rigoureuse et ininterrompue, ne pouvons-nous pas aussi bien la parcourir dans les deux sens, aller vers le passé ou vers l'avenir? On le dirait, théoriquement!...
Or, considérons la grande aventure napoléonienne : nous trouverons, dans les dernières années de l'ancien régime, dans la Révolution, les faits qui ont rendu cette aventure possible, tandis qu'en d'autres circonstances, amenées par d'autres groupes de causes, elle était impossible. Mais, inversement considérons les dernières années de l'ancien régime, la Révolution; et puis tâchons de conclure : nous ne devinerons pas l'aventure napoléonienne. Cela tient à beaucoup de raisons. En voici une qui, mêfne si nous admettons comme tout à fait évidente et suffisante la nécessité causale, est persuasive. Les causes productives du moindre fait d'histoire sont en nombre infini. Leur abondance et leur variété n'ont aucune analogie avec ces quelques trouvailles que peuvent faire, dans l'étude du
passé, les philosophes de l'histoire. Aucun esprit humain ne serait capable de saisir cette infinité efficiente. Les innombrables causes sont cachées; on ne sait pas 011 les attraper. Elles sont, par leur nombre, leur subtilité, leur difficulté, plus mystérieuses qu'une idée mystique. Si vous étudiez, même avec une minutie étonnante, l'état où fut I4 France à la fin du dix-huitième siècle, — et si vous faites ce travail à la fin du dix-huitième siècle, — d'où vous viendrait l'idée d'aller chercher en Corse la série causale qui amènera bientôt à la pleine lumière de l'histoire le général Bonaparte?... C'est ainsi que Chateaubriand, qui écrivait un livre de prophétie urgente, ne tint pas compte de ce général; et à peine le mentionne-t-il, parmi d'autres, dans une note de l'Essai.
- De sorte qu'en définitive la fatalité — ou la nécessité causale — à laquelle Chateaubriand demande l'explication de l'histoire et la divination, n'est qu'un thème à de beaux développements. Les grandes considérations historiques étaient fort à la mode. En 1796, Joseph de Maistre publiait ses Considérations sur la France; la même année, Bonald, ses Théories du pouvoir politique et religieux; la même année encore, Mme de Staël, De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations.
Mais reprenons la théorie de Chateaubriand où nous l'avons laissée. Cette fatalité, comment agit-elle? Nous avons vu qu'elle n'est pas capricieuse. Quelle est son habitude?...
Chateaubriand dit, dans la conclusion de V Essai : « L'homme, faible dans ses moyens et dans son génie, ne fait que se répéter sans cesse. Il circule dans un cercle dont il tâche en vain de sortir. > L'essentiel de la philosophie de VEssai est là. L'histoire se présente, pour Chateaubriand, comme un perpétuel recommencement. Les prodigalités de l'histoire sont limitées à un assez petit nombre d'aventures. Avec d'autres acteurs qui se meuvent sous d'autres coutumes, c'est presque toujours la même pièce, mêlée de comédie et de drame. Les révolutions, au i^remier abord, ont l'air de comporter plus de fantaisie, une nouveauté impré-
iio CHATEAUBRIAND — CHAP. V
vue : les révolutions, comme le reste de l'histoire, rabâchent.
C'était assez joli à montrer. Chateaubriand l'a fait, au long des deux volumes dé son énorme Essai, brillamment, mais avec une insistance parfois pénible.
« Essai historique, politique et moral », dit-il. Nous avons vu l'idée historique. L'idée politique et morale dérive de celle-là. Et la voici, très bien exprimée en quelques lignes de la conclusion : « Un homme bien persuadé qu'il n'y a rien de nouveau en histoire perd le goût des innovations, goût que je regarde comme un des plus grands fléaux qui affligent l'Europe en ce moment. L'enthousiasme vient de l'ignorance; guérissez celui-ci, l'autre s'éteindra; la connaissance des choses est un opium qui ne calme que trop l'exaltation. »
jEst-ce qu'ici nous ne surprenons pas le jeune exilé désenchanté qui souffre de l'extrême sagesse dans laquelle il à mis sa pensée au repos?... Les hommes qu'il a connus et qui avaient un heureux enthousiasme pour les animer, ces hommes-là, qu'il a connus à Paris en 1788 et 1789, sont tous entrés dans la Révolution. Ils ont fait de mauvaise besogne. Chateaubriand condamne leur mauvaise besogne. Je ne suis pas sûr qu'aux heures cruelles de sa solitude inactive, il n'envie pas du tout le plaisir de leur folie.
Ces hommes-là croyaient au principe de perfection; ils croyaient innover et ils croyaient que leurs innovations tendaient au progrès général. Chateaubriand, lui,, croit au stérile rabâchage de l'histoire. C'est moins dangereux pour la pauvre humanité. C'est plus triste, pour le jeune homme plein de fougue qui ne demanderait qu'à être actif et que retient et qu'emprisonne sa doctrine désenchantée. Il brise son épée, comme il dit, et il prend la plume pour faire tout ce qu'il lui reste à faire : c'est d'énumérer, par écrit, les motifs de son abnégation.
Tel est le pessimisme de V Essai.
ESSAI SUR LES RÉVOLUTIONS m
Voyons un peu comment l'ouvrage est fait.
Il serait presque trop systématique, si d'heureuses digressions n'interrompaient cette démonstration : la révolution française répète les révolutions de la Grèce et de Rome.
C'est un parallèle continuel, parfois amusant, parfois comique et, à la longue, bien fatigant.
Parcourons la table des matières : Athènes, depuis Codrus, jusqu'à Solon, comparée au nouvel état de la France... Pisistrate et Robespierre; Mégaclès et Tallien... Sparte et les Jacobins... Caractère des Athéniens et des Français... Anacréon et Voltaire, Simonide et Fontanes, Sapho et Parny, Ésope et Nivernois, Solon et Rousseau... Tyrtée et Lebrun; le second chant de Tyrtée et la Marseillaise... Le chant en l'honneur d'Harmodius et l'épitaphe de Marat... Les sages de la Grèce et les Encyclopédistes... Thaïes, Solon, Périandre, etc., et J.-J. Rousseau, Montesquieu, La Rochefoucauld, Chamfort. Parallèle de J.-J. Rousseau et d'Heraclite; la lettre à Darius et la lettre au roi de Prusse... Ressemblance de l'Egypte ancienne avec l'Italie moderne... Parallèle de Carthage et de l'Angleterre... Annibal et Malborough, Hannon et Cook... Parallèle de la Scythie et de la Suisse : la Scythie heureuse et sauvage et la Suisse pauvre et vertueuse; la Scythie et la Suisse philosophiques; la Scythie et la Suisse corrompues. Influence de la révolution grecque sur la Scythie et de la révolution française sur la Suisse... Parallèle de la Macédoine et de la Prusse; comparaison de Tyr et de la Hollande; comparaison de la Perse et de l'Allemagne. Les arts en Perse et en Allemagne; Krceshna et Klopstock. Situation politique de la Perse à l'instant de la guerre médique, — de l'Allemagne à l'instant de la guerre républicaine. Darius, Joseph, Léopold. Parallèle de Miltiade et de Dumouriez, de la bataille de Jemmapes, de l'accusation de Miltiade et de l'accusation de
Dumouriez. Xerxès et François; ligue générale contre la Grèce et ligue générale coJitre la France. Bataille de Salamine et bataille de Maubeuge. Mardonius et Cobourg; Pausanias et Pichegru; bataille de Platée et bataille de Fleurus; succès et vices des Grecs, succès et vices des Français. Les trente tyrans : Critias et Marat, Théramène et Siéyès. Exécutions à Éleusine et les massacres de septembre. Les philosophes grecs et les philosophes modernes; mœurs comparées des philosophes anciens et des philosophes modernes. De l'esprit des prêtres chez les anciens et chez les modernes... Etc., etc., etc..
L'ouvrage est la collection de ces parallèles et de beaucoup d'autres. On n'a pas de peine à entendre que, de tels rapprochements, puissent naître des idées originales, plaisantes, et souvent absurdes, mais toujours au moins drôles. En outre, le procédé se voit trop. Il devient assez vite fastidieux.
L'invasion de la Grèce par les Perses et de la France par les Prussiens, c'est, à vingt-deux siècles de distance, la même chose. Miltiade et Dumouriez, c'est le même homme. Marathon et Jemmapes, c'est la même bataille. L'accusation de Miltiade et celle de Dumouriez, c'est la même ingratitude. Conclusion historique : les événements humains sont un perpétuel recommencement. Conclusion politique : puisque l'Asie coalisée fut repoussée par l'énergie grecque, on pouvait et on devait prévoir que l'armée coalisée des princes serait repoussée par l'énergie de la France républicaine. Conclusion morale : puisque l'histoire rabâche de cette manière, ce n'est pas bien excitant et autant vaut rester calme, voire sagement sceptique.
Telle est, si je ne me trompe, la philosophie de V Essai. Mais, en la résumant ainsi, j'en exagère la rigueur. Elle est éparpillée dans l'ouvrage. Elle y est, à la fois, et fragmentaire et ressassée : l'accumulation des preuves, au moyen de ces parallèles, accable l'idée au lieu de la mettre en valeur.
Il y a, dans V Essai, un autre intérêt, très vif celui-là : il est dans les digressions, dans le fréquent passage d'idées profondes ou joliment inventées. Elles font une belle appa-
rition, et puis s'en vont : d'autres surviennent. C'est un plaisant défilé.
On y remarque un Chateaubriand qui a subi l'influence de Rousseau. Qui ne la subissait, alors? M. de Malesherbes était grand admirateur de V Emile. Et Chateaubriand, peu de jours avant son départ pour l'émigration, avait passé deux après-midi en pèlerinage à l'Ermitage de Montmorency. Dans X Essai, le souvenir de Rousseau se présente à chaque instant. Le quarante-sixième chapitre de la première partie développe cette idée qu' « à l'homme primitif sont réservées mille délices ». Dans la description de la Suisse pauvre et vertueuse, le calme serein de la phrase, son ingénuité voulue, l'attention minutieuse prêtée aux arbres et aux plantes, le soin avec lequel les végétaux sont nommés, tout cela est le style, la pensée et la manière de Jean- Jacques.
Mais il y avait, chez Rousseau, une sorte d'optimisme théorique — qui, d'ailleurs, tournait à la misanthropie — et qui n'est pas du tout la doctrine de V Essai.
L'Essai trouve que tout va mal, et très mal.
L' Essai s[gn2i\e les fautes de l'aristocratie; il est dur pour les émigrés. 11 est dur.aussi pour les philosophes. Il est terrible contre les gens du 4 août, terrible contre le Directoire. Il appelle Robespierre un « monstre >. Il cherche à définir les « idées > de la Révolution; il ne nie pas la« conception gigantesque > des Jacobins : mais, gigantesque même, il la déclare abominable. En somme, il est sen5ible à ce spectacle de grandeur farouche; mais l'involontaire admiration qu'il éprouve n'empêche pas sa rude sévérité.
Il n'est pas réactionnaire tranquillement. Il voit des torts partout, ici des crimes, là des lâchetés. Son mécontentement général éclate à chaque page. Après son invective universelle, il demande : Mais que fallait-il donc faire? - Il répond : « Je l'ignore. ^^
Tel est son scepticisme, — et douloureux. II épilogixe sur les événements; mais, en fait, il ne croit plus à rien. Il n'a pas voulu marcher avec la Révolution; ses principes monarchiques sont à vau-l'eau. Et, quant à ses principes
religieux, ils ne tiennent plus. L'Essai historique est plein d'impiétés.
Sans doute, Chateaubriand dit : « Il est un Dieu. Les herbes de la vallée et les cèdres du Liban le bénissent, l'insecte bruit ses louanges et l'éléphant le salue au lever du soleil... » Et il n'est pas peu fier d'avoir pu transporter tout ce passage dans le Génie da Christianisme. Encadré, ce passage est extrêmement bien chrétien; tout seul, il est déiste, , et à la manière de Rousseau.
Et puis, il y a tout un chapitre intitulé : « La chute du christianisme s'accélère. » Et puis, il y en a un autre qui s'appelle : « Quelle sera la religion qui remplacera le christianisme. » En somme. Chateaubriand ne croit plus à la pérennité du christianisme; et, des tribulations de sa religion native, il prend assez bien son parti. Le christianisme est, pour lui, à l'époque de V Essai, une religion comme les autres, qui s'est un jour produite, qui a évolué et qui finira, comme les autres, après avoir subi les mêmes aventures.
Même, voici. Chateaubriand résume l'histoire religieuse, du paganisme à nos jours; et il écrit : « Mais un homme extraordinaire avait paru dans l'Orient... » Cet homme extraordinaire, c'est le Christ. Nous sommes ici en présence d'un Chateaubriand déjà renanien.
Il va, par endroits, jusqu'à la négation. Parmi les notes manuscrites qu'a relevées Sainte-Beuve (1) sur l'exemplaire personnel de Chateaubriand, il y a des choses redoutables. A la fin de V Essai, il résume, et complaisamment, les objections qui ont été faites au christianisme. A propos de l'une d'elles, il ajoute, en 1798 : « "Cette objection est insoluble et renverse de fond en comble le système chrétien. Au ' reste, personne n'y croit plus. » Dans VEssai, il résumait aussi les réponses des défenseurs de la foi; et il les louait. En 1798, il signale ces réponses comme des « platitudes »; et il ajoute : « J'étais bien obligé démettre cela, à cause des sots. » LEssai aboutit à un véritable nihilisme, politique,
^i) Sainte-Beuve, Chateaubriand et songroupe littéraire, t. I, p. 163 de l'édition in-i2.
philosophique et moral. Et, au cœur que tant de négations laissent désolé, il n'offre guère d'autre consolation que le modeste plaisir de la botanique.
Un tel livre devait plus tard gêner beaucoup Chateaubriand, lorsqu'il aurait abandonné son scepticisme politique et religieux pour le royalisme et la foi.
En 1797, Chateaubriand, qui ne se méfiait pas de l'avenir, envoya quelques exemplaires de Y Essai à des amis, à des hommes de lettres, àLaharpe, àDelislede Sales, à Ginguené. Cela ne fit pas grand bruit; et, de l'aveu même de. l'auteur, le livre fut « presque aussitôt oublié ^>. Puis Chateaubriand publia le Génie du Christianisme, qui est tout le contraire de V Essai et qui eut un succès prodigieux. Le public et l'auteur lui-même oublièrent V Essai : le public, aisément; l'auteur, bien volontiers.
Sous l'Empire, après les affaires si compliquées de l'Académie et des prix décennaux, les ennemis de Chateaubriand déterrèrent \ Essai. La trouvaille était, pour eux, amusante. Au moment où l'auteur du Génie du Christianisme pâvvQnait à la gloire comme défenseur de la foi, il n'était pas ennuyeux de publier divers extraits de son ouvrage impie. C'est ce qu'on fit. Et les extraits étaient choisis, triés avec une assez vive malveillance pour que Chateaubriand crût avoir intérêt à réimprimer Fouvrage intégralement : ainsi, les impiétés se noyaient au milieu de mille autres choses. Il s'adressa donc au général baron de Pommereul, directeur de l'imprimerie et de la librairie. L'autorisation de réimprimer l'Essai lui fut refusée : l'ouvrage était - bien peu convenable au temps présent > ; et, en tout cas, il faudrait le soumettre à la censure. La censure le mutilerait : ainsi Chateaubriand ne pourrait jws donner son livre comme un témoignage. L'affaire tomba dans l'eau.
Puis, « le roi fut rendu à ses peuples -. Chateaubriand eut des ennemis, des rivaux. On déterra de nouveau l'Essai.
ii6 CHATEAUBRIAND. — CHAP. V
Sous des titres divers, Esprit, maximes et principes de M. de Chateaubriand, Itinéraire de Pantin au Mont-Calvaire, M. delà Maison Terne, etc., on publia de sarcastiques brochures, pleines de tendancieux extraits de V Essai.
Dans la préface do-S Mélanges de politique, il avoua qu'il n'avait pas « toujours embrassé le christianisme dans tous ses rapports, d'une manière aussi complète » qu'aujourd'hui. Il ajoutait : « Si je pouvais anéantir VEssai, je le ferais... » Cela, oui, et de grand cœur!...
Il le réimprima en 1826. L'édition est fort amusante, à cause des notes que Chateaubriand y a jointes et qui ne ressemblent pas du tout à celles qu'il écrivait, d'une main très impie, en 1798.
La préface des Mélanges de politique prédisait aux ennemis de l'auteur une grande déception : VEssai, publié intégralement, leur paraîtrait beaucoup moins « épouvantable » qu'ils ne l'espéraient. D'ailleurs, Chateaubriand déclarait ce livre « détestable et parfaitement ridicule »; et il y signalait « un style sauvage et boursouflé, plein de fautes de langue, d'idiotismes étrangers et de barbarismes ». Et puis, il disait que cela lui était bien égal, après tout : seul souffrirait son amour-propre; et il n'attachait d'importance qu'à son caractère.
En 1826, Chateaubriand revient sur la sévérité qu'il eut d'abord à l'égard de cette littérature juvénile : « Qu'il me soit permis d'être juste envers moi comme envers tout le monde : cette critique du style de VEssai est outrée. C'est un jugement que j'avais prononcé ab irato sur l'ouvrage, avant de l'avoir relu... » En somme, il ne fut pas mécontent de sa lecture. Il remarqua, dans ce livre gênant, de bonnes et belles choses. Et c'est plaisir de voir ici ce Chateaubriand si bien homme de lettres, - un peu vaniteux, je veux dire. Sa coquetterie littéraire apparaît fort souvent, dans les notes mêmes de 1826, et malgré tout l'ennui qu'il éprouve à rencontrer, sous sa chrétienne et royaliste signature, de petites phrases très impies et gaillardement subversives.
La qualité littéraire de son œuvre le dispose à quelque
indulgence pour les idées. Par exemple, il avait écrit; dans V Essai, ce joli passage :
Notre félicité a été calculée sur l'inconstance de nos désirs : la dose de bonheur nous a été mesurée, parce que notre cœur est insatiable. La nature nous traite comme des enfants malades, dont on refuse de satisfaire les appétits, mais dont on apaise les pleurs par des illusions et des espérances. Elle fait danser autour de nous une multitude de fantômes, vers lesquels nous tendons les mains sans pouvoir les atteindre ; et elle a poussé si loin l'art de la perspective qu'elle a peint des Élysées jusque dans le fond de la tombe.
Evidemment, c'est beau, c'est ingénieux, c'est mélodieux. En 1826, Chateaubriand a relu ces lignes qu'il avait écrites une trentaine d'années plus tôt. Et il en a été, ma foi, très satisfait. L'idée n'est pas fameusement chrétienne : la nature substituée à l'efficacité divine; la nature à qui l'on prête des intentions subtiles et qu'on transforme en une sorte de providence industrieuse, spirituelle et maligne; et les Elysées, symbole païen de la vie future, illusion naturelle, aimable rêverie : tout cela est fort mal orthodoxe. Seulement, c'est joliment écrit. Chateaubriand, en 1826, voit l'impiété; — il voit aussi les jolies phrases; — et il note : « C'est toujours l'homme qui croit et qui veut douter... » Qui veut douter, — qui le veut ou qui ne le veut pas, mais qui doute!... L'homme qui croit, ici on ne le voit pas trop. Si Chateaubriand le voit, c'est qu'il a de bons yeux; c'est, plutôt, qu'il a des yeux complaisants. Il ajoute : < Par une faiblesse toute paternelle, j'ai été au moment de me faire grâce pour ces phrases... > Pour ces phrases!... Cela est excellemment d'un homme de lettres. Et, pour des phrases, qu'est-ce qu'un homme de lettres ne ferait pas? Pour des phrases, Chateaubriand s'est mis plus d'une fois dans une situation peu commode. Les phrases étaient belles; et alors, il se consolait des ennuis qu'elles lui amenaient.
Chateaubriand, niêmc en 1826, ne réussit pas à détester VEssaL Néanmoins, en divers endroits de son livre, ils'est traité avec une dureté admirable. On lui en saurait plus de
ii8 CHATEAUBRIAND. — CHAP. V
gré, sans doute, si, à cette date de 1826, il n'avait pas un intérêt direct à réprouvée hautement ses impiétés anciennes. Et il endosse le cilice comme un manteau de pair de France.
Orgueilleux pécheur, il s'astreint à une pénitence retentissante. La pénitence lui coûte; et il le dit : « Jamais coupable ne s'est imposé une pénitence plus rude. » Et : « Il ne faut pas croire que je n'ai pas souffert en me traitant comme je viens de le faire... » Je crois qu'il y trouve une sorte de secret plaisir.
Aussi fustige le jeune Chateaubriand de 1796 un beau Chateaubriand de 1826, qui est pair de France, qui a été ministre et qui, à Lausanne, du fond d'une retraite arrogante, se prépare à de nouvelles et magistrales activités. Ce beau Chateaubriand, je n'ai rien à lui reprocher : il s'humilie superbement. Et l'autre Chateaubriand, celui qui, ému de souffrance et d'inquiétude, jeta ce cri douloureux, V Essai sur les révolutions, me touche infiniment.
Mais le dialogue de ces deux personnages, si bien en scène l'un et l'autre, me divertit le mieux du monde.
LA iPREFACE
Qui suis-je? et que viens-je annoncer de nouveau aux hommes? On peut parler de choses passées ; mais quiconque n'est pas spectateur désintéressé des événements actuels doit se taire. Et où trouver un tel spectateur en Europe? Tous les individus, depuis le paysan jusqu'au monarque, ont été enveloppés dans cette étonnante tragédie. « Non seulement, dira-t-on, vous n'êtes pas spectateur, mais vous êtes acteur, et acteur souffrant, Français malheureux, qui avez vu disparaître votre fortune et vos amis dans le gouffre de la Révolution ; enfm vous êtes un émigré. » A ce mot, je vois les gens sages, et tous ceux dont les opinions sont modérées ou républicaines, jeter là le volume sans chercher à en savoir davantage. Lecteurs, un moment. Je ne vous demande que de parcourir quelques lignes de plus. Sans doute je ne serai pas intelligible pout tout le monde ; mais quiconque m'entendra poursuivra la lecture de cet Essai. Quant à ceux qui ne m'entendront pas, ils feront mieux de fermer le livre ; ce n'est pas pour eux que j'écris.
Celui qui dit dans son cœur : « Je veux être utile à mes semblables » doit commencer par se juger soi-même : il faut qu'il étudie ses passions, les préjugés et les intérêts qui peuvent le diriger sans qu'il s'en aperçoive. Si malgré tout cela il se sent assez de force pour dire la vérité, qu'il la dise ; mais, s'il se sent faible, qu'il se taise. Si celui qui écrit sur les affaires présentes
ne peut être lu également au directoire et aux conseils des rois, il a fait un livre inutile ; s^il a du talent, il a fait pis, il a fait un livre pernicieux. Le mal, le grand mal, c'est que nous ne sommes point de notre siècle. Chaque âj>:2 est un fleuve qui nous entraîne selon le penchant des destinées quand nous nous y abandonnons. Mais il me semble que nous sommes tous hors de son cours. ■ Les uns (les républicains) l'ont traversé avec impétuosité, et se sont élancés sur le bord opposé. Les autres sont demeurés de ce côté-ci sans vouloir s'embarquer. Les deux partis crient et s'insultent, selon qu'ils sont sur l'une ou sur l'autre rive. Ainsi, les premiers nous transportent loin de nous dans des perfections imaginaires, en nous faisant devancer notre âge; les seconds nous retiennent en arrière, refusent de s'éclairer, et veulent rester les hommes du quatorzième siècle dans l'année 1796.
L'impartialité .de ce langage doit me réconcilier avec ceux qui, de la prévention contre l'auteur, auraient pu passer au dégoût de l'ouvrage. Je dirai plus : si celui qui, né avec une passion ardente pour les sciences, y a consacré les veilles de la jeunesse ; si celui qui, dévoré de la soif de connaître, s'est arraché aux jouissances de la fortune pour aller au delà des mers contempler le plus grand spectacle qui puisse s'offrir à l'œil du philosophe, méditer sur l'homme libre de la nature et sur l'homme libre de la société, placés l'un près de l'autre sur le même sol ; enfin, si celui qui, dans la pratique journalière de l'adversité, a appris de bonne heure à évaluer les préjugés de la vie ; si un tel homme, dis-je, mérite quelque confiance, lecteurs, vous le trouvez en moi.
La position où je me trouve est d'ailleurs favorable à la vérité. Attaqué d'une maladie qui me laisse peu d'espoir, je vois les objets d'un œil tranquille. L'air calme de la tombe se fait sentir au voyageur qui n'en est plus qu'à quelques journées.
Sans désir et sans crainte, je ne nourris plus les chimères du bonheur, et les hommes ne sauraient me faire plus de mal que je n'en éprouve. « Le malheur, dit l'auteur des Etudes de la Nature, le malheur ressemble à la montagne noire de Bember, aux extrémités du royaume brûlant de Lahor : tant que vous la montez, vous ne voyez devant vous que de stériles rochers ; mais, quand vous êtes au sommet, vous apercevez le ciel sur votre tête, et le royaume de Cachemire à vos pieds. »
Le lecteur pardonnera aisément cette digression, qui ne sert après tout ici que de préface, et sans laquelle, plein de cette malheureuse défiance qui nous met en garde contre les opinions
de l'auteur, il lui eût été impossible de continuer avec intérêt la lecture de cet ouvrage. Mais, si j'ai pris tant de soin de lui aplanir l'entrée de la carrière, il doit à son tour me faire quelque sacrifice. G vous tous qui me lisez, dépouillez un moment vos passions en parcourant cet écrit sur les plus grandes questions qui puissent, dans ce moment de crise, occuper les hommes ! Méditez attentivement le sujet avec moi. Si vous sentez quelquefois votre sang s'allumer, fermez le livre, attendez que votre cœur batte à son aise avant de recommencer votre lecture. En récompense, je ne me flatte pas de vous apporter du génie, mais un cœur aussi dégagé de préjugés qu'un cœur d'homme puisse l'être. Comme vous, si mon sang s'échauffe, je le laisserai se calmer avant de reprendre la plume : je causerai toujours simplement avec VOUS; je raisonnerai toujours d'après des principes. Je puis me tromper sans doute; mais, si je ne suis pas toujours juste, je serai toujours de bonne foi. Ne vous hâtez pas de mépriser l'ouvrage d'un inconnu qui n'écrit que pour être utile. Enfin, si par des souvenirs trop tendres je laissais dans le cours de cet écrit tomber une larme involontaire, songez qu'on doit passer quelque chose à un infortuné laissé sans amis sur la terre, et dites : Pardonnons-lui en faveur du courage qu'il a eu d'écouter la voix de la vérité, malgré les préjugés si excusables du malheur.