‹ ChateaubriandChapitre 13 sur 36 · CHŒUR DES PRETRES · texte numérisé non relu

CHŒUR DES PRETRES

« La vie est un torrent : ce torrent laisse après lui, en s'écoulant, une ravine plus ou moins profonde, que le temps finit par effacer. »

L'hymne de la mort était à peine achevé que la foule se dispersa.

Un jour, comme il voyageait en Amérique et retournait à Philadelphie, Chateaubriand, près de Chillicoth, avisa une ferme, pourvue d'un moulin qu'un ruisseau faisait tourner. Il y entra, demanda le vivre et le couvert. La fermière l'installa dans une petite chambre dont la croisée était « festonnée de lierre et de cobées à cloches d'iris ». La roue du moulin tournait, moussue et ruisselante; des bergeronnettes et des martins-pêcheurs allaient et venaient d'une rive à l'autre. Le jeune voyageur, dans cette grande solitude, rêvait. Il descendit à la chambre de la ferme. Elle n'était éclairée que par le foyer. Il s'assit dans un coin de la cheminée, près d'un écureuil sautillant. Un petit chat monta sur ses genoux. Un journal, par hasard, était là. Le voyageur lut ces mots en grosses lettres : Flight of the King. Il lut la fuite du roi, son arrestation à Varennes, la réunion des officiers français sous le drapeau des princes.

Une conversion subite s'opéra dans mon esprit. Renaud vit sa faiblesse au miroir de l'honneur dans les jardins d'Armide ; sans être le héros du Tasse, la même .çlace m'offrit mon wwxgt au milieu d'un ver^^er américain (1).

Armide et Renaud, en telle conjoncture!...

Chateaubriand quitta l'Amérique le 10 décembre, fut au Havre moins d'un mois après et ne partit pour l'armée des princes qu'au mois de juillet suivant, six mois après son retour. Il trouva, dans l'intervalle, le temps d'aller en Bre-

(i) Mémoires, t. I, p. 416.

tagne, de se marier, d'oublier son mariage et sa femme, enfin de flâner. C'est, après tant de hâte, peu d'empressement. Je suis disposé à croire que Chateaubriand quitta l'Amérique parce qu'il avait assez de ce pays et qu'il ne songea que bien après son retour à émigrer avec les autres.

Au Havre, Chateaubriand, lorsqu'il arriva, n'avait plus le sou. Le capitaine, à Philadelphie, l'avait pris à crédit. Chateaubriand écrivit à son frère et le pria de lui prêter la somme nécessaire au payement du passage. Son frère lui répondit qu'il envoyait sa lettre à sa mère; Mme de Chateaubriand paya. Je me demande si, l'une des raisons qui rappelèrent d'Amérique le jeune voyageur, ce ne fut pas le manque d'argent.

Du Havre, Chateaubriand part pour la Bretagne, oi^i il pourra « consulter > son oncle de Bedée « sur la question de son émigration prochaine ». Sa mère le reçut tendrement (1).

Va-t-il émigrer bientôt?... Pour rejoindre les princes, il lui faut d'abord de l'argent. Pour s'en procurer, il choisit le moyen le moins expéditif : il se marie. Ce n'est pas le fait d'un jeune homme fort pressé de passer la frontière.

A la fin de mars 1792, il épouse Mlle de Lavigne. Peu de jours après, il part pour Paris, avec sa femme et ses deux sœurs. Il s'installe au faubourg Saint-Qermain, culde-sac Férou.

Quoi! Et l'émigration?... A Paris, son idée est de revoir, qui? Les gens de lettres qu'il a connus avant la Révolution, et avec lesquels, au début de la Révolution, il a échangé des propos aigres! Il souhaite aussi d'avoir, sur l'émigration, l'opinion de Malesherbes. Que de gens consulte ce jeune homme, qui a brusquement quitté l'Amérique pour rejoindre l'armée des princes!... On dirait qu'il n'a qu'un désir, c'est d'être, par de bons arguments, détourné de son projet migratoire. Malesherbes l'engage à émigrer.

Alors, il n'a plus qu'à partir?... Il va au Palais Royal et, de dix mille francs qu'il a empruntés à un notaire, il perd

(i) Mémoires, t. II, p. i et suiv.

au jeu huit mille cinq cents francs. Il oublie, dans un fiacre, les quinze cents francs qui lui restent « et avec lesquels il allait s'acheminer vers l'exil » ; puis, ses quinze cents francs, il les retrouve.

C'était le 16 juin 1792. Le 19, il est, de son propre aveu, à visiter, dans la vallée de Montmorency, l'Ermitage de J.-J. Rousseau. Le souvenir de Mmed'Épinay etde toute cette société « factice et dépravée » ne lui plaît, pas beaucoup; mais il a voulu dire adieu à la solitude d'un homme « doué d'un talent dont les accents remuaient sa jeunesse ». Le 20 juin, il était encore à l'Ermitage.

Quand parti ra-t- il?... Eh bien, il partit le 15 juillet, six mois après que, « fidèle à ses instincts », disent les Mémoires, il avait quitté l'Amérique « pour offrir son épée à Louis XVI ».

Il me semble que, depuis son départ de Combourg jusqu'à son départ pour l'émigration (et même au delà peutêtre). Chateaubriand fut un jeune homme de tête chimérique, de cœur très ardent, qui, partagé entre ses désirs de gloire et sa mélancolie inactive, ne sut pas trop ce qu'il ferait dans la vie et, en somme, ne fit pas grand'chose.

Quand il fut à Coblentz, l'armée des princes n'y était plus. A Trêves, on fit, pour l'agréer, mille difficultés : il arrivait trop tard, on n'avait plus besoin de lui. Et il avoue qu'il fut sur le point de rebrousser chemin.

Il s'engagea dans la septième compagnie bretonne et fit la campagne de Thionville. Là, il fut blessé, atteint de la petite vérole et laissé pour mort. Les fourgons du prince de Ligne le recueillirent et le transportèrent à Nanuir. Il se rendit à Bruxelles. Puis, à Ostende, il prit une barque pontée qui- le mena mourant à Guernesey. De là, il passa, quelque temps après, à Jersey, où il retrouva son oncle de Bedée. Au bout de quatre mois, à peu près guéri, il s'établit à Londres. Nous ne voyons pas trop que, durant ces divers voyages, il se soit aucunement soucié de Mme de Chateaubriand, sa femme.

Sur l'état d'esprit où fut, à Londres, ce jeune émigré qu'avait déçu l'émigration, que tourmentaitent la pauvreté,

souvent la faim, il y a un chapitre de V Essai, « Aux infortunés » (1). Nous l'y trouvons très orgueilleux et qui recourt à un redoublement d'orgueil afin de se prémunir contre les innombrables petites douleurs de la vanité. Il plaît ainsi, résolu à bien résister contre l'abjection de ses hasards. Le petit garçon que nous avons vu, sur la grève de Saint-Malo, si extrêmement susceptible, déjà humilié d'avoir moins d'argent que les autres gamins, si prompt à échanger des coups avec eux, par simple point d'honneur, devait se développer ainsi. En outre, il lisait l'antiquité; sa morale est alors plus stoïcienne que chrétienne.

A la suite de sa blessure, à la suite de la petite vérole, de tous les malheurs, de toutes les tristesses et de toutes les privations, peu de jours après son arrivée à Londres, il tomba malade. Les médecins crurent qu'il avait la poitrine prise et le condamnèrent à ne pas faire de vieux os. Il se crut perdu. Et il y a vraiment du désespoir dans le chapitre des « Infortunés ». L'auteur de ces pages a des finesses de pensée qui ne sont pas d'un homme bien portant; il a des abnégations manifestes. Et il épilogue avec délicatesse, avec une sorte d'art funèbre, comme qui n'a plus l'espérance d'agir. Le séjour qu'il fit à Londres paraît bien avoir été atrocement pénible. Entre d'autres douleurs, physiques et morales, il apprenait un jour la mort de M. de Malesherbes; celle de sa fille, la présidente de Rosambo; celle de sa petite-fille, la comtesse de Chateaubriand; celle de son petitgendre, le comte de Chateaubriand, frère de l'émigré. La mère de l'émigré était jetée en prison; sa femme aussi, et Lucile. On les suspectait, à cause de son émigration. Et il était là-bas; les nouvelles lui arrivaient, de temps à autre, toutes sinistres, les unes après les autres.

(i) Essai sur les révolutions^ W partie, chap. xiii.

l'émigration de chateaubriand 99

Les Mémoires n'ont pas tout dit sur le séjour que Chateaubriand fit en Angleterre, de 1793 à 1800.

Il était arrivé à Londres avec trente louis pour toute fortune. Pendant les sept années de son séjour, il perdit presque tout contact avec la France. Il avait, par fierté, refusé le schilling quotidien que le gouvernement anglais accordait aux émigrés. Il faillit, une fois, mourir de faim. S'il ne mourut pas, comment vécut-il et d'oii tira-t-il ses ressources?

Ses compagnons d'exil, pour la plupart, s'improvisaient marchands de quelque chose et, par exemple, de charbon; ils fabriquaient des chapeaux de paille, enseignaient le français. René, dans les Mémoires, nous est présenté comme trop fier pour descendre à de telles besognes. Il n'admettait, pour lui, que deux instruments de travail, son épée et sa plume. Or, il n'avait, pour le moment, rien à faire de son épée. Quant à sa plume, il l'employa pour des traductions de l'anglais et du latin.

Les traductions n'allèrent pas longtemps. Et Chateaubriand partit pour Beccles, où le parson l'emploierait, disent les Mémoires, à déchiffrer des manuscrits français du dix-septième siècle; on le présentait comme « un savant de premier ordre ».

Où Chateaubriand serait-il devenu un savant de premier ordre? Où aurait-il appris la paléographie? Ce n'est ni à Saint-Malo, ni à Combourg, ni à Cambrai parmi les militaires, ni à Paris parmi les gens de lettres, ni en Amérique parmi les sauvages, ni à l'armée des princes. 11 a cette manie, de prétendre tout savoir, sans étude et comme par la grâce du génie. Il s'amuse à multiplier son personnage : nous l'avons vu explorateur, géographe, naturaliste, - tout cela en imagination; — tout cela ne lui suffit pas et il s'attife en archiviste-paléographe.

Ce que fit à Beccles Chateaubriand, M. Le Braz l'a

loo CHATEAUBRIAND. — CHAP. III

trouvé (1). Il donna des leçons de français, à Beccles et puis à Bungay.

Il raconte, dans les Mémoires, que les femmes, en Angleterre, étaient « charmées de rencontrer un Français pour parler français »... Des élèves!... Des élèves, mesdames et mesdemoiselles Bedingfield! Une élève aussi, Charlotte, « douce lueur du passé, rose pâle du crépuscule qui borde la nuit > ! L'histoire d'amour qu'il a racontée, le presbytère de Bungay, les Ives, causeries d'Amérique et de voyages avec le| père, de poésie avec la fille, lectures animées d'amour, Tasse et Dante, les fronts approchés, les yeux sur les mêmes lignes du livre : Chateaubriand, pour un cachet convenu, donnait des leçons à Charlotte. S'il l'aima, c'était en surplus.

A Beccles, le souvenir de Chateaubriand dure encore. Les gens de Beccles racontent que l'éminent Français ne faisait pas sa classe dans les bâtiments de l'école : il avait loué, de l'autre côté de la rue, une vieille maison qui existe encore et oii ses élèves venaient.

Il avait pris le nom de « M. de Combourg ». Mais, bientôt, on sut qu'il était M. de Chateaubriand. Le nom devint, dans le baragouin des écoliers, quelque chose comme Shatterbrain. Cela veut dire « cerveau fêlé ». Le fretich teacher reçut donc le sobriquet de Monsieur Shatterbrain, que M. Le Braz traduit par « Monsieur de la tête à l'envers ».

On dit aussi, à Beccles, que Chateaubriand n'était pas un bon cavalier, qu'il savait mal l'anglais et qu'un jour on le vit cramponné au cou d'un cheval de louage qui s'emballait; et il criait, en anglais, quelque chose qui signifiait, involontairement, le refus de tout secours.

A l'époque même où Chateaubriand donnait des leçons de français à des dames, à de petites jeunes filles, à des bambins et à des bonshommes, il travaillait à VEssai sur les révolutions, o\\ on lit :

Nous supportons l'adversité, non d'après tel ou tel principe, mais selon notre éducation, nos goûts, notre caractère, et sur-

(i) Anatole Le Braz, Au pays d'exil de Chateaubriand. Paris, 1909.

L'ÉMIGRATION DE CHATEAUBRIAND loi

tout notre génie. Celui-ci, s'il peut gagner passablement sa vie par une occupation quelconque, s'apercevra à peine qu'il a changé de condition ; tandis que celui-là, d'un ordre supérieur, regardera comme le plus grand des maux de se voir obligé de renoncer aux facultés de son âme, de faire sa compagnie de manœuvres, dont les idées sont confinées autour du bloc qu'ils scient, ou de passer ses jours, dans l'âge de la raison et de là pensée, à faire répéter des mots stupides aux enfants de son voisin (1).

Faire répéter des mots stupides aux enfants de son voisin, c'est, en termes malveillants, être professeur.

Un pareil homme aimera mieux mourir de faim que de se procurer à un tel prix les besoins de la vie.

Diable! Cela veut dire que, plutôt que de s'établir professeur, un émigré de génie aimerait mieux mourir de faim. Chateaubriand, qui était émigré, qui avait du génie et qui le savait, aima mieux ne pas mourir de faim. Je l'approuve.

Pourtant, il insiste, dans VEssai sur les révolutions. Il insiste; et il s'indigne contre Denys le Tyran qui, chassé de Syracuse, accepta, « pour ne pas mourir de faim », de « donner des leçons de grammaire dans les faubourgs » de Corinthe, aux « enfants du petit peuple >. N'avait-il point à sa porte, demande Chateaubriand, « le droguiste ou le marchand de poignards » et, pour acheter une vaillante drogue ou une arme efficace, n'avait-il pas <^ quelques mines » en réserve?...

Si sévère pour Denys le Tyran, Chateaubriand fut indulgent pour lui-même. II ne fit point de folies.

Seulement, après avoir \-)os(i en principe que le génie ne donne pas de leçons dans les écoles, il fallait que Chateaubriand se tirât de la difficulté où le mettait sa doctrine. C'est pour cela que, dans les Mémoires, il invente toute

(i) Essai^ t. II, p. 72.

une histoire : il serait v^enu à Beccles, en érudit, pour déchiffrer et pour traduire des manuscrits français de la collection Camden. documents relatifs au comté de Suffolk (1).

(i) Mémoires^ t. îl, p. 12$.

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