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CHAPITRE II

Au printemps de 1791, Chateaubriand quitta la terre de France et partit pour l'Amérique. Ce voyage a eu, sur toute sa destinée, des conséquences importantes et prolongées. De là résultent, avec Atala et les Natchez, un chapitre au moins de l'Essai sur les révolutions, un livre des Mémoires d'outre- tombe, le Voyage en Amérique, enfin dans tous ses livres des passages nombreux et, d'une manière générale, dans sa pensée et dans son imagination, des idées, des sentiments et des tableaux qu'il n'a, depuis lors, jamais abandonnés. Si le génie de Chateaubriand est né à Combourg, s'il a subi ensuite l'influence de Paris de la période prérévolutionnaire, l'influence des gens de lettres et des idéologues d'alors, c'est vraiment de l'autre côté de l'Océan qu'il s'est épanoui. Chose extraordinaire : car ce voyage est, en majeure partie, une invention dépourvue de presque toute réalité.

Pourquoi Chateaubriand s'embarqua-t-il pour l'Amérique, en ce printemps de 1791 ?

La situation politique de la France y est évidemment pour quelque chose. La F-^évolution commençait d'une façon très incommode pour un jeune homme qui, d'une part, fidèle à ses origines et aux traditions de sa famille, n'allait point aisément aux nouveautés et qui pourtant connaissait les défauts du régime ancien et qui, en outre, était chimérique.

En 1789 et en 1790, (Chateaubriand avait vécu dans l'intimité des littérateurs parisiens. Ceux-ci, les uns après les autres, s'étaient plus ou moins ardemment lancés dans la Révolution. Chateaubriand raconte qu'il eut avec eux, Là-

dessus, des discussions qui tournaient à l'aigre. Et puis n'avait-il pas aperçu, peu à peu, la médiocrité de ces gaillards?

Il avait désiré passionnément de publier une élégie dans Y Almanach des Muses. Et l'Amour des Champs avait paru dans l'almanach de 1790. De telles ambitions suffisent, un peu de temps, à échauffer la tête d'un jeune homme. Une fois comblées, elles ne comptent plus guère; et ce jeune homme, s'il a une grande âme inquiète et glorieuse, cherchera d'autres amusements.

Puis, ce petit Breton, sauvage, un peu farouche, la nostalgie de la mer le tourmente, le regret des vagues, « ses gémissantes, ses anciennes amies-». Paris, avec l'existence artificielle et mesquine qu'on y mène, ne le contente pas. II rêve d'horizons plus vastes et d'aventures plus amples. Il veut partir.

Le projet semble s'être déterminé au cours de conversations qu'eut Chateaubriand avec Malesherbes, dont la fille avait épousé le président de Rosambo, lequel était le beaupère du frère de Chateaubriand.

Il y a, dans les Mémoires d'outre-tombe, un très beau portrait de Malesherbes; il y en a un autre dans l'Essai : un homme très éclairé, ami des sciences et, notamment, de l'histoire naturelle, ami aussi de la philosophie jusqu'à aimer Rousseau, jusqu'à être le grand admirateur de l'Emile, — donc imprudent et que tentaient les nouveautés, mais garanti par le plus fier sentiment de l'honneur et fortifié de courage civique.

Ce n'était pas assez, pour Chateaubriand, de partir' 11 fallait encore qu'il pût donner, à ce voyage, un grand objet : ce fut la découverte d'un passage, par les mers polaires de l'Amérique septentrionale, qui établît une communication facile, une route commerciale entre l'Atlantique et le Pacifique. Jusqu'à quel point avait-il, en partant, ces idées? 11 n'est pas trop aisé de le dire. Les Mémoires, qui insistent volontiers sur les entretiens qu'eut l'apprenti voyageur avec M. de Malesherbes, indiquent une certaine préparation. Toutefois, on n'y voit guère précisé l'arrangement

pratique de cette campagne. Une longue note à VEssai donne un peu plus de renseignements. Encore faut-il constater là que le projet ne semble être devenu net qu'au retour d'Amérique. C'est à son retour que Chateaubriand dit avoir communiqué à M. de Malesherbes son plan d'expédition. Il se serait embarqué pour New- York. Là, il aurait fait construire « deux immenses chariots couverts/ traînés par quatre couples de bœufs ». Il se serait aussi procuré « six petits chevaux ». Il aurait eu trois domestiques européens et « trois sauvages des Cinq nations »... Il s'arrête ici; et il ajoute :

Quelques raisons m'empêchent de m'étendre davantage sur les plans que je comptais suivre : le tout forme un petit volume en ma possession, qui ne serait pas inutile à ceux qui explorent des régions inconnues (1 ).

Ce petit volume, je ne sais pas s'il serait profitable aux explorateurs; mais je ne sais pas non plus s'il a jamais existé. Parmi les raisons qui empêchent Chateaubriand de s'étendre davantage sur un sujet qui lui tenait à cœur, je ne sais pas s'il n'y a point le fait qu'un véritable plan d'exploration pratique et méthodique n'ait jamais existé pour lui qu'à l'état de rêve extrêmement vague.

C'est au mois de janvier 1791, disent les Mémoires, que Chateaubriand résolut de partir. Il alla d'abord en Bretagne voir sa mère. A Fougères il rencontra le marquis de la Rouerie, qui lui remit une lettre pour Washington. Et puis il passa deux mois à Saint-Malo, pour achever ses préparatifs.

Son état d'esprit d'alors nous est révélé, d'une manière assez frappante, par un témoignage du chevalier de Panât, homme de beaucoup d'esprit, d'une intelligence très fine et qui avait intimement connu notre héros dès 1786 :

Je l'ai deviné de bonne heure; et j'en parlais ainsi à Fontanes, qui pensait comme moi. Dès 1789, au départ de Lally

(i) Hssdi^ seconde partie, cliap. x.\;!i.

et de Mounier, je voulais l'emmener en émigration. Il hésitait; il était amoureux ; et puis il avait déjà cette mélancolie qui est la sœur de l'inaction. Mais, dès lors aussi, dans quelques prome nades en tête à tête, et une fois avec Fontanes et Rivarol, à Saint-Cloud, il me parut plein de génie, quoique à demi fou. Il exposait son plan de découverte d'un passage au nord-ouest des États-Unis d'Amérique ; je lui fis quelques objections, en homme qui connaît la carte et qui a navigué. Il nous dit : « Je cherche du nouveau ; il n'y a rien à faire ici ; le roi est perdu ; et vous n'aurez pas de contre-révolution. Je fais comme ces puritains qui, au dix-septième siècle, émigraient à la Virginie ; je m'en vais dans les forêts : cela vaut mieux que d'aller à Coblentz. A quoi bon émigrer de France seulement? J 'émigré du monde ; je mourrai en route, ou je reviendrai quelque chose de plus que je ne serai parti (1). »

Le voilà tel qu'il était, avec ses faiblesses et aussi avec sa force, avec son grand désir de gloire et aussi avec son indécision mélancolique. Il a d'immenses projets confus. Il est découragé de l'état de choses dans lequel la destinée l'a placé. Il ne tient pas extrêmement à la vie; mais, s'il vit, il veut que sa vie ait valu la peine de vivre.

Six jours après la mort de Mirabeau, le 8 avril, Chateaubriand partit pour l'Amérique. Il vit Saint-Malo, sa ville natale, disparaître- il vit ses souvenirs s'anéantir dans le lointain de l'horizon.

Le récit de la traversée est assez long dans le sixième livre des Mémoires. Nous le retrouvons, sous une forme assez ramassée, au commencement du Voyage. Plusieurs épisodes de la traversée sont racontés encore au cinquantequatrième chapitre de la deuxième partie de y Essai. Et il suffit de comparer ces trois documents pour remarquer, ici ou là, maintes erreurs, involontaires ou tendancieuses.

Mais il y a un autre document, fort curieux. C'est le récit du respectable abbé de Mondésir, récit qu'a découvert et publié, en tête d'une bonne édition (ïAtala, M. Victor Qiraud.

(i) ViLLiiMAiN, la Tribune moderne, l. M. de Chateaubriand (Paris, 1858), P- 3)-

Pour passer en Amérique, Chateaubriand fit marché avec un certain capitaine Dujardin Pinte-de-Vin qui, avec un brick de cent soixante tonneaux, le Saint-Pierre, allait aux îles Saint-Pierre et Miquelon, d'où il irait à Baltimore. Le Saint-Pierie emmenait aussi, disent les Mémoires, « l'abbé Nagot, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, et plusieurs séminaristes sous la conduite de leur chef ». L'abbé Nagot n'était pas supérieur de Saint-Sulpice, mais supérieur des Robertins, qui occupaient une annexe de Saint- Sulpice. M. Émery, qui était, lui, supérieur de Saint-Sulpice, envoyait l'abbé Nagot et quelques jeunes prêtres fonder un séminaire à Baltimore : trois prêtres et cinq séminaristes, dont deux américains et deux anglais. Le séminariste français s'appelait Edouard de Mondésir. Un peu plus jeune que Chateaubriand, il était né à Nogent-le- Rotrou, en 1770. Il passa aux États-Unis douze ans. Puis il revint en France, fut vicaire de Saint-Louis de Versailles, directeur de l'école secondaire de Nogent-le-Rotrou, proviseur du lycée de Moulins. Un peu las sans doute et revenu de ses idées actives, il accepta en 1821 d'être nommé curé du Coudray, près de Chartres.

Or, en 1 842, quand l 'abbé de Mondésir avait déjà soixantedouze ans, M. Paillon, réunissant les matériaux de la Vie de M. Éme.yque M. Gosselin devait écrire, pria le vieux prêtre de rédiger ses souvenirs. L'abbé de Mondésir couvrit de son écriture cent trente pages de cahiers que M. Giraud a consultés avec profit.

Après un demi-siècle écoulé, l'abbé de Mondésir se souvenait parfaitement d'avoir eu Chateaubriand parmi ses compagnons de voyage. 11 raconte que la traversée fut longue. Comme il fallut décharger la cargaison du bâtiment à Saint-Pierre de Terre-Neuve, cette traversée de Saint- Malo à Baltimore dura cent quatre jours. Notons, en passant, que, si la traversée dura réellement cent quatre jours, Chateaubriand n'arriva point à Baltimore avant le 21 juillet.

L'abbé de Mondésir énumère le « personnel de rénu'gration ». Il y signale la présence de M. le vicomte de Chateaubriand, « qui a fait bruit et besogne dans le moncfe et

qui voudrait bien en faire encore, sans compter qu'il en fera même après sa mort ».

Voici le portrait du Chateaubriand de 1791, tel que l 'abbé de Mondésir se le rappelle :

Le jeune vicomte, chevalier de Malte, à tête chevaleresque, ayant déjà beaucoup lu et beaucoup observé, ne savait comment tuer le temps à bord. Il assistait volontiers, faute de mieux et pour se désennuyer, à nos exercices spirituels, non pas à l'oraison ni au chapelet, sans doute, mais généralement à la lecture de piété qui se faisait en commun (1).

Il est amusant de trouver, dans le souvenir du vieux curé de Coudray, un Chateaubriand qui déjà s'ennuie et qui, pour se désennuyer, er^tend des lectures pieuses : c'étaient l'Ame élevée à Dieu, le P. Rodriguez, De la perfection chrétienne.

Or, le bouillant Chateaubriand aimait mieux faire la lecture à haute voix que de l'écouter en silence. C'était souvent son tour...

Est-il bien, ce jeune Chateaubriand, mélancolique et chevaleresque et qui lit le P. Rodriguez à de petits séminaristes émigrants!... Et comment lit-il donc?...

M. Nagot lui fit observer un jour qu'un livre ascétique ne se déclamait pas sur le ton de la tragédie. Le lecteur répondit qu'il mettait de l'âme à tout. Cette leçon du maître fit que le rôle du lecteur ne convenait plus au vicomte...

Charmante anecdote! N'y trouve-t-on pas déjà tout le caractère de l'apologétique de Chateaubriand. Tel nous le voyons en 1791, qui lit d'une voix théâtrale un simple manuel de piété à des séminaristes, tel il sera quand il écrira le Génie du Christianisme et, de cette défense chrétienne, fera un livre d'éloquente poésie. Avec une grande sincérité, quel comédien magnifique !...

Un jour, le vendredi saint, un prêtre officia sur le tillac. Après le service, Chateaubriand demanda à M. Nagot la

(i) Victor GiRAUD, introduction à son édition û'Atala. p. xxix et suiv.

permission d'adresser quelques paroles religieuses aux matelots. L'abbé Nagot y consentit. Alors, « notre nouveau missionnaire » prit un grand crucifix et commença de haranguer l'équipage. Il débita « des phrases extrêmement fortes et brûlantes », au point, dit l'abbé de Mondésir, que, ^ s'il se fût trouvé un juif à bord, je ne doute nullement que nos matelots ne l'eussent jeté à la mer ».

Est-il bien, dans cette attitude!... Pour comprendre comment le romantisme a en lui son origine et son premier caractère, essayons de nous figurer, auprès de ce jeune Chateaubriand, les manières des écrivains classiques. Et ne voyons- nous pas qu'ici apparaissent d'abord les gestes romantiques, oui, tout ce qu'a de théâtral le romantisme, ce qu'il a d'exubérant, de nerveux et de superbe? Cet ample débordement de la personnalité sera l'âme ardente du romantisme.

Un jour, la chaleur était accablante. Et Chateaubriand raconte, dans ses Mémoires, qu'il voulut se baigner : « Quoique nous n'eussions pas de chaloupe dehors, je me jetai du beaupré à la mer. » Voilà un coup d'une belle hardiesse. Il raconte qu'il nagea sans regarder le vaisseau. Il raconte que le courant l'entraîna. Il raconte que des requins se montrèrent et que les matelots tirèrent dessus...

La houle était si grosse qu'elle retardait mon retour en épuisant mes forces. J'avais un «gouffre au-dessous de moi ; et les requins pouvaient à tout moment m'emporter un bras ou une jambe. Sur )e bâtiment, le maître d'équipaj2:e cherchait à descendre un canot dans la mer, mais il fallait établir un palan, et cela prenait un temps considérable (etc., etc.). On me hissa sur le pont à demi mort : si je m'étais noyé, le bon débarras pour moi et les autres (1) !

C'est beau, c'est audacieux. Chateaubriand a toujours été en coquetterie avec la mer. Seulement, voici le récit du bon abbé de Mon désir :

Le chevalier, je dirais presque le Don Quicliotte, qui aimait à faire des essais souvent téméraires, voulut prendre \\n bain

(i) Mémoires, t. I'""", p. 350.

de mer dans l'Océan même. Les matelots eurent beau lui demander s'il en avait déjà pris, et sur sa réponse que non, cherchèrent à le détourner d'une fantaisie dangereuse : il fallut lui céder... Le baigneur se mit tout nu. On lui passa des sangles et des cordages sous les aisselles, et il fut ainsi descendu sur le sol humide. A peine ses pieds eurent-ils porté, que le héros s'évanouit et qu'il fallut se hâter de le hisser à bord, crainte aussi qu'un requin ne le coupât en deux. Revenu à lui sur le tillac, il se mit à dire : « Eh bien, je sais maintenant à quoi m'en tenir !... »

Chateaubriand n'invente pas tout; mais il arrange, et sans abnégation. C'est vrai qu'il a voulu se baigner dans la pleine mer. Seulement, il ne s'est pas jeté du beaupré en nageur splendide; et toutes les inquiétantes péripéties de la scène sont imaginées : il était attaché!

Un autre jour, la vigie cria: « Terre! Terre!... » On approchait des îles Açores. Aussitôt, Chateaubriand descendit dans la chambre oîi les ecclésiastiques psalmodiaient l'office. Il les prévint « de prendre garde à eux, au sujet des Açores » : en effet, un pape (et l'abbé de Mondésir ne sait plus lequel) « avait excommunié quiconque placerait ces îles portugaises soit en Europe soit en Afrique » (l'abbé de Mondésir ne sait plus lequel des deux). L'abbé de Mondésir ajoute, avec une simplicité assez fine :

Notre chevalier de Malte, défenseur de l'Église, en nous donnant un échantillon de son érudition ecclésiastique, nous fit douter si, dans l'occasion, il ne persiflait pas la cour de Rome aussi prestement qu'un franc libertin.

Pour devenir chevalier de Malte, le vicomte de Chateaubriand avait dû recevoir la cléricature et même la tonsure. Mais, à Paris, il avait subi l'influence des philosophes et il n'était par exempt de tout libertinage spirituel. Donc le voici qui, après avoir fait de grands gestes et de beaux discours, un crucifix à la main, devant l'horizon de la mer, badine.

A l'île Gracieuse, où l'on relâcha, le capitaine alla faire des vivres :

Le chevalier l'accompagna, en vrai touriste qui veut tout voir,

pour ensuite pouvoir parler de tout, quoique souvent ce genre de pèlerins ne se fasse nul scrupule de raconter comme vu de leurs yeux ce qu'ils n'ont ni vu ni pu voir.

En écrivant cela, je crois que l'abbé de Mondésir ne savait pas à quel point il disait la vérité, - la vérité que voici : Chateaubriand, voyageur en Amérique, n'a certainement fait qu'une petite partie de l'itinéraire qu'il se vante d'avoir parcouru; et il n'a certainement pas vu la vingtième partie de ce qu'il se vante d'avoir vu de ses yeux.

Cette conclusion résulte des travaux de plusieurs érudits.

Voici l'argumentation de M. Joseph Bédier (1).

Chateaubriand s'est embarqué à Saint- Malo le 8 avril 1791. Le Voyage en Amérique à.\i « en avril 1791 (2) ». Et puis il cesse de donner aucune date, si ce n'est, à la dernière page, celle-ci :

Revenu à Philadelphie, je m'y embarquai. Une tempête me poussa en dix-huit jours sur la côte de France. Je pris terre au Havre. Au mois de juillet 1792, j'émigrai avec mon frère (3).

Du mois d'avril 1791 au mois de juillet 1792, cela fait quinze mois. Or, voici l'itinéraire que Chateaubriand prétend avoir parcouru : départ de Baltimore pour Philadelphie et New-York; de New-York à Boston et retour à New-York; de New- York à Albany et au Niagara; exploration des lacs du Canada; du lac Érié à Pittsbourg sur rOhio; descente de l'Ohio et du Mississipi jusqu'aux Natchez; exploration de la Louisiane et des Florides; voyage vers le nord par Nasiiville, Knoxvillc, Salem, Chillicothe; voyage de Chillicothe à Philadelphie.

Eh bien, il paraît qu'en tiuiuze mois Chateaubriand

(1) Joseph BhU)iKK, Htu.ics critiques. I*aris 190^, p. 127 ri suiv.

(2) Voya\},c cil Anicriquc, introduction.

(}) Voyiii^c en Amèriiitic, « (in du voyage ».

pouvait, même avec de mauvais moyens de locomotion, parcourir ce long itinéraire.

Seulement, il n'est pas resté quinze mois en Amérique. De ces quinze mois, il faut retrancher d'abord la traversée de Saint-Malo à Baltimore. L'abbé de Mondésir dit qu'elle dura cent quatre jours; il se trompe, à cinquante ans de distance, de onze jours. La date de l'arrivée du Saint-Pierre à Baltimore nous est connue. Comme le Saint-Pierre amenait à Baltimore les fondateurs du séminaire, c'est un événement de l'histoire religieuse de là-bas. Et ainsi la date a été conservée : c'est le 10 juillet. Donc, il ne reste déjà plus à Chateaubriand que douze mois de parcours américains.

Voyons la date du retour. Le Voyage dit que Chateaubriand partit pour l'émigration au mois de juillet 1792. Or, il faut placer plusieurs événements entre le retour du voyageur et son départ pour l'émigration. Les Mémoires nous renseignent imprudemment là-dessus. Oui, dans cet intervalle, Chateaubriand se maria; son acte de mariage est du 19 mars 1792. Et, bref, les Mémoires avouent que Chateaubriand a quitté l'Amérique le 10 décembre 1791.

Il était arrivé à Baltimore le 10 juillet; et il a donc passé en Amérique, non pas quinze mois, mais cinq. Or, en cinq mois, il n'a pas pu parcourir l'itinéraire dont il se vante.

Voilà ce que M. Joseph Bédier n'affirme pas seulement, mais il le montre. Il prend l'itinéraire tel que le Vovage et \ts Mémoires l'indiquent. Chateaubriand, qui ne donne pas les dates, ne désigne même pas les saisons. Mais il mentionne, ici ou là, un arrêt d'un ou deux jours. Quand il ne le mentionne pas, M. Bédier suppose obligeamment qu'il a voyagé tout le temps, de l'aube à la nuit. Pour évaluer la durée du parcours, il utilise les renseignements que fournissent les voyageurs de cette époque; et il suppose tou-' jours que Chateaubriand allait plus vite que personne. Il lui fait accomplir d'extraordinaires prouesses de hâte et d'endurance. Exemple. Des Natchez à Philadelphie, il y a, par le chemin que Chateaubriand dit avoir suivi, une distance d'au moins 2 950 kilomètres. Chateaubriand prétend

l'avoir parcourue à cheval. Or, à cheval, quand il partit du Niagara pour Érié, il faisait quarante kilomètres par jour. Seulement, alors, il n'était pas pressé, tandis que, pour le retour, il pouvait l'être. Mais quel est le train le plus rapide qui puisse, pendant une cinquantaine de jours consécutifs, soutenir un cavalier vigoureux? — Environ soixante kilomètres par jour, dit-on. Autrement, le cavalier succomberait. Cependant, M. Joseph Bédier accorde à Chateaubriand quatre-vingts kilomètres. 11 suppose que Chateaubriand trouve dans toutes les villes des diligences attelées, qui partiront à son heure; il lui accorde, dans les déserts, « des canots tout parés, des chevaux frais tout harnachés, des compagnons tout équipés, sur l'Hudson un paquebot en partance; à Pittsbourg, à Philadelphie, des bateaux prêts à lâcher leurs amarres ». 11 supprime les retards qu'auraient apportés les intempéries, les orages d'été, les pluies de novembre. Il n'admet aucun accident; il refuse de croire à un guide qui s'égare, à un cheval qui se déferre. Il organise une rapidité de voyage qui est un miracle perpétuel. Même ainsi. Chateaubriand ne peut absolument pas arriver à Philadelphie, pour s'embarquer, avant le 23 décembre 1791. Or, le bateau qui le ramena en France a quitté Philadelphie le 10 décembre. Chateaubriand l'aurait manqué de treize jours. Mais, en fait, il ne l'a pas manqué.

Donc, il n'a point parcouru l'itinéraire dont il se vante. Et même, il s'en faut de beaucoup; il s'en faut de beaucoup plus de treize jours. Car il ne pouvait pas soutenir l'allure que M. Bédier lui a prêtée, avec un peu d'ironie et en mettant les choses au mieux, pour rendre sa démonstration plus frappante.

Pour parcourir son itinéraire, il aurait fallu à Chateaubriand plusieurs mois de plus que les cinq mois qu'il a passés en Amérique. Voilà pourquoi le Voyage en Amérique a l'ingéniosité de ne pas indiquer précisément la date du retour en France et de la remplacer par la date du départ pour l'émigration, date qui fait illusion dans l'esprit du lecteur. Et, si les Mémoires fournissent la véritable date du retour, c'est qu'ils ne pouvaient pas faire autre-

ment, à cause de la date du mariage, qui devait intervenir à sa place dans la chronologie de l'année 1792.

Chateaubriand s'est moqué de son lecteur.

D'ailleurs, avant la remarquable démonstration de M. Bédier, des doutes avaient déjà été formulés. Au mois de décembre 1827, une revue américaine, V American qiiaterly review, publia un article sur le Voyage en Amérique de Chateaubriand. On y lit ceci :

M. de Chateaubriand dit être allé à Richmond, dans la Virginie, avoir vu George Washington à Philadelphie, avoir visité le champ de bataille de Lexington e^ être allé à Niagara et au Canada. On voit qu'il voudrait persuader qu'il a longtemps vécu parmi nos Indiens et fait de longues courses dans nos déserts, surtout qu'il connaît parfaitement la Louisiane, le Mississipi et les Florides. Mais cela est impossible. Les scènes descriptives (X'Atala et des Natche^ sont entièrement fausses. Une personne capable de peupler les bords du Mississipi de perroquets, de singes et de flamants n'a jamais vu ce pays (1).

Le rédacteur de V American qaaterly review ne croyait pas que Chateaubriand siàt, des régions qu'il a décrites, plus « que ce qu'on peut recueillir dans les livres des voyageui"s ».

Quelques années plus tard, en 1832, un certain René de Mersenne, ayant reçu d'un « vieil émigré français » communication de cet article, prit le rail-road d'Albany à Niagara; et il compara la description de Chateaubriand avec la réalité. 11 trouva que ces deux choses ne se ressemblaient pas du tout. Et il écrivit, dans V Invariable, nouveau mémorial de Frlbourg, ceci :

II faut confesser que les hérons bleus de M. de Chateaubriand, ses flamants roses, ses perroquets à tête jaune, voyageant de compagnie avec des crocodiles et des serpents verts sur des îles flottantes de pistia et de nénuphar ; plus son vieux bison à barbe antique et limoneuse, dieu mugissant du fleuve ; plus ses ours qui s'enivrent de raisin au bord de longues avenues, là où il n'y a pas d'avenues ; plus ses cariboux qui se baignent

(i) Joseph BÉDIER, 1. 1., p. 132.

dans des lacs, là où il n'y a pas de lacs ; plus la grande voix du Meschacébé qui s'élève en passant sous les monts, là où il n'y a pas de monts ; plus les mille merveilles de ces bords, qui font du Meschacébé l'un des quatre fleuves du paradis terrestre, sont des contes à dormir debout et que les bords de la Garonne eux-mêmes n'auraient pu inspirer (1).

Ainsi, les inexactitudes de la description tendent à démontrer ce qu'établit, d'autre part, la critique de M. Bédier.

Comment donc a fait Chateaubriand? Car, si différentes de l'exacte vérité que soient ses descriptions, elles décrivent tout de même le pays qu'il n'a pas vu; elles ne sont pas inventées de toutes pièces. Il faut que Chateaubriand se soit servi des livres des voyageurs.

Quels livres de quels voyageurs? Le patient M. Joseph Bédier a lu un très grand nombre de voyages américains, écrits entre la fin du dix-septième siècle et l'extrême fin du dix-huitième. Presque tous ont échappé à Chateaubriand; du moins, il ne paraît pas les avoir utilisés. Mais M. Bédier en retient cinq, qui sont bel et bien les sources auxquelles Chateaubriand s'est adressé. Ce sont : trois volumes du Père jésuite François-Xavier de Charlevoix; -- un volume, en anglais, d'un voyageur et naturaliste américain du nom de William Bartram; - un volume, en anglais encore, d'un certain Jonathan Carver; — les trois volumes de \ Histoire de la Louisiane, par Le Page du Pratz, — et deux volumes de J.-E. Bonnet. Chateaubriand a considérablement exploité Charlevoix et Bartram; il a fait de bons emprunts à Carver; il a pris quelques petites choses à Le Page du Pratz et à Bonnet.

Exemple d'un emprunt fait à Charlevoix.

On lit dans Charlevoix :

Le souchet de l'Amérique est une herbe dont les feuilles ressemblent à celles du poireau: son tuyau est connue celui du jonc noueux. Les sauvasses de la Floride nonmient cette plante apoya niaisi. Les sauvages la broient entre deux pierres et se frottent de son suc, quand ils veulent se laver, parce qu'ils

(i) Joseph Bi-niER, 1. 1., p. nj.

croient qu'elle adoucit leurs chairs et leur communique une odeur fort douce.

Et on lit dans le Voyage de Chateaubriand :

Le souchet d'Amérique était commun dans l'île. Le tuyau de ce souchet ressemble à celui d'un jonc noueux, et sa feuille à celle du poireau : les sauvages l'appellent apoya matsi. Les filles indiennes de mauvaise vie broient cette plante entre deux pierres et s'en frottent le sein et les bras (1).

Il y a là mieux, ou pis, que des analogies. L'invention de Chateaubriand, dans ce passage, consiste à révoquer en doute l'honorable conduite des jeunes Indiennes qui emploient X apoya matsi pour se parfumer. C'est une opinion de moraliste pressé.

Or, il y a, dans l'étude de M. Bédier, pour le seul Voyage en Amérique, soixante-deux pages de rapprochements de ce genre, en petit texte et sur deux colonnes.

D'ailleurs, M. Bédier reconnaît qu'il ne possède pas les sources de tous le Voyage en Amérique. Sa recherche est restée à peu près vaine pour les quatre-vingts premières pages de l'ouvrage.

Or, ce commencement du voyage est beaucoup plus précis que la suite : chaque étape est marquée, jour par jour, nettement. C'est ainsi jusqu'au Niagara, jusqu'au moment oii le voyageur va s'enfoncer dans « les royaumes de la solitude ». Chateaubriand le constate lui-même. Ft il l'explique, à sa manière, que voici :

Ici, le manuscrit original de mes voyages...

Il prétendait que le Voyage, qu'il publiait en 1827, avait été d'abord écrit une trentaine d'années plus tôt...

... n'offre plus qu'une masse informe de feuilles volantes, mêlées, déchirées, rongées par l'humidité, sans ordre, sans suite, souvent illisibles...

(i) Voyage en Amérique, p. 85,

Terrible humidité! Mais la vérité probable, c'est que Chateaubriand n'était pas allé au delà du Niagara et que, le reste, il avait plus de mal à le décrire, sa mémoire ne l'aidant pas, et les récits médiocres des voyageurs devant suppléer à l'impression personnelle.

Cependant, il y a d'autres parties encore du Voyage pour lesquelles les sources manquent à M. Bédier : ainsi, l'aperçu des lacs du Canada, la description des cours de l'Ohio et du Mississipi, choses qu'il est fort invraisemblable que Chateaubriand ait jamais vues.

Une nouvelle investigation s'imposait. Elle a été faite par M. Dick (1). Et M. Dick a trouvé une source très importante, qui devait échapper à l'enquête, pourtant si attentive, de M. Bédier. Celui-ci, en effet, a borné sa recherche aux dernières années du dix-huitième siècle. Il le pouvait, en bonne logique, s'il accordait sa créance à toute cette histoire du manuscrit égaré, puis retrouvé en mauvais état, ou à toute cette histoire que Chateaubriand raconte pour établir que le Voyage fut composé en Angleterre et vers 1 797. Mais cette histoire du manuscrit perdu est un roman, et un roman plus original que le fond même du Voyage en Amérique.

La preuve? L'importante source que M. Dick a retrouvée est un ouvrage de 1824.

Déjà, en 1828, le Foreign Review écrivait :

M. de Chateaubriand ne se fait pas scrupule de mettre à profit des matériaux préparés pour ses besoins. Une portion considérable de son Voyage en Amérique est une transcription de  pilg^riina^e in Europe and America, leading to ihe discovery of ihe sources of Ihe Mississipi and bloody river, etc., par J.-C. Beltrami, ancien jui^^e de la cour royale du royaume d'Italie... M. de Chateaubriand s'est, sans contredit, fort largement servi de M. Beltranii, en donnant les observations du voyajieur italien, datées de 1823, comme ses observations personnelles, tirées de son journal privé de 1 791.

(i) Revue d'Histoire littéraire de la France, 190Ù, p. 228 et suiv.

Chateaubriand cite lui-même Beltrami. Par exemple, à propos du calendrier des sauvages américains, il dit :

Un voyageur moderne (et, en note, « Beltrami ») donne ainsi les mois des Sioux et les mois des Cipawois (l).

Précaution !...

Les rapprochements qu'a faits M. Dick entre le texte de Chateaubriand et le texte de Beltrami ne laissent aucun doute.

Petit exemple de Beltrami :

Les deux chefs de deux tribus belligérantes vident quelquefois la querelle par un combat singulier, en présence des deux armées ennemies, comme les peuples du Médiève, ou trois contre trois, comme les Horaces et les Curiaces de l'antiquité.

Quelquefois le différend est vidé par un duel entre les deux chefs des deux troupes ou par un combat singulier de trois contre trois, de trente contre trente, comme le combat des Curiaces et des Horaces ou des trente Bretons contre les trente Anglais.

Ce qu'a trouvé Chateaubriand, c'est, avec la mention des trente Bretons et des trente Anglais, l'idée d'appeler « singulier » un combat de six à soixante personnes.

Mais il raconte, dans les Mémoires d'outre-tombe, qu'un jour M. de Malesherbes lui dit : « C'est dommage que vous ne sachiez par la botanique!... » Il trouva le moyen de combler cette lacune avec les matériaux qu'il empruntait à Beltrami et qu'il ne travaillait pas beaucoup avant de les transporter dans le récit de son voyage.

Les emprunts que Chateaubriand a faits à Beltrami sont très considérables. Ajoutés à ceux qu'a révélés M. Joseph Bédier, ils permettent à M. Dick de conclure qu'une trentaine de pages seulement du Voyage en Amérique, qui en a deux cents, n'ont pas encore été ramenées à leurs sources.

(i) Voyage en Amérique, p 148.

Après qu'eut été publiée l'étude critique de M. Joseph Bédier, un Américain, M. Stathers, soutint devant la faculté de Grenoble une thèse intitulée « Chateaubriand et l'Amérique ». Il acceptait que Chateaubriand n'eût passé là-bas que cinq mois. Mais, originaire « des bords de l'Ohio et du Missouri », M. Stathers déclarait saisissantes la richesse et, disait-il, l'exactitude de la peinture que Chateaubriand a faite de cette région. Seulement, M. Dick a vérifié que les pages où Chateaubriand décrit la région de l'Ohio et du Missouri sont « une simple transcription » de Beltrami. Il ajoute :

Il n'y a guère d'original, chez Chateaubriand, que ses six lignes sur le charme de la vie sauvage, qui interrompent sa description du Mississipi aux environs de la rivière Margette : encore sont-elles suggérées par des réflexions analogues de Beltrami sur une famille de Yankees qui était venue s'établir sur les bords de cette rivière Margette pour fuir le voisinage des hommes.

C'est grave. Ceci ne l'est pas moins.

Au sixième livre des Mémoires, Chateaubriand raconte son voyage en Amérique. M. Biré dit que ce livre des Mémoires fut écrit à Londres, du mois d'avril au mois de septembre 1822, et revu au mois de décembre 1846. Ces dates, M. Biré ne les invente pas. Pour ce qui .est de la seconde, on sait que Chateaubriand fit, en 1846, une revision du manuscrit de ses Mémoires. Et, quant à la première, 1822, elle est attestée par Chateaubriand lui-même au début de ce livre VI. Il raconte, et avec une véritable satisfaction d'orgueil, que, trente et un ans après s'être embarqué, simple sous-Heutenant, pour l'Amérique, il arrive à Londres, ambassadeur du roi de France. Le contraste lui plaît; et il y insiste avec une sorte d'acharnemeut heureux. 11 est fort content de montrer la différence avantageuse qu'il y a entre un pauvre diable de noble qui fuit sa patrie livrée à la révolution et un ambassadeur en l'honneur de qui le canon tonne et les grands seigneurs se dérangent, (xtte comparaison se développe au long de plusieurs pages ravies.

Ainsi, la date de 1822 est appuyée sur un fait. De sorte que, si le Voyage ne fut guère écrit avant l'année de sa publication, 1827, et si le voyage est raconté déjà dans un livre des Mémoires qui date de 1822,, nous avons là un précieux moyen de contrôle. Un moyen de contrôle d'autant plus précieux que les lettres américaines de Beltrami ayant paru en 1824, les Mémoires nous donneraient un récit du voyage antérieur aux emprunts si importants que l'auteur du voyage a faits à Beltrami.

Mais il faut en rabattre. M. Dick a trouvé, dans le sixième livre des Mémoires, des passages qui proviennent directement de Beltrami. M. Dick assure que tout ce qui, dans les Mémoires, a trait au dénombrement des Indiens, à la dégradation de leurs mœurs, à la confusion de leurs traditions religieuses, à l'attachement qu'ils ont pour les Français et pour les missionnaires, tout cela « est tiré de Beltrami »; la guerre de la colonie de Selkirk contre la Compagnie du Nord-Ouest serait <; un extrait consciencieux de Beltrami ».

Or, nous n'avons pas à nous demander si peut-être ce n'est pas Beltrami qui aurait pillé Chateaubriand. En admettant que le sixième livre des Mémoires soit de 1822, les Mémoires n'ont été connusdu public que beaucoup plus tard.

Ainsi, une première rédaiction du sixième livre des Mémoires, date certainement de 1822. Mais, après 1822 et même après 1824, Chateaubriand remania son sixième livre assez profondément, et par exemple au moyen de Beltrami.

Entre Chateaubriand et Beltrami, que se passa-t-il?

Le rédacteur du Forelgn Revlew, qui révélait en 1828 l'usage fait par Chateaubriand du livre de Beltrami, disait que celui-ci avait protesté contre le procédé un peu désinvolte de Chateaubriand. Quelle fut la protestation ? et quelle, la réponse de Chateaubriand? Mystère. Toujours est-il qu'en 1830 Beltrami publiait à Paris un nouvel ouvrage, le Mexique; et, dans la préface, il écrivait :

M. de Chateaubriand a bien voulu me citer avec éloge et m'emprunter quelques pages, dans son Voyage en Amérique.

Beltrami se résignait; et il tournait à son avantage le dépouillement.

Une dame qui a composé une biographie de Beltrami, Eugenia Masi, raconte que, vers cette époque, Beltrami fut, à Paris, l'intime de La Fayette, de Laffitte, - de Chateaubriand. Evidemment, les choses s'arrangèrent. Sans doute, l'auteur du Voyage sut-il endoctriner Beltrami, le convaincre de l'honneur qu'il lui avait fait; et, pour l'amadouer, il le mena dans le monde.

Concluons. Chateaubriand n'a fait, en Amérique, qu'un tout petit voyage. Il n'est resté, sur le nouveau continent, que cinq mois; et l'on peut conjecturer que, pendant cinq mois, il n'a pas vécu comme un diable qui ne désire que de faire beaucoup de chemin.

Où donc est-il allé? Si, pour attester qu'il s'embarqua le 8 avril 1791, à Saint-Malo, et qu'il a fait la traversée avec les missionnaires de Baltimore, il n'y avait pas le récit du respectable et véridique abbé de Mondésir, la question se poserait de savoir s'il n'est pas resté, tout bonnement, en Bretagne à baguenauder dans la campagne et sur les plages. Mais, non : il est allé en Amérique. Il a fait une belle promenade de Baltimore au Niagara, en passant par Philadelphie, New- York, Boston et Albany.

Outre les difficultés, et insurmontables, qu'il y aurait à croire que Chateaubriand fût allé, en cinq mois, jusqu'au pays des Natchez et jusqu'à Cuscowilla, notons qu'il a quitté l'Europe pour découvrir un passage de l'Atlantique au Pacifique, vers le nord du Canada. C'est lui qui le dit. S'il avait ce projet, qu'est-ce qu'il serait allé faire au pays des Natchez et à Cuscowilla, qui sont très au sud, vers le golfe du Mexique?... 11 faut choisir. Seulement, il ne voulait pas choisir : il voulait se parer de plusieurs sujets d'orgueil, même contradictoires.

Nous avons déjà vu Chateaubriand qui n'avait pas un

respect fort méticuleux- de la simple vérité. Cette fois, nous le prenons en flagrant délit d'imposture : il a organisé, autour de lui, une glorieuse fiction. Le Voyage en Amérique est une invention fort habile et à l'établissement de laquelle ont servi les écrits des autres.

Pourtant, lisons une page du Voyage en Amérique et, par exemple, la « description de quelques sites dans l'intérieur des Florides ». Cela est beau, et tel que nul écrivain n'a jamais rien écrit de plus beau.

Or, Chateaubriand n'est pas allé dans les Florides. Les éléments de ce prodigieux paysage, il les a pris à ses livres de documentation, à ses livres de pillage, à ces Charlevoix, Bartram, Beltrami et autres. Or, jamais un régent de collège comme Charlevoix, jamais un Bartram ni un Beltrami n'a écrit une page qui existe auprès de celle-là. Tel est l'enchantement, tel est l'extraordinaire prestige de cette imagination visionnaire qui, avec de médiocres éléments de réalité, suscite cette inoubliable fantasmagorie.

Et l'on dira : qu'importe qu'il ait emprunté la matière de sa peinture à un Charlevoix, à un Bartram, à un Beltrami, comme un peintre achète ses tubes de couleurs chez un négociant?...

Oui; mais il reste l'imposture et toute la combinaison de cette menterie. Il a voulu faire croire qu'il était allé làbas. Et, primo, cela n'a pas été sans nuire à son œuvre qui, pour avoir l'air documenté, contient beaucoup de pages sans intérêt; secondement, c'est une imposture.

Chateaubriand fut un artiste qui, de sa vie même, résolut de faire une œuvre d'art. Alors, il ne lui suffisait pas d'écrire de jolies et splendides pages; il fallait encore qu'il appariit comme un explorateur, comme un découvreur de mondes, comme un héros d'audace et de courage, — comme un sportsman,^ — tout cela, au mépris de la vérité, qu'on n'altère pas sans inconvénient.

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