CHAPITRE V
SIX MOIS A ROME (Juin iSoHsiiivier 1804)
Encore une lettre de bonheur. — Il se concilie M. Cacault et les secrétaires. — Audience demandée au Souverain Pontife. — Lettre au libraire Mi^neret. ^ Le secrétaire et l'ambassadeur en conflit. — L'ambassadeur éclipsé par la gloire du secrétaire. — Dépit du cardinal. — Menaces du Premier Consul. — L'opinion publique, à Rome, favorable au secrétaire. — Confidences de Chateaubriand. — Erreur diplomatique. — M"® de Beaumont supplie Fontanes d'intervenir. — Plaintes du cardinal au Premier Consul. — Mémoire du secrétaire contre l'oncle Fesch. — Est-ce que « Chateaubriand perd la tète » P — Lettre amicale et diplomatique de Fontanes. — M"' de Beaumont à Rome. — Chateaubriand se dévoue à son amie mourante. — Nouvelles accusations. — Sera-t-il enfermé au Temple? — On lui offre des asiles. — Mort de M"*» de Beaumont. — Relation de ses derniers moments. — Mole n'aime pas cette relation. — Sainte-Beuve la trouve officielle de ton. — Qu'en pensaient Joubert et M">« de Staël ?
Chateaubriand arrive à Turin le 17 juin, à Milan le 21, à Rome le 27, < comme le soleil se couchait >.
De ces trois villes, il écrit à Joubert. Le soir du 28, à onze heures, il rouvre la troisième lettre et ajoute : < J'ai déjà vu le Coli^ée, le Panthéon, la colonne Trajane, le château Saint- Ange, Saint-Pierre; que sais-je ! J'ai vu l'illumination et le
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feu d'artifice qui annoncent pour demain la grande cére'monie consacrée au Prince des apôtres ; tandis qu'on prétendait me faire admirer un feu placé au haut du Vatican, je regardais l'effet de la lune sur le Tibre, sur ces maisons romaines, sur ces ruines qui pendent ici de toutes parts. »
Il oublie de dire que M. Artaud le mena, ce même soir, à un bal.
< Je me chargeai, raconte M. Artaud, d'être le cicérone à Rome du nouveau secrétaire: je le conduisis par la rue détournée qui esta droite de la rue du BorgOy jusqu'à la façade de Saint- Pierre, pour qu'il eût tout à coup la surprise de ce coup d'œil, et j'eus beaucoup de plaisir à jouir des émotions qu'il exprimait d'une manière simple, franche et en même temps imprévue. Il parlait peu parce qu'il était comme hors de lui d'admiration. Sans doute, rien de si grand, de si magnifique n'avait frappé ses yeux. Je conduisis aussi mon hôte vers le Colisée... c'était toujours avec une aménité si douce et si élégante qu'il manifestait ses moindres sensations^ qu'on ne tarda pas à l'aimer dans Rome...>
Deux jours de bonheur sans mélange.
Une lettre à Fontanes va nous le montrer tout rayonnant, dans l'enthousiasme de ce début :
Rome, 10 messidor an XI [29 juin 1803].
Mon cher et très cher ami, un mot pour vous annoncer mon arrivée. Tout me réussit. Me voilà déjà logé chez M. Cacault qui me traite comme son fils. Il est Breton, Le secrétaire de légation, que je remplace ou que je ne remplace pas (car il n*est pas encore rappelé), me trouve le meilleur enfant du monde et nous sommes les meilleurs amis. Je reçois compliments sur compliments de tous les grands du monde, et pour achever cette chance heureuse, je
SIX MOIS A ROME iSq
tombe à Rome la veille même de la Saint-Pierre, et je vois en arrivant la plus belle fête de Tannée, au pied même du trône pontifical.
Venez vite ici, mon cher ami. Toute ma froideur n'a pu tenir contre une chose si étonnante : j'ai la tête troublée de tout ce que je vois. Figurez-vous que vous ne savez rien de Rome, que personne ne sait rien quand on n*a pas vu tant de grandeurs, de ruines, de souvenirs.
Enfin venez, venez : voilà tout ce que je puis vous dire à présent. Il faut que mes idées se soient un peu rassemblées, avant que je puisse vous tracer rombre de ce que je vois.
Au reste, la place que j'occupe est charmante : rien à faire, maître de Rome^ choyé, prôné, caressé. La seule chose qui va me manquer, c'est l'argent. Il me faut une voiture. Mon prédécesseur en [a] une ;
c'est l'usage. Je vais y employer l'argent de ma quatrième édition; puis j'aurai recours à notre protectrice. Le ministre va recevoir ma première dépêche. J'AI TROUVÉ UNE
LETTRE DE LUI QUI M'ÉTAIT DIRECTEMENT ADRESSÉE. Ce QUI M'A FAIT UN IMMORTEL HONNEUR, VU [QUE] TOUTES LES DÉPÊCHES
SONT ENVOYÉES A L'AMBASSADEUR. Ma réponse est d'environ quarante-huit mots.
Bonjour, mon très cher ami. Je vous embrasse tendrement. Mille compliments et amitiés à M"« de Fpntanes, à M. de Vitry, à notre petit Guéneau, qui pourtant ne m'a pas répondu. Vous, mon cher ami, écrivez-moi, si vous voulez que je vous écrive. Soyons en correspondance pour nous instruire de bien des choses (i).
Lettre de parfait bonheur et de bonheur expansif. Je me permets de la signaler parce qu'elles sont rares, dans la correspondance de Chateaubriand, les lettres de cette façon.
Si rares soient-elles, il y en a plusieurs; et celle qu'on vient de lire est des plus caractérisées.
(i) Original autog.
Nul n'était autant prévenu contre le jeune secrétaire que M. Cacault.
Retourner et charmer ce vieux diplomate hostile, n'est-ce pas un excellent début diplomatique?
Il l'avait si bien gagné et séduit que, rétractant de son propre mouvement ses premières appréciations, l'ancien ministre s'empressait d'écrire à M. de Talleyrand :
Citoyen Ministre,
Le citoyen Chateaubriant (stc) est arrivé et m'a paru un digne homme, très intéressant, incapable de faire ici le dogmatîseur. Je Tai reçu et logé chez moi : tout ira bien. Je suis fâché à présent de m'être prévenu et alarmé en vous écrivant, mais pour vous seul, qu'il me paraissait bien mal vu d'envoyer un docteur imprimé à Rome qui a le privilège exclusif du savoir divin. Le citoyen Chateaubriand ne cherchera pas à faire du bruit de son ouvrage, ni à se montrer théologien : il s^attachera au travail de la légation; ainsi tout ira bien... M. le cardinal Fesch vient avec des abbés français de son diocèse ; il vient se mettre avec moi dans ma maison : tout ira à merveille. L'inquiétude que je vous ai témoignée n'a plus de fondement, mais elle vous prouve le désir qui m*anime pour le succès de la légation qui vient remplacer la mienne (i).
J'ai souligné le passage où Chateaubriand mande à Fontanes que le ministre des affaires étrangères lui a écrit directement : < Immortel honneur ! »
Si, plus tard, le secrétaire croit avoir des prérogatives personnelles, s'il prétend que sa mission est distincte, n'est-
(1) Les débuts diplomatiques de Chateaubriand, — M. le comte Edouard Frémy serait agréable à bon nombre de lecteurs en réunissant en volume les trois études, très documentées et fort intéressantes, qu'il a publiées dans le Correspondant, numéros de septembre et octobre 1893.
on pas en droit de supposer qu'il se souvient des instructions de M. de Talleyrand ?
Les paroles du ministre auraient-elles gardé quelque ambiguïté? Le fait exceptionnel de s'adresser directement au secrétaire n'était-il pas de nature à confirmer celui-ci dans son erreur ?
S'il croit à tort, à qui Ja faute ?
Voici la réponse < d'environ quarante-huit mots > :
Citoyen Ministre,
J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait Thonneur de m'écrire le 19 prairial et celle qui y était jointe pour M. Vicherat, prêtre des missions étrangères; je me suis empressé de la lui faire remettre.
J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement.
Dès son arrivée dans la Ville Éternelle, Chateaubriand avait sollicité l'honneur d'être reçu par le Saint-Père. Cette faveur lui fut accordée le i«'' juillet (i). Comment le Souverain Pontife le reçut, lui-même va le raconter à Fontanes.
L'historien des Débuts diplomatiques présente cette audience demandée par Chateaubriand, en son propre nom, comme une première faute.
Examinons la valeur de ce reproche.
Chateaubriand avait précédé à Rome le cardinal Fesch. Attendu le i6 messidor, celui-ci devance le jour annoncé et fait son entrée dans la capitale du monde chrétien, le lo (ou 1 1) messidor [3o juin]. Le caractère et les dispositions que nous lui connaissons autorisent à penser quMl s'était fort peu
(i) Les débuts diplomatiques de Chateaubriand*
mis en peine de renseigner le secrétaire sur les modifications de son voyage. Persuadé que l'ambassadeur n'arriverait pas avant huit jours, est-ce que le secrétaire devait laisser une longue semaine s'écouler sans déposer ses hommages aux pieds de Sa Sainteté? Est-ce que l'auteur du Génie du Chris* tianisme n'avait pas à craindre de paraître peu empressé?
D'autant que son prédécesseur voyait souvent Pie VIL
Bien mieux : les autres membres de la légation affirmaient au nouveau venu que M. Artaud voyait le Pape en vertu d'un droit. M. Cacault, chez lequel il demeure, ne le détrompe pas et, sans doute, Tencourage d'abord, le félicite ensuite.
Et puis, M. deTalleyrand n'avait-îl pas écrit directement au secrétaire de la légation, en l'absence du cardinal? N'était-ce pas une dérogation aux anciens usages, dérogation qui confirmait Chateaubriand dans la pensée qu'une sorte de mission spéciale lui avait été confiée.
Mais se présenter au Pape la veille même de l'arrivée de l'ambassadeur 1 — Est-ce que Chateaubriand avait choisi le jour ? N'avait-il pas accepté celui que le Pape lui avait fait assigner?
Voyons ce que fut le cardinal, pour son prédécesseur et ancien ami, M. Cacault, et nous devinerons ce qu'il fut, dès le principe, pour un subordonné vu de mauvais œil et qui l'éclipsait de sa gloire. Le cardinal s'adresse à M. de Talleyrand :
13 messidor an XI [a juillet 1803].
Citoyen Ministre,
Je m'empresse de vous annoncer mon arrivée à Rome après un voyage heureux. Mon prédécesseur nCa reçu avec une grande
(1) Sous la date du 3 juillet, il mandait à Joubert : « Sa Sainteté m'a reçu hier. » D'après cette indication, c'est le 2 qu'il aurait été reçu.
^^mtté et je suis logé chez lui. Je vais prendre la direction des
siffaires pour répondre à la confiance du gouvernement. li me sera
très agréable de vous renouveler souvent, citoyen ministre, les
a.ssurances de mon attachement et de ma parfaite considération (i).
M. Cacault écrit de son côté que < son amitié pour le cardinal Fesch et l'extrême désir de plaire au Premier Consul Tont fait consentir avec plaisir à rester environ un mois avec le cardinal (2) ».
Accueilli avec prévention par M. Cacault, nous avons vu comme Chateaubriand s'était vite concilié ses bonnes grâces.
Déjà lié d'amitié avec M. Cacault, nous allons voir comme le cardinal aura vite fait de se brouiller avec lui.
Mais avant d'entrer dans le récit de ces longs démêlés, l'ordre des dates appelle une lettre de Chateaubriand à Migneret.
(De la main de Mignerei,) -^ Répondu le 2 thermidor.
Jeudi 14 messidor [3 juillet 1803J.
Je suis enfin à Rome, mon cher Monsieur Migneret, et j'espère qu'au moment où je vous écris, votre grande édition a paru.
Hâtez-vous de m*en donner des nouvelles, ainsi que de la petite. Où en est la vente de celle-ci ? Vous m'avez marqué à Lyon que vous en avez vendu 700 exemplaires. J*espèreque les 300 autres sont placés. Avez-vous fait ponctuellement tout ce que je vous avais prié de faire? Avez-vous porté le paquet de l'Empereur de Russie à M. Oubril, avec mes lettres? Avez-vous remis tous les exemplaires aux diverses personnes auxquelles je vous avais prié d'en donner ou d'en envoyer? Nous a-t-on annoncés dans les papiers? M. Guéneau a-t-il donné son article pour le Mercure ? Voyez M. de Clausel, à la
(1-2) Cité par M. Frémy.
Société typographique, sur le quai des Augustins, presque vis-à-vis le Pont-Neuf, pour les Débats et la Gazette de France,
J'attends avec impatience le paquet que vous devez m*envoyer à Rome. L'ouvrage est traduit en italien; il se publie volume par volume. Écrivez-moi tout de suite en réponse à cette lettre; et je vous prie en outre de m'écrire régulièrement après, toutes les semaines. Je vous écrirai de mon côté, de sorte que nous saurons où nous en sommes, et ce que nous faisons.
Adieu, je vous embrasse tendrement. Dites mille choses pour moi à M°« Migneret, et n'oubliez pas de présenter mes hommages à M°^« et M. de Talaru.
Votre sincère ami,
Chat. (i).
A M. Migneret, libraire, * rue du Sépulchre, n®28, faubourg Saint-Germain. (France). Paris.
Pendant la courte rencontre de Tancienne ambassade et de la nouvelle légation, comment les choses se passèrentelles (2) ?
< Jamais M. le cardinal ne s'entendait avecle ministre son prédécesseur, quoiqu'ils eussent été liés auparavant : on voyait qu'une discorde sourde et mal réprimée les divisait sur les points les plus ordinaires de la conversation.
> La physionomie de M. le cardinal Fesch était froide et défiante.
> Il parut très important au conseil du Saint-Père de constater, dans un Bref, les regrets que Rome donnait à
(i) Collection Marctte, copie.
(2) M. le comte E. Frémy explique très bien la raison et le sens des deux titres d'ambassadeur et de légat {Correspondant du 10 septembre 1893).
M. Gacault, et de faire au cardinal, par des politesses de'licates et même par quelques louanges, 4cs avances capables de le laisser se livrer aux bons avis qu'il pourrait recevoir de M. de Chateaubriand et des ecclésiastiques de la légation.
> Mes propres amis, continue M. Artaud, à qui j'avais tant recommandé d'aimer M. de Chateaubriand, se trompèrent et lui donnèrent des informations imprudentes. Je voyais le Saint-Père très souvent; cependant je n'obtenais cet honneur que sur Tordre de M. Cacault que je remplaçais dans ces circonstances. Des malentendus firent croire que ce droit, uniquement dû à la bonté et à la confiance du ministre, était un droit du secrétaire. Il y eut à ce sujet des explications entre le cardinal Fesch et M. de Chateaubriand. Le cardinal Consahi soutint le cardinal^ ministre de France, et avec le tort de laisser dégénérer en une sorte de polémique cette réclamation^ qu'il n'eût fallu traiter que verbalement et avec douceur^ ce qui h* aurait pas désobligé M. de Chateaubriand.
» La société était déchaînée contre une partie de la mission de France. Le cardinal Fesch ne trouvait qu'une froideur respectueuse auprès de quelques-unes des personnes qui l'accompagnaient et qui se déclaraient amies de M. de QMdXtdAjhùd^nA, personnellement^ et on ne savait pourquoi^ mal vu du cardinal.
» Le crime du secrétaire de légation était d'avoir cru que l'on traiterait les affaires sur ce ton de politesse, d'égards et de convenances qu'il avait trouvé reconstruit à Rome par M. Cacault, et qu'il était lui-même si propre à maintenir pour l'avantage de la France et la gloire même du cardinal Fesch... »
Le cardinal n'adressa pas la parole à M. Artaud une seule
fois : la remarque en fut faîte par le cardinal Consalvi, pendant l'audience de congé que le Souverain Pontife accorda à M. Cacault.
Sur l'accueil fait à Chateaubriand, comme sur les rapports entre l'ambassadeur et le secre'taire, interrogeons d'autres souvenirs non moins autorisés, — non moins intéressés en sens contraire :
C'est l'historien du cardinal Fesch qui raconte :
€ On goûta de prime abord le nouvel ambassadeur. On n'admira pas moins les personnes de sa suite, Tesprit fin et délié de M. de Chateaubriand, dont le nom était déjà européen, les saillies toujours heureuses et toujours polies de M. de Bonnevie, que le Pape appelait le grand Français, à cause de sa belle stature...
» M*^^ le cardinal Fesch et M. de Chateaubriand ne pouvaient pas s'entendre. Ce dernier, qu'on voulait rattacher au gouvernement, tant à cause de l'éclat de ses talents que de la gloire de son nom, auait été en quelque sorte imposé à Vant" bassadeur par M. de Talleyrand^ ministre des affaires étrangères. Le cardinal^ qui n'avait pas même été consulté sur ce choiXyfut extrêmement piqué de cette nomination. Il mani^ festa asse\ hautement son mécontentement dans la lettre brève et sèche qu'il adressa au ministre, lorsqu'on la lui annonça : « Je vous remercie, écrivit-il, de votre attention à m'envoyer > la nomination du citoyen de Chateaubriand à la place de » secrétaire à la légation à Rome. Votre dévoué. »
> Depuis, la mésintelligence n'avait fait que s'accroître. La célébrité de M. de Chateaubriand l'avait devancé dans la capitale du monde chrétien. On ne parlait que de lui et de son Génie du Christianisme. Le Pape, les cardinaux, les prélats se le passaient les uns aux autres pour le lire. Tous en étaient satisfaits, ébahis; ils en exprimaient à l'auteur leur
vive admiration. Cette universelle considération accordée à son subordonné ne laissait pas que de fatiguer V ambassadeur : il se sentait comme éclipsé par la gloire du secrétaire de la légation. Un jour même, il laissa échapper, dans un salon de Rome, un mot qui sentait trop l'humeur, lorsqu'une archiduchesse d'Autriche (sœur de l'empereur), la princesse Marianne, folle enthousiaste de M. de Chateaubriand, se perdait en éloges sur son compte : € M. de Chateaubriand » en sait asse^ pour signer des passe-ports >, répondit le prélat.
» Si le cardinal eut tort, nous sommes loin de le désavouer [?], de se laisser aller à ses sentiments d^aigreur, trop fréquents dans les personnages haut placés, quand leurs inférieurs les dominent en quelque manière, reconnaissons que M. de Chateaubriand eut également tort de se prévaloir de l'avantage de sa position sociale et de ses talents pour couvrir celui qui était placé à une haute distance de lui dans la hiérarchie de l'État. Il oublia trop qu'il était simplement secrétaire de légation; il voulut faire prématurément l'ambassadeur.
> On connut bientôt à Paris tous ces démêlés. Bonaparte en fut vivement irrité. De ses lèvres contractées par la colère tombèrent ces foudroyantes paroles à M. de Fontanes : < Votre
> protégé y je le ferai amener ici^ pieds et poings liés^ sur une
> charrette. >
» M. de Talleyrand, dit le chevalier Artaud, apaisa la colère d'Achille (i).
> A Rome^ toutes les physionomies se rembrunissaient pour le cardinal Fesch. Il n'était question, dans tous les salons de
(i) Villemain attribue cette expression à l'historien du cardinal Fesch ; on voit qu'elle est du chevalier Artaud, historien de Pie Vil.
cette capitale, que des différends qui s'étaient élevés à Tambassade. >
Si révélateurs que soient ces extraits, ils vont trop vite et ne sont que des raccourcis. Le mieux est d'entendre le secrétaire lui-même. Ses lettres confidentielles nous rendront, avec la vivacité des impressions toutes chaudes, cette lumière distincte qui se dégage de la succession des dates :
Rome, mercredi 17 messidor an XI [6 juillet i8q3].
J'ai écrit samedi dernier, mon très cher ami, à notre protectrice, . par le courrier de Milan; mais comme cette poste n'est pas la poste directe, et que souvent les lettres se perdent par cette route, je vais vous répéter ce que je disais à M™« B[accîochi].
Il est impossible d'avoir été mieux traité que je ne l'ai été sur tout mon passage en Italie. Depuis le général Murât, qui m'a comblé de politesses, jusqu'au Pape, qui m'a reçu comme sonfils^ je n'ai reçu que des marques d'estime et de bienveillance. Mon ouvrage est entre les mains de tout le monde. Il est traduit, et les cardinaux de Rome, bien moins scrupuleux que nos docteurs de Sorbonne, trouvent que c'est un chef-d'œuvre ^'orthodoxie. J'aurai toutes les bulles que je voudrai pour les nouvelles éditions. Lorsque j'ai été présenté au Pape, Sa Sainteté est venue au devant de moi, m'a pris par la main, m'a fait m'asseoîr à ses côtés, et m'a dit les choses les plus flatteuses et les plus obligeantes sur mon livre, juscju'à me citer la page et le volume où Elle en était. J'ai marqué à M"»® B[accîochiJ qu'on ne pouvait voir un pontife plus saint, et un prince plus respectable. Il est adoré dans ce pays, et il le mérite : il est sincèrement attaché à la personne du Consul, dont il ne parle qu'avec admiration.
Au reste, je suis très au fait maintenant de ma besogne, qui n*est rien du tout. La société est fort nombreuse ici ; les femmes y sont très belles, et personne ne trouve mauvais qu'on en soit très occupé : le Sacré.CoUège est très indulgent sur cet article. Je n'ai qu'à me
louer de M. Cacault et de M. Artaud, secrétaire de légation, qui m'ont comblé de politesses. Quant à Rome, je travaille déjà sérieusement (i); je cours les ruines, je recueille de vieilles inscriptions, etc. Je me propose de remonter le Tibre cet automne, jusqu'à sa source, voyage qui n'a pas encore été fait; il y a bien quelques dangers, mais je ne les compte pas. Je vous invite bien, mon cher ami, à venir voir ce pays des muses ; cela est absolument nécessaire à votre poème. Six mois vous suffiront pour tout voir en poète. Mais il faut convenir qu'il y a un grand inconvénient dans ce pays; la peste y règne presque à présent. On ne voit dans cette saison que les officiers funèbres dont parle Horace : Dum ficus prima^calorque designatorem décorât^ etc. Attendez donc une autre saison, et laissez des gens inutiles et des solitaires comme moi s'exposer : je ne tiens à rien au monde; si la fièvre m^emporte, personne ne pleurera.
Adieu, mon très cher ami, je vous embrasse du fond de mon cœur. Mille tendres compliments à M"« de Fontanes, à M. de Vitry, à Guénau (qui ne m'a pas répondu), enfin à tous nos amis. Communiquez cette lettre à notre protectrice dont la santé, j'espère, continue à s'améliorer à mesure que le mal de neuf mois augmente.
Le cardinal est bien, très bien. Nous sommes occupés à recevoir tout Rome. C'est ennuyeux à en mourir.
Mille choses à M°»® de Montardy (2).
(Suscription) A Monsieur de Fontanes membre du Corps législatif,
rue des Petits-Augustins, hôtel de La Rochefoucault, (France). à Paris.
(i) Au poème des Martyrs,
(2) Bibl. de Genève. — Original autogr. — Timbre : Bureau français, Rome. — Timbre postal : 3 thermidor an XI. — A côté de la suscription l'adresse suivante a été ajoutée d'une autre main : « M. Devcrgie, à Lieuvillers, par Saint-Just-en-Chaussée. Département de l'Oise. »
1 5o CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
La lettre a beau se terminer sur un compliment à l'adresse du cardinal. Outre que cette déclaration même est un indice de rapports présumés difficiles, elle n'atténue en rien l'amertume des réflexions qui précèdent : < Je ne tiens à rien ; si la fièvre m'emporte, personne ne pleurera >;et le tout dernier mot : < c'est ennuyeux à mourir >, les rappelle plutôt, les confirme et les aggrave.
Est-ce donc à Fontanes qu'il parle ainsi ? Et cette aimable M"*** de Beaumont, qui ne vit que de son souvenir et n'aspire qu'au moment de le rejoindre, est-ce qu'il doute de son amitié? Ou même Taurait-îl oubliée? Ni l'un ni Tautre.
Demain, il luirendrapleine justice, en la priant d'intervenir, pour l'aider à réparer < une sottise >. Avant l'arrivée du cardinal Fesch, il avait commis Terreur diplomatique de faire visite à Tex-roi de Sardaigne (le souverain dépossédé que représentait à Saint-Pétersbourg le comte J. de Maistre).
M°*® de Beaumont s'empresse de mettre M. de Fontanes dans la confidence de cette fausse manœuvre et le supplie d'en conjurer les suites.
Elle est bien touchante cette lettre, écrite en faveur du secrétaire, par la noble fille du dernier ministre des affaires étrangères de Louis XVI, le courageux et infortuné M. de Montmorin :
M. de Chateaubriand, qui ne veut point accabler M. de Fontanes
de ses lettres, me charge de causer avec lui d'une sottise qu'ils viennent de faire, et de le prier de les aider à la réparer. Cette sottise consiste à avoir été faire une visite au pauvre roi de Sardaigne; il ajoute : «Je suis tombé avec le cardinal, de sorte que le mal, qui après tout n'est pas un ^nal, est bien peu de chose, » Je ne sais pas si on en jugera ainsi. Je suis bien fâchée de partir sans avoir pu causer avec M. de Fontanes. J'espère cependant que cette
SIX MOIS A ROME l5l
légèreté ne sera pas prise trop sérieusement ; cependant je ne suis pas tranquille. M. de Chateaubriand a écrit à MM. de Talleyrand et Hauterive sur cette affaire. Comment Tauront-ils prise !
Je demande pardon à M. de Fontanes : je suis tellement excédée de fatigue que je ne puis relire ce griffonnage, et qu'à peine j'ai la force de lui renouveler l'assurance de mes sentiments et de lui dire combien le souvenir des moments que j'ai passés avec lui me sera toujours cher (i).
Montmorin-Beaumont.
(Suscription) [Mons]ieur de Fontanes,
rue [des Pejtits Augustins, la porte
près des bains.
La lettre de Chateaubriand au ministre des relations extérieures a été publiée dans les Débuts diplomatiques. Elle est du 23 messidor an XL Je la reproduis :
[i2 juillet 1803.]
Citoyen Ministre,
M. le cardinal Fesch présente ce soir ses lettres de créance au Pape. Avant que notre mission fût officiellement reconnue à Rome, je me suis empressé de voir ici toutes les personnes qu'il était honorable de voir. J'ai été présenté, comme simple particulier et homme de lettres, au roi et à la reine de Sardaigne. Leurs Majestés ne m'ont entretenu que d'objets d'art et de littérature.
J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement.
Fontanes n'eut pas grand'peine à sauver la situation. Mais ce billet, tracé d'une main que l'inquiétude autant que Tépui-
(i) Bibl. de Genève. — Original autogr. La suscription est en partie déchirée.
lb2 CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
sèment rendait tremblante, et que la mort allait sitôt glacer, il le re'uniiaux lettres de Chateaubriand, et le conserva comme un de ses plus précieux souvenirs.
L'affaire à peu près étouffée, la situation n'était pas changée. Elle restait, ce qu'elle fut dès l'origine, gênée et fausse, vis-à-vis du cardinal, pleine d'humiliations et d'entraves pour le secrétaire. Tranchons le mot, puisque les deux historiens opposés nous ont révélé le fond des choses : elle était intolérable pour Chateaubriand.
< On ne l'initiait à aucun mystère diplomatique : c'était comme s'il eût été expéditionnaire dans une préfecture. Après ses longues promenades et fréquentations du Tibre, il ne rencontrait en rentrant que les parcimonieuses tracasseries du cardinal. >
En résumant ainsi l'histoire du secrétaire, les Mémoires n'exagèrent point. Ce langage est conforme à celui de M. Artaud, et même, si l'on veut lire entre les lignes, à la pensée de l'historien du cardinal Fesch.
Au surplus, voici les plaintes que l'ambassadeur formulait contre Chateaubriand.
Sous la date du lo août, il mandait au Premier Consul :
« J'avais fait rétablir rancienne étiquette pontificale. Mais M. de Chateaubriand est parvenu à l'enfreindre de nouveau et a conduit au Saint-Père cinq Français non présentés à l'ambassadeur. » Le cardinal ajoutait qu'à cette occasion, l'ambitieux secrétaire avait dit au ministre du Pape que le Consul, en le choisissant pour cette légation, voulait l'utiliser; qu'il avait en conséquence des commissions particulières, des attributions séparées de celles de l'ambassadeur, et que même, l'organisation nouvelle des secrétaires des légations françaises leur donnait droit de traiter séparément avec les souverains vers lequels ils étaient envoyés. Il assurait
enfin que « le secrétaire du Pape lui avait confié d'autres propos extravagants de cet incommode subordonné ». Et il résumait toute sa plainte par un jugement ainsi conçu : « Chateaubriand est venu à Rome, persuadé d'être précédé par la réputation de son ouvrage; mais ici il n'y a que des docteurs en théologie, qui y ont vu des hérésies formelles. Il croyait devenir le réorganisateur de la religion en France et entamer des négociations entre la clique de certains religionnaires et le Saint Siège ; il dit, avec les prêtres, qu'il veut les entrées libres chez le Pape, ou qu'il s'en ira. Je saurai le surveiller, et déjouer ses intrigues, s'il en formait (i). »
L'ennui de'vorait Chateaubriand, Tennui de naissance, exaspéré par mille coups d'épingle.
Son cœur se gonflait de tristesse, et chaque jour ajoutait à la révolte que lui causaient les petitesses dont il était la victime.
C'est alors qu'il écrivit à Joubert : « Le chagrin est mon élément : je ne me retrouve que quand je suis malheureux. »
Ace compte, et dans le sens ironique du poète, il pouvait se dire « content >. Il ajoutera bientôt en propres termes : < Mon sort est rempli. >
Le temps lui durait de ne pouvoir se dégonflera l'aise dans le cœur de Fontanes. L'occasion se présente < enfin > :
Rome, 28 thermidor an XI [16 août 1803].
Je trouve enfin une occasion, mon cher ami, de vous parler à cœur ouvert. M. Gabet, qui vous remettra cette lettre et le paquet pour notre protectrice, est un galant homme, auquel j'ai eu le bonheur
(i) Pièces extraites de l'ancienne Secrétairerie d'État, par Villemain. — Par la « clique de certains religionnairee », le cardinal Fesch entend les évêques non démissionnaires. Ce mot, sous cette plume^ est révoltant.
l54 CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
d'être utile ici. Il vous parlera à fond de ma position, et vous en trouverez un long détail dans le mémoire et dans la lettre que j'adresse à M"* B[acciochij. Ainsi je ne vous répéterai pas mes jérémiades. Mais il faut absolument, mon cher ami, que vous songiez à me laisser à Rome le moins de temps possible. Notre ennemi de Paris a établi ici, par le canal du sot dont j'approche, un système de persécution intolérable. J'ai à lutter contre tous les genres de dégoûts, et vingt fois j'ai été prêt à me camper dans la diligence pour retourner à Paris. L'envie que cet homme (l'ambsissadeur) me porte et un petit amour-propre révolté sont les ressorts que l'on met en jeu pour me perdre. Le secrétaire d'État Consalvi est entré dans la cabale. Son plus grand désir est de m'écarter à cause de l'autorité que j'emporte malgré eux avec moi, et afin de dominer entièrement notre imbécile. Je crois bien que celui-ci finira par fatiguer Talleyrand de ses dépêches et de ses bêtises ; mais son sang le rend bien puissant; et plus je m'attirerai l'estime et l'amitié du monde, plus j'irrite ses petites passions. D'une autre part la religion va au diable. Vous n'avez pas l'idée du scandale des mœurs et de l'incrédulité de ce pays : cardinaux, prélats, moines, c'est à qui sera le plus débauché, le plus insouciant sur \di grande affaire. Ils vivent comme s'ils ne voyaient pas s'avancer sur eux la révolution qui va les engloutir et que nous essayons vainement de retarder. On va faire faire au Pape deux infamies (i). On va lui faire donner un bref pour reconnaître la validité de tout ce qu'ont fait les prêtres constitutionnels dans l'administration des sacrements et lancer une excommunication contre les évêques non démissionnaires. Mon cher ami, grâce à
(i) « Indulgence pour rhumeur d'un grand esprit, encore neuf aux affaires : mais il est impossible de ne pas relever ici son Injustice et son erreur. Les deux infamies qu'il dénonce étaient deux dispositions sensées et nécessaires. L'Eglise romaine pouvait-elle, sans manquer à sa prudence et à ses traditions, ne pas valider TefTet des sacrements conférés par des prêtres dont elle avait d'ailleurs blâmé l'adhésion à une loi civile qu'elle n'approuvait pas? Pouvaitellci par exemple, déclarer illicites et non avenus tous les mariages consacrés par les prêtres constitutionnels ? Cela n'aurait-il pas été le plus grand trouble
SIX MOIS A ROME l55
Dieu, je trouverai partout du pain ; mais je ne veux pas manger celui de l'iniquité. Je me repentirai toute ma vie d'être entré dans cette bagarre; j'ai taché une vie qui était pure. Voilà où m'ont conduit des chagrins domestiques. La crainte de me réunir à ma femme m'a jeté une seconde fois hors de ma patrie. Les plus courtes sottises sont les meilleures; je compte sur votre amitié pouf me tirer de ce bourbier. Je vous dirai plus : à présent que j'y suis, je vois même que la place de secrétaire d'ambassade est une place trop inférieure pour moi : permettez cette franchise à l'amitié. Rien ne m'excuserait d'être ici, si je n'étais auprès du Pape et de V oncle du CoftsuL Tous mes confrères les secrétaires ici sont des jeunes gens sans nom et sans autorité, des hommes qui cofmnencent^ et moi je dois finir. Adrien Lezai a été bien servi; il a obtenu du premier coup une ambassade. Je suis donc résolu à interrompre tout à coup cette carrière commencée sous de tristes auspices, à passer en Grèce et à revenir m'ensevelir ensuite dans quelque grenier de Paris, avec mes souvenirs et mes ennuis. Je vous laisse cependant encore un an, mon cher ami, à voir ce que vous pouvez faire de moi ; mais comptez qu'au bout de ce temps je suis inexorable et que je jette là le harnois. Ne manquez pas de m'écrire; j'ai besoin de recevoir de vos nouvelles. Je sais ici beaucoup de choses, et vous pouvez aussi m'apprendre des secrets que je ne dois pas ignorer. J'ai un assez grand crédit ici dans tout ce qui n'est pas directement le parti ministériel. Je sais totit\ tout m'est rapporté fidèlement, parce que je suis le seul point d'appui des honnêtes gens. Comme réputation, je n'ai rien à désirer. Le Pape m'aime, mais il n'ose se rapprocher
des consciences et le plus fâcheux scandale? Et quant aux évêques non démissionnaires, malgré l'invitation du Pape, et depuis même le Concordat, quelque respectable que fût le motif de leur résistance, n'est-il pas évident que le Pontife, qui, pour un si grand intérêt religieux, avait autorisé une réduction si marquée et une division toute nouvelle des sièges épiscopaux, ne pouvait souflrir et laisser sans blâme la protestation permanente des anciens titulaires? » (Villemain.)
l56 CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
de moi. Adieu, veillez à mes intérêts littéraires, au Mercure\ ce sera peut-être là un jour ma seule ressource. Mille choses à M™« de Fontanes, à M. de Vitry, à tous nos amis. Réponse, réponse, la poste est sûre.
Il est possible que vous ayez vu le secrétaire Artaud avant d'avoir reçu cette lettre et le mémoire; alors je crains que vous ne compreniez rien à ce que je vous [ai] dit dans la lettre que vous remettra Artaud (i).
{Suscription) A M. de Fontanes, législateur, etc.
Cette fois, la confidence est complète.Tout y a passé: plaintes trop justifiées du secrétaire, exagérations manifestes du néophyte, injustice flagrante de Témigré, confession de l'enfant du siècle. Voilà le vrai, Tintime Chateaubriand intus et in cute. Nullement, hélas ! le Chateaubriand de la légende pieuse qui se perpétue parmi les bonnes âmes. Point du tout le Père de rÉglise, ajoutant à son apologie le commentaire de ses paroles et de ses actes; mais un composé de René et d'Eudore. René à demi converti, et que sa fièvre reprend par accès. Eudore avant le martyre, et se complaisant au récit de ses erreurs. Il est vrai, rachetant de très grands défauts par de très grandes qualités : homme d'humeur et homme d'honneur; chrétien médiocre et croyant sincère ; génie merveilleux, et qui faisait saillir les défauts comme les qualités, les poétisait à l'envi et les dorait de prestigieux rayons.
Toujours est-il que Chateaubriand parle à cœur ouvert dans cette correspondance. Grâceàelle, nos regards plongent au fond de ce cœur mobile et orageux.
D'ailleurs, quand il présente la place de secrétaire comme inférieure à ses talents, il a mille fois raison.
(i) Bibl. de Genève. — Original autog.
En même temps que cette lettre, Fontanes avait reçu le mémoire annoncé.
Parvenu à cet épisode, le plus important de son étude {les Débuts diplomatiques de Chateaubriand) y M, Frémy pose en fait que le secrétaire adressa au Premier Consul la note secrète qu'on va lire. Gela posé, il se croit le droit de conclure ainsi : < Chateaubriand perd complètement la tête ; il se laisse aller à un acte tout à fait indigne de lui... >
Dans la réalité, la note n'était point adressée au Premier Consul; elle ne lui était qu'éventuellement destinée.
Voyons cela d'un peu près.
Fontanes devait lire et juger en premier :
€ M. Gabet vous parlera de ma position et vous en trouverez un long détail dans le mémoire et dans la lettre que j'adresse à M"»® Bacciochi. Aussi je ne vous répéterai pas mes jérémiades. >
Après avoir lu, Fontanes devait remettre le mémoire à la sœur du Premier Consul, — non sans l'avoir prévenue favorablement, Chateaubriand l'espérait bien.
A son tour, la toute puissante et toute dévouée protectrice verrait s'il était à propos d'en saisir son frère; et pour cela, elle choisirait l'heure propice. Parfaitement initiée aux habitudes du maître, elle sait qu'il désire, en toute affaire, contrôler les rapports officiels à l'aide de rapports secrets, échappant aux ministres.
Le peu de ménagement gardé dans le mémoire vis-à-vis de l'oncle Fesch n'était pas de nature à la faire hésiter. Ni la nièce ni le neveu ne tenaient en si haute estime M. l'ambassadeur.
Le mot de Chateaubriand à Fontanes, et de Fontanes à Guéneau de Mussy (lettre du 5 octobre i8o3) : < U ambassadeur est un sot >, que de fois il s'était retrouvé sur les lèvres du frère et de la sœur !
l58 CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
< Quel cas sa propre famille faisait-elle de lui ? >
La question, sans réponse, des Mémoires d'Outre-Tombel semblerait un trait de cle'mente discre'tion, si l'on ne connaissait les surabondantes indiscrétions de la chronique. La question suffisait à la vengeance de Tancien secrétaire, tant la mésestime familiale était avérée!
Une preuve que Chateaubriand n'avait point perdu la têtc^
La place indépendante qu'il demandait dans le mémoire, Bonaparte la créera pour lui dans les Alpes, une place de ministre. Bien mieux : M°^*^ Bacciochi, répondant au passage relatif à Adrien de Lezai, lui fera mander par Fontanes qu'il peut compter sur la première ambassade disponible.
La preuve est bonne. J'en vais produire une meilleure.
L'auteur des Débuts diplomatiques se trompe d'incident et de date quand il ajoute : < Fontanes court chez Bonaparte ; l'aspect du maître le fait trembler... ses lèvres minces contractées trahissent le plus violent ressentiment... Chateaubriand était bel et bien sous le coup d'un mandat d'arrêt, le 7 octobre (i). >
Or, je lis dans la propre réponse de Fontanes, sous la date du 3 octobre : < Le maître a lu votre mémoire ; il le trouve
(i) M. Ed. Frémy a publié, dans les Débuts diplomatiques^ une lettre de Portails au « citoien Premier Consul », datée du 6 octobre 1803. Cette lettre ne laisse guère supposer que le lendemain, 7 octobre. Chateaubriand fût sous le coup d'un mandat d'arrêt : « Vous connaisses les reproches que Ton faisoit au premier secrétaire de la légation françoise à Rome. On accusoit, entre autres choses, cet agent de se mesler un peu trop de théologie. J*en ai écrit à M. le cardinal Fesch; il me répond « qu*il a réduit M. de Cha- » teaubriant à l'expédition des passe-ports, des affaires contentieuses des » citoiens par-devant les tribunaux et de la rédaction des réclamations sur » les armements en course et sur les prises ». « Je me suis réservé, continue » le cardinal, toutes les affaires à traiter avec la cour de Rome. Il y a trop
bien rédigé; mais il n'en accepte pas toutes les observations. Je vois pourtant que cette lettre a produit bon effet. »
Mais pourquoi découper une phrase dans une pièce qui est tout entière du plus haut intérêt ?
D'abord le mémoire :
Je ne l'ai rencontré que dans le livre de Villemain, trop souvent écourté par l'analyse, et commenté par manière de compensation. C'était le genre de l'éminent et spirituel historien. Il ne pouvait s'empêcher d'entrer en conversation et en discussion avec son auteur.
En rappelant rancienne légation et en envoyant la nouvelle, le Premier Consul semble avoir en vue quelque grand dessein prochain ou éloigné [le sacre] (i).
Pour seconder les vues du chef de la France et pour être en même temps en rapport avec le caractère romain, la légation devait se montrer avec éclat.
Elle devait occuper sur-le-champ le premier rang, qui lui appartient. Rome a été jadis le centre de la politique européenne; et, malgré son état apparent d'abaissement, Rome peut encore devenir le foyer des grandes conceptions et des mouvements politiques.
Un cardinal ambassadeur qui appartient par les liens du sang
» de théologiens dans cette capitale, et je ne souffrirai pas que ceux de ma » maison leur donnassent des matières à les exercer. La cour de Rome » n'écoute que moi seul, et conséquemment, personne ne sçauroit être dan- » gereux. Sa Sainteté et son secrétaire d'Etat sont de bonne foi avec moi. » Ils ne se prêtent pas volontiers à écouter tous les docteurs qui voudroient » les entretenir des affaires gallicanes : vous pouvés donc être tranquille. » » Salut avec respect. » Portalis. »
(i) Je pense que Villemain se trompe quand il écrit : « Le secrétaire de légation, évidemment^ ne connut rien, ne soupçonna rien de la grande affaire qui se suivait auprès du Pape. »
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au chef puissant d'un empire, un cardinal qui peut aspirer lui-même à une dignité souveraine, et qui, dans un ordre de choses nouveau, succède au cardinal de l'ancien régime [Bernis], qui avait laissé à Rome un long souvenir de sa magnificence, doit surtout faire consister sa politique dans la grandeur des manières et la splendeur de la vie. Sans cela, il y aura comparaison défavorable, intrigues dans le Sacré Collège, dégoût et mépris chez le peuple.
Si pourtant, avec de bien plus grands moyens, on mène une vie plus obscure même que celle d'un ministre laïque [Cacault] que l'on a remplacé à Rome; si on resserre et la table, et le domestique, et les équipages; si, par des discours imprudents, on s'expose aux propos des valets, ou à la risée publique, on perd tout, on paralyse tout.
Piquante rencontre. Le cardinal Fesch avait élevé des plaintes analogues le 23 mars 1801.
M"« Bonaparte écrivait à son fils Lucien, le 2 germinal an IX, et la lettre portait en post-script um^ signé Fesch :
« Je désire bien votre retour; je pourrai alors partir de Paris sans le chagrin de laisser ma sœur sans personne qui lui donne des soins particuliers. Berthier a donné hier une belle fête ; mais les ambassadeurs trouvent bien étrange qu'un gouvernement si puissant ait si peu de représentation. Ils sont obligés d'aller passer leurs soirées chez les banquiers ou chez les ci-devant, qui sont les ennemis du gouvernement. Pas un ministre ne reçoit. Le public s'aperçoit bien du vide que vous faites. Pas un feu d'artifice pour égayer le peuple; aussi point d'élan, point de joie (1)... »
La note spcrète ajoutait que Tadministration du cardinal Consalvi empiétait chaque jour sur les privilèges de la France; que, loin de réprimer cet abus, on Tautorisait; que cela excite des réclamations et fomente des haines, et qu'il
(i) Catalogues Charavay.
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n'est pas d'une très saine politique à un ambassadeur de se jeter aveuglément dans les bras du ministre de la puissance étrangère auprès de laquelle cet ambassadeur est placé.
« Le secrétaire d'État de Rome est homme d'esprit et d'adresse. Il a découvert aisément le côté faible du ministre de France ; et, en ayant l'air de tout céder à la légation, c'est lui en effet qui la dirige. On n'écoute, on ne voit que lui. On n'a formé aucune autre liaison ni avec les cardinaux, ni avec le corps diplomatique; on s'éloigne même du secrétaire de légation, qui cependant devrait être le conseil naturel et l'ami de l'ambassadeur. On embarrasse l'esprit du ministre d'une foule de conspirations imaginaires, pour lui cacher les grandes intrigues ; et, tandis qu'on le berce de l'existence de partis qui n'existent pas, il ignore les véritables partis qui divisent Rome.
» Il y a deux partis à Rome : le parti du secrétaire d'État, qui domine à présent, et qui dispose de tout. Le Pape est un homme de paix et de vertu, mais qui n'a aucune connaissance des hommes et qui se laisse absolument conduire. Le parti du secrétaire d'État est peu nombreux. Il se compose du cardinal Carandini^ oncle du cardinal Consalvi, et homme d'intrigues; du cardinal Crivelli, esprit ambitieux et qu'on pourrait avoir; du cardinal RufFo, grand ennemi des Français, homme entreprenant, neméritant pas la réputation dont il jouit; économiste^ et se battant pour l'ancien ordre de choses ; sans religion, et soulevant les peuples avec la croix ; peu à craindre pendant la paix, dangereux dans les moments de trouble ; du cardinal RovarellOy d'un caractère dur et faux, esprit détesté, mais assez redoutable ; du cardinal Joseph Doria, mannequin qui prête à son parti l'autorité de son beau nom.
» La faible réputation dont jouit le secrétaire de légation est un perpétuel sujet d'ombrage pour l'ambassadeur. Le cardinal Consalvi a profité de cette faiblesse pour ôter au secrétaire de légation ses entrées chez le Pape. La raison de cette insulte est la crainte que les rapports directs du secrétaire de légation avec Sa Sainteté ne le
missent à même de découvrir bien des manœuvres secrètes. » Tout se terminait par le procédé de l'ambassadeur qui cherche, en toute occasion, à exclure le secrétaire de légation, ne lui communique jamais les dépêches et ne lui laisse que la signature des passeports. Puis, pour conclusion, il était dit que : « le secrétaire de légation, jaloux de répondre à la confiance que le Premier Consul lui a montrée, en le plaçant à Rome, supporterait un an, s'il le faut, les dégoûts dont il est abreuvé ; mais qu'il supplie le Premier Consul de lui accorder ensuite une place, qui ne fût que dans la dépendance du ministre des relations extérieures, ou de le rendre à la liberté, afin qu'il aille achever ses études et ses voyages dans la Grèce. 7>
M. Gabet était plus sûr que la poste; mais aussi fut-il beaucoup plus lent. Il dut faire mainte station avant d'arriver à Paris, car la réponse de Fontanes n'est datée que d'octobre.
< Consolez-moi, par votre amitié, de toutes mes peines; elles sont bien grandes >, écrivait Chateaubriand à Guéneau de Mussy, le 3 1 août. Les lettres de ses amis de France lui faisaient du bien. Il trouvait une douceur à ce commerce et il n'en trouvait que là. Quand il se plaint d'être négligé, parce que la réponse à ses lettres tarde trop à venir, cette exigence même témoigne en faveur de ses sentiments.
Il disait, dans la même lettre à Guéneau de Mussy : < Je n'ai point eu de nouvelles du Corbeau du mont Blanc depuis mon départ de Paris. Je lui ai écrit trois fois et je croyais qu'il m'aimait assez pour me donner au moins quelquefois de ses nouvelles. Je serais bien fâché de m'être trompé. »
En publiant cette lettre, Sainte-Beuve écrit en note : < Le corbeau du mont Blanc, ce doit être Guéneau de Mussy luimême, à moins que, par distraction, Chateaubriand entende, à Cet endroit, un autre que lui. »
Chateaubriand pense à un autre que Guéneau de Mussy,
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et point du tout par di^action. Il s'agit de Chênedollé, jadis émigré en Suisse, qui éuit fort triste, et avait chanté le raont Blanc. Voyez, dans lesŒuyr^s, l'ode intitulée : < le Mont Blanc > ; voyez, dans le Génie de PHwtme, livre VI, de beaux vers sur le même sujet.
Et, d'autre part, le 24 août, le secrétaire se plaignait à ChênedoUé : < Voici donc ma troisième lettre de compte fait, et je n'ai pas encore reçu signe de vie de vous. Je ne vous en fais point de reproches. Vous aurez eu sans doute mieux à faire qu'à m'écrire; et si votre paresse m'afiflige, je suis au moins sûr de votre cœur. >
A de telles et si complètes ouvertures, la sincère amitié de Fontanes répondait par de < bons sermons >.
Chateaubriand savait ne pas l'en faire repentir; il l'en remerciait même, et j'oserais presque dire qu'il l'en récompensait, malgré le péril encouru et bravé, par la noblesse et l'intrépide fierté de ses sentiments. Du chef de son ami, si Fontanes avait à souffrir, il n'avait pas à rougir.
Lisons d'abord la lettre de Fontanes, lettre d*homme politique autant que d'ami dévoué. Par ses précautions de langage et ses habiletés diplomatiques, elle tranche avec la fougue absolument confidentielle des lettres venues de Rome. Chateaubriand oubliait, ou peut-être ne savait pas, ce dont Fontanes se souvenait toujours : le secret des correspondances, sous le Consulat, comme plus tard sous l'Empire^ était à la merci de la police; et le commerce épistolaire des plus hauts dignitaires n'était pas le moins surveillé; il y avait police et contre-police. Aussi, la lettre de Fontanes peut passer sous les yeux du Premier Consul avant d'arriver au destinataire; elle est conçue de telle façon qu'il n'y aurait nul inconvénient à cela; peut-être même y aurait-il avantage, pour l'un comme pour l'autre correspondant.
Après cette rédaction très étudiée, très politique, sous des airs de hâte extrême, — barbouillages, ordre de pages interverti, — la réponse sans réticences ni précaution du € gentilhomme breton > ne sera que plus expressive :
10 vendémiaire an XII [3 octobre 1803].
Fontanes à Chateaubriand,
Cette lettre, mon cher ami, sera moins triste que la première. Je crois qu^avec une circonspection soutenue, vous détruirez les fausses idées qui vous ont nui; mais, de grâce, consultez plus désormais votre intérêt que votre sensibilité. Soyez en garde contre votre cœur et vos habitudes. La franchise d'un ancien gentilhomme breton ne vaut rien au Vatican. Les cardinaux ne ressemblent point au Père Aubry. On vous a reproché le bruit et l'envie de paraître. Eh bien! il vous en coûtera si peu de vous taire, puisque la renommée parle pour vous! Les homfnes qui écrivent^ dit-on, ceux qui ont obtenu de la réputation littéraire^ sont tentés de se croire le centre de tout. Montrez que cette ridicule manie ne vous a jamais atteint. Cette observation qui vient d*en haut y a pu être vraie plus d'une fois; mais ni vous ni moi n'avons mérité qu'on nous en fît l'application. Nous savons, avec toute l'Europe, qu'un seul homme peut en être aujourd'hui le centre, le lien et le moteur.
Je n'ai pas besoin de vous représenter que le Pape est plutôt dans ce siècle le Vice-Consul que le Vice-Dieu, Heureusement le Consul veut ce qui est utile et glorieux. Je me rassure donc et je crains peu les efforts destructeurs de Fanarchie et de l'athéisme réunis. Les hommes religieux trouvent le Consul trop philosophe ; les philosophes, au contraire, trop religieux, les républicains, trop monarchiste, les monarchistes, trop républicain; ils ont tous tort, mais leur erreur prouve que le Consul est au plus haut degré l'homme de tous les partis et de toutes les circonstances où U fortune l'a
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placé. Trop de piété soulèverait les philosophes, trop de philosophie les chrétiens, trop de monarchie, les républicains, trop de démocratie, toute la France. Je crois fermement, depuis le i8 brumaire, que ce personnage extraordinaire changera et réformera le monde : il sera une grande époque historique. Attachons-nous fortement à la destinée de celui qui mènera toutes les autres. Au reste, ce n'est pas chez moi une affaire de calcul, mais dMnstinct et d'admiration. Je sais combien, sur cet article et sur bien d'autres, nos sentiments se rapprochent.
Le ministre (si l'on peut croire à un ministre) n'est pas contre vous (i). Je l'ai vu deux fois cette semaine, et je le quitte dans ce moment. Il jure que tout cela n'aura point de suites fâcheuses, que tout s'appaisera (sic) et qu'il n'y aurait ici qu'une faute irréparable, celle du découragement. Gardez-vous bien de vous rebuter. Prouvez qu'avec un grand talent et une belle imagination, il est très facile de vaincre les gens médiocres dans leur petite science. Dissimulez et montrez cet esprit de suite dont le cardinal de Richelieu trouvait Corneille incapable. Faites mieux que le grand Corneille en sachant réussir, même dans les petites choses. Il y a longtemps, mon cher ami, qu'une guerre sourde est déclarée entre les puissances littéraires et les puissances politiques. Les sciences exactes n'importunent point : un bon géomètre, un bon chimiste, peut d'ailleurs être un sot', mais les arts de la pensée sont plus redoutables par leur influence. Les hommes d'État caressent quelquefois les grands écrivains, mais ils les aiment peu. Je ne connais qu'Auguste qui ait vraiment aimé les grands poètes et les grands historiens de son temps. Mais Auguste était un homme de goût, un excellent juge comme César. Si vous mettez à part cet exemple, les talents littéraires ont toujours donné de l'ombrage, et même sous Louis XIV, qui les protégeait en les tenant à quelque distance. Voyez comme il punit Racine d'un acte de courage et de patriotisme envers sa condescendance pour M'"^ de Maintenon. N'exila-t-il pas aussi
(i) M. de Talleyrand, ministre des relations extérieures.
î66 CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
l'auteur de Télémaque} Vous qui devez recueillir Théritage de Fénelon, instruisez-vous à son école. Songez qu'il faut vous faire pardonner l'éclat de votre renommée. Le maître a lu votre mémoire. Il le trouve bien rédigé, mais il n'en accepte pas toutes les observations. Je vois pourtant que cette lettre a produit un bon effet (i). Je vous le répète, si on pouvait croire au ministre, je serais absolument rassuré. T[alleyrand] est plus aimable que sûr. C'est l'homme qui sait le mieux plaire, et le moins servir. Je ne lui ai pas la moindre obligation, et il aurait pu et dû m'être utile plus d'une fois, mais je lui trouve tant de grâces que je lui pardonne tout. S'il vous sert (comme il le dit) je vais l'aimer de tout mon cœur. Vous sentez que ce n'est pas le moment de solliciter une gratification. Mais l'occasion favorable pourra revenir; elle ne sera pas négligée. Je n'ai point vu le cy-devânt secrétaire de légation. Je sais même bien certainement que V ex-atnhassadeur [Cacault] ne vous a pas été favorable. Le camée annoncé à M™« Bon[aparte, Joséphine] n'était pas encore reçu ces jours-ci. Soignez sa bienveillance, tout me persuade que vous lui devez plus d'un remercîment. Elle a de la bonté, de la grâce, et, quoique toute puissante, elle paraît fidèle à ses anciens amis. Sa conduite envers Le... me donne pour son caractère une haute estime.' Lucien vient d'acheter le tableau à^Atala exposé à l'avant-dernier Salon. C'est lui-même qui me l'a dit; vous en seriez-vous douté? Veut-il rendre à vos ouvrages la bienveillance qu'il vous a refusée ? Nous le verrons. Adieu, mon cher ami, je vous renouvelle les assurances de la plus tendre et de la plus inviolable amitié.
FONTANES
L'heure me presse. Je ne puis recopier cette lettre pleine de ratures et de barbouillages. Je me suis aperçu en la finissant que je l'avais commencée par le revers de la page. Pour vous y reconnaître, suivez les numéros.
(i) « Dimanche dernier, on (le maître) m'a paru moins irrité. » (Lettre de Fontanes à Guéneau de Mussy, du 5 octobre 1803.)
27 vendémiaire an XII fao octobre 1803].
Chateaubriand à Fontanes.
Je reçois vos lettres, mon cher ami. La poste part et je n'ai que le temps de vous dire que je vous remercie mille fois de vos bons sermons qui sont vraiment d'un ami. Je suis fort bien, et j'ai toujours été fort bien avec le cardinal personnellement. Mais je suis résolu plus que jamais à quitter tout ce tripotage, et au printemps je m'en irai; je ne demande rien, je ne veux plus rien d'eux. Je ne vous importunerai plus, ni notre protectrice, pour des plsices^ je n*en veux absolument plus. J'ai rempli ici mon sort. Les chefs du clergé doivent être et sont contents de mes efforts. Dès lors que je ne puis pas faire le bien, je me retire. Je puis encore vous dire que je suis très aimé à Rome et qu'il n'en est pas ainsi du cardinal. Si l'exministre [M. Cacault] m'a dénoncé^ yen suis fâché pour lui, mais je m'attends à tout dans ce monde, et, grâce à Dieu, à présent que j'ai pris la résolution de ne rien être, je me moque des dénonciateurs et des protecteurs. Allons, mon cher ami, reprenez du courage. Pensez à vous. Oubliez-moi comme secrétaire, y aime et respecte le Consul. S'il me fait mettre au Temple, je le lui pardonnerai de tout mon cœur, parce qu'il est impossible qu'il ne soit pas trompé. S'ils veulent me donner encore un peu plus de gloire^ qu'ils me persécutent. Le climat d'Italie m'a guéri de tous mes rhumatismes et je [puis] passer à présent quelques mois au [cachojt (i) sans de grands inconvénients.
Mille tendres amitiés. Vous devez avoir touché, ou être prêt à toucher mon quartier de vendémiaire. Gardez-le chez vous; je tirerai une lettre de change sur vous à un mois de date.
Mille souvenirs à toute votre famille. Je ne suis pas aussi peu
(i) Mot enlevé par le cachet.
l68 CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
habile en affaires que les getis de lettres. Toutes celles que l'on m'a confiées ont réussi (i).
Chateaubriand avait reçu deux lettres de son ami. L*une fort € triste >, où Fontanes l'avertissait des menaces proférées par le Premier Consul ; c'est à celle-là surtout que le secrétaire vient de répondre. L'autre < moins triste >, avec de « bons sermons >.
Entre les deux lettres, Bonaparte avait lu le mémoire, et s'était radouci.
La dernière phrase contient un premier mot de réponse aux sournoises attaques des < buses diplomatiques > contre les gens de lettres : attaques souvent intéressées, aussi contraires à la loyauté qu'à l'histoire. Elles poursuivirent Chateaubriand jusqu'à la tombe et le mordirent au cœur, tantôt honteusement dissimulées, tantôt produites au grand jour.
Lui mort, elles continuent à faire rage, dans les livres écrits par les multiples ennemis de sa foi religieuse, de son génie littéraire, de son action politique, par ceux que la durable supériorité de Chateaubriand offusque et chagrine, enfants ou amis des personnages que les terribles Mémoires ont victimes.
Chateaubriand ne cessa de répondre à l'objection, tant qu'il put tenir une plume.
Pour le lecteur de cette correspondance, la meilleure réponse sera, ce me semble, la plus voisine de ce temps d'épreuve, celle qu'il publia sous l'Empire même, après avoir quitté Rome. On la trouvera plus loin, à la date de 1806.
(i) Bibl. de Genève. — Original autogr. [de Al. de Chateaubriand]. Timbre : Bureau français. Rome. — Timbre postal : 9 brumaire an XII. Cachet de cire rouge sur lequel on lit * République française.
Dans la lettre suivante, où le moindre mot a son prix, ce sont les lignes consacrées à l'amie mourante qui retiennent l'attention. Si peu que Ton soit familiarisé avec la petite société de la rue Neuve du Luxembourg, on les relit avec émotion, ces lignes, contemporaines des derniers jours de M°*« de Beaumont. On les étudie pour y surprendre le vrai sentiment de l'illustre écrivain, sur lequel l'intéressante malade avait cru pouvoir s'appuyer. La confiance de celle-ci ne fut pas trompée. Chateaubriand fut dévoué, aimable, affectueux au delà de toute expression.
En lui, le génie n'excluait pas la bonté. Sa puissante imagination s'alliait à une vive sensibilité. Sans doute, la balance penchait du côté de l'imagination, au point d'avoir donné le change et fait dire, de la sensibilité, qu'elle était nulle ou peu développée.
Lui-même est un peu responsable de l'erreur : il s'est calomnié comme à plaisir dans ses Mémoires^ sur le chapitre du cœur; il n'a cessé de poser, sa vie durant, pour une sorte d'impassibilité sombre. < Je n'ai jamais pleuré que d'admiration >, disait-il. Sainte-Beuve a fort abusé de ce mot, lequel n'est manifestement qu'une boutade.
C'est la première fois, dans cette correspondance, que Chateaubriand parle à Fontanes de leur amie commune. Rien, quand le voyage d'Italie fut décidé. Rien, quand M"»* de Beaumont quitta le Mont-Dore et la France. Rien, quand il vint la recevoir à Florence, des mains de Louis Bertin, et la conduire à Rome, appuyée sur son bras. — Entre sa détention au Temple et l'exil en Italie, Bertin avait publié dans son Journal des Débats un article très sympathique sur le Génie du Christianisme (6 prairial anX).
A cet ami aussi. Chateaubriand fut fidèle et dévoué à
lyo CHATEAUBRUND, SA FEMME ET SES AMIS
jamais. Rentré en France, il ne cessera de parler et d'écrire jusqu'à ce qu'il ait obtenu le retrait de la sentence d'exil (i).
Avec Fontanes, l'intime confident, ce silence aurait-il la signification d'une âme qui se ferme? Hypothèse inadmissible.
Le secrétaire d'ambassade ne pouvait l'ignorer : Fontanes et Joubert avaient désapprouvé. Peut-être même Fontanes lui avait-il écrit, au sujet de ce voyage, avec la brusque franchise qui était dans son caractère.
En effet, Chateaubriand a bien l'air de répondre à des reproches plus ou moins directs. Si Ton accepte cette manière de voir, le passage n'en est que plus touchant, car ce ne sont plus des éloges que Chateaubriand se décerne avec une sorte de complaisance naïve; c'est le noble langage d'un ami qui se défend en homme de cœur : la voix est pleine de larmes.
(i) 30 mai 1804. « Écrivez à Fouché [en faveur de Bertin TaÎDé]. » — « Mille remercîments de votre lettre à Fouché. » — 18 juin. « Ecrivez-moi et écrivez à Fouché. » — 29 juin. « Je ne sais encore si on a fait quelque chose pour notre ami, comme on nous Ta promis. Il est à la campagne et il ne me paraît pas que sa position soit changée. » — • 16 juillet. « Vous avez voulu rendre service à mon ami et vous le pouvez plus que moi, puisque Fouché est ministre. Je connais votre générosité^ et l'éloignement que vous pouvez ressentir pour moi ne retombera pas sur un malheureux injustement persécuté. » — 23 juillet. « Je vous recommande mon ami. > — ler août. « Je vous conjure de pousser Taflaire de mon ami. » — 13 août. « N'oubliez pas Fouché. » — S septembre 1804. « La pauvre M™« Bertin a la fièvre putride. Je ne sais qui présentera votre lettre. Comment nous tirer de là? » — 1$ septembre. « M"* Bertin est un peu mieux. » — 28 octobre. « Nous avons tous besoin de vous ici, moi, mon ami, votre mère. Adieu, écrivez-moi à Villeneuve. > — 9 novembre. « N'oubliez pas mon proscrit- > — 23 novembre. « Tâchez de délivrer mon ami. > — « Je vous écris ce mot chez Bertin et nous parlons de vous. »
Sainte-Beuve a souvent rencontré, au cours de ses € leçons > et Causeries, le souvenir de M"* de Beaumont; il l'a constamment salué d'une expression de sympathie et d'hommage.
M. Bardoux a fait plus et mieux. La vie de cette noble femme, aussi noble par l'intelligence et par le cœur que par la naissance, et qui joignait aux traditions du xviii® siècle, faites d'élégance et d'esprit, un je ne sais quoi de plus profond et de plus grave — pressentiment des idées nouvelles, retour aux saines doctrines, poignants souvenirs d'échafaud, — il l'a retracée, du berceau à la tombe, dans tous ses contrastes, avec un art consommé, un art aussi délicait que son objet. A travers les récits palpitants et colorés de l'historien, la vive et spirituelle figure de Pauline de Montmorin se ranime, admirablement expressive. Impossible de se dérober au sentiment que veut inspirer M. Bardoux, et qui l'inspire lui-même.
Les lettres que Joubert écrivît à M"« de Beaumont et celles qu'il en reçut justifient l'admiration et la renouvellent. Elles nous offrent, comme en un tableau d'idéal^ tout à la fois les agréments variés de l'esprit et les pures délices de la véritable amitié.
On en veut presque à Chateaubriand d'avoir apporté un élément de trouble dans ces doux rapports; d'avoir enlevé à l'influence rassérénante et pieuse de Joubert cette belle âme endolorie; de l'avoir entraînée, dans son orbite, à travers la région des orages, la seule où René se sentît vivre, mais où Pauline allait mourir.
A peine introduit, il relègue au second plan les autres habitués du petit salon, sans excepter le bon Joubert.
Était-ce absolument sa faute? Dans cette petite société, comme dans la société des ambassades, tout conspirait en sa faveur : tristesse native, lointains voyages, pauvreté digne^
beauté virile, noblesse héréditaire, culte exalté de Thonneur, génie extraordinaire. Et comment M°*® de Beaumont aurait-elle échappé à l'irrésistible séduction ? Ne voyonsnous pas des hommes comme Fontanes, Joubert, Clausel, ChênedoUé, Mussy, Bertin, Ballanche, Bonnevie, s'éprendre à première vue de ce Breton étrange, qu'ils [appellent tantôt le Sauvage, et tantôt l'Enchanteur?
Une magie était attachée à sa personne, et non seulement à ses écrits.
Parmi les pages qu'inspira le souvenir de M™® de Beaumont, les plus belles émanent de Chateaubriand. Cela devait être. Le génie et le cœur y confondent leurs meilleures inspirations. Or, parmi les souvenirs de l'incomparable artiste, en même temps que de l'ami préféré, je n'en sais pas qui vaillent, pour l'observation psychologique, les simples lignes confidentielles que l'on va lire : elles sont l'irrécusable témoignage de l'émotion présente.
Malade lui-même, épuisé par la fièvre, et très averti du danger (son successeur immédiat à l'ambassade devait être emporté par cette fièvre-là), Chateaubriand passait les jours et les nuits auprès de la pauvre agonisante.
Ce noble dévouement dispose à l'indulgence. On fait mieux que pardonner: je dirais qu'on admire; et l'on se remet en mémoire le mot charmant de Joubert : t On adore ce bon garçon en le lisant ; et, quant à elle, on sent, si peu qu'on l'ait connue, qu'elle eût donné dix ans de vie pour mourir si paisiblement et pour être ainsi regrettée. Je serais désolé aujourd'hui qu'elle n'eût pas fait ce voyage qui m'a causé tant de tourment. >
Aimable Joubert! L'homme parfait, ce serait lui, s'il était jamais permis de dire d'un homme qu'il est parfait.
Non certes que l'amitié l'aveuglât. Le 21 octobre, dans une
SIX MOIS A ROME lyS
réponse à Mole, il formulait son jugement sur le secrétaire, et ce jugement était marqué de sévérité. < Sa lettre est devenue, sous cette plume ingénieuse et subtile, le portrait ie plus merveilleux, le plus achevé du moral de Chateaubriand à toutes les époques. > G*est Sainte-Beuve qui parle. Nous étudierons bientôt cette pièce, devenue < un événement > biographique et littéraire.
Rome, ce 3 brumaire an XII [26 octobre 18Q3J.
Cette lettre, mon très cher ami, sera un peu plus consolante que celle que je vous écrivis par la dernière poste, en réponse à vos deux bonnes et longues lettres de Paris.
Je suis toujours résolu à demander mon remplacement au printemps prochain. Je n'ai promis que d'être une année; je tiendrai ma parole, à moins qu'on ne me suscite quelque nouvelle persécution. Personne après ce temps-là ne peut trouver mauvais que je quitte une place que je n'ai prise que dans l'espérance d'être utile à la religion et qui ne m'a attiré que d'inutiles calomnies. Je ne veux plus rien, du reste; je renonce pour la vie à toute espèce de places, et je me repentirai longtemps d'avoir désiré et accepté celle-ci.
Je suis maintenant au fait de tout ce qui s'est tramé contre moi, et je commence par vous dire que je suis infiniment content du cardinal. Il a agi avec loyauté, et loin de m'accuser, il m'a défendu, à mon insu, auprès du gouvernement; le ministre des cultes doit le savoir, et M. de Talleyrand le saura bientôt. La plus parfaite intelligence règne et régnera maintenant entre le cardinal et moi ; il n'a rien à me reprocher et me rend ouvertement et publiquement justice. Et moi je me plais à convenir de la franchise de ses procédés dans les circonstances délicates.
Les accusations viennent de deux sources : i^ du cardinal secrétaire d'État, Ses accusations sont parvenues au gouvernement par
le canal de la légation romaine à Paris et vont à Portalis, La nature de ces accusations est que je vtMX m' emparer du pouvoir^ pour conduire les afifaires du clergé. Avez-vous jamais rien entendu de plus absurde ?
Le cardinal Consalvi est ouvertement mon ennemi, parce qu'il a eu peur que je ne fusse un obstacle à son crédit auprès du cardinal; il m'a fait, en conséquence, interdire mes entrées chez le Pape; il m'a calomnié dans une dépêche que l'ambassadeur m'a montrée, etc. (i).
La seconde source d'où naissent les accusations, c'est de Y ancienne légation, et les accusations vont k M. de Tdlleyrafid. Il s'agit d'aristocratie ! Et la visite au roi de Sardàigne (dont on ne parlait plus, et qu'on a ramenée sur le tapis depuis V arrivée de Cacault et d*A[rtaud] à Paris) sert de prétexte. Il est remarquable que j'ai comblé M. Artaud d'amitiés, que je lui ai donné des lettres de recommandation pour vous et pour M™» Bacciochi, et que j'ai rendu ici des services essentiels à ses amis. Pour remercîment, il me dénonce en arrivant. Il a beaucoup de petites connaissances dans les bureaux, et toute la petite race philosophique des commis est ameutée contre moi.
Voilà, mon cher ami, les deux plaies. Vous savez maintenant où appliquer le remède. Les lettres du cardinal vont tout terminer et cet orage se dissipe. J'ai du moins eu cette consolation que j'ai reçu de toutes les parties de la France, et même de l'étranger, les marques du plus vif intérêt. Aussitôt que le bruit absurde que j'étais au Temple se fut répandu dans Paris, vingt personnes ont été solliciter mon élargissement. On m'a écrit de toutes parts pour me proposer des retraites et un asile. Les membres du clergé de France m'ont fait témoigner l'intérêt qu'ils prenaient à ma situation. A Rome, où je suis très aimé, même des jacobins français,
(i) Voir dans les Débuts diplomatiques de Chateaubriand y la Note du cardinal Consalvi, traduite de l'italien par M. le comte Edouard Frémy. La réponse du cardinal Fesch se trouve également dans ce travail, riche de documents inédits^ puisés aux archives des affaires étrangères*
SIX MOIS A ROME IjS
ropinion a toute été en ma faveur; enfin, le cardinal lui-même a pris hautement ma défense; cette persécution lui a semblé odieuse. Le cardinal secrétaire d'État est le seul qui ait vu manquer avec chagrin le projet formé de me culbuter.
Vous me dites de me défier des sociétés dont je me crois le plus sûr y et des Italiennes. Je vois qu'on vous a fait mille contes ridicules. Je ne vois absolument personne et surtout point d'* Italiennes.
Notre amie de la rue Neuve du Luxembourg est ici mourante^ presque abandonnée des médecins, et je passe mes nuits et mes jours en larmes au chevet de son lit; si je la perds, attendez-vous à me voir quitter Rome sur-le-champ. Le cardinal et toute la ville se sont conduits admirablement pour cette femme si intéressante et si malheureuse, et je vous assure que l'attachement que je lui témoigne, bien loin de me nuire, m'a fait généralement estimer. Je suis dans un pays où rarement des amis mourants sont environnés de leurs amis, et cela semble une espèce de phénomène. Sa Sainteté elle-même a plusieurs fois fait demander des nouvelles de M™« de B[eaumont].
Tranquillisez-vous donc, mon cher ami. Cette affaire est terminée, et quant à l'avenk, j'y renonce absolument. Ainsi vous n'aurez plus, ainsi que notre bonne protectrice, à me défendre et à vous occuper de moi. Quelque grenier obscur, dans un coin de Paris, fera parfaitement mon affaire, et pourvu que je vous voie quelquefois, je serai content.
Adieu, mon cher enfant, écrivez-moi quand vous en aurez le temps et quand cela ne vous gênera pas. Mille choses à votre femme, à votre petite, à votre oncle, au cher Guénau, s'il est à Paris. Comptez sur mon fidèle et mon inviolable attachement pour vous.
Je viens de voir dans les Débats que M™« B[acciochi] est accouchée d'un garçon. Je vais lui écrire. Cette nouvelle m'a fait un plaisir extrême au milieu de tous mes Chagrins. Ma santé est très mauvaise depuis quelque temp3. J'ai une diarrhée bilieuse qui m'ôte toutes
lyÔ CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
mes forces et des mouvements de fièvre qui sont assez inquié tants. J'attribue cela aux divers chagrins qui m'ont assailli à la fois (i).
M. Artaud allait dans les salons et dans les bureaux semant des propos hostiles au secrétaire. Ce fut d'abord la visite au roi deSardaigne. Et puis, de vrais commérages :
— On se montrait fort scandalisé, à Rome, de voir la religion transformée en roman.
— Les docteurs de la Congrégation apostolique réprouvaient, sans balancer, le Génie du Christiatiisme^ qu'ils disaient € hérissé d^ hérésies > .
— La ressource de M. de Chateaubriand, retranché derrière ses succès d'auteur, était de prendre en pitié de pareilles niaiseries.
— Ayant accepté d'être parrain d'une petite fille, il lui donna le nom d'Atala; mais le prêtre refusa net, tandis que, de son côté, M. de Chateaubriand insista. Le secrétaire porta plainte au cai'dinal Fesch, qui donna raison au prêtre. Alors M. de Chateaubriand : < Il est bien ridicule que ce soit à moi qu'on fasse pareille difficulté; car, entre nous. Votre Éminence doit bien savoir que, d'Atala à toutes les autres saintes, il n'y a pas grande différence. >
Napoléon, à Sainte-Hélène, s'est fort amusé de ces historiettes ; et le narrateui: observe qu'elles avaient été recueillies d'un des successeurs de M. de Chateaubriand à la légation (2).
€ Il y a et il y aura toujours en lui (Chateaubriand) un fonds d'enfance et d'innocence >, écrivait Joubert à Mole, le
(ï) Bibl. de Genève. — Orig. autog. sans suscription. (2) Las Cases •
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jour même où M™® de Beaumont s'acheminait pe'niblement vers Rome.
En appelant sa bienfaitrice auprès de lui, le secrétaire ne yoyait que le beau côté du voyage. Au doux climat de l'Italie, et au milieu des enchantements de la Ville Éternelle, refleurirait la jeunesse alanguie de < Pauline > ; elle lui devrait une nouvelle et plus heureuse vie.
Eh ! n'était-ce pas précisément < l'espoir de sauver M"« de Beaumont >, qui l'avait en partie déterminé à accepter ce poste ?
Il le déclare dans ses Mémoires. Celte déclaration étant de celles qui lui supposent un bon cœur, nous pouvons l'accepter sans réserve. On connaît sa manie : comme le mot € mauvaise tête et bon cœur > lui était appliqué, et comme ce mot contrariait ses visées politiques, il en renversait les deux termes, et s'attribuait volontiers bonne tête et presque mauvais cœur; il s'efforçait, par l'attitude que nous savons, de donner créance à la formule ainsi rectifiée ou plutôt falsifiée.
Dans le vrai, avant les rôles et en dehors des poses, c'était essentiellement un < bon garçon », < le meilleur enfant du monde » : ces expressions sont fréquentes sous la plume de Joubert.
Que l'espoir de sauver M™« de Beaumont fût le seul motif de sa détermination, gardons-nous de le prétendre. Mais parce qu'il y en eut d'autres, et très différents, gardons-nous aussi de révoquer en doute la sincérité du motif tiré de l'amitié. Au fond de ce cœur complexe et orageux, plusieurs mobiles ont pu et dû coexister, se mêler Dieu sait en quelles proportions, se croiser en tous sens à la façon des éclairs. Et nous l'avons entendu, dans ses confidences épistolaires, dire à Fontanes avec la pleine et entière sincérité que supposent
leurs rapports : < espérance d'être utile à la Religion >, — < chagrins domestiques >, — « crainte de se réunir à sa femme», — < place désirée auprès du Pape et de Toncle du Consul >, etc.
Trois, quatre, cinq motifs, objecteront ceux qui suspectent la parole de Chateaubriand. Croient-ils faire de la psychologie et de la morale avec des chiffres? Et quand même on compterait jusqu'à dix, jusqu'à vingt, ce nombre n'impliquerait pas fausseté. Il prouverait que l'habile écrivain choisit, dans la multiplicité des motifs, tantôt l'un, tantôt l'autre, selon l'opportunité du souvenir évoqué.
En pareil cas, choisir, est-ce mentir?
Au surplus, chacun reste libre d'assigner la prédominance au désir d'être utile à la religion, ou à la crainte de se réunir à sa femme, ou à l'espoir de sauver son amie et protearice, ou à la séduction que Rome exerçait sur son génie, ou à l'ambition.
Mais le désir de voir et l'humeur inquiète
l'emporteraient peut-être.
Mieux vaut ne pas diviser, analyser, disséquer, soumettre à l'alambic de pareils secrets.
En de telles questions, la critique s'honore, qui sait pencher au respect, qui sait incliner aux hypothèses favorables, qui sait du moins s'abstenir.
Les historiens qui se sont occupés de Chateaubriand et de M"« de Beaumont n'ont vu d'autre mal, au voyage de celle-ci, que d'avoir troublé la douce société au sein de laquelle Pauline se rattachait insensiblement à la vie.
Villemain, là-dessus, ne s'exprime pas autrement que Sainte-Beuve et Mé Bardoux. Comme son récit a, sur
les autres, l'avantage d'éclaîrer, par rapport au gouvernement, la situation de la malade, c'est Villemain que je vais citer :
C'était ce voyage dont M. de Fontanes avait craint l'effet défavorable et que la noble origine de M'"^ de Beaumont,le respect attaché au malheur de sa famille, sa maladie même et sa fin prochaine rendaient innocent aux yeux de tous. En arrivant à Rome, pour y mourir, M"« de Beaumont avait reçu les marques d'égards empressés de la plus haute société romaine et étrangère. Sa douloureuse langueur lui prescrivait la retraite. Aucune défiance politique ne pouvait s'attacher à la présence de cette jeune femme malade et presque solitaire. Comme beaucoup d'héritiers des anciennes familles proscrites, elle était même considérée avec bienveillance par le gouvernement du Premier Consul.
€ Innocent aux yeux de tous ! >
Diplomates en herbe ou en retrait d'emploi, écrivains et chimistes philosophes, rivaux distancés dans la carrière et dans la gloire, mêlèrent leurs voix dans un concert de calomnies furieuses. Ils prétendirent même que l'auteur du Génie du Christianisme allait divorcer. « Les misérables ! > répondait Chateaubriand, dans un cri de douleur et d'indignation. La cour du Consul fut remplie de ces bruits. Quand s'agita la question du divorce impérial^ autrement authentique celui-là, on serait curieux de 'savoir quelle fut l'attitude des hommes scrupuleux qui avaient crié au scandale en i8o3.
Très affecté de ces attaques, Fontanes laissait échapper, dans une lettre intime, cette parole de blâme : < Pour comble de ridicule, M™*^ de Beaumont est en Italie et se rend à Rome. Je suis désolé. Le maître s'est plaint hautement de ce choix. Je défends le mieux qu'il m'est possible mon ami. »
Observateur plus pénétrant^ nature plus délicate, Joubert
l8o CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
blâmaît avec réserve, dans une lettre, également intime, où son bon esprit et son noble cœur n'enlevaient rien à la perspicacité de son jugement : < Il y a, dans le fond de ce cœur, une sorte de bonté et de pureté qui ne permettra jamais à ce pauvre garçon, j'en ai bien peur, de connaître et de condamner les sottises qu'il aura faites... » — < Il me paraît inévitable qu'un tel homme fasse des étourderies; il ne me paraît pas possible qu'il fasse des fautes graves. >
Et cependant, qui donc aimait M°^^ de Beaumont autant que Joubert ? En voyant l'écriture tremblée des lettres qu'elle lui adressait d'Italie, il ne pouvait retenir ses larmes.
Mole croyait à la disgrâce; il < approuvait le malheur > de Chateaubriand.
Ce qu'il faut penser de l'amitié de Mole pour Chateaubriand, l'occasion viendra de le dire ; et déjà je puis affirmer qu'elle fut de cette espèce particulière que les Latins appelaient très ennemie : amicitia intmicissima.
L'inspirateur de Sainte-Beuve , en ses pires insinuations, c'est lui, MoIé.
Rome, ce 8 novembre 1803.
Chateaubriand à Fontanes,
Vous verrez, mon cher ami, par la copie de la relation que je vous envoie, que j'ai perdu une des personnes qui m'attachaient le plus à la vie. M"™« de Beaumont est morte à Rome dans mes bras, le 4 du courant, à trois heures et quelques minutes de l'après-midi. Si c'est une consolation pour vous, je puis vous dire que jamais mort ne fut plus belle, plus religieuse, plus courageuse. Votre malheureux ami a du moins fait honorer la mémoire de cette femme si bonne et si aimable pour lui et vous ne sauriez croire à quel point ma
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douleur et ma conduite dans cette occasion m'ont fait aimer et respecter ici. Je vous annonce que je vais demander ma démission par le courrier prochain. Le cardinal, qui m'aime maintenant beaucoup et qui se conduit à merveille pour moi, écrira lui-même au Premier Consul et à Talleyrand en ma faveur; de sorte que j'espère sortir de ma place sans offenser le gouvernement. Mais dans tous les cas, ma résolution est prise. Je m'aperçois au reste très bien que la chance a tourné, et que l'on voudrait me retenir. Je puis dire que je sors de cet emploi irréprochable^ n'ayant rendu que des services et n'ayant pas fait une faute. Il ne fallait donc pas me persécuter sans cause et sans une ombre même de justice. Il s'est élevé une voix populaire en ma faveur et les ennemis se sont un moment retirés ; mais le coup est porté. Je ne veux plus rien de ceux que la probité et l'honneur ne désarment point. Je rentre pour toujours dans mon obscurité et ma misère, et jamais je n'importunerai personne de mes plaintes ni de mes demandes.
Je resterai à Rome jusqu'au mois de janvier. Je vous ai dit que j'ai tiré sur vous une lettre de change, datée du vingt octobre et ayant un mois de cours : elle vous sera donc présentée le vingt de novembre. Vous aurez sans doute alors touché mon quartier de vendémiaire, qui est échu; ainsi vous pourrez faire honneur à mon nom. Au reste, je suis dans un grand embarras. J'espérais retirer deux mille écus de mes voitures; mais comme, par une loi du temps des Goths, l'étisie est déclarée à Rome maladie contagieuse et que M™« de Beaimiont est montée deux ou trois fois dans mes équipages, personne ne veut les acheter.
Mon amie m'a laissé sa bibliothèque entière par un ancien testament. Elle est morte avec le regret de ne m'avoir pas donné toute sa fortune, mais elle a été surprise par la mort, et vous croyez bien que je n'étais pas homme à songer à la fortune et à troubler les derniers moments d'une amie expirante.
Faites agréer mes résolutions à ma belle protectrice, qui ne sera plus désormais que ma généreuse amie. Tout ce que je demande.
l82 CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
c'est qu'on m'oublie et qu'on ne [me] persécute pas en arrivant à Paris.
Mille choses aimables à M""« de Fontanes, à M. de Vitry, au cher Guénau, s'il est à Paris. Embrassez votre enfant pour moi (i).
Outre la copie qui lui était adressée, Fontanes avait sous les yeux la lettre originale à M. de la Luzerne sur les derniers moments de sa belle-sœur. Il était prié de la remettre au destinataire. La place de cette relation est donc ici; elle fait partie intégrante de notre correspondance. Elle aide surtout à comprendre l'homme qu'était Chateaubriand. Deux jours avant la mort, il s'était cru obligé d'avertir M. de la Luzerne du malheur qui le menaçait : < Vous savez, lui écrivaît-il, que depuis longtemps sa santé était languissante. Il ne paraît pas que les eaux l'aient soulagée. Les médecins lui conseillèrent alors, comme dernière ressource, l'air d'Italie. Elle m'écrivît pour m'en prévenir et pour me dire que, ne connaissant personne en Italie, elle préférait se fixer à Rome, où je pourrais lui être de quelque utilité. Je priai un de mes amis, qui se trouvait à Milan, de recevoir madame votre belle-sœur, et de la conduire à Florence, où je me rendrais moi-même. J'eus en effet le bonheur d'arriver quelques heures avant elle dans cette dernière ville. Je connus alors, Monsieur, tout ce que nous avions à craindre. M™® de Beaumont ne pouvait plus ni marcher, ni monter un escalier; cependant elle supporta assez bien la dernière partie du voyage jusqu'à Rome. Je la conduisis au logement que je lui avais préparé; j'assemblai des médecins qui déclarèrent qu'il ne fallait plus
(i) Bibl. de Genève. — Original autogr. [de M. de Chateaubriand] sans suscription [à M. de Fontanes]. Au haut de la première page, à gauche de la date, on lit, de la main de M. de Chateaubriand : « M. de Fontanes. »
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espérer la vie de la malade que d'un miracle... Au reste, Monsieur, tout ce qui dépendra de moi, de mes soins, de mes moyens, vous pouvez y compter. Je passe mes jours et mes nuits auprès d'elle, et, quand le temps le permet, je la promène une heure à midi, en voiture. Enfin, tous les secours des hommes et tous ceux de la religion lui seront prodigués. Si les vœux de l'amitié la plus dévouée étaient exaucés, votre chère belle-sœur serait bientôt pleine de vie. >
Rome, ce mardi 8 novembre 1803.
Monsieur,
Le dernier billet que je vous ai écrit par la poste de Milan, sous l'enveloppe de M«»« de Vintimille, a dû vous apprendre la mort de M°*« de Beaumont.
Je vous avais marqué auparavant la crainte trop bien fondée que j'avais de ce triste événement. Cependant les symptômes les plus alarmants semblaient s'éloigner; la diarrhée, qui avait commencé dès Lyon, avait cessé; la malade dormait assez bien, n'avait point de sueurs pendant la nuit, et son pouls n'était pas trop mauvais. Mais la faiblesse, la maigreur et le dégoût de toute nourriture allaient toujours augmentant.
La surveille de sa mort, mercredi 2 novembre, jour des Morts, j'interrogeai son médecin ordinaire, qu'elle aimait beaucoup et qui passe pour un habile homme; il me dit qu'il était tout à fait sans espérance et qu'il croyait que le terme approchait.
Votre belle-sœur le savait, Monsieur, et elle le cachait. Jamais on n'a montré un plus grand courage. Elle aperçut quelques larmes que je cherchais à lui dérober; elle me tendit la main et me dit en souriant : « Vous êtes un enfant ; est-ce que vous ne vous y attendiez pas? »
La veille de sa fin, jeudi 3 novembre, elle parut encore plus
tranquille. Elle parla d'arrangements de fortune et me dit, à propos de son testament, que tout était fait, mais que tout était à faire, et qu'elle aurait désiré seulement avoir deux bonnes heures pour s'occuper de cela. Elle parut regretter surtout d'avoir oublié de parler de M™« de Vintimille et de quelques autres personnes de sa société. Elle m'a donné depuis une petite boîte en écaille pour la première; elle avait elle-même reçu cette boîte de M. Joubert. Elle m'a aussi parlé d'un de ses cousins, M. de Sérilly, que j'ai vu chez elle et qu'elle aimait beaucoup ; elle se reprochait de ne lui avoir rien laissé.
Le soir de cette journée, le médecin me dit qu'il se croyait obligé d'avertir la malade qu'il était temps de songer à mettre ordre à sa conscience. Je dois avouer, Monsieur, que j'eus un moment de faiblesse. La crainte de précipiter le peu d'instants que notre amie avait encore à vivre par cet appareil de la mort me jeta dans le désespoir. Je suppliai le médecin d'attendre au moins jusqu'au lendemain matin, — il me répondait de la nuit, — et je promis de me charger de ce triste ministère, dans l'espérance de l'adoucir.
Vous pouvez juger. Monsieur, quel fut mon état pendant toute la nuit; la malade ne me permit pas de la passer dans sa chambre. Je demeurai dans l'appartement voisin, tremblant à tous les mouvements et à tous les bruits que j'entendais.
Le vendredi, jour de sa mort, 4 novembre, j'entrai avec le médecin dans sa chambre à huit heures du matin. Elle s'aperçut de mon trouble, et eHe me dit : « Pourquoi êtes- vous comme cela ? J'ai passé une bonne nuit ! » Le médecin me dit alors tout haut qu'il voulait me parler dans la chambre voisine. Je sortis avec lui et rentrai un moment après, la mort dans l'âme. Votre belle-sœur me demanda ce que le médecin m'avait dit; je me jetai au bord de son lit en fondant en larmes, et je lui dis qu'il parlait d'un prêtre. Elle fut quelque temps sans répondre, me regarda fixement, puis me dit d'une voix ferme, comme si elle eût voulu me donner de la force : « Je ne croyais pas que cela eût été tout à fait si prompt. Allons ! il faut bien vous dire adieu. Faites mander l'abbé de Bonnevie. »
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L'abbé de Bonnevie est grand-vicaire de Lyon, homme d'esprit, éprouvé par les malheurs de la Révolution, pensant très bien en matière religieuse et ayant des manières fort agréables ; il était venu quelquefois causer le soir avec la malade.
L'abbé de Bonnevie se fit donner aussitôt les pouvoirs nécessaires et se rendit chez M™* de Beaumont. Elle lui déclara « qu'elle avait toujours eu dans le cœur un profond sentiment de religion, mais que les malheurs inouïs dont elle avait été frappée pendant la Révolution l'avaient fait douter quelque temps de la justice de la Providence; qu'elle était prête à reconnaître ses erreurs et à se recommander à la miséricorde éternelle ; qu'elle espérait toutefois que les maux qu'elle avait soufferts dans ce monde-ci abrégeraient son expiation dans l'autre ». Elle me fit signe de me retirer et resta seule avec son confesseur.
Je le vis revenir une heure après, les larmes aux yeux et disant qu'il n'avait jamais entendu un plus beau langage, ni vu un pareil héroïsme.
On envoya chercher le curé pour administrer les derniers sacrements. Je retournai auprès de notre amie. En m'aperce vant, elle me dit : « Eh bien, êtes-vous content de moi ? » Elle s'attendrit ensuite sur ce qu'elle daignait appeler mes bontés pour elle.
Ah ! Monsieur, si j'avais pu dans le moment racheter un seul jour de sa vie par le sacrifice de la mienne, avec quelle joie ne l'eussé-je point fait !
Le curé arriva à onze heures, et la chambre fut bientôt remplie de cette foule de curieux et d'indifférents qu'on ne peut empêcher de suivre le prêtre dans ce pays.
Notre amie vit ce formidable appareil sans donner le moindre sig^e de frayeur. Nous nous mîmes tous à genoux, et la malade reçut à la fois la communion et l'extrême-onction avec beaucoup de sérénité. Après cette scène si consolante pour elle et si triste pour nous, quand tout le monde se fut retiré, elle me fit asseoir sur son lit et me parla pendant une demi-heure de mes affaires et.de mes intentions pour l'avenir, avec la plus grande élévation d'esprit et
l86 CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
l'amitié la plus touchante. 5^^ derniers conseils ne sortiront jamais de ma mémoire.
Elle me pria ensuite d'ouvrir la fenêtre, parce qu'elle se sentait oppressée : un rayon de soleil qui vint éclairer son lit sembla encore la réjouir. Elle me rappela alors des projets de retraite à la campagne, dont nous nous étions quelquefois entretenus, et elle se mit à pleurer. Cela ne dura qu'un moment et ce sont les seules larmes que je lui aie vu répandre.
Il était environ midi, et l'on vint me chercher pour donner des ordres. Je fus remplacé par M. Bertin et M. l'abbé de Bonnevie. M. Bertin est cet ami dont je vous ai parlé dans ma première lettre et qui amena votre belle-sœur de Milan à Florence. Il n'a cessé depuis de donner à M.^^ de Beaumont les marques du plus touchant dévouement. Il est vrai qu'on ne peut réunir à plus d'esprit et de lumières un cœur plus noble. Notre malheureuse amie s'y était fort attachée, et elle lui aurait laissé sûrement quelque marque de son souvenir, si la mort ne l'avait enlevée si promptement. Ces deux messieurs restèrent à peu près une heure et demie avec la malade ; elle parla peu ; elle leur dit seulement qu'elle ne passerait pas la journée et qu'elle avait besoin de repos.
Je revins entre deux et trois heurejs de l'après-midi. Le médecin était au bord du lit, avec M™« Saint-Germain, qui servait notre amie avec un zèle, une persévérance et une affection dignes d'une aussi bonne maîtresse.
La malade demanda plusieurs fois à changer de lit, mais le médecin s'y opposa, dans la crainte qu'elle n'expirât en la transportant. Dans le moment même, M™* de Beaumont me dit qu'elle sentait que les convulsions allaient la saisir : et tout à coup, elle rejeta la couverture avec ses deux bras, me tendit une main, serra la mienne avec force ; ses yeux s'égarèrent, et sa tête sembla se perdre. Elle appuyait l'autre main sur sa poitrine, en disant : « C'est là, là, là ! »
Elle voulut aussi tenir la main de M™* Saint-Germain. Je lui demandai si elle me reconnaissait, elle sourit au milieu de son
égarement et fit un signe de tête. Les convulsions ne durèrent guère plus de dix à douze minutes ; après quoi elle ferma les yeux ets^affaissa sur son oreiller; je portai la main à son cœur, il ne battait plus. Je me précipitai hors de la chambre. M. Bertin y courut, en m'en voyant sortir. Le médecin venait de présenter une Imnière à la bouche de notre amie. Tout était fini ! M°*« de Beaumont a rendu l'esprit le vendredi 4 novembre, à trois heures et quelques minutes de l'après-midi.
J'avoue, Monsieur, qu'après la mort de M™® de Beaumont, il ne m'a fallu rien moins que la force de mon attachement pour remplir des devoirs sacrés, mais bien pénibles. Ordinairement, dans de pareils malheurs, ceux qui pleurent peuvent jouir tranquillement de leurs larmes; d'autres se chargent de veiller aux derniers soins de l'amitié et de la religion. Mais ici. Monsieur, et comme représentant du cardinal-ministre, qui se trouvait absent, et comme le seul ami de votre belle-sœur, j'ai été obligé de présider à tout. Je ne m'en suis pas même rapporté au zèle de mes deux amis, parce que j'ai voulu vous ôter toute inquiétude et répondre personnellement à votre famille de tout ce qui avait été fait. Il m'a donc fallu m'occuper de la profondeur et de la longueur de la fosse, parler au menuisier pour le cercueil, etc.
Je ne crois pas qu'il y ait au monde une position plus amère et plus horrible : si vous saviez ce qu'on entend, et dans quels détails il faut entrer !
J'envoyai chercher deux religieux pour veiller le corps pendant la nuit du vendredi au samedi. Par un hasard singulier, l'un de ces religieux se trouva être un Français, né à Montmorin même, en Auvergne. Je voulus que M™» de Beaumont fût enterrée à Saint- Louis des Français, église qui appartenait autrefois à la France et qui est encore aujourd'hui desservie par des prêtres français.
J'allai moi-même choisir le lieu de la sépulture, dans une chapelle où sera placé le monument qu'on doit élever au cardinal Bemis. Je marquai la tombe à l'endroit même où le corps de cet homme célèbre, qui depuis a été transporté en France, avait été déposé.
l88 CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
M°^® de Beaumont avait désiré d'être ensevelie dans une pièce d'étoffe que son frère Auguste lui avait envoyée des Indes. Cette étoffe n'était pas ici ; on n'en a trouvé qu'un morceau qu'elle portait partout avec elJe ; on a attaché ce morceau autour de son corps avec une cornaline qui renfermait des cheveux de son père. Je fis convoquer tous les ecclésiastiques français, tant séculiers que réguliers, qui se trouvaient à Rome. La princesse Borghèse prêta le char funèbre de sa famille, qui ne sert qu'aux princes et aux cardinaux. Le cardinal -ministre envoya sa livrée et ses voitures ; et samedi 5 novembre, à sept heures du soir, à la lueur des torches et au milieu d'une grande foule, notre amie fut transportée à son dernier asile.
Le dimanche 6 novembre, à dix heures et demie du matin, la messe de l'enterrement fut célébrée. Tous les Français qui sont à Rome s'y rendirent en deuil; les cardinaux seuls, les Étninences Cazelli et de Bayanne ne purent y assister, parce que l'usage ne le permet pas ; mais ils m'ont écrit des lettres très honorables pour votre belle-sœur. Je puis vous assurer. Monsieur, que cette triste cérémonie eût été moins française à Paris qu'elle ne l'a été à Rome. Cette église de Saint-Louis, qui porte encore dans ses ornements et dans ses voûtes les armes et les inscriptions de notre ancienne patrie ; les différentes décorations des personnes qui assistaient au service; les chevaliers de Malte, les évêques, les religieux français de différents ordres ; les tombeaux où sont inscrits les noms des plus grandes familles de France, des La Trémouille, des d'Ossat, des Mortemart; cette église enfin, sous la protection d'un grand saint, d'un grand roi et d'un grand homme ; tout cela formait une pompe touchante, dont Rome seule pouvait offrir le spectacle !
Cinquante messes furent célébrées à divers autels, et les prières seront continuées pendant neuf jours !
Vous trouverez peut-être^ Monsieur, que je me complais un peu trop dans ces tristes détails; mais je vous prie d'observer que M. de Montmorin, M™« de Montmorin, leurs deux fils, et Madame votre épouse, M™« de la Luzerne, ayant pour ainsi dire été privés de
sépulture, j'ai désiré que le dernier rejeton d'une famille illustre et malheureuse trouvât du moins quelque appui dans l'attachement d'un homme obscur, et que l'amitié ne lui manquât pas comme la fortune.
Je dois aussi vous dire, Monsieur, que, si j'ai songé à honorer la mémoire de M™« de Beaumont, je n'ai pas oublié ce que je devais à ses héritiers. Si j'avais suivi l'usage romain pour les sépultures ordinaires, j'aurais eu un long cortège de pénitents noirs et de pénitents blancs, et la dépense se fût élevée à près de quatre cents piastres ou de deux mille francs, au lieu qu'en faisant ce que j'ai fait, notre amie a joui des honneurs funèbres, tels qu'on les rend aux grands de ce pays, et les frais du deuil ne passeront pas vingtcinq louis.
Enfin, je crois que ces détails religieux plairont à une famille aussi pieuse que la vôtre; mais si, par hasard, quelques membres de cette famille les désapprouvaient, je les supplie d'observer que, quelle que soit notre opinion sur ces matières, la religion des tombeaux est respectable aux yeux de tous les peuples, et que, sans être chrétien, on pourrait approuver des cérémonies chrétiennes, dont le but est d'honorer la mémoire de ceux qu'on a aimés et de nous laisser l'espérance de les retrouver un jour.
J'aurais pu donner des ordres pour arranger ici les affaires de M">* de Beaumont. J'avais tous les pouvoirs civils nécessaires, en l'absence de l'ambassadeur, mais n'ayant pas l'honneur d'être connu de votre famille, et ayant été l'ami de votre belle-sœur, je crus qu'il était plus convenable d'attendre l'arrivée du cardinal. Il arriva le samedi 5 du courant, quelques heures avant la levée du corps. Il nomma sur-le-champ deux commissaires, MM. les abbés Lucotte et Bonne vie, pour prendre connaissance des affaires de M™« de
Beaumont. Ils se transportèrent aussitôt à son domicile
J'ai maintenant. Monsieur, deux prières à vous faire. M™6 Saint-Germain et son mari me sont attachés, et je les aime, parce qu'ils aimaient votre belle-sœur. Je désire que ces deux bonnes gens restent avec moi : je ne serai pas pour eux un maître fort dur.
igo CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
et ils seront pour moi de bons et fidèles serviteurs. Je demanderais donc la préférence, en cas que quelque personne de votre famille voulût les garder.
Le second objet regarde un petit monument que je fais élever à notre amie. Si votre famille approuve la conduite que j'ai tenue dans cette circonstance, je la prie, pour toute marque de satisfaction, de me permettre de faire seul les frais de ce monument. Cela me coûtera fort peu de chose et ce sera pour moi une grande consolation. Il y aura deux marbres : un sur la tombe avec un verset de Job, que votre belle-sœur répétait souvent parce qu'il se trouvait dans un petit ouvrage qu'elle aimait et qu'il semblait convenir à ses propres malheurs : Quare misero data est lux, et vita his qui in amaritudine animœ sunt ? Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée au misérable, et la vie à ceux dont le cœur est dans l'amertume ?
L'autre marbre sera debout à la tête du cercueil et appliqué contre le mur de la chapelle ; il portera une inscription qui rappellera la triste fin de toute la famille Montmorin, M. Bertin a fourni l'idée d'un bas-relief fort touchant : une jeune femme couchée sur son lit montrera d'une main les portraits de la famille; elle aura l'air d'exhaler elle-même son dernier soupir ; et on lira sous les médaillons le mot de Rachel : quia non sunt! Le sculpteur travaille déjà au modèle, et j'espère voir au moins le plâtre avant jje quitter Rome.
Les deux commissaires m'ont autorisé à retenir les portraits de M. et de M"** de Montmorin, avec ceux de leurs deux fils, pour prendre leur ressemblance. Il ne manquera. Monsieur, que le portrait de M™« de la Luzerne. Si vous l'aviez, vous me feriez plaisir de me l'envoyer; je vous le remettrais moi-même cet hiver à Paris. Quant à celui de M°*® de Beaumont, j'essaierai de donner une idée générale de sa figure au sculpteur. Si j'en ai le moyen dans la suite, j'attacherai une petite fondation religieuse à ce monument, afin que, quand je n'y serai plus, notre amie ait toujours quelqu'un qui pense à elle sur la terre.
Maintenant, Monsieur, mon rôle est fini et le vôtre commence. L'activité qui m'a soutenu dans ce moment d'épreuve m'abandonne
au moment où elle ne m^est plus nécessaire. Ma santé est extrêmement dérangée, et je crains d'être obligé de me mettre au lit. Je ne vous offrirai point les consolations d'usage en pareille circonstance et les lieux communs de la philosophie humaine. S'il ne fallait que vous entretenir de la vanité de la vie, je suis dans une ville où l'on trouve à chaque borne une leçon !
Je vais quitter Rome. Je n'aurais jamais accepté la place que j'y occupe, si elle n'eût eu un rapport religieux, et si les chefs du clergé français ne m'avaient déterminé à servir de ma personne une cause que j'ai bien ou mal défendue par mes écrits. J'ai vu bientôt que je n'étais point utile ici.
La mort de M™« de Beaumont achève de me déterminer : le sacrifice a été assez long, et je quitterai avec joie une ville où j'ai fait une telle perte !
Quand je serai de retour à Paris, Monsieur, j'espère que vous me permettrez d'aller vous saluer. Mon frère vous a connu et je ne sais pourquoi je me regarde comme de votre famille.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant
serviteur.
De Chateaubriand.
Les amis de M™« de Beaumont l'attendaient, cette relation* Elle circula de main en main. M. Mole en eut connaissance et déclara < ne pas l'aimer >. M™« de Vintimille qui, naguère, influencée par Mole, approuvait comme lui la disgrâce du secrétaire, déclara pareillement qu'elle ne l'aimait pas.
Quel autre jugement attendre de Mole, esprit sec et gourmé, tendu obstinément aux espérances administratives, réfractaîre au sentiment de l'admiration, — en perpétuelle et radicale opposition avec le génie de Chateaubriand.
Quoi qu'en ait dît Sainte-Beuve, jamais, à aucune époque. Mole ne fut < tendrement lié avec Chateaubriand >. Jamais celui-ci n'obtint le retour auquel sa sincère amitié pour Mole {ui créait des droits particuliers. Sainte-Beuve s'est trop fié,
ig2 CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
dans son livre et ses articles, aux souvenirs et aux impressions de Mole; car c'est auprès de lui que le critique alla se renseigner sur les choses anciennes et intimes, étudier Chateaubriand, comme il le dit, intus et in cute : < J'ai causé à fond de lui avec M. Mole, un des hommes, en petit nombre, qui Tout bien connu. > — Donc, Sainte-Beuve trouvait la relation < longue et officielle de ton ». Joubert pensait autrement, Joubert moraliste et critique, Joubert qui tant aima, vivante et morte, M°^« de Beaumont : < Rien au monde, écrivaît-il, n'est plus propre à faire couler les larmes que ce récit. Cependant il est consolant. On adore ce bon garçon en le lisant. Et quant à elle, on sent, pour peu qu'on l'ait connue, qu'elle eût donné dix ans dévie, pour mourir si paisiblement et pour être ainsi regrettée. >
Avec Joubert, avec Fontanes, avec M™® de Staël, et, pour arriver aux écrivains du jour, avec M. Bardoux, je la tiens, cette relation, pour < simple >, < touchante >, < belle ». — < Il y a des mots déchirants. »
Je viens de relire la lettre de Montaigne sur les derniers moments de son < unique ami ».
Elle est bien belle certes, — moins belle que la relation de Chateaubriand.
Rome, 12 novembre [ao brumaire].
Chateaubriand à Fontanes,
J'espère que cette lettre, que je mets à la poste de Milan, vous parviendra presque aussi vite que le récit de la mort de ma malheureuse amie, que je vous ai fait passer par la poste directe, mercredi au soir. Je vous apprends que ma résolution est changée. J'ai parlé au cardinal; il m'a traité avec tant de bonté, il m'a fait sentir
Six MOIS A ROME IQS
tellement les inconvénients d'une retraite dans ce moment, que je lui ai promis que j'accomplirais au moins mon année, comme nous en étions convenus dans le principe.
Par ce moyen, je tiens ma parole à ma protectrice; je laisse le temps aux bruits philosophiques de Paris de s'éteindre, et, si je me retire au printemps, je sortirai de ma place à la satisfaction de tout le monde, et sans courir les risques de me faire tracasser dans ma solitude. Il n'est donc plus question pour le moment de démission; et vous pouvez dire hautement, car c'est la vérité, que non seulement je reste à Rome, mais que l'on est fort content de moi. Mes entrées chez le Pape vont m'être rendues; on va me traduire au Vatican, et la Gazette de Rome fait aujourd'hui même un éloge pompeux de mon ouvrage, qui, selon les chimistes^ est mis à V index. Le cardinal écrira mardi au ministre des relations extérieures pour désapprouver tous les bruits et s'en plaindre» On me donne un congé de douze jours pour Naples afin de me tirer un moment de cette ville où j'ai eu tant de chagrins.
Je désire que cette lettre, mon cher ami, vous fasse autant de plaisir que les autres ont pu vous faire de peine; mais je n'en suis pas moins très malheureux. J'espère vous embrasser au printemps. En attendant, souvenez-vous que je ne pars plus. Mille amitiés (i).
Rome, 16 novembre 1803.
Du même au même.
Je vous ruine en ports de lettres, mais dans les moments de crise, il faut écouter et secourir ses amis.
Vous avez dû recevoir de moi une longue lettre avec le récit de la mort de la seule amie que j'eusse sur la terre. Je vous ai écrit
(i) Bibl. de Genève. — Orig. autog. [de M. de Chateaubriand]. La suscrîption est de la main d'un secrétaire. Timbre postal: 7 frimaire an XII.
depuis, par la poste de Milan (poste très peu exacte), que le cardinalministre m'avait fait changer de résolution relativement à ma démission et que je restais à Rome où les procédés sont fort changés à mon égard. On me caresse autant qu'on m'a insulté; on veut que j'aille me distraire à Naples, etc., etc. Combien cela durera-t-il et à quoi le changement tient-il ? C'est ce que je ne saurais dire. Je resterai donc ici mon année entière, comme je l'ai toujours promis; mais aussi je ne resterai pas un jour au delà de mon année. Je brûle de sortir de cette place et je n'y suis resté que pour ne pas manquer de parole à notre protectrice. Ne croyez pas que, pour quelques bons procédés, j'oublie jamais les chagrins et les dégoûts dont on m'a abreuvé. Je ne balance plus que sur un point, savoir si f irai m* ensevelir en Bretagne, ou chez Joubert à Villeneuve, Mais mon parti est bien pris, et j'abandonne à la fois les places, Paris et la littérature. Ma santé, qui devient extrêmement mauvaise, m'impose d'ailleurs la loi de chercher quelque coin où je ne sois à charge à personne et où je puisse, en attendant que la Providence dispose de moi, pleurer ce que j'ai perdu, et rire de toutes les espérances de fortune, de réputation, de bonheur, dont je me suis si follement bercé pendant quelques moments.
Je ne sais dans laquelle de vos lettres vous me parlez de mes projets pour le Nord. Par un hasard singulier, il y a ici un général russe, très aimé de l'ômpereur de Russie et en correspondance avec lui, qui m'a fait demander pour causer avec moi du dessein qu'avait eu la princesse de Mecklembourg de me placer gouverneur auprès du grand-duc de Russie. Cette place est très belle, très honorable, et après six ou huit ans de service (le prince a huit ans), elle me laisserait une fortune assez considérable pour le reste de mes jours. Mais un nouvel exil de huit ans me fait trembler. On m'offre aussi une place à l'Académie de Pétersbourg avec la pension; mais, par une loi de la République, aucun Français ne peut recevoir une pension de l'étranger. Ainsi non seulement on vous persécute, mais on vous empêche encore de jouir des marques d'estime que des étrangers aimeraient à vous donner.
Vous pouvez donc annoncer à mes amis et à mes enneniis, mon cher ami, que je ne quitte point Rome, qu'on est fort content de tnoi^ etc. J^ai honte de parler ainsi: content de moi! Mais que diable allais-je faire dans cette galère? Pardon, mille fois pardon, des inquiétudes et des peines que je vous ai causées; ce seront les dernières, et tout est fini désormais. Je compte sur votre amitié et sur celle de notre excellente protectrice. Souvenirs à M™« de Fontanes, à la petite, à M. de Vitry, au cher Guénau.
Je vous ai prévenu plusieurs fois que j'ai tiré sur vous une lettre de change pour la valeur de mon second quartier échu en vendémiaire et que vous devez avoir touché. Cette lettre sera payable le 20 de novembre ou 28 brumaire (i).
Rome, 23 novembre.
Je suis au lit avec une jaunisse affreuse, suite inévitable de mes chagrins. Vous les savez tous maintenant. Mais comment se fait-il que vous seul pouvant me tranquilliser sur les bruits de Paris, tandis que l'on met dans les gazettes mille bêtises sur mon compte, vous ne me donniez pas signe de vie ? Toute la terre m'écrit ; et cependant j'estimerais plus deux mots de vous que les lettres de toute la terre. J'ai appris par hasard le malheur de notre protectrice : dites-lui au moins que les infortunés comme moi sont fort sensibles aux malheurs des autres.
Adieu, j'attends enfin quelques mots de vous; il est impossible d'avoir été plus indignement persécuté que je ne l'ai été (2).
(i) Bibl. de GenèK£«. — Original autogr. [de M. de Chateaubriand]. La suscrîption est d'une autre main. Timbre : Rome. Bureau français. — Timbre postal : 9 frimaire an X. — Cachet de cire rouge sur lequel on lit: République française.
(a) Bibl. de Genève. — Original autogr. [de M. de Chateaubriand]. Timbre : Bureau français. Rome. — Timbre postal : 18 frimaire an XIL La suscrîption est de la main d'un secrétaire.
Les Mémoires d' Outre-Tombe nous ont conservé la re'ponse de Fontanes à la lettre du 8 novembre et à la relation qui l'accompagnait. Je la transcris, cette réponse attendue et réclamée avec impatience, en me demandant si quelque phrase relative au dernier conseil donné par M™® de Beaumont n'en aurait pas été efiacée :
Je partage tous vos regrets, mon cher ami : je sens la douleur de votre situation. Mourir si jeune et après avoir survécu à toute sa famille !
Mais, du moins, cette intéressante et malheureuse femme n'aura pas manqué des secours et des souvenirs de l'amitié. Sa mémoire vivra dans des cœurs dignes d'elles. J'ai fait passer à M. de la Luzerne la touchante relation qui lui était destinée. Le vieux Saint- Germain, domestique de votre amie, s'est chargé de la porter. Ce bon serviteur m'a fait pleurer en me parlant de sa maîtresse. Je lui ai dit qu'il avait un legs de dix mille francs; mais il ne s'en est pas occupé un seul moment. S'il était possible de parler d^affaires dans de si lugubres circonstances, je vous dirais qu'il était bien naturel de vous donner au moins l'usufruit d'un bien qui doit passer à des collatéraux éloignés et presque inconnus. J'approuve votre conduite; je connais votre délicatesse; mais je ne puis avoir pour mon ami le même désintéressement qu'il a pour lui-même. J'avoue que cet oubli m'étonne et m'afflige, M°»« de Beaumont, sur son lit de mort, vous a parlé, avec l'éloquence du dernier adieu, de l'avenir et de votre destinée. Sa voix doit avoir plus de force que la mienne. Mais vous a-t-elle conseillé de renoncer à huit ou dix mille francs d'appointements lorsque votre carrière était débarrassée des premières épines? Pourriez-vous précipiter, mon cher ami, une démarche aussi importante ? Vous ne doutez pas du grand plaisir que j'aurais à vous revoir. Si je ne consultais que mon propre bonheur, je vous dirais : Venez tout à l'heure. Mais vos intérêts me sont aussi chers que les miens, et je ne vois pas des ressources assez prochaines pour vous dédommager des avantages que vous perdez volontaire-
ment. Je sais que votre talent, votre nom et le travail ne vous laisseront jamais à la merci des premiers besoins; mais je vois là plus de gloire que de fortune. Votre éducation, vos habitudes veulent un peu de dépenses. La renommée ne suffit pas seule aux choses de la vie, et cette misérable science du pot au feu est à la tête de toutes les autres quand on veut vivre indépendant et tranquille. J'espère toujours que rien ne vous déterminera à chercher la fortune chez des étrangers. Eh ! mon ami, soyez sûr qu'après les premières caresses, ils valent encore moins que les compatriotes. Si votre amie mourante a fait toutes ces réflexions, ses derniers moments ont dû être un peu troublés; mais j'espère qu'au pied de sa tombe vous trouverez des leçons et des lumières supérieures à toutes celles que les amis qui vous restent pourraient vous donner. Cette aimable femme vous aimait : elle vous conseillera bien. Sa mémoire et votre cœur vous guideront sûrement : je ne suis plus en peine, si vous les écoutez tous deux. Adieu, mon cher ami, je vous embrasse tendrement.
Mêler ses larmes aux larmes de son ami ne pouvait suffire à Fontanes. L'intolérable situation de Chateaubriand auprès du cardinal Fesch, il la connaissait mieux que personne, mieux que Chateaubriand lui-même. Car, au moment où le cardinal prodiguait à son subordonné des protestations de dévouement, auxquelles celui-ci avait le noble tort de se fier, le cardinal expédiait au Premier Consul des dépêches violemment-accusatrices. Si la naïveté n'en avait atténué la cruelle portée, elles devaient, ou bien faire jeter dans les fers le secrétaire comme coupable de trahison, ou bien, et à coup sûr, lui fermer à tout jamais la carrière diplomatique. Heureusement, Fontanes veillait. Il voyait familièrement le Premier Consul et M™® Bacciochi. Celle-ci se moquait de l'oncle, et le crédit de la sœur aînée, joint au dévouement du favori, réussit à paralyser le mauvais vouloir de l'ambassa-
deur. Et toutefois, < Chateaubriand eut un temps de disgrâce presque effrayant ». Joubert, qui l'écrivit à Ghênedollé le 2 janvier 1804, tenait Tinformation de bonne source. Fontanes dut transmettre avec bien de la joie la bonne nouvelle à laquelle répond la lettre suivante :
ai décembre 1803.
Votre lettre, mon cher ami, me confond. Je ne m'attendais pas à ce dénouement. Oui, le pays de Vaud, le voisinage de la France, et surtout Vindépendance sont de belles choses. Mais dois-je me renfoncer dans une carrière où j'ai essuyé tant de chagrins? N'est-il pas plus sage de songer à la retraite? Quoique je sois très capable de faire les affaires des autres (bien qu'on en puisse dire), ne doisje pas profiter de cette incapacité qu'on attribue si facilement aux gens de lettres pour me retirer? Ma santé, mes goûts, tout m'éloigne des places. J'admire le Consul, et sa personne m'a toujours été chère, comme le sauveur de la France*, mais son gouvernement m'a suscité une persécution si injuste, si honteuse, que j'en ai le cœur gros d'amertume. Si donc, au moment où vous recevrez cette lettre, je ne suis pas nommé officiellement y ne pressez rien, laissez les choses traîner en longueur. On m'oubliera bientôt et je donnerai ma démission au bout de mon année; si au contraire je suis nommé, je respecterai l'ordre du Consul et le vœu de mes amis : j'irai au pays de Vaud. Mais, pour Dieu ! qu'on me délivre vite de Rome ; je me meurs ici.
Votre avis sur une personne qui m'est unie est bon. Je l'ai apprécié et il y a longtemps que j'y pense. M*"* de B[eaumont], en mourant, me l'a donné elle-même. Mais je ne puis m'y résoudre actuellement et je vous prie même de ne m'en plus parler. Il serait bien singulier, mon ami, qu'un homme qui comme moi a éprouvé tant de fortunes diverses en si peu d'années, qui a passé du métier des armes à celui d'écrivain, de la cour d'un roi à celle d'un grand homme, qui a été
voyageur, exilé, riche, pauvre, etc., etc., ne sût pas prendre dans la vie le sentier le plus convenable. Je ris de pitié lorsque je vois des sots s'écrier qu'un tel homme ne sait faire que des livres. Faire un livre que le public lise, ce n'est rien! Il faut plus d'ordre, plus d'esprit d'affaires pour mettre ensemble quatre bonnes idées que pour signer tous les passe-ports de l'univers et donner un dîner diplomatique.
Ne craignez rien sur le grand personnage arrivé à Rome et dont me parle Joubert LafFond. Si c'est celui que j'entends, il m'a réellement fait une bonne réception, si affectée que je me jurai de n'y pas remettre les pieds en sortant. Je sentis le danger^ ce qui vous fera juger de mes progrès dans la science du monde. Ah! avec quel plaisir je vous embrasserai, mon cher ami, à Paris, si j'y suis rappelé bientôt, si j'y vais avant d'aller en Suisse, en cas que cette place me soit donnée ! Adieu, adieu. Votre lettre est arrivée au moment même du départ du courrier et je ne sais si vous pourrez déchifirer cet informe barbouillage. Je remets au reste mes destinées à votre sagesse et à celle de notre excellente protectrice.
N.B. — Observez que je ne puis quitter Rome que sur [une] lettre de Talleyrand qui m'annoncera officiellement ma nomination ; que quand le Consul dirait cent fois qu'il m'a nommé, cela ne me rendrait pas libre ici. Voyez donc si c'est dans les bureaux que la nomination est suspendue, car votre lettre est si positive que je dois croire la chose faite, et pourtant le ministre ne m'a pas écrit.
Voilà une lettre pour Guénau (i).
(Suscription) M. de Fontanes.
N'était la visite au roi de Sardaigne, on pourrait accepter la fiëre déclaration de Chateaubriand : « Je n'ai pas fait une faute. 3> Et encore y aurait-il lieu de remarquer que cette visite, assurément imprudente, n'entraîna d'autre consé-
(i) Bibl. de Gcnèvç. — Original autour.
quence fâcheuse que les propres dénonciations du cardinal. Le secrétaire fut victime d'une équivoque primordiale, imputable en partie à Talleyrand, et d'une situation que nul homme de valeur n'aurait supportée.
A Paris et à Rome, une double anîmosité conspirait pour le perdre. Fontanes avait bien raison d'écrire, le 5 janvier 1804 : € J'ai eu le plaisir de tromper la malveillance qui poursuit notre ami. Son nouveau poste lui convient. >
Un autre mot de Chateaubriand à Chênedollé serait la réponse aux critiques et biographes qui font, avec une si superbe assurance, de la diplomatie rétrospective aux dépens du futur ministre de la Restauration :
— Vous-même, < vous n'auriez pas tenu vingt-quatre heures avec cet homme (i) >.
L'âme soudain relevée aux brillantes perspectives d'un avenir immédiat, alors que tout semblait désespéré, Chateaubriand se remet à observer et à décrire. Il se promène, prend des notes, prépare des lettres qu'il destine à Joubert et à Fontanes : simples esquisses restées longtemps inédites dans ses papiers. Il les a publiées dans ses oeuvres sous le titre : Vq/age en Italie. Bien avant cette publication tardive, il s'était inspiré magnifiquement de ces notes pour les immortels tableaux qui décorent le poème des Martyrs.
La lettre qu'on vient de lire est du 21 décembre. Suivons le correspondant de Fontanes dans ses excursions solitaires à l'intérieur de Rome et hors les murs. — Promenades de convalescent: il était également atteint au physique et au moral.
Les forces lui reviennent assez vite. Dans une vingtaine de jours, elles seront si complètement rétablies que, de retour
(i) Août 1803.
de Naples, il produira, comme en se jouant, un de ses plus beaux chefs-d'œuvre. Sans doute, la pensée garde sa tristesse. Du moins, n'est-elle plus irrîte'e ni amère. Elle est triste avec douceur et charme ; triste au souvenir obsédant de M™« de Beaumont et par la fatalité de l'humeur native.
Je vais recueillir ici, sous leurs dates^ quelques-unes des réflexions où se marquent l'état de son âme et le puissant réveil de son génie. Elles nous conduiront à la dernière lettre de Chateaubriand datée de Rome, l'admirable lettre à Fontanes (lo janvier) sur la campagne romaine.
Tivoli et la villa Adriana, lO décembre 1803.
... Le lieu e«t propre à la réflexion et à la rêverie : je remonte dans ma vie passée; je sens le poids du présent et je cherche à pénétrer mon avenir. Où serai-je, que ferai-je et que serai-je dans vingt ans d'ici ? Toutes les fois que l'on descend en soi-même, à tous les vagues projets que l'on forme, on trouve un obstacle invincible, une incertitude causée par une certitude : cet obstacle, cette certitude, c'est la mort, cette terrible mort qui arrête tout, qui vous frappe, vous ou les autres.
Est-ce un ami que vous avez perdu ? En vain avez-vous mille choses à lui dire : malheureux, isolé, errant sur la terre, ne pouvant confier vos peines ou vos plaisirs à personne, vous appelez votre ami, et il ne viendra plus soulager vos maux, partager vos joies; il ne vous dira plus : « Vous avez eu tort, vous avez eu raison d'agir ainsi. » Maintenant, il vous faut marcher seul. Devenez riche, puissant, célèbre : que ferez-vous de ces prospérités sans votre ami ? Une chose a tout détruit, la mort. Flots (i) (cascade de Tivoli) qui vous
(i) Elst-ce que Chateaubriand ne se souvient pas ici du mot de M.^^ de Beaumont, à la cascade de Tivoli : « Il faut laisser tomber les flots » >
précipitez dans cette nuit profonde où je vous entends gronder, disparaissez-vous plus vite que les ^*ours de Thomme ? Ou pouvezvous me dire ce que c'est que l'homme, vous qui avez vu passer tant de générations sur vos bords?
Ce aa décembre.
... Ma promenade a duré six heures. Je suis entré, en revenant à mon auberge, dans une cour délabrée, aux murs de laquelle sont appliquées des pierres sépulcrales chargées d'inscriptions mutilées. J'ai copié quelques-unes de ces inscriptions... Que peut-il y avoir de plus vain que tout ceci ? Je lis sur une pierre les regrets qu'un vivant donnait à un mort; ce vivant est mort à son tour, et, après deux mille ans, je viens, moi, barbare des Gaules, parmi les ruines de Rome, étudier ces épitaphes dans une retraite abandonnée; moi, indifférent à celui qui pleure comme à celui qui fut pleuré ; moi qui demain m'éloignerai pour jamais de ces lieux, et qui disparaîtrai bientôt de la terre.
Tous ces poètes de Rome qui passèrent à Tibur se plurent à retracer la rapidité de nos jours. Carpe diem, disait Horace ; Te spectem suprema tnihi cutn venerit hora^ disait TibuUe; Virgile peignait cette dernière heure : Invalidasqué tibi tendens, heu! non tua, pàlmas. Qui n'a perdu quelque objet de son affection? Qui n'a vu se lever vers lui des bras défaillants ? Un ami mourant a souvent voulu que son ami lui prît la main pour le retenir dans la vie, tandis qu'il se sentait entraîné par la mort. Heu ! non tua ! Ce vers de Virgile est admirable de tendresse et de douleur.
Promenade dans Rome, au clair de lune, 34 décembre 1803.
Rome sommeille au milieu de ses ruines. Cet astre de la
nuit, ce globe que l'on suppose un monde fini et dépeuplé, promène ses pâles solitudes au dessus des solitudes de Rome ; il éclaire des
SIX MOIS A ROME 2o3
rues sans habitants, des enclos, des places, des jardins où il ne passe personne, des monastères où Ton n^entend plus la voix des cénobites, des cloîtres qui sont aussi déserts que les portiques du Colysée... J^ai dans la tête le sujet d'une vingtaine de lettres sur ritalie, qui peut-être se feraient lire, si je parvenais à rendre mes idées telles que je les conçois : mais les jours s'en vont et le repos me manque. Je me sens comme un voyageur qui, forcé de partir demain, a envoyé devant lui ses bagages. Les bagages de Thomme sont ses illusions et ses années : il en remet, à chaque minute, une partie à celui que l'Écriture appelle un courrier rapide ^ le Temps.
Voyage de Naples. — Terracine, 31 décembre. — Gaëte, !•' janvier 1804. — Naples, 2 janvier. — Pouzzoles et la Solfatara, 4 janvier. — Le Vésuve, 5 janvier. — Patria ou Literne, 6 janvier. — Baies, 9 janvier. — Herculanum, Portici, Pompeia, 11 janvier.
Dans ces notes, prises au courant de la plume et nourries de souvenirs classiques, il y a de belles pensées, € bien que trop d'antithèses », observe Sainte-Beuve.
Elles sont belles aussi, les pages qui encadrent ces « belles pensées >. Quant aux antithèses, si l'on veut bien ne pas oublier que ces notes devaient recevoir de grands développements, fournir à une vingtaine de lettres, s'animer du souffle et des couleurs de la vie, on reconnaîtra que ces antithèses ne sont ici que d'apparence : le travail repris et achevé, elles auraient été heureusement fondues dans l'ensemble. Soumettez à l'épreuve cette admirable lettre sur la campagne romaine « qui passe arec raison^ remarque le même critique, pour une des productions les plus parfaites et les plus classiques de l'auteur >. Essayez de l'analyser et de la réduire en notes: celles-ci vous paraîtront chargées d'antithèses, et ces antithèses n'auraient telle apparence que par le rapprochement factice des mots essentiels.
€ Rome, lo janvier 1804 » : c'est la date de la dernière lettre à M. de Fontanes.
< Chateaubriand y célèbre les grandeurs romaines en les égalant par sa parole.» — < Cette lettre est comme un paysage de Claude Lorrain ou du Poussin: lumière de Lorrain et cadre du Poussin. > — < En prose, il n'y a rien au delà... > — « Qu'avons-nous de comparable à la Lettre sur Rome ? Rousseau ne connaît pas ce langage. Quelle dififérence ! L'un est Genevois, l'autre Olympique (i). »
Je ne puis songer à une reproduction intégrale. Peut-être les extraits qui suivent feront-ils si vivement regretter le reste, que le lecteur voudra relire la lettre dans les œuvres.
Un de ces extraits rappelle, avec la rapidité voilée de l'allusion, le souvenir de < l'infortunée» Pauline. Sur ce passage, que le lecteur reconnaîtra facilement, Sainte-Beuve et Villemain ont émis des réserves auxquelles je désire opposer quelques réflexions. Je les présente dès maintenant afin de n'avoir pas à couper de contestations les grandes et nobles pages de Chateaubriand.
Établissons ce point. Dans une lettre sur Rome destinée au public, Chateaubriand ne pouvait écarter le souvenir de M"^ de Beaumont, — non plus que dans ses promenades solitaires à travers la ville des tombeaux. Il devait à la petite société Me la rue Neuve du Luxembourg, il se devait à luimême de payer à cette chère mémoire la dette sacrée de la reconnaissance. Homme de génie, il devait à la noble fille des Montmorin, en retour des bienfaits reçus, l'immortel •tribut de son génie.
S'il était juste, s'il était bien, s'il était bon d'accorder une mention publique à M°*« de Beaumont, avec quelle mesure
(i) Sainte-Beuve.
SIX MOIS A ROME 2o5
il fallait s*acquitter de ce devoir I avec quelle infinie délicatesse 1 Car il s'agissait d'une jeune femme — morte dans ses bras — et loin de la famille — morte depuis seulement deux mois.
La lettre devant être publiée, d'autres que les amis la liraient. Et dans quelles dispositions, grand Dieu I II la lirait, ce monde sceptique et railleur, qui ne croit qu'au plaisir et aux sens 1 Ils la liraient, < ces misérables > qui criaient naguère au scandale et n'avaient pas rougi d'annoncer un prochain divorce ! Ils la liraient, ces philosophes que^ l'apologiste avait provoqués et battus, qu'il avait humiliés en toute rencontre!
Fallût-il frapper au cœur, ils saisiraient avec empressement l'occasion de se venger. — On sait quelle guerre ils venaient de faire au secrétaire de la légation; ils devaient récidiver cruellement, à l'occasion des Martyrs^ la plume de l'un d'eux fut, en quelque façon, trempée au sang d'Armand de Chateaubriand. — Et quel insoutenable remords pour l'illustre écrivain, s'ils allaient se venger en piétinant la dépouille sacrée de l'amie, en profanant la mémoire d'une femme infortunée!
D'autre part, éviter ce souvenir pour le motif qu'il y avait dans la presse, armés de plumes acérées, des Ginguené, des Morellet, des Hoffmann, c'eût été tout à la fois passer condamnation devant le monde et reculer devant l'ennemi.
Bassesse, lâcheté, reniement. Chateaubriand pourra mériter des reproches : ceux-là, du moins, il ne risque pas de les encourir jamais.
Pour répondre à la tristesse de son deuil, comme à la douloureuse attente des amis, un souvenir s'imposait; mais non point avec des cris et des sanglots, car sa douleur n'était pas douleur d'amour, et ne devait pas être < douleur suprême ».
L'hommage étant rendu public, il fallait que la plainte fût discrète et rapide. Et surtout, pour imposer le respect à tous, comme pour honorer la bienfaitrice, il fallait que l'hommage fût digne de l'admiration des siècles. Les cendres de la patricienne des Gaules, expirée dans l'enceinte de la Rome chrétienne, étaient voisines des tombeaux où dorment les illustres matrones de la vieille Rome : il fallait que le nom de M°^® de Beaumont fût comme entrelacé aux noms des Tullie et des Cecilia Metella, — comme eux immortel.
A tant et de si difficiles exigences, le passage critiqué me paraît répondre admirablement. Il encadre avec noblesse et sensibilité, dans l'admirable lettre sur Rome, le souvenir désormais impérissable de M™« de Beaumont.
Moins sévère que Vîllemain, je permets à Tami de trouver quelque « charme » — triste charme, et mélancolique, mais charme — à passer d'un tombeau célèbre à la tombe modeste où repose un ami.
« S'il est chrétien », — voilà le vrai passage que s'applique l'auteur du Génie du Christianisme'^ le premier n'était qu'un prélude vague, une sorte de concession aux lecteurs privés des lumières de la foi, — < s'il est chrétien >, je lui permets de prononcer, avec charme et consolation, les mois patrie^ père ^ famille^ berceau^ d'espérer que les amis dormant avec les martj-rs se réveilleront les premiers dans la poussière ^ et de les CTOivt ^\\xs voisins des deux '^ non seulement je lui permets cette consolation et ce charme, mais je me sens frémir à ce langage d'une amitié € plus forte que la mort >, à ces divins accents de résurrection et de vie.
« Art, émotion, poésie et magnificence d'expressions, qu'est-ce qu'il y a de vrai dans tout cela? > Avec Sainte-Beuve qui pose la question et la résout, mais en rejetant la douteuse réserve, je réponds : € Tout cela à la fois. >
Et maintenant, lisez. Le ton abandonné et simple de la correspondance privée ressort mieux au voisinage de la lettre solennelle; il en fait mieux ressortir l'éclatante beauté :
Rome, le 10 janvier 1804.
A Monsieur de Fontanes.
J'arrive de Naples, mon cher ami, et je vous porte un fruit de mon voyage sur lequel vous avez des droits : quelques feuilles du laurier du tombeau de Virgile. Tenet nufic Parthenope, Il y a longtemps que j'aurais dû vous parler de cette terre classique, faite pour intéresser un génie tel que le vôtre; mais diverses raisons m'en ont empêché... Vous avez lu tout ce qu'on a écrit sur ce sujet; mais je ne sais si les voyageurs vous ont donné une idée bien juste du tableau que présente la campagne de Rome. Figurezvous quelque chose de la désolation de Tyr et de Babylone, dont parle l'Écriture ; un silence et une solitude aussi vastes que le bruit et le tumulte des hommes qui se pressaient jadis sur ce sol. On croit y entendre retentir cette malédiction du Prophète : Ventent tibi duo hœc subito in die una^ sterilitas et viduitas. Vous apercevez çà et là quelques bouts de voies romaines dans des lieux où il ne passe plus personne, quelques traces desséchées des torrents de l'hiver : ces traces, vues de loin, ont elles-mêmes l'air de grands chemins battus et fréquentés, et elles ne sont que le lit désert d'une onde orageuse qui s'est écoulée comme le peuple romain. A peine découvrez-vous quelques arbres, mais partout s'élèvent des.ruines d'aqueducs et de tombeaux ; ruines qui semblent être les forêts et les plantes indigènes d'une terre composée de la poussière des morts et des débris des empires. Souvent, dans une grande plaine, j'ai cru voir de riches moissons; je m'en approchais : des herbes flétries avaient trompé mon œil. Parfois, sous ces moissons stériles, vous distinguez les traces d'une ancienne culture»
Point d'oiseauXy point de laboureurs, point de mouvements cham-
pêtres, point de mugissements de troupeaux, point de villages. Un petit nombre de fermes délabrées se montrent sur la nudité des champs ; les portes et les fenêtres en sont fermées ; il n'en sort ni fumée, ni bruit, ni habitants. Une espèce de sauvage, presque nu, pâle et miné par la fièvre, garde ces tristes chaumières, comme les spectres qui, dans nos histoires gothiques, défendent l'entrée des châteaux abandonnés. Enfin Ton dirait qu'aucune nation n'a osé succéder aux maîtres du monde dans leur terre natale, et que ces champs sont tels que les a laissés le soc de Cincinnatus ou la dernière charrue romaine...
Vous croirez peut-être, mon cher ami, d'après cette description, qu'il n'y a rien de plus affreux que les campagnes romaines ? Vous vous tromperiez beaucoup; elles ont une inconcevable grandeur...
Rien n'est comparable pour la beauté aux lignes de l'horizon romain, à la douce inclinaison des plans, aux contours suaves et fuyants des montagnes qui le terminent. Souvent ces vallées dans la campagne prennent la forme d'une arène, d'un cirque, d'un hippodrome; les coteaux sont taillés en terrasse, comme si la main puissante des Romains avait remué toute cette terre. Une vapeur particulière, répandue dans les lointains, arrondit les objets et dissimule ce qu'ils pourraient avoir de dur ou de heurté dans leurs formes. Les ombres ne sont jamais lourdes et noires; il n'y a pas de masses si obscures de rochers et de feuillages, dans lesquelles il ne s'insinue toujours un peu de lumière. Une teinte, singulièrement harmonieuse, marie la terre, le ciel et les eaux : toutes les surfaces, au moyen d'une gradation insensible de couleurs, s'unissent par leurs extrémités, sans qu'on puisse déterminer le point où une nuance finit et où l'autre commence. Vous avez sans doute admiré dans les paysages de Claude Lorrain cette lumière qui semble idéale et plus belle que nature? Eh bien, c'est la lumière de Rome...
Cet attrait de la belle Ausonie est encore le même. On cite plusieurs exemples de voyageurs qui, venus à Rome dans le dessein d'y passer quelques jours, y sont demeurés toute leur vie. Il fallut que le Poussin vînt mourir sur cette terre des beaux paysages. Au
moment même où je vous écris, j'ai le bonheur d'y connaître M. d'Agincourt, qui y vit seul depuis vingt-cinq ans, et qui promet à la France d'avoir son Winckelmann.
Quiconque s'occupe uniquement de l'étude de l'antiquité et des arts, ou quiconque n'a plus de liens dans la vie, doit venir demeurer à Rome. Là, il trouvera pour société une terre qui nourrira ses réflexions et qui occupera son cœur, des promenades qui lui diront toujours quelque chose. La pierre qu'il foulera aux pieds lui parlera, la poussière que le vent élèvera sous ses pas renfermera quelque grandeur humaine. S* il est malheureux ^ s'il a mêlé les cendres de ceux qu'il aima à tant de cendres illustres, avec quel charme ne passera-t-il pas du sépulcre des Scipions au dernier asile d'un ami vertueux, du charmant tombeau de Cecilia Metella au modeste cercueil d'une femme infortunée ! Il pourra croire que ces mânes chéris se plaisent à errer autour de ces monuments avec l'ombre de Cicéron pleurant encore sa chère Tullie, ou d'Agrippine encore occupée de l'urne de Germanicus.
S* il est chrétien, ah! comment pourrait-il alors s* arracher de cette terre qui est devenue sa patrie; de cette terre qui a vu naître un second empire, plus saint dans son berceau, plus grand dans sa puissance que celui qui Va précédé; de cette terre oii les amis que nous avons perdus, dormant avec les martyrs aux catacombes, sous l'œil du Père des fidèles, paraissent devoir se réveiller les premiers da^ns leur poussière, et semblent plus voisifis des deux ?
... Il faut maintenant, mon cher ami, vous dire quelque chose de ces ruines dont vous m'avez recommandé de vous parler, et qui font une si grande partie des dehors de Rome ; je les ai vues en détail, soit à Rome, soit à Naples, excepté pourtant les temples de Paestum, que je n'ai pas eu le temps de visiter. Vous sentez que ces ruines doivent prendre différents caractères, selon les souvenirs qui s'y rattachent.
Dans une belle soirée du mois de juillet dernier, j'étais allé m'asseoir, aU Colysèe, sur la marche d'un des autels consacrés à la Passion. Le soleil qui se couchait versait des fleuves d'or par toutes
ces galeries où roulait jadis le torrent des peuples. De fortes ombres sortaient en même temps de l'enfoncement des loges et des corridors, ou tombaient sur la terre en larges bandes noires. Du haut des massifs de l'architecture j'apercevais, entre les ruines du côté droit de l'édifice, le jardin du palais des Césars, avec un palmier qui semble être placé tout exprès sur ces débris pour les peintres et les poètes. Au lieu des cris de joie que des spectateurs féroces poussaient jadis dans cet amphithéâtre, en voyant déchirer des chrétiens par des lions, on n'entendait que les aboiements des chiens de l'ermite qui garde ces ruines...
Je suis retourné hier, 9 janvier, au Colysée pour le voir dans une autre saison, et sous un autre aspect : j'ai été étonné, en arrivant, de ne point entendre l'aboiement des chiens qui se montraient ordinairement dans les corridors supérieurs de l'amphithéâtre , parmi les herbes séchées. Jai frappé à la porte de l'ermitage pratiqué dans le cintre d'une loge; on ne m'a point répondu; l'ermite est mort. L'inclémence de la saison, l'absence du bon solitaire, des chagrins récents ont redoublé pour moi la tristesse de ce lieu; fat cru voir les décombres d'un édifice que f avais admiré quelques jours auparavant dans toute son intégrité et toute sa fraîcheur. C'est ainsi, mon très cher ami, que nous sommes avertis à chaque pas de notre néant; l'homme cherche au dehors des raisons pour s'en convaincre ; il va méditer sur les ruines des empires; il oublie qu'il est lui-même une ruine chancelante, et qu'il sera tombé avant ces débris. Ce qui achève de rendre notre vie le songe d'une ombre, c'est que nous ne pouvons pas même espérer de vivre longtemps dans le souvenir de nos amis, puisque leur cœur, où s'est gravée notre image, est, comme l'objet dont il retient les traits, une argile sujette à se dissoudre. On m'a montré à Portici un morceau de cendre du Vésuve, friable au toucher, et qui conserve l'empreinte, chaque jour plus effacée, du sein et du bras d'une jeune femme ensevelie sous les ruines de Pompeia : c'est une image assez juste, bien quelle ne soit pas encore assez vaine, de la trace que notre mémoire laisse dans le cœur des hommes, cendre Qt poussière é
... Il faudrait maintenant, mon cher ami, vous décrire le temple de la Sibylle, à Tivoli, et Télégant temple de Vesta suspendu sur la cascade; mais le loisir me manque. Je regrette de ne pouvoir vous peindre cette cascade célébrée par Horace. J^étais là dans vos domaines, vous l'héritier de Vapheleia des Grecs, ou du simplex munditiis du chantre de V Art poétique \ mais je Tai vue dans une saison triste, et je n'étais pas moi-même fort gai. Je vous dirai plus : j'ai été importuné du bruit des eaux, de ce bruit qui m'a tant de fois charmé dans les forêts américaines. Je me souviens encore du plaisir que j'éprouvais lorsque, la nuit, au milieu du désert, mon bûcher à demi éteint, mon guide dormant, mes chevaux paissant à quelque distance, j'écoutais la mélodie des eaux et des vents dans la profondeur des bois. Ces murmures, tantôt plus forts, tantôt plus faibles, croissant et décroissant à chaque instant, me faisaient tressaillir; chaque arbre était pour moi une espèce de lyre harmonieuse dont les vents tiraient d'ineffables accords.
Aujourd'hui, je m'aperçois que je suis beaucoup moins sensible à ces charmes de la nature.: je doute que la cataracte du Niagara me causât la même admiration qu'autrefois. Quand on est très jeune, la nature muette parle beaucoup ; il y a surabondance dans l'homme ; tout son avenir est devant lui (si mon Aristarque veut me passer cette expression) ; il espère communiquer ses sensations au monde, et il se nourrit de mille chimères. Mais, dans un âge avancé, lorsque la perspective que nous avions devant passç derrière, que nous sommes détrompés sur une foule d'illusions, alors la nature seule devient plus froide et moins parlante, « les jardins parlent peu » . Pour que cette nature nous intéresse encore, il faut qu'il s'y attache des souvenirs de la société : nou^ nous suffisons ntoitis à fuyuS'fnêntes; la solitude absolue nouspèse^ et nous avons besoin de ces conversations qui se font le soir à voix basse entre des amis (i). ... Dans la description des divers objets dont je vous ai parlé, je crois n'avoir omis rien de remarquable, si ce n*est que le Tibre est
(i) Horace.
toujours le Flavus Tiberinus de Virgile. On prétend qu'il doit cette couleur limoneuse aux pluies qui tombent dans les montagnes dont il descend. Souvent, par le temps le plus serein, en regardant couler ses flots décolorés, je me suis représenté une vie commencée au milieu des orages ; le reste de son cours passe en vain sous un ciel pur : le fleuve demeure teint des eaux de la tempête qui Tont troublé dans sa source (i).
Jamais plus beau langage !
Cette vie commencée au milieu des orages, c^est bien sa propre vie. Elle aussi pourra passer sous un ciel pur, le reste de son cours demeurera teint des eaux de la tempête qui l'ont troublée dans sa source.
Quelques jours avant son départ, il vit les modèles des marbres qu'il avait commandés. Ces modèles étaient déjà d'une grande expression. Aux derniers moments, il < alla prier sur les cendres de M™« de Beaumont, à Saint- Louis des Français >.
Des larmes se mêlèrent à sa prière. Ce fut comme une nouvelle séparation et un nouvel adieu.
Il partit de Rome le 21 janvier (2), jour d'éternelle tristesse. On le signale à Paris dans la première quinzaine de février.
(i) La première idée de cette belle comparaison se trouverait dans la lettre de Chateaubriand à Joubert et à Chénedollé : « ... Ce morceau de ma lettre regarde particulièrement Joubert, et, pour le traiter à sa façon, je vais prendre les choses dès leur source.,. Une autre comparaison bien différente m^est venue en voyant la Seine limoneuse, quoiqu'il fit un temps serein : c'est que, quand il y a eu des orages aux fontaines de la vie, c'est en vain que le reste coule sous un ciel pur, le fleuve reste teint des eaux de la pluie, et, à soixante lieues, comme à soixante ans de l'orage, on peut dire : les flots ou les jours ont été troublés à leur source,., >
(2) « Six mois vous suffiront pour tout voir en poète », écrivait-il à
DE M«n« DE BEAUMONT
Je duis à la bienveillance de Mv^ d'Armailhacq, supérieur de Saint- Louis des Français, à Rome, la planche sur laquelle a été tirée cette gravure. Je prieMfi^^ d'Armailhacq de vouloir bien agréer l'expression de
ma vive reconnaissance.
SIX MOTS A ROME 2l3
Nous le savons par Joubert, « il avait trouvé, en arrivant, bien des sujets de surprise et eu des contradictions qui devaient lui donner une grande envie de repartir; il n'avait pas étésûr dépasser à Paris vingt-quatre heures paisiblement; on n'a pu rien savoir de ses affaires. >
Joubert n'entre dans aucun détail; mais il n'est pas difficile d'éclairer l'obscurité de ce texte.
Après la mort de M^^ de Beaumont, pendant les mois de novembre, de décembre et jusqu'au 21 janvier, date de la séparation, le cardinal avait renouvelé au secrétaire les meilleures assurances de bon vouloir. Rome entière, émue du différend, savait que la paix était rétablie à l'ambassade de France. Le même Joubert écrivait àChênedollé, le 2 janvier : € Un voyageur est venu me donner avant-hier de ses nouvelles ; par la tournure des esprits et des événements, son amitié pour M""® de Beaumont a été aussi honorable à l'un qu'à l'autre. // quittera Rome^ ami du cardinal et estimé de tout le monde ; c'est un bien bon temps pour partir. On en fait un presque ambassadeur. Nous allons bientôt le revoir, car il n'ira pas à son poste sans avoir pris des instructions qui le retiendront peut-être à Paris plus longtemps que nous ne pensons. Je l'attends [à Villeneuve] dans le cours du mois. >
Or, une dépêche du cardinal, datée du 4 février, arrivait à Paris à peu près en même temps que l'ancien secrétaire. Elle
Fontanes. Lui-même passa six mois et demi, à Rome^ ou bien» si Ton ajoute le temps que dura l*excursion de Naples, six mois et vingt-quatre jours.
— Les dernières dates de cette excursion el celles de la lettre sur Rome ne s'accordent pas : « Baïes, 9 janvier; Herculanum, Porticî, Pompeia, 1 1 janvier » ; et dans la lettre, datée « Rome, le 10 janvier », nous lisons : « Je suis retourné hier, 9 janvier, au Colysée. »
L'erreur n'a aucune importance.
contenait une dénonciation en règle, et d'une telle gravité qu'elle pouvait, cette fois, non seulement faire casser aux gages le nouveau ministre, mais le faire jeter au Temple ou condamner à l'exil.
On voudrait trouver une excuse à ce dernier coup, frappé après la lutte, et l'on ne réussit pas à en découvrir même un semblant.
Délivré de l'homme qui lui avait été imposé et qui l'offusquait de sa gloire, pourquoi le poursuivre au loin de sa haine ? Pourquoi le vouloir abattre et briser,surtout après lui a.voir prodigué des assurances de paix ?
Il faut lire avec attention cette dépêche, en se souvenant du maître très soupçonneux à qui elle était adressée, et de l'heure où elle lui parvenait — heure de complots et d'exécutions :
« Citoyen Premier Consul, écrit le cardinal, permettez que je vous entretienne un instant de Chateaubriand. Mécontent de n'avoir pu s'emparer de mon ministère, et voyant que je n'avais besoin de personne pour faire ma besogne, il a voulu se venger. Il a entrepris de corrompre les prêtres que j'avais amenés à Rome ; il leur a mis dans la tête que je devais leur faire donner des bénéfices et des prélatures du Pape ; et j'ai appris que, par ses insinuations, ils se plaignaient amèrement d'être à Rome sans considération et sans crédit. » C'étaient là, il faut en convenir, de pauvres accusations, surtout le cardinal ajoutant : qu'il ne pouvait produire les preuves ostensibles de ce fait, ainsi que des propos tenus sur son compte ; mais il ajoutait d'autres reproches sur le langage du secrétaire, touchant le Premier Consul lui-même, « Dans mon salon, écrivait-il, en ma présence, il a osé dire que les Français ne devaient au Premier Consul que le rétablissement de la religion et la modération de la loi de conscription, qui est encore imparfaite et injuste. En peu de mots, je le fis taire. » De là, passant à quelques plaintes
contre l'abbé Guillon, que le cardinal avait appelé, en qualité d'auditeur, pour le travail des congrégations et qu'il venait de renvoyer, le cardinal ajoutait : « Chateaubriand n'oubliait rien pour décrier mes opérations, toujours entouré d'émigrés et dç ceux que vous avez exilés de Paris. » Au fond, c'était là, avec les jalousies de pouvoir d'un homme médiocre, le grand grief du cardinal. Il avait pris d'abord ombrage de la partialité du secrétaire pour quelques prêtres émigrés, puis de ses égards pour des princes déchus. Il lui reprochait maintenant son amitié pour M. Louis Bertin, rédacteur de journal, proscrit sous le Directoire et exilé par le Consul à l'île d'Elbe, d'où il avait obtenu de sortir, pour voyager en Italie. Dévoué d'admiration et de cœur à M. de Chateaubriand, qu'il avait connu à Paris, en 1800, M. Bertin s'était offert pour conduire à Rome M"*® de Beaumont, à la sortie du Mont Dore...
Voici la dernière et la plus vive insinuation du cardinal contre le secrétaire de légation dont il avait voulu à tout prix Véloignement : t
« Quoique Chateaubriand, écrit-il, soit le pensionnaire et le protégé de M°*® de Beaumont, il n'est point votre ami. Si vous ne le faites surveiller où vous l'envoyez, vous ne tarderez pas à être assuré qu'il fera tout pour les émigrés et pour ceux qui sont mécontents de votre gouvernement. Cet intrigant est encore un méchant homme. » Ce langage est bien fort dans sa naïve colère (i).
Est-ce Talleyrand, ou M*"® Bacciochî, ou Fontanes qui lui révéla l'indigne conduite du cardinal ?
Toujours est-il qu'il fut exactement renseigné.
Quand on a pénétré un peu avant dans ce cœur passionné, le doute n'est pas possible : il se souviendra et se vengera,
(i) Villemain.
2l6 CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
non point comme son ancien chef, en portant des coups dans l'ombre à un homme désarmé, mais à la face du ciel, à ses risques et périls, — sans égard au tout-puissant neveu.
Dans son voyage de retour, Chateaubriand s'arrêta quelques jours à Villeneuve. Là, Joubert le réconforta de sa chaude amitié et le pressa d'obéir à la recommandation de M"'^ de Beaumont. Ses conseils furent mieux accueillis que ceux de Fontanes. Avec quelles paroles d'humeur le secrétaire avait répondu à ce dernier l'engageant à reprendre la vie conjugale, il est impossible qu'on ne l'ait pas remarqué.
C'est sous le toit, je pourrais dire sous la dictée du moraliste que l'oublieux époux écrivit enfin à la délicate, spirituelle et fière Bretonne qu'il appelait sa < veuve >.
M™« de Chateaubriand se rendit à sa prière ou plutôt à ses instances, car il fallut insister.
Quel époux René sera-t-il ? Et M™« de Chateaubriand, quelle épouse?