CHAPITRE VI
ÉTUDE PSYCHOLOGIQUE Les deux époux.
L'époux d'abord. C'est le moment d'entrer plus avant dans le mystère de son être.
Pour une telle étude, revenir sur le passé ne suffirait pas; il nous faudra, mainte fois, anticiper sur l'avenir.
Souvent aussi, nous aurons recours aux intimes analyses de cette âme habituellement repliée sur elle-même. Quelles indications vaudraient celles-là ? .
Un incurable ennui le rongeait au cœur.
Mais quelle sorte d'ennui ? et pourquoi le dire incurable?
Habitué, dès l'âge le plus tendre, à une vie d'indépendance et de solitude, il aimait à fuir la société, à courir les champs et les bois. Il aimait plus encore à se retirer et à se blottir en soi, le regard du corps aux lointains bleuâtres, le regard de l'âme aux horizons subjectifs.
Comme le malade ne cesse d'interroger son mal, ainsi
2l8 CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
Chateaubriand ne cessait d'interroger son cœur. Ce cœur inquiet, il l'écoutait se plaindre sans paix ni trêve.
Vanité, « e'goïsme féroce >, « indécrottable orgueil >, < étalage obstiné du moi >, voilà le reproche incessant que l'on jette à la mémoire de l'illustre écrivain. Autant vaudrait reprocher à l'hypocondriaque de penser éternellement à soi, de parler éternellement de soi. Car il faut voir en Chateaubriand < un vî^ai malade >.
Entendons-nous : < La nature l'avait doué d'une force extraordinaire >. < Son tempérament était très vigoureux. > C'est lui qui l'assure. Sa constitution était « saine et robuste >, Sainte-Beuve l'affirme et tout le prouve. Donc, < constitution saine et robuste (i) >, sauf en ce point mystérieux où travaille le spleen; sauf encore ces fièvres, ces rhumatismes dont il souffrit toute sa vie.
Peut-être ces rhumatismes furent-ils causés par les imprudences de l'enfant et du voyageur. Courses effrénées des jours, nuits passées à la belle étoile; < il harassait ses gens > ; à peine arrivé, il fallait repartir. « Point de cesse, point de relâche. > Les guides et domestiques demandaient grâce; ils suppliaient les amis d'intercéder pour eux.
Peut-être aussi le spécialiste découvrirait-il entre le spleen et ces douleurs coutumières quelque étroite parenté.
Une certaine année, il consent à se soigner et se rend à Cauterets. Les eaux lui sont favorables, doublement favorables. Car, en même temps que les douleurs, voilà que l'invétérée tristesse a disparu. Il le constate avec un étonne-
(i) L'une de ses sœurs, la comtesse de Marigny, mourut centenaire; et de Lucile, Chênedollé a écrit : « Que les souffrances de Tâme ont dû être grandes pour avoir détruit aussi vite un corps aussi robuste et aussi bien constitué ! »
ment joyeux : « Je me trouvai bien des bains; j'achevais seul de longues courses et me croyais dans les escarpements de la Sabine. Je faisais tous mes efforts pour être triste et je ne le pouvais. >
Relevons, dans la correspondance des quatre dernières années, les phrases où il est question de sa santé :
II thermidor, au soir [1800]. « Rendez-moi deux services : donnezmoi d'abord un mot pour le médecin. »
29 septembre 1801. « Je suis toujours malade et j'écris avec peine. *
!•' octobre iSoi. «J'ai décidément la fièvre tierce; je vais faire des remèdes.
22 fructidor [8 septembre] 1802. « Je n'ai point été au Marais dans la crainte d'y rencontrer la philosophie; d'ailleurs, je suis très malade. »
3 brumaire [an XII] 1803. « Ma santé est très mauvaise depuis quelque temps : j'ai une diarrhée bilieuse qui m'Ôte toutes les forces, et des mouvements de fièvre qui sont très inquiétants. »
8 novembre 1803. « Ma santé est bien mauvaise, et je désire quelquefois de ne pas repasser les Alpes. »
16 novembre 1803. « Ma santé qui devient extrêmement mauvaise m'impose la loi de chercher quelque coin où je ne sois à charge à personne. »
23 novembre 1803. « Je suis au lit avec une jaunisse affreuse. » 20 décembre 1803. « Comme mon tempérament est très jort^
j'espère surmonter le mal. »
18 juin 1804. « Je ne dors point, je ne mange point, je suis malade. »
29 juin 1804. « J'ai la fièvre depuis deux jours; cela durera peu; quelques doses de quinine me remettront sur pied. »
Des notes analogues, embrassant les années qui précédèrent et suivirent, s'offriraient d'elles-mêmes, soit dans les mémoires
de l'un et de l'autre époux, soit dans leurs correspondances familières.
La clé de son caractère sombre, de son humeur changeante, € de son ennui sans cause >, de ses taciturnités désolantes, de € sa figure > qui « se pince > et, non point assurément de son génie, mais de la teinte mélancolique de son génie, elle est là, dans cette maladie physique.
Mal incurable, parce qu'il était héréditaire. Son père, < un des caractères les plus sombres qui aient été >, nous apparaît, à travers les SMémoires^ comme fortement hypocondriaque : < Son état habituel était une tristesse profonde, que l'âge augmenta, et un silence dont il ne sortait que par des emportements. >
Lucile était hypocondriaque au degré le plus voisin de la folie; elle se définissait : < une existence délaissée de tous et qui pèse tout entière sur elle-même (i) ». Adolescent, René ne rétait guère moins. Il fut tenté, il tenta même une fois de se tuer. Mais tandis que Lucile se laissait glisser insensiblement sur la pente fatale, René trouva dans la triple vigueur
(i) « Ma sœur n^étalt point changée; elle avait pris seulement Vexpression fixe de ses maux.,. En la contemplant, je croyais apercevoir dans Lucile toute mon enfance, qui me regardait derrière ses yeux un peu égarés, •.
» Le 4 d'octobre 1803, Lucile m^écrivalt de Rennes :
« Mon ami, quelle triste et étrange vie je mène depuis quelques mois 1 Aussi » ces paroles du Prophète me reviennent sans cesse à Tesprit : Le Seigneur » vous couronnera de maux et vous jettera comme une balle.,. Adieu, mon » pauvre frère ; te reverrai-je ? Cette idée ne s'ojffre pas à moi d^une manière » bien distincte. Si tu me revois^ je crains que tu ne me retrouves qu'entiè- » rement insensée. Adieu, toi à qui je dois tant !... Il est bien vrai que pour » quiconque ne me connaît pas, je dois paraître inexplicable... »
— Sainte-Beuve a écrit : « Elle mourut folle et se tua. » De quel droit le maître critique présente-t-il comme absolument certain ce qui n'est que probable ?
de sa constitution, de son intelligence et de sa volonté^ la force de réagir; il remonta de plusieurs degrés, dès les années de sa jeunesse. Une vie de voyages, de travail et d'action, et, dans cette vie, un enchaînement de crises extérieures, une suite ininterrompue de combats, furent le contrepoids sauveur.
Il a dit, dans ses Mémoires, un mot essentiel, mot qui éclaire le mystère de son être aux dernières profondeurs :
< J'ai le spleen, véritable maladie, tristesse physique . >
De ce mot révélateur et suggestif, on n'a pas tenu compte.
Villemain l'a remarqué, en vue d'une simple allusion; et il ne s'en est souvenu que pour en contester la portée : « Une certaine mélancolie dédaigneuse de ce qu'elle poursuit, un spleen plus affecté encore que maladif. >
Sainte-Beuve a disserté sur le fameux ennui, très éloquemment; il n'est pas sorti de l'analyse psychologique. Dans le € mal de René >, il n'a vu qu'une < maladie morale >, et tous, après le grand critique, ont parlé comme lui, sur ce point et sur tant d'autres.
Je m'étonne que, par ce temps d'études psycho-physiologiques, on n'ait point eu l'idée d'une cause physique. La physiologie, dont les bonnes âmes s'effraient, n'est pas l'ennemie de la morale. Loin de la supprimer, elle la dégage et l'éclairé. A qui Tentend comme il faut, cette science apporte de très précieux éléments d'examen.
Par instinct et par goût, autant que par système. Chateaubriand vécut à Rome, comme il avait vécu dans les bois de Combourg, comme il avait vécu dans ses premiers séjours à Paris, comme il avait vécu durant l'exil de Londres, habituellement triste, taciturne et seul.
Agé de dix-huit ans, en 1786, il était venu passer quelques jours à Paris. Vingt-cinq ans plus tard, le comte de Pomme-
réul se souvenait d'avoir soupe alors avec lui et quelques gentilshommes bretons : < II ne disait pas un mot >, ajoutait le narrateur.
« Après avoir revu la Bretagne, et m'être venu fixer à Paris avec mes deux sœurs cadettes, Lucile et Julie, je m'enfonçai plus que jamais dans mes habitudes solitaires. > — « Mes mœurs sont de la solitude et non des hommes >, disait-il dans VEssai.
Les conseils que le jeune auteur (1797) donnait aux Infor' tunés^ de fuir le grand jour et les hommes, de cacher leur détresse et leurs larmes, de vivre avec la nature, de s'isoler, il les tirait et traduisait de sa propre vie; il les pratiquait si rigoureusement tout le premier que ses camarades d'émigration < le soupçonnaient atteint de folie >. — < Je ne regardais personne, je ne répondais point, je ne savais ce que l'on me disait... >
Il avait écrit dans VEssai : < Il faut éviter la société lorsqu'on souffre, parce qu'elle est l'ennemie naturelle du malheureux. Je suis si convaincu de cette vérité sociale que je ne passe guère dans les rues sans baisser la tête. >
Échapper à la société, aller sans contrainte, vivre sans témoins, se nourrir de son intérieur, étudier son inexprimable malaise, < le cœur replié sur lui-même », et, sous prétexte de calmer ou de charmer sa souffrance, la nourrir, la développer en se la décrivant, c'était chez lui instinct, besoin impérieux, habitude invétérée. L'habitude était causée par une fatalité de complexion, par une hérédité maladive. Le germe de naissance avait été favorisé d'abord par la contrainte de son enfance, aux prises avec la tyrannie et la morosité du foyer; puis par la mélancolie des lieux où il vit le jour et où s'écoulèrent les années des impressions vivaces; puis encore par les prodigieux bouleversements de la Révolution et les malheurs
qui en furent la suite ; enfin par la misère noire de l'exil et par un séjour de huit longues années dans la propre patrie du spleen. — Race, milieu, moment, la formule chère à M. Taine n'aurait ici rien de forcé, rien de factice.
4c Plus sombre que sensible (i) >, disait M°*® de Staël, et j'ajoute, plutôt subjectif qu'égoïste; parce que le spleen impose à ses victimes un fréquent oubli des autres avec d'incessantes et douloureuses préoccupations de soi; — aimant la solitude, parce que la solitude laisse toute liberté aux retours sur soi et que le silence extérieur permet de n'entendre que soi ; — ennemi de tout lien un peu étroit et durable, parce que de tels liens supposent une aliénation de soi; comment pourra-t-il s'habituer à la vie conjugale, cette vie étant, dans une large mesure, le don de soi, l'oubli de soi ?
Il ne s'habituera qu'à la longue, et jamais parfaitement.
J'ai noté dans sa correspondance, à une date toute voisine de la réunion des deux époux, une confidence très caractéristique. Venant du sauvage indiscipliné que nous connaissons, elle ne laisse pas, morale à part, d'être fort touchante :
« J'aspire au moment où je pourrai jouir encore de quel' ques heures de liberté, puisqu'il faut renoncer au fond* de la chose.
> Bon Dieu I comme j'étais peu fait pour cela (le mariage) ! Quel pauvre oiseau prisonnier je suis ! »
Sauf une grande générosité de caractère et une exceptionnelle bonté, € il n'avait aucune qualité du mari >.
Qu'est-ce à dire ?
Aux confidences dont il accompagne cette déclaration dans
(i) « J'ai beaucoup vu Tauteur d'AtoAa depuis voCre départ... et je le crois encore plus sombre que sensible. » (Lettre à Fauriel, 17 prairial an IX (1801).
ses Mémoires^ ajoutez que, dévoré du spleen, — sombre et subjectif, douloureusement concentré et absorbé, passionné d'indépendance et de solitude, afiFolé d'idéal, — il ne se pouvait qu'il eût les qualités du mari. Lucile non plus ne se reconnaissait pas les qualités de l'épouse. Elle refusa sa main à Chênedollé. Pourquoi ? Se sentant vouée au malheur, elle ne voulut pas idfligerà autrui la contagion de sa destinée : < S'il est vrai que vous ayez l'idée que nous pourrons être un jour unis, perdez tout à fait cette idée : croyez que je ne suis point d'un caractère à souffrir jamais que vous sacrifiiez votre destinée à la mienne. >
C'est en vertu du même principe, et pour ne pas infliger à sa descendance une hérédité de malheur, que René se montra réfractaire au sentiment paternel. Nous le savons depuis la publication des Mémoires d' Outre-Tombe :
< Après le malheur de naître, je n'en connais pas de plus grand que de donner le jour à un homme. > — < Je n'ai jamais désiré me survivre. >
Nulle parole, je dirais nul aveu, n'éclaire mieux le fond atrocement désolé de ce cœur.
Cet aveu répond aux théories de sa jeunesse, à peine gazées dans la fiction des Natchei :
Toute pensée d'hymen était odieuse à René :
« Mon fils ou ma fille ! dit-il avec un sourire amer. Sera-t-Uplus heureux que moi ? Sera-t-elle plus heureuse que ma sœur ? Qui aurait dit que j'aurais donné le jour à un homme !... »
Depuis qu'il était père, sa tristesse était singulièrement augmentée. Il passait des jours entiers au fond des forêts.
« J'ai vu avec une sorte d'épouvante que ma vie s'allait prolonger au delà de moi. Le sang qui fit battre mon cœur douloureux animera celui de ma fille... Qu'on ne parle jamais de moi à ma fille : elle ne me doit rien; je ne souhaitais pas de lui donner la vie!... »
Las de « n'avoir à dévorer qu'un cœur vide et solitaire (i) >, quand il sortait de son intérieur, c'était ébloui par quelque séduction brillante. Dans ce cœur orageux, le désir s'allume, soudain et aveuglant comme l'éclair. Que ce fût désir d'amour, ou de gloire, ou de pouvoir, ou tout autre désir, il s'élançait avec une fougue de passion que xien n'aurait pu maîtriser. Rien, sinon le succès. Tout l'être se tendait à la poursuite. Et tant que l'objet de ses convoitises restait hors d'atteinte, il ne se lassait pas. Aussitôt le but atteint, il y avait détente brusque et lourde retombée sur soi. Le cœur, écrasé sous le faix, élevait sa plainte éternelle. L'imagination, hantée de chimères, se trouvait loin de compte ; elle ajoutait à la déception. Plus cruel après ces échappées, le spleen avait ressaisi sa proie. Et celle-ci, sous la griffe, étouffait, se débattait, cherchait le grand air, avait besoin d'espace, de locomotion, de solitude :
€ Bénie soyez-vous, ô ma native et chère indépendance, âme de ma vie!... La route m'ennuie; j'aime seulement le voyage à cause de l'indépendance qu'il me donne, comme j'incline vers la campagne, non pour la campagne, mais pour la solitude. > Il aurait beaucoup aimé le service de la marine si son esprit d'indépendance ne l'eût éloigné de tous les genres de services : < J'ai en moi une impossibilité d'obéir. Les voyages me tentaient; mais je sentais que je ne les aimerais que seul^ et suivant ma volonté. » — < La solitude me plaît, mais souvent la vie m'ennuie. C'est un mal que j'ai apporté en naissant ; il faut le souffrir, puisqu'il n'y a point de remède (2). >
Rendu à la solitude. Chateaubriand se calmait insensible-» ment. < La monotonie des sentiments de la vie > avait toutes
(i) Expression de V Essai,
(2) Lettre à M"*® de Custine, 2 décembre 1823.
ses préférences. Lui-même nous a dépeint ces habitudes régulières, avec leurs douces rêveries, comme l'état le plus heureux de son humeur. Nous lisons dans René : < Si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans l'habitude. > Le fond du cœur ne cessait pas d'être tristesse et souffrance. Mais Tamertume de sa tristesse s'envolait dans l'infini de ses rêves, et, sur sa souffrance endormie, couraient de fréquents sourires.
A vivre ainsi dans la solitude, tout n'est pas misère et ennui; lui-même en a consigné la remarque dans ses juvéniles conseils aux Infortunés :
S'il devient moins propre à la société [voilà Tinconvénient, et il est grave; voici l'avantage], sasensibilité se développe aussi davantage. Le malheur nous est utile : sans lui, les facultés aimantes de notre âme resteraient inactives; il la rend un instrument tout harmonie dont, au moindre souffle, il sort des murmures inexprimables.
N'oublions pas que ces réflexions étaient imprimées bien avant VltinérairCy avant les Martyrs^ René^ Atala. L'auteur inconnu deYEssai n'avait-il pas déjà le pressentiment de ses < futuritions > glorieuses ?
Continuons de le citer :
Lorsque les chances de la destinée nous jettent hors delà société^ la surabondance de notre âme, faute d'objet réel, se répand jusque sur Tordre muet de la création, et nous y trouvons une sorte de plaisir que nous n'aurions jamais soupçonné.
La vie est douce avec la nature. Pour moi, je me suis sauvé dans la solitude. Heureux ceux qui aiment la nature.
L'âme se répand sur l'ordre muet de la création, jamais oublieuse d'elle-mêmejamaisconfondue, jamais absorbée (i). Semblable à l'abeille, elle vole, butine, ajoute incessamment au trésor dont elle se nourrit. Enfin, rassasiée pour un jour, elle rentre en soi et se laisse aller à la douceur de rêver. < Je rentre dans mon for intérieur, comme un lièvre dans son gîte : là je me remets à contempler la feuille qui remue ou le brin d'herbe qui s'incline. >
— « Méditations enchantées, charmes secrets et ineffables d'une âme jouissant d^elle-même, je vous ai goûtés à longs traits. > Nous le verrons longuement heureux de ce bonheur, dans la solitude de la Vallée aux Loups.
Ce ne sera plus la solitude absolue; elle commence même à lui peser. En janvier 1804, Thumeur semblerait moins noire; l'état d'âme serait meilleur. Un passage de la lettre sur la campagne romaine permet de le croire. Et les faits, comme les lettres, témoigneront de ce progrès :
Quand on est très jeune, la nature muette parle beaucoup; il y a surabondance dans l'homme...; mais dans un âge plus avancé, ... lorsque nous sommes détrompés sur une foule d'illusions, alors la nature seule devient plus froide et moins parlante... Nous nous suffisons moins à nous-mêmes \ la solitude absolue nous pèse, et nous avons besoin de ces conversations qui se font le soir à voix basse entre des amis.
[i) «N^est-cepas lui qui, le premier peut-être, a mêlé Thomme dans la nature, jusqu'à Ty confondre, ou plutôt jusqu'à l'y absorber? » (Brunetière, Evolution de la Poésie lyrique, p. 88.) — Chateaubriand attire à "soi la nature; il l'absorberait plutôt qu'il ne se perdrait en elle. Nul soupçon ni danger de panthéisme avec lui. Son individualisme est trop accentué pour cette aliénation et perte du moi dans le tout.
A voix basse n'est pas un mot de hasard ou une simple traduction, lenesque susurri; l'auteur s'est mis dans ce mot, comme dans tous les autres. Chateaubriand n'aimait pas à parler beaucoup; et moins encore aimait-il à parler haut (i). < Il prêtait volontiers sa plume, mais non sa langue, à la plus belle cause du monde. > — « Au bout de quatre paroles le son de ma voix me devient insupportable et je me tais. >
< Quand on est très jeune, etc. > contient, je pense, une allusion aux rêveries de René. — < Lorsque nous sommes détrompés sur une foule d'illusions, etc. > dit la situation d'esprit après les démêlés avec le cardinal Fesch.
< Nous nous suffisons moins à nous-mêmes >, parole de bon augure, où se marque un progrès, un plus noble progrès que celui de l'âge et du génie : je la souligne avec plaisir.
Sceptique à l'endroit des réalités qu'on peut mettre à l'essai, réalités menteuses et indigentes, à commencer par les formes gouvernementales^ il ne le fut point, ce qui est l'essentiel, à l'égard des grandes idées, génératrices des grandes actions, amitié, justice, humanité, liberté, gloire, génie, honneur, charité, religion.
Ce que René a surtout de propre, d'après Sainte-Beuve, c'est de se mettre en présence de sa propre tristesse ; c est de la regarder en Tadmirant et en la chérissant... Une tristesse dépeinte et chantée de la sorte devient sa propre consolation à elle-même, et n'y aurait-il que cela, on sent que René se distraira et se consolera.
René se distraira; oui. Dieu merci! Sans quoi, c'eût été, comme pour Lucile, le désespoir qui tue, peut-être le déses-
(t) « Il était un^peu sourd, et noua n^aimons ptsk parler haut. » {Congrès de Vérone.)
poîr qui fait que Ton se tue. René se consolera; non, jamais. C'est un malade d'origine; la tristesse est aux sources mêmes de son être. < Tristesse physique. > Le cœur en est rempli ; elle circule dans les veines. Le mal est incurable. < Depuis le commencement de ma vie, je n'ai cessé de nourrir des chagrins; j'en portais le germe en moi, comme l'arbre porte le germe de son fruit. Un poison inconnu se mêlait à tous mes sentiments. Je me reprochais jusqu'à ces joies nées de la jeunesse et fugitives comme elle. > Ce que René a surtout de propre, ce n'est point de se mettre en présence de sa tristesse; tous les malades de son espèce en sont là; c'est de dépeindre ou de chanter cette tristesse — qui n'est ni si nouvelle ni si rare — avec des accents nouveaux, sous des couleurs magiques. S'il admire et chérit quelque chose, c'est la peinture de sa souffrance, c'est l'œuvre de son génie, et non cette souffrance. Quand tous exaltent ses tableaux, l'artiste n'aura-t-il pas le droit de les admirer? Encore est-il qu'il doute de son génie et de la durée de ses œuvres, comme de l'amour qu'on lui témoigne, comme de tout le reste.
< Est-il certain que j'aie un talent véritable et que ce talent ait valu la peine du sacrifice de ma vie? Dépàsserai-je ma tombe? Si je vais au delà, y aura-t-il, dans la transformation qui s'opère, dans un monde changé et occupé d'autre chose, y aura-t-il un public pour m'entendre? Ne serai-je pas un homme d'autrefois, inintelligible aux générations nouvelles? Mes idées, mes sentiments, mon s^y^e même, ne seront-ils pas à la dédaigneuse postérité choses ennuyeuses et vieillies? > — < Je crus un moment à mon talent; mais bientôt, revenu à une juste défiance de moi-même, je me mis à douter de ce talent, ainsi que j'en ai toujours douté. >
Nous pouvons généraliser le mot de Villemain, relatif à >4 seule politique :
23o CHATEÂUBRTAND, SA FEMME ET SES AMIS
< Son ardeur même se glaçait de doute. »
< Sauf en religion, je n'ai aucune croyance... (i). » — < Mon défaut capital est l'ennui, le dégoût de tout, le doute perpétuel. > Doute fréquent, doute sincère, qui dérive de son mal et fait partie de sa tristesse.
De l'avenir aussi, il doute à sa manière. Les longues années ne lui apparaissent que vides du € long espoir > : « Je ne sais s'il est bon d'avoir comme moi épuisé tant de choses à trente-quatre ans. Que de vide derrière soi ! Que d^ années sans espérance et sans illusions ! Ce qu'il y a de sûr, c'est que je m'inquiète de l'avenir. Je ne sais comment je remplirai tous les jours qui me semblent promis. Je ne vaux rien pour moi; mais je crois valoir quelque chose pour les autres. >
Il désire plutôt qu'il n'espère.
L'espérance est un sentiment fait de douceur et de sécurité : l'âme s'établit dans une attente confiante. Affranchie de ce que le désir a d'inquiet, elle se repose dans l'idéale jouissance d'un bien à venir.
Or, l'être intime de Chateaubriand ne comporte ni cette douceur, ni cette sécurité. Le mot espérance est rare dans son œuvre. Et avec quelles restrictions il se présente : « J'espérais, autant du moins que je puis espérer (2). > — < Je croyais donc pouvoir Ml peu nourrir des espérances pas trop folles. > Voyez tous les termes restrictifs dont le mot espérance est
(i) Le mot s'applique aux contingences politiques et sociales.
(2) « Dire que j'espérais, autant du moins que je puis espérer, un grand succès de Touvrage (V Essai) ^ cela va sans dire. Nous autres auteurs, petits prodiges d'une ère prodigieuse, nous avons la prétention d'entretenir des intelligences avec les races futures; mais nous ignorons, que je crois, la demeure de la postérité; nous mettons mal son adresse. » (Mém. d'Outre^ Tombe, t. II, p. 134.)
enveloppé ! « Il s'inquiète de l'avenir. > Et quand le désir se lève dans son cœur, je le répète, on dirait d'un violent orage. C'est réclair multiplié dans le tumulte de la tempête. Il croit trop peu soit à la réalité, soit à la durée du bonheur pour se promettre, dans la jouissance, une paix quelconque. Aussi quelle agitation ! quel trouble intérieur! quelle hâte fiévreuse! quelle impatience de l'obstacle! Et quelle étrange pensée l'obsède! Mêler la mort au plaisir : < Que la voûte du ciel tombe sur nous!... J'aurais voulu vous poignarder pour fixer lebonheur dans votre sein... > — < Mon bonheur à moi ressemblait à du désespoir (i). > — < Au temps des erreurs de ma jeunesse, j'ai souvent souhaité ne pas survivre au bonheur. »
Fut-il donc « l'homme du désir au sens épicurien >, — € désir prolongé et toujours renouvelé d'une Eve terrestre >? — « Qu'était-ce, après tout, que Fontanes et même Chateaubriand? Des épicuriens qui avaient l'imagination 'catho* lique (2). »
Jusqu'à la date que j'aurai soin de noter, il fut l'homme de ses romans, l'homme des passions décrites. Très conscient et très fier des viriles énergies de son être pour tout travail et toute lutte, il s'afflige de sa faiblesse de cœur, il fait le procès < à cette nature molle et efféminée que mon siècle, observe-t-il, a placée malgré moi dans mon sein >. Il fait même le procès à la religion : < O religion! où sont donc tes puissances, tes freins, tes baumes I >
Inconstantes amours. Du moins ses passions, vite lassées, se changeaient-elles en amitiés fidèles. 11 ne se donnait pas, il se prêtait, dit-on. Au sens de l'amitié, il se donnait sans retour.
(i) Eudore.
(2) Sainte-Beuve.
Non point, toutefois, que le < désir prolongé d'une Eve terrestre > évoque bien naturellement le souvenir à^Épicure. Le mot fameux de Sainte-Beuve n'a rien de caractéristique : il s'appliquerait à tant d'autres ; et, sans remonter aux âges philosophiques de la Grèce, à tant d'autres de son siècle — le dix-huitième — et de son pays — la France.
Dans cet ordre d'idées, une phrase de la correspondance était à remarquer : elle n'aura point passé inaperçue : « La société est fort nombreuse ici [Rome] ; les femmes y sont très belles, et personne ne trouve mauvais qu'on en soit très occupé. >
Je ne sais s'il faut attribuer au mot < très occupé > la valeur d'une confidence. J'y verrais plutôt un trait des mœurs romaines lestement relevé par un jeune Français. Au surplus, jeune ou vieux, à peine est-il arrivé dans une auberge, à peine a-t-il fait quatre pas dans une ville ou un village : son premier regard est aux femmes; sa première note de voyage est pour constater ou contester la beauté de celles qui s'offrent à sa vue.
Dans la lettre sur la campagne romaine, il écrivait à Fontanes : < La beauté des femmes est un autre trait distinctif de Rome : elles rappellent par leur port et leur démarche les Clélie et les Cornélie; on croirait voir des statues antiques de Junon et de Pallas descendues de leur piédestal et se promenant autour de leurs temples (i). >
Il parlera des femmes de l'Orient dans Yltinéraire de
(i)« Notez que c'est ce dernier trait qui achève et accomplit la pensée. On croirait voir des statues antiques de Junon ou de dallas : on trouverait encore cela assez aisément, et on s^arrêterait satisfait. Le reste est du grand écrivain qui ne laisse rien à dire après lui et qui ferme le cercle d*or. En prose, il n'y a rien au delà. » (Sainte-Beuve.)
Paris à Jérusalem : < Les femmes arabes ont la taille plus haute en proportion que celle des hommes. Leur port est noble; et, par la régularité de leurs traits, la beauté de leurs formes et la disposition de leurs voiles, elles rappellent un peu les statues des prêtresses et des Muses. Ceci doit s'entendre avec restriction : ces belles statues sont souvent drapées avec des lambeaux; l'air de misère, de saleté et de souffrance dégrade ces formes si pures; un teint cuivré cache la régularité des traits; en un mot, pour voir ces femmes telles que je viens de les dépeindre, il faut les contempler d'un peu loin, se contenter de l'ensemble et ne pas entrer dans les détails. » Et ailleurs, sur les femmes juives :
Fontanes me demandait un jour pourquoi, dans la race juive, les femmes sont plus belles que les hommes : je lui en donnai une raison de poète et de chrétien. « Les Juives, lui dis-je, ont échappé à la malédiction dont leurs pères, leurs maris et leurs fils ont été frappés. On ne trouve aucune Juive mêlée dans la foule des prêtres et du peuple qui insulta le Fils de THomme, le flagella, le couronna d'épines, lui fit subir les ignominies et les douleurs de la croix. Les femmes de la Judée crurent au Sauveur, l'aimèrent, le suivirent, l'assistèrent de leurs biens, le soulagèrent dans ses afflictions. Une femme, à Béthanie, versa sur sa tête le nard précieux qu'elle portait dans un vase d'albâtre ; la pécheresse répandit une huile de parfums sur ses pieds, et les essuya avec ses* cheveux. Le Christ, à son tour, étendit sa miséricorde et sa grâce sur les Juives; il ressuscita le fils de la veuve de Naïm et le frère de Marthe ; il guérit la belle-mère de Simon et la femme qui toucha le bas de son vêtement : pour la Samaritaine, il fut une source d'eau vive, un juge compatissant pour la femme adultère. Les filles de Jérusalem pleurèrent sur lui, les saintes femmes l'accompagnèrent au Calvaire, achetèrent du baume et des aromates, le cherchèrent au sépulcre en pleurant : — Mulier^ quid ploras ? Sa première apparition
après sa résurrection fut à Madeleine ; elle ne le reconnaissait pas ; mais il lui dit : « Marie ! » Au son de cette voix les yeux de Madeleine s'ouvrirent et elle répondit : « Mon Maître ! » Le reflet de quelque beau rayon sera resté sur le front des Juives. »
Fontanes parut satisfait de ces raisons, concluantes en effet pour les doctes Sœurs (i).
Si le trait relatif aux femmes de Rome est une sorte d'aveu, la tendance qui s y révèle ne tint pas longtemps contre l'instinctive habitude de s'isoler. Et puis, ce furent les tracasseries de son supérieur qui l'exaspérèrent. Et enfin, ce fut le dévouement qui le prit tout entier. Fontanes l'avait sermonné. Chateaubriand répondit : <On vous a fait mille contes ridicules. Je ne vois personne, et surtout point d'Italiennes... Je passe mes jours et mes nuits en larmes auprès de notre amie mourante. >
Prenons le mot désir au sens illimité que lui restitue M. de Vogué (2). Ce n'est pas non plus ce désir qui serait distinctif en Chateaubriand. Ainsi désire chacun de nous. Mais le degré d'âpre et orageuse passion où montait ce désir, quel qu'en fût l'objet.
Ce qui est vraiment spécial et définît l'homme, c'est le souvenir; ou, si l'on veut, c'est le désir d'avoir été ceci, d'avoir possédé cela : < Il ne manquait aux aventures de ma vie politique que d'être en relations avec un Souverain Pontife. Cela complète ma carrière (3). >
Le souvenir lui est plus précieux que la jouissance; ou plutôt, sa vraie jouissance, c'est de composer sa vie à la façon
(i] Essai sur la Littérature anglaise,
(2) Dans un très bel article de la Revue des Deux Mondes^ 15 mars 1892.
(3) Lettre du 30 janvier 1829.
d'une épopée; c'est d'ajouter un brillant épisode aux phases diverses de sa très poétique carrière ; c'est de rêver des choses vécues et de < vivre de son intérieur » ; c'est de se souvenir.
< Montaigne dit que les hommes vont béant aux choses futures ; j'ai la manie de béer aux choses passées. »
Tout jeune, il le déclarait dans VEssai : € Le cœur se replie sur lui-même. Il forme le projet de vivre uniquement avec ses souvenirs. »
Il écrivait en mars 1801 : < Les souvenirs sont comme les échos des passions, et les sons qu'ils répètent prennent, par l'éloignement, quelque chose de vague et de mélancolique qui les rend plus séduisants que les accents des passions mêmes. » — t Les plus belles choses qu'un auteur puisse mettre dans un livre sont les sentiments qui lui viennent par réminiscence des premiers jours de sa jeunesse. >
Jeune encore, en i8o3, il pensait aux Mémoires de sa vie\ il en traçait une rapide esquisse.
Jouissance, heure qui passe, minute qui fuit, déception, néant !
Souvenir, jouissance idéale plus réelle que la réalité ! jouissance éternisée dans les délices du rêve !
< Rompre avec les réalités, ce n'est rien >, écrivait Chateaubriand, € mais avec les souvenirs ! Le cœur se brise à la séparation des songes, tant il y a peu de réalités dans l'homme. >
< Toujours regretter ce qu'il a perdu, toujours s'égarer dans les souvenirs, toujours marcher vers la tombe en pleurant et en s'isolant : c'est l'homme. > C'est surtout l'homme que fut Chateaubriand.
Il s'est défini < songe sans fin >. A ce songe, qui fut sa vie, il fallait du passé, du lointain. Il aime, surtout quand il est séparé, ou qu'il a perdu. Ou plutôt, c'est alors seulement
qu'il savoure la douceur d'aimer; c'est alors qu'il s'abandonne sans réserve à la fréquentation de tous les instants. Il l'a dit avec une vibration d'accent qui remue le cœur : < Personne ne se crée comme^moi une société réelle en invoquant des ombres. C'est au point que la vie de mes souvenirs absorbe le sentiment de ma vie réelle. Des personnes même dont je ne me suis jamais occupé, si elles meurent, envahissent ma mémoire : on dirait que nul ne peut devenir mon compagnon, s'il n'a passé à travers la tombe. Où les autres trouvent une éternelle séparation, je trouve une réunion éternelle; qu'un de mes amis s'en aille de la terre, c'est comme s'il venait demeurer à mes foyers; il ne me quitte plus. > A traversées fuyantes perspectives du souvenir, l'objet aimé se transfigure, et cette vision Témeut. De ce cœur, très noble et très sensible, les larmes montent vite, sous le coup d'une émotion. Elles ne coulent guère devant témoins. Il faut qu'il soit seul pour qu'elles aient libre cours. On se souvient qu'il recommandait dans V Essai de < cacher ses pleurs >.
€ Mon cher ami, je vous le dis les larmes aux yeux, parce que je suis loin de vous... > — < Ma chère cousine, si vous me survivez, agréez la part de reconnaissance et d'affection que je vous lègue ici. Ne croyez pas au faux sourire ébauché sur mes lèvres en parlant de vous : mes yeux, je vous assure, sont pleins de larmes. > — < Je vous embrasse en pleurant : c'est maintenant mon habitude. > — < ... Ma sœur me manda le dernier vœu de ma mère... J'ai pleuré et j'ai cru. >
L'émotion ne lui vient pas moins au souvenir des lieux qu'au souvenir des personnes :
< Enfin nous découvrîmes une vallée au fond de laquelle s'élevait, non loin d'un étang, la flèche de l'église d'une bourgade; les tours d'un château féodal (Combourg) montaient dans les arbres d'une futaie éclairée par le soleil couchant.
> J'ai été obligé de m' arrêter : mon cœur battait au point de repousser la table sur laquelle j'écris. Les souvenirs qui se réveillent dans ma mémoire m'accablent de leur force et de leur multitude. >
— < Les lieux semblent voyager avec moi... >
Quelque chose d'analogue se retrouve dans ses rancunes. Car cette haute et forte nature trouvait le secret d'être très généreuse sans être clémente le moins du monde. Caractère ardent et irascible, il né savait pas pardonner :
t Je resterai ennemi irréconciliable... > — < Je suis singulièrement né : dans le premier moment d'une offense, je la sens à peine. Mais elle se grave dans ma mémoire : son souvenir f au lieu de décroître^ s'augmente avec le temps ; il dort dans mon cœur des mois, des années entières, puis il se réveille à la moindre circonstance avec une force nouvelle, et ma blessure devient plus vive que le premier jour. Mais si je ne pardonne point à mes ennemis, je ne leur fais aucun mal; je suis rancunier, je ne suis pas vindicatif. >
Ligué avec l'imagination, le souvenir cache un piège sous la douceur de ses émotions et de ses larmes. Idéalisant le passé, il rend insipide et ennuyeuse l'heure présente, de telle sorte que le passé écrase le présent : < La vie détruit la vie. » —
< Ma mémoire oppose sans cesse mes voyages à mes voyages, montagnes à montagnes, fleuves à fleuves, forêts à forêts, et ma vie détruit ma vie. Même chose m'arrive à regard des sociétés et des hommes, >
Par un effet contraire, quelquefois, et trop rarement, le souvenir enveloppe et pénètre d'un rayon la froide nudité du présent; il (Contribue à le lui rendre moins insupportable :
< Pardon de tous ces souvenirs; mais peut-être la tyrannie de ma mémoire, en faisant entrer le passé dans le présent, ôte à celui-ci une partie de ce qu'il a de misérable. > Une fois^
grâce à M°*® Récamier, ce sera le présent qui relèvera le passé. L'exception mérite d'être signalée : « On étend Tafifeaion que Ton ressent sur des jours que l'on a ignorés et que Ton ressuscite. On embellit ce qui fut de ce qui est. »
Que le passé prête au présent, ou le présent au passé, c'est toujours la vie des rêves, toujours 1^ souvenir.
Vivre en soi et vivre de soi, voilà l'instinct et l'habitude.
A ce point de vue, rien de plus curieux, de plus significatif, que les toutes premières lignes de prose qu'il ait soumises au public. VEssai s'ouvre sur cet alinéa :
< Lorsque je quittai la France j'étais jeune : quatre ans de malheurs m'ont vieilli. Depuis quatre ans, retiré à lacampagne, sans un ami à consulter, sans une personne qui pût m'entendre, le jour travaillant pour vivre, la nuit écrivant ce que le chagrin et la pensée me dictaient, je suis parvenu à crayonner cet Essai. Je n'en ignore pas les défauts : Si le moi y revient souvent yC' est que cet ouvrage a d'abord été entrepris pour moi, et pour MOI seul. On y voit presque vartout un malheureux qui cause avec lui-même ; dont l'esprit erre de sujets en sujets^ de souvenirs en souvenirs; qui n^ a point V intention défaire un livre ^ mais tient une espèce de journal régulier de ses excursions mentales^ un registre de ses sentiments, de ses idées. Le moi se fait remarquer chei tous les auteurs qui, persécutés des hommes, ont passé leur vie loin dCeux. Les solitaires vivent de leur cœur, comme les animaux qui, faute d'aliments extérieurs, se nourrissent de leur propre substance. >
Je le répète : ce sont les premières lignes du premier livre de Chateaubriand; elles projettent une très vive lumière sur la vie intérieure de Tauteur, sur la genèse et la subjectivité de se» œuvres. Elles prouvent que le fameux moi ne fut point causé par l'enivrement d'un succès quelconque, et qu'il
procède de la < tristesse physique >, de Tisolement et du malheur.
Vivre avec soi-même, c'est-à-dire se consulter, s'écouter (au sens des conseils), se juger, serait une plus heureuse formule. Joubert nous avertit qu'elle ne saurait convenir à Chateaubriand :
Il ne songe point à être approuvé, mais à se contenter. Il ignore même profondément ce qui est approuvé dans le monde ou ce qui ne Test pas. Il n'y a songé de sa vie, et ne veut point le savoir. Il y a plus : comme il ne s'occupe jamais à juger personne, il suppose aussi que personne ne s'occupe à le juger. Dans cette persuasion, il fait avec une pleine et entière sécurité ce qui lui passe par la tête, sans s'approuver ni se blâmer le moins du monde. (Lettre du 21 octobre 180 }.)
Vivre en soi et vivre de soi, formule de souffrance et de tristesse, beaucoup plus que de suffisance et d'orgueil :
< Par le poids dont je me sens, je devine le fardeau que je dois être pour les autres. Les esprits de quelque puissance qui se rongent et se retournent sur eux-mêmes sont fatigants. >
< En considérant l'être entier, en pesant le bien et le mal, on serait tenté de désirer tout accident qui porte à Toubli, comme un moyen d'échapper à soi-même. Un ivrogne heureux est un homme heureux. Religion à part, le bonheur est de s'ignorer et d'arriver à la mort sans avoir senti la vie. >
Et toutefois, l'orgueil s'y rencontre, incontestablement. Mais encore, quel orgueil ?
C'est surtout la € fierté intraitable > qu'il conseillait aux Infortunés : < U orgueil est la vertu du malheur. >
L'orgueil plat et banal, qui s'enfle ou se ligue avec la for-
tune, ne fut aucunement le sien. Accessible, obligeant, aimable dans la prospérité, il se redressait avec « iSerté > dans l'infortune, prenait des airs de défi à rencontre de toute puissance hostile, bravait le souverain pouvoir, fût-ce aux dépens de sa liberté ou au péril de sa vie : < S'ils veulent me donner encore un peu plus de gloire, qu'ils me persécutent. Le climat d'Italie m'a guéri de tous mes rhumatismes, et je puis passer à présent quelques mois au cachot sans de grands inconvénients. »
— « Mon cher ami, grâce à Dieu, je trouverai partout du pain, mais je ne veux pas manger celui de l'iniquité. >
Rendons hommage à la virilité de ce langage et de ces sentiments. Ainsi parle l'honneur. € L'honneur, idole de sa vie. > La solitude n'est douce au cœur, et bonne conseillère, que si l'on tâche de se retirer du monde avec sa propre estime. C'est ce que faisait Chateaubriand. Il le déclare avec une noble fierté; et, personnifiant l'estime, il ajoute : < Dans la solitude, il faut prendre garde au choix que l'on fait de sa compagne. > De cette compagne-là, il ne se sépara jamais, non plus que de l'estime publique : t Je serai toujours sûr de l'estime publique parce que je ne ferai jamais rien pour la perdre. >
Vouloir être estimé de tous, et d'abord avoir la prétention de s'estimer soi-même, veut-on que ce soit de l'orgueil ? Ce fut celui de Chateaubriand*
Il se confond avec la dignité, avec l'honneur. Aussi avait-il le droit d'écrire : < Sans dignité je ne comprends pas la vie. >
— < J'aurais pu faire ce que j'aurais voulu, puisque j'étais seul témoin du débat. Mais, de tous les témoins, c'est celui aux yeux duquel je craindrais le plus de rougir. > — < L'honneur, exaltation de l'âme qui maintient le cœur incorruptible au milieu de la corruption. > — < L'honneur auquel il a tant de fois sacrifié repos, plaisir et fortune. >
ETUDE PSYCHOLOGIQUE 24 ï
Il y a des phrases d'orgueil dans ses préfaces et dans ses Mémoires. Soit 1 mais les passages où son génie doute de lui-même, où sa vie se dénigre et s'accuse, sont incomparablement plus nombreux et plus appuyés. Cela va parfois à un tel excès que Villemaîn a cru devoir protester, contre « cette injuste humeur et cette détraction du génie par luimême >.
Et d'ailleurs, regardez d'un peu près à ce que l'on appelle des phrases d'orgueil, et vous trouverez peut-être que c'est cet orgueil qu'il appelait < la vertu du malheur ». Orgueil de vaincu et poésie de contraste, plutôt qu'étalage vaniteux du moi.
A part ces cas de représailles, l'orgueil de Chateaubriand est un orgueil < bon enfant >.
Dans le succès, il s'épanche avec gaieté, avec simplicité, avec naïveté même : gaietés folles, simplicités d'enfant, naïvetés aimables. Dans le travail, il doute de soi, consulte, corrige ceci et cela^ ne dit jamais : Impossible à moi de mieux faire -^ il laissera même à certain ami le droit de corriger sans lui. Très peu confiant dans ce qu'il avait écrit, et avant même de consulter, il < raturait et recomposait dix fois la même page >. C'est de lui que nous l'avons appris .
D'autres illustres, émules de génie et de gloire, se sont < piqués d'une folle vitesse >. — Fatuité, cela.
Et tandis que Chateaubriand doute de son propre génie, il n'a pas d'expressions assez vives pour admirer les génies consacrés.
Ce n'est pas lui, vrai père du romantisme, qui se serait insurgé contre les glorieux ancêtres. Corneille, Racine, La Fontaine, Bossuet.
Il citera, dans V Itinéraire^ les beaux vers : < Comment en un plomb vil... >, et il ajoutera : < La plume tombe des mains.
On est honteux de barbouiller encore du papier après qu'un homme a écrit de pareils vers. >
Peut-être le brillant novateur avait-il quelque mérite à parler ainsi, ayant pour familier le maximiste qui disait : € Ceux à qui Racine suffit sont de pauvres âmes et de pauvres esprits : ce sont des âmes et des- esprits restés béjaunes et pensionnaires de couvent. >
Chateaubriand < pipait de son intérieur >; ainsi s'explique la fréquence du moi dans ses écrits. Il s'est raconté, analysé, — chanté, si Ton tient au mot. De V Essai sur les Révolutions à la Vie de Rancé^ tous ses ouvrages participent des mémoires,^ ont même fourni des pages aux Mémoires.
Il était essentiellement Thomme du souvenir.
Orgueil ? égoïsme ? Non, fatalité maladive. Car, invinciblement, € il vivait de son intérieur », — < il vivait avec ses souvenirs ». Poète, il traduisait, il chantait ses souvenirs.
Qu'est-ce que ces habitudes régulières où Ton a vu qu'il plaçait le bonheur ?
L'habitude, chaîne continue d'actes noués à des actes semblables, c'est le souvenir dans la vie extérieur^, comme le souvenir est l'habitude dans la vie théorique des pensées et des affeaions.
A quoi pensait le père de Chateaubriand, quand sévère et froid, tout le jour, ou, la nuit tombée, lorsque, allant et venant, il effrayait sa femme, ses filles et son fils, de son mutisme obstiné ?
A quoi pensait Lucile quand, < un bras jeté sur la tête comme une statue antique, elle rêvait, immobile et inanimée? Retirée vers son cœur, sa vie ne paraissait plus au dehors, et son sein même ne se soulevait plus. Par son attitude, sa mélancolie, sa beauté, elle ressemblait à un génie funèbre »«
— < J'essayais de là consoler, ajoute Chateaubriand, et l'instant d'après je tombais moi-même dans des désespoirs inexplicables. . . Formé du même sang^ fêtais fait comme elle pour me tourmenter et me détruire ! >
Elle lui écrivait, sœur trop ressemblante : t Quelle pitié que l'attention que je me porte I »
Et GhênedoUé disait en la pleurant : t Ce cœur si vivant a fini par dévorer sa vie. >
Victimes du même mal, le père, Lucile etRené s'expliquent mutuellement.
Ils expliquent Julie, — la sainte M°*<' de Farcy.
Sainteté à part, je retrouve la tendance héréditaire, la marque de famille, et jusqu'à Timmobilité de Lucile dans les pénitences de Julie.
€ C'était par un doux sourire qu'elle cherchait à consoler ses amis de l'excès de ses rigueurs, — que le dépérissement graduel de ses forces ne put interrompre.
> Souvent, pendant des froids rigoureux, elle demeurait la nuit fort longtemps prosternée la face contre terre ^ etc..
> Dans sa soif d'immolation, elle se reprochait des restes de beauté, l'éclat involontaire de son esprit, et elle disait : // faut ^ue je m* éteigne ! >
La grande ressource de Chateaubriand, prenons le mot dans sa double acception, ce fut le travail, en attendant l'aaion .
A ce < tempérament très fort » il fallait une exceptionnelle dépense d'activité. Servi par une volonté dont la force égalait celle du tempérament, il lui arrivait souvent de travailler douze et quinze heures de suite. Il travaillait le jour; il travaillait la nuit : < Lorsque tout repose, entre deux et trois heures du matin^ au murmure des vents et de la pluie qui
battent contre vos fenêtres, peut-être écrivez-vous... > Cest de lui-même que, sous cette forme indirecte, le jeune auteur parlait encore dans VEssai. < Je travaillais le jour à des traductions, la nuit à VEssai historique dans lequel je faisais entrer une partie de mes voyages et de mes rêveries. > Quand il tenait la plume, une sorte de fièvre le dévorait: < Je ne dors point, je ne mange point, je suis malade, car toutes les fois qu'il m'arrive de me livrer à la muse, je suis un homme perdu (i). > Dans la surexcitation du travail, s^il y avait, comme stimulant, le désir et la divination de la gloire, il y « avait aussi l'instinct du seul remède contre le mal qui l'étreignait : < Je guéris la lassitude du corps par l'application de l'esprit; l'exercice de ma pensée renouvelle mes forces physiques; ce qui tuerait un autre homme me fait vivre. >
Le travail fut pour lui tout à la fois l'oubli et le souvenir de sa tristesse, la fuite et la recherche de soi, puisque, dans tous ses ouvrages, le sujet principal, sous des noms divers, le sujet imposé, c'était lui.
D'autres, atteints du même mal, se racontent perpétuellement, à leurs familiers, en des plaintes vulgaires, aussitôt évanouies.
Lui, dans le commerce ordinaire de la vie, se taisait sur ses souffrances; et ce n'est que dans le recueillement du travail qu'il burinait ses états d'âme, en des écrits immortels.
Entre eux et lui, il y a la différence du génie et la différence des plaintes.
« Pour comprendre ceci, il faut entrer dans son caractère >; ces expressions, et le passage qui suit, sont empruntés aux Mémoires d' Outre-Tombe.
(i) Lettre du i8 juin 1804. Chateaubriand travaillait aux (Martyrs.
Un esprit de retenue et de solitude intérieure m'empêche de causer de ce qui me touche. Personne ne saurait affirmer sans mentir que j'aie raconté ce que la plupart des gens racontent dans un moment de peine, de plaisir ou de vanité. Sincère et véridique, je manque d'ouverture de cœur; mon âme tend incessamment à se fermer!... Si j'essaie de commencer un récit, soudain l'idée de sa longueur m'épouvante ; au bout de quatre paroles ^ le son de nui voix me devient insupportable^ et je me tais. Je ne me fais pas une vertu de ma circonspection invincible autant qu'involontaire ; si elle n'est pas une fausseté, elle en a l'apparence : elle n'est pas en harmonie avec des natures plus heureuses, plus aimables, plus faciles, plus naïves, plus abondantes, plus communicatives que la mienne. Souvent elle m'a nui dans les sentiments et dans les affaires, parce que je n'ai jamais pu souffrir les explications, les raccommodements par protestations et éclaircissements, lamentations et pleurs, verbiage et reproches, détails et apologie. Au cas de la famille Ives, le silence obstiné de moi sur moi-même me fut extrêmement fatal.
De ce passage des Mémoires^ rapprochons certaine lettre de Joubert à Mole (21 octobre i8o3). Il y a concordance parfaite.
Avant de la citer, je demande à présenter quelques observations. Il me semble qu'elles ont leur importance critique.
Pourquoi Sainte-Beuve mène-t-il si grand bruit autour de cette lettre? Il la qualifie de < grande lettre >. < C'est, dit-il, le portrait le plus merveilleux, le plus achevé, de Chateaubriand à toutes les époques. » — < J'ai lu une lettre de M. Joubert à M. Mole. C'est la seule pièce qui puisse le bien faire connaître, tant l'analyse y est fine et subtile comme son objet. J'espère que cette pièce, que m'a fait lire M. Raynal, l'éditeur si distingué des Œuvres de M. Joubert, se retrouvera un jour. La psychologie de Chateaubriand y est coulée à
fond (i). » — < La psychologie derhomme est là, ou elle n'est nulle part. Il avait alors trente-cinq ans, et Ton n'est jamais plus soi-même tout entier qu'à cet âge. > — t C'est un événement biographique que la production d'une semblable pièce d'anatomie morale. Il en existe trop peu de semblables; je ne sais si, dans les annales littéraires, on trouverait à en citer une autre de pareille valeur pour retendue, l'intimité et l'exactitude (2). >
Sur les mérites psychologiques et littéraires de la pièce, nous sommes d'accord, certes. Mais, tout en l'admirant beaucoup, je n'y trouve rien de si nouveau. Quand cette lettre fut livrée au public, les Mémoires d'Outre-Tombe avaient déjà paru; or Chateaubriand y avait dit de lui-même tout ce que la lettre contient de défavorable. Une telle concordance le prouve : Chateaubriand s'est vu sans illusion; il s'est décrit < en mal », jugé < à la rigueur >.
Voici le passage de la < grande lettre > à rapprocher du précédent extrait des Mémoires :
Tout transparent qu'il est par nature, il est boutonné par système. Il ne contredit point, il fait très volontiers des mystères de tout. Avec une âme ouverte, il garde non seulefnent les secrets d' autrui (ce que tout le inonde doit faire), mais les siens. Je crois que, de sa vie, il ne les a bien dits à personne. Tout entre en lui et rien n'en sort. Il pousse les ménagements et la pratique de la discrétion, jusqu'à laisser immoler à ses yeux la vérité, et peut-être quelquefois la vertu, sans les défendre. Il prêterait volontiers sa plume, mais non sa langue, à la plus belle cause du monde. Enfin dans les épanchements et l'abandon même de la société intime, il ne
(i) Chateaubriand et son groupe»
(2) Article du 21 juillet 1862.
contrarie ses amis qu'avec une répugnance où l'on sent la résistance à l'habitude.
Même ce qui suit, se retrouverait équivalemment dans les Mémoires <V Outre^Tombe :
Ajoutez à cela quelques manies de grand seigneur, l'amour de ce qui est cher, le dédain de l'épargne, l'inattention à ses dépenses, l'indifférence aux maux qu'elles peuvent causer, même aux malheureux; l'impuissance de résister à ses fantaisies, fortifiée par l'insouciance des suites qu'elles peuvent avoir; en un mot, l'inconduite des jeunes gens très généreux, dans un âge où elle n'est plus pardonnable, et avec un caractère qui ne l'excuse pas assez; car, né prodigue, il n'est point du tout né généreux (i). Cette vertu suppose un esprit de réflexion pratique, d'attention à autrui, d'occupation du sort des autres et de détachement de soi, qu'il n'a pas reçu, ce me semble, infus, avec la vie, et qu'il a encore moins songé à se donner.
Chateaubriand cariai/ les secrets d*autrui\ il a gardé, notamment, ceux de Mole. Joubert aussi. Ce dernier répondait à Mole (2 juillet 1804) : < J'ai brûlé votre confidence, comme vous l'avez exigé. // me semble que vous voulez même que je l'oublie . >
< Ce que tout le monde doit faire », Mole ne Ta point fait. Il a trahi l'amitié de Chateaubriand; il a trahi la confiance de Joubert, en livrant la lettre absolument confidentielle de ce modèle des amis.
Cela est si vrai que Sainte-Beuve s'autorisera de la confidence de Joubert, et de ses propres conversations avec
(i) Voyez bien le seofi spécial; la suite du texte explique le mot. Et quelle correction devait apporter à ce passage l'Infirmerie de Marie-Thérèse fondée par M. et M™^ de Chateaubriand.
Mole, pour les pires méchancetés contre Chateaubriand (i). Il écrira le 21 juillet 1862 : < Cette lettre, inappréciable de sagacité et de finesse, convaincra tous les lecteurs de bonne foi que, dans nos apparentes sévérités d*hier, nous n'avons rien inventé, rien ajouté du nôtre et que nous n'avons fait que nous tenir sur les anciennes traces... Mole ti^en parlait jamais autrement... et c'est ainsi, sans nul doute, qu'il aura présenté et raconté Chateaubriand dans ses Souvenirs. »
Si les Souvenirs de Mole se publient jamais, il sera intéressant de les comparer, sur les relations réciproques des deux auteurs, aux Mémoires de Chateaubriand. Toute trace de ressentiment a disparu de ces derniers. Il n'y a pas un mot amer sur l'ami d'autrefois, devenu l'adversaire politique sous la Restauration et sous la Monarchie de Juillet.
(i) € Un des hommes qui ont le plus connu M. de Chateaubriand jeune et avant qu'il eût pris sa double et triple écorce, M. Mole, me faisait remarquer avec beaucoup de justesse que cette destinée de Chateaubriand offre l'exemple peut-être unique de tout un temps qui se fait le complice et presque le compère d'un écrivain; qui se prête au rôle emprunté que cet homme joue durant près de cinquante ans, et cela sans le démentir un seul instant et sans lui tirer le masque par aucun côté. Jamais le secret de la tragédie ne fut mieux gardé. Pour obtenir une telle concession de son époque, il faut avoir en soi un vrai prestige, et ce prestige est quelque chose dont on doit tenir compte avant tout en analysant le personnage qui l'a exercé à ce degré. »
« 20 novembre 1845. — Je viens de Champlâtreux... J*ai causé à fond de Chateaubriand avec M. Mole, un des hommes, en petit nombre, qui Tont bien connu. Fontanes, Joubert^ M. Mole et M. de Lamoignon, oncle de ce dernier, sont peut-être les seuls qui l'aient bien connu dans le bon temps et pénétré sous sa triple et quadruple peau de serpcntyMypet seftemplicis orbes... Ses hautes qualités de talent ne sauraient assez s'admirer; mais quelle manière gâtait tout cela ! et comme il arrivait vite à se guinder !
Où Sainte-Beuve se porte à une exagération voulue, et fausse même tout à fait le sens général, c'est quand il ajoute en guise de commentaire :
Toute cette première partie de la lettre de M. Joubert, toute cette description préalable et si complète, n'est, dans sa pensée, qu'une concession faite aux juges sévères et aux adversaires intimes : « Il est tout cela, je le sais, je vous l'accorde; mais étant tout cela, et précisément parce qu'il est tel, il y a de certaines fautes, combinées, compliquées, dont il est incapable. » Telle est la thèse de V avocat ami qui n'a cédé sur tant de points que pour être plus en mesure ensuite de défendre le pauvre accusé sur tout le reste.
Eh bien, non I ce n'est pas cela. Ni concession, ni thèse d'avocat.
Et puis, il redevenait entant, naît, par moments ; et puis, tout aussitôt, il s'apercevait qu'il Tétait, et il affectait de Tétre [de quel droit Sainte-Beuve, ou plutôt Mole, jugeait-il qu'il y avait va-et-vient du naturel à Tafifecté ?]. A Champlâtreux, Chateaubriand jouait quelquefois comme un écolier; le aoîr, en montant se coucher, c'étaient des cris dans les corridors, des combats à la porte des chambres, on se jetait les pots à Teau à la tête. Chateaubriand et un M. Jullien étaient les boute-en-train. Cela était très naturel de la part de Chateaubriand dans le premier moment, mais dans le second, ce n^est pas bien sûr [t !.]
» J'eapère que M. Mole nous le peindra au vif dans ses Souvenirs ; il est assez fin et assez délicat d'esprit pour cela. D'autres, qui croient le connaître, ne l'ont pris que par les dehors et par le gros bout . [Fontanes, Joubert, Clausel >] Quant au public, il n'a pu voir que les produits du talent, il n'a jamais rien compris à l'homme. Pour tous ceux qui connaissent Chateaubriand, c'est sensible : sa figure, à de certains moments, se pince, » {Chateaubriand et son groupe.) — Voilà les impressions que Sainte-Beuve rapportait de ses entretiens avec M. Mole. Pour juger cette sorte d'amitié, il suffirait des notes de Sainte-Beuve, revenant de Champlâtreux.
25o CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
C'est tout l'opposé : étude plus fouillée des défauts et jugement plus sévère de Thomme.
Joubert ajoutait : < Jugeons-le sans miséricorde et parlonsen sans retenue \ vous avez fort bien commencé, vous voyez que je vous suis de près. > Comme s*il eût dit :
Vous l'avez jugé sans miséricorde et m'en avez parlé sans retenue. Voyez : je suis allé, dans le sens de la sévérité, plus loin que vous, parce que je le connais mieux que vous ! Que parlez-vous de tel ou tel défaut ! Il en a d'autres, et je viens de les énumérer. Non seulement je les ai nommés sans exception, mais je vous les ai montrés dans leurs racines mêmes.
< Je ne crois pas que sa conduite et son caractère puissent mériter un reproche qui ne soit là. Le voilà, je crois, tout entier. Le voilà peint et estimé en mal, a la rigueur. > Essayez d'aller plus loin, dans ce sens, vous, madame de Vintimille, vous tous. Je vous défie.
Voilà, rigoureusement, le sens de la < grande lettre > et la position respective des deux correspondants.
Appuyé sur des considérants hostiles et faibles^ Mole < approuve la disgrâce > de Chateaubriand. Et cela juge, en dernière analyse, cette sorte d'amitié. Mole sera le plus cruel inspirateur de Sainte-Beuve.
En véritable ami qu'il est, Joubert n'approuve pas la disgrâce, ce qui ne l'empêche pas de pousser l'analyse plus avant, de formuler des reproches plus sévères. Et point du tout à la façon d'un avocat, par habileté oratoire, < pour défendre l'accusé sur tout le reste >.
Car il néglige de développer la contre-partie; il ne l'ébauche même pas; à peine Tindiquerait-il dans ce mot : < un fonds d^enfance et d'innocence >, et dans cet autre : < l'essence est fort bonne >.
Rien de plus. Point de « défense » en règle; nulle réfutation de détail; nulle apologie finale; rien que cette conclusion d'ami : < Aimons-le quand même. >
Et puis, il ne faudrait pas oublier quelles circonstances portaient Joubert, en octobre i8o3,à une particulière sévérité de jugement.
Il était sous l'impression très pénible du voyage à Rome de M™® de Beaumont. Ce voyage, de toutes ses forces, de toute manière, il avait essayé de l'entraver; âme et cœur, conscience et amitié, toutes ses puissances intimes en avaient été frois* sées au suprême degré.
Autre remarque plus essentielle :
Un an va passer sur la < grande lettre >. Appelé par Joubert, Chateaubriand ira vivre sous le toit de son juge. Durant ce long tête-à-tête, — plusieurs mois de cohabitation, — rien de lui, rien en lui, même, n'échappera à la sagacité de l'observateur et du moraliste.
Grâce à cette vie commune, lorsque Joubert aura mieux appris à connaître et à démêler la complexité de cette nature mobile, il écrira au même Mole une autre lettre, — une lettre tout autre. Or, cette dernière, portrait psychologique aussi, exécuté le modèle présent, peut sembler une rétractation, discrète dans la forme, directe dans l'intention, ou du moins une rectification des passages les plus notables de la première < peinture >. On sent très bien que Joubert n'a pas oublié ses jugements confidentiels d'antan; qu'il les regrette comme entachés de < rigueur > et d'inexactitude; qu'il voudrait les réformer, les retourner, dans l'esprit de son correspondant.
La lettre du 1 8 novembre 1 804 est manifestement le correctif, très spontané et très sincère, de la lettre du 21 octobre i8o3. Chacun va pouvoir en juger :
Chateaubriand, que je vois la moitié de la journée, me fait peu compagnie. Mais ce n'est pas sa faute, c'est celle de ma léthargie. Je serais fort aise que vous le voyiez ici, pour juger de quelle incomparable bonté, de quelle parfaite innocence, de quelle simplicité de vie et de mœurs, et, au milieu de tout cela, de quelle inépuisable gaieté, de quelle paix, de quel bonheur il est capable, quand il n'est soumis qu'aux influences des saisons et remué que par lui-même. Sa femme et lui me paraissent ici dans leur véritable élément. Quant à lui, sa vie est pour moi un spectacle, un sujet de contemplation; elle m'offre vraiment un modèle, et je vous assure qu'il ne s'en doute pas; s'il voulait bien faire, il ne ferait pas si bien. Ce sont deux aimables enfants, sans compter que le garçon est, en outre, un homme de génie. S'ils font bien, ils passeront ici le mois de décembre. Je crois qu'ils ne pourront s'en dispenser.
Arrivez donc, arrivez vite.
Un point acquis, c'est que Chateaubriand était € involontairement >, < invinciblement > circonspect; Tâme avait une tendance à se fermer : elle était < accoutumée à vivre cachée dans ses propres replis >.
Par accès, ces habitudes de circonspection se compliquaient, même en société, de distractions soudaines, de rêveries évidentes, de silence obstiné..
On y a vu de l'affectation et de la pose.
N'était-ce pas plutôt travail poignant de son mal? ronge ment dans les fibres et dans les moelles? angoisse d'hypo* condrie? douloureuse retombée sur soi? tristesse physique}
Parfois, souvent même, la < crise > n'avait rien de douloureux. C'étaient des «songeries > flottantes; il < s'attendrissait sans savoir pourquoi >. Mais alors, c'est qu'il était seul.
Lisez avec attention le passage qui suit; voyez bien les termes dont il se sert : < retour à mon naturel >, < attaque >, < crise > :
J'eus, chemin faisant, un retour à fnon naturel, une attaque de mes songeries. J'aurais oublié cette attaque si, comme certains malades imaginaires, je n'avais enregistré le jour de ma crise sur un tout petit bulletin, seule note de ce temps, retrouvée pour aide à ma mémoire. Ce fut, cette fois, un espace aride, couvert de digitales, qui me fit oublier le monde : mon regard glissait sur cette mer de tiges empourprées... Dans la nature, hormis le ciel, l'océan et le soleil, ce ne sont pas les immenses objets dont je suis inspiré; ils me donnent seulement une sensation de grandeur qui jette ma petitesse éperdue et non consolée aux pieds de Dieu. Mais une fleur que je cueille, un courant d'eau qui se dérobe parmi des joncs, un oiseau qui va s'envolant et se reposant devant moi, m'entraînent à toutes sortes de rêves. Ne vaut-il pas mieux s'attendrir sans savoir pourquoi, que de chercher dans la vie des intérêts émoussés, refroidis par leur répétition et leur multitude ?
Ce < tout petit bulletin >où Chateaubriand avait enregistré le jour de sa crise, je Tai tenu dans mes mains ; la note est tracée au crayon; l'écriture va s'effaçant.
« Ne disputons à personne ses souffrances >, écrivait-il encore dans ses Mémoires ; « il en est des douleurs comme des patries : chacun a la sienne. Les cœurs ont des secrets incompréhensibles à d'autres cœurs. >
Sous les boucles abondantes de ses cheveux noirs, < la beauté de son front, la fierté de ses traits, le sourire amer qui souvent repliait sa lèvre, ne permettaient pas de le regarder sans surprise ou sans respect. Une gravité virile et passionnée brillait dans ses yeux et animait sa voix (i). >
A propos de sa voix et de ses yeux, disons d'abord que le son de la voix était grave, bien timbré, harmonieux. Et quant
(i) Villemain.
aux yeux, Sainte-Beuve demande s'il les avait noirs ou bleus. < Grave question, dit-il, qui n'est pas si aisée à résoudre qu'on le croirait. >
Après avoir agité le problème, une grande page durant, le critique conclut ainsi :
< Il en est de la couleur des yeux de Chateaubriand comme de la couleur des cheveux de Marie Stuart et comme de tant d'autres choses; il faut se résigner à douter. Que sais'je? >
Les occasions de douter sont assez fréquentes. Pourquoi les multiplier à plaisir ?
Chateaubriand disait à M. de Marcellus : < Une baronne allemande m'a donné des yeux noirs et je prétends aux yeux bleus. >
Sainte-Beuve cite le mot, < qui semblerait décisif >,observet-il avec raison. Mais il objecte aussitôt : < L'œil ne se voit pas lui-même. >
Quelle objection 1 Comme si Chateaubriand était de ces disgraciés que le miroir effraie (par exemple, Sainte-Beuve) ; comme si, dans les familles, et surtout dans les familles nombreuses, père, mère, frère, sœurs, laissaient Ignorer à chacun la couleur, la nuance même de ses yeux ! Témoignage irrécusable, auquel René n'avait pas échappé plus que d'autres.
Un mot de conversation, saisi au vol longtemps avant d'être noté, semblerait-il une preuve insuffisante?
En voici un autre, tracé de la main même de Chateaubriand, et consigné dans ses Mémoires \ — mieux que cela, écrit à l'intention de la personne la mieux renseignée, après M°»« de Chateaubriand.
Le poète se compare à un Vieux pilote, dans une pièce de vers intitulée le Naufragé^ et il s'y donne des <j^eux pers >,
c'est-à-dire bleus. La poésie était dédiée à M™« Récamier. On peut bien croire que Chateaubriand n'essayait pas de s'attribuer une nuance que la grande amie n'aurait pas reconnue, elle si parfaitement en mesure de < savoir >.
Sa sœur < Julie avait des yeux bleus caressants >.
Son père aussi « avait des yeux bleus >, — < des yeux pers ou glauques >, dit-il en deux endroits : dans le premier, il indique la couleur; dans le second, il précise la nuance, bleu marin. La réflexion que le fils ajoute ne serait pas moins vraie de lui que de son père : < Je n'ai jamais vu pareil regard. Quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle. >
Ed. Turquety écrivait à sa mère, après une visite à l'illustre compatriote : < Ses yeux sont singulièrement vifs, trop vifs peut-être, car ils en paraissent durs. > Le poète breton avait surpris cette dureté du regard, en même temps qu'une < grimace d'humeur > à l'annonce d'un visiteur importun. Cette subite grimace était bonne à noter, et je la relève volontiers, car elle traduit quelque chose de l'homme.
Un autre visiteur et correspondant, M. Piers, raconte : < J'avais prononcé le nom de M. Fortia d'Urban, et j'ignorais qu'ils n'étaient pas cousins. Il fallait voir comme il avait pris feu. >
J'aurai à citer une lettre où l'enthousiasme d'un lettré bordelais prête à Chateaubriand des yeux noirs — tout comme la baronne allemande.
Témoins rapides, pas plus l'un que l'autre n'avaient pu contrôler leurs dires. A la lumière artificielle d'une soirée d'apparat, ou bien au jour étouffé de beaucoup d'appartements, allez donc distinguer la nuance des yeux.
La taille était petite (cinq pieds quatre pouces) (i); la tête très belle. < Epaules inégales, taille courte, jambes grêles, buste viril, tête olympienne >, a écrit Lamartine, chargeant le portrait de < son glorieux Ancien, [vieux et cassé], de son rival si longtemps respecté (2) >. — < Elles n'étaient pas inégales, ces épaules >, reprend Sainte-Beuve; < cette tête, la plus belle du monde, était un peu engoncée dans les épaules, qui étaient trop hautes. > Voyez la gravure qui représente Chateaubriand, à la première page de ce volume, d'après le portrait de Girodet.
Les traits fins et purs, < tout pareils à ceux d'Alexandre >, disait une enthousiaste, conservèrent toujours la grâce et la beauté. L'allure était décidée; le maintien plein de dignité, avec quelque chose de militaire dans l'ensemble; la mise très soignée. < Il aima toujours la propreté, même l'élégance (3). > Nous savons qu'une fleurette, renouvelée chaque matin, était fixée à sa boutonnière.
L'air hirsute et inspiré qu'affectaient les romantiques, ses disciples, lui portait extraordinairement sur les nerfs. Il ne pouvait soufifrirni le négligé de leur personne, ni le rocailleux de leur diction.
< Il n'apportait dans la vie habituelle rien de la solennité de son style et du caractère souvent sombre de ses écrits...
» Son langage, comme ses manières, était d'une extrême élégance et d'une extrême simplicité. La mélancolie de René demeurait reléguée dans la haute région de sa fantaisie; peutêtre se cachait-elle dans les secrètes profondeurs de son âme,
(i) Diaprés un signalement ou passe-port d'Angleterre, délivré au jeune émigré en 1793.
(3) Expression de Sainte-Beuve.
(3) Mémoires (f Outre-Tombe.
mais elle ne troublait jamais Tagrément de son commerce. Ceux qui arrivaient jusqu'à lui après avoir traversé ses ouvrages et franchi pour ainsi dire son éblouissante renommée, étaient émerveillés de trouver chez lui une gaieté douce, une facilité charmante, une aimable sérénité. Celle-ci était de la force... (i). >
Malgré la politesse parfaite des manières^ l'ensemble de la physionomie paraissait plutôt froid. Parfois il était absolument glacial. Le monde lui trouvait un abord peu liant. Plusieurs le disaient impérieux, fier, rude : « J'ai Tair un . peu rude, disait-il à un ami. Je tiens cela de mon père. >
Il tenait aussi de son séjour prolongé en Angleterre, et de la € fierté intraitable > opposée au malheur, une sorte de dignité raide, qui redoublait Teffet de sa réserve ou de sa sauvagerie native.
< J'étais Anglais de manières et de goûts >, dit-il, en relatant sa rentrée en France.
Ces habitudes de dignité à l'anglaise, il ne s'en départit jamais complètement. Elles s'accordaient trop bien avec la réserve de son caractère et la sauvagerie de son humeur.
D'autres attribuaient la politesse un peu froide de sa tenue à une sorte de timidité.
Ainsi en ont parlé des amis intimes, parmi lesquels Hyde de Neuville et Villemain : le premier remontant aux souvenirs de l'âge mûr; le second, racontant les dernières années.
(i) Discours de M. Ampère, 19 juillet 1849. ^^ autre ami de Chateaubriand, M. de Noaiiles, a trouvé ses propres souvenirs si bien rendus par M. Ampère, qu*il s'est emparé (sans le dire) de ce passage et en a reproduit les expressions caractéristiques dans son discours de réception à l'Académie française. Après les mots « gaieté douce et facilité charmante », il ajoute : « Le génie était dans ses yeux, la grâce dans son sourire, la noblesse et la fermeté de son âme répandues sur tous ses traits. »
Chateaubriand lui-même disait : < Ma timidité, déjà excessive avec tout le monde... > — < Timide dans les salons, j'étais hardi sur les places publiques; je me sentais fait pour la solitude ou pour le forum. > — < Ce qui se passait en commun m'attirait, parce que, dans la foule, je regardais ma solitude et n'avais point à combattre ma timidité. >
De disciples, il n'en voulut à aucun prix, ce que Sainte* Beuve ne lui pardonne pas. Il avait l'espèce en horreur. Cela s'explique le mieux du monde : sa passion dominante était l'indépendance : < Le plus ennuyé des hommes, le plus impatient de toute contrainte, n'avait rien des soins minutieux, des attentions, des complaisances d'esprit qui servent à gagner et à retenir de nombreux suivants... M. de Chateaubriand parlait peu... Sa conversation était naturelle, noble de langage (i). >
Â.vec les intimes, il se montrait tout autre, sans raideur, sans froideur, sans façons. L'amitié fut une des nécessités de son être, l'amitié toute simple. Ce trait est des plus caractéristiques en Chateaubriand : il se révèle, dans sa correspondance, dès la vingtième année. Deux lettres datées de 1789 ont été publiées récemment. Je choisis, à plusieurs fins, ces trois phrases : < Mille affaires, mille sentiments pleins d'amertume m'assiègent, et je n*ai jamais senti si bien qu'à présent le bonheur d'avoir un ami. > — < ... Ton penchant à la mélancolie m'est commun, et c'est dans cette idée que je me suis permis de te raconter mes peines. Ta vive sensibilité m'a encouragé. >
Ceux qui le fréquentaient à un titre quelconque ne pouvaient s'empêcher de l'aimer. Les serviteurs d'abord, ainsi
(i) Vlllemain*
que les familiers subalternes* Un seul fait, bien probant et bien touchant. Lemoine avait été secrétaire de M. de Montmorin, père de M"« de Beaumont. Or ce souvenir fut suffisant pour créer des droits à Lemoine, auprès de Chateaubriand . Et quels droits 1 < 11 m'apportait presque tous les soirs, quand j'étaisà Paris, la simple conversation qui me plaît tant, quand elle s'unit à la bonté du cœur et à la sûreté du caractère. Mon esprit fatigué et malade se délasse avec un esprit sain et reposé. > Avec les domestiques, il était bref et impérieux; le geste et le regard les auraient intimidés. Mais, habitués à ses façons, et, tout ensemble, à son extrême bonté, ils ne se trou* blaient pas (i) et vieillissaient, heureux, sous son toit.
Il y avait bien parfois quelque refroidissement, tantôt avec Tun, tantôt avec l'autre de ses amis intimes, avec Mole par exemple. Que les torts fussent, ou non, de son côté, il savait, avec grâce, se prêter, se porter aux réconciliations. Il savait se faire pardonner, comme il savait se faire aimer.
Voyons-le dans une scène de rapprochement et de reprise.
Entre lui et Mole, il y eut un froid et comme une rupture, je dirai à quelle occasion.
Joubert leur ménage une rencontre chez lui, à sa table. Puis il se fait le narrateur :
Après les révérences, ils se sont vus; en se voyant, ils se sont pris la main d'un air charmé et se sont secoué le bras d'une manière très sensible. On a servi. Ils ont été voisins et n'ont cessé, pendant tout le repas, de jaser très gaiement et de manger comme des ogres. J'ai remarqué qu'ils demandaient toujours du même plat et qu'ils
(t) Ferdinand Denis raconte ce qu'il vit et entendu au cours d'une visite: « Et M. de Chateaubriand de commander à François, son domestique, et François, comme de coutumci de ne point se presser. » Gouraal inédit.)
soutenaient toujours le même avis contre tous les convives. Je ne me souviens pas d'avoir observé, en ma vie, une plus parfaite uniformité de cœurs, d'esprits et d'appétits. Après dîner, je leur ai proposé d'aller se jucher en tête-à-tête dans la bibliothèque, où ils se sont ébattus pendant deux grosses heures, et d'où il m'a fallu les arracher à la nuit noire. Le lendemain, mercredi, ils ont couru les champs ensemble, depuis trois heures jusqu'à cinq, et se sont réunis encore chez Chateaubriand, où j'ai laissé M. Mole, à dix heures et demie. Je ne sais pas s'il y a couché. Il y était attablé le lendemain jeudi. Ceci est sûr, car j'y ai dîné avec lui. Ce jour-là, ils se sont encore promenés seuls pendant toute la soirée,, car ils n'étaient pas rentrés à dix heures. Je ne sais pas ce qu'ils ont fait hier. Voilà le bulletin exact de tout ce que j'ai vu. Quant à ce que j'ai entendu, je puis vous assurer qu'ils rient aux grands éclats comme des fous, et qu'ils ne parlent pas trop comme des sages. C'est qu'apparemment ils extravaguent de joie. Si, pour compléter la narration, il faut mêler mes conjectures à mes récits, je vous dirai confidemment que je crains un peu que ce rapprochement ne se soit fait aux dépens du genre humain, car ils ne cessent de se moquer du monde entier, même de moi ! Aussi leur ai-je dit de ne pas revenir; je les ai appelés serpents réchauffés dans mon sein. Mais ils plaisantent de tout cela.
Heureusement pour les mauvais effets que pourrait avoir leur réunion, et l'esprit de ligue offensive et défensive qui les anime, ils vont bientôt se séparer, car Chateaubriand part demain. J*ai la bonté d'en être fâché, quoique je ne perde évidemment que des coups à réloignement où vont vivre l'un de l'autre ces deux hommes qu'a ressaisis une amitié si enragée.
La sincérité de Chateaubriand n'est pas douteuse. Le jour même de son départ, < il recommanda à Mole, s'il ne revenait pas, d'aller chercher en Angleterre des papiers qu'il y laissa dans ses mauvais jours >. Quelle meilleure preuve d'estime et de confiance, de sincère amitié?
La sincère amitié de Mole? Tout ce que nous savons permet de la révoquer en doute.
A propos de Thyperbole < manger comme des ogres >, il est opportun de rappeler que Chateaubriand était très sobre : « Je n'ai aucun besoin... > — < Un morceau de pain, une cruche de Vaqua felice me suffiraient... > — < Une ville du Midi m*a envoyé de très bon vin pour remplir cette coupe, mais je ne bois pas... >, etc. — ... < Hirondelle..., comme toi j'ai aimé la liberté et j'ai vécu de peu. >
Il se faisait aimer, et non point en s'imposant par le génie, ou en dissimulant le moins du monde ses défauts, en se donnant des airs de perfection. Dire qu'il se faisait aimer ne suffit pas. Il se faisait < chérir >, < adorer > et par d'autres que les patriciennes enthousiastes. Il eut pour amis les hommes de l'élite intellectuelle : philosophes, critiques, politiques, savants, artistes, poètes. Chênedollé a écrit : < Chateaubriand est, de tous les hommes de lettres, celui que j'ai le plus aimé d'afifection et de cœur. Rivarol m'a charmé davantage, mais je n'ai pas autant chéri sa personne. > Joubert disait : € On l'adore. > — « C'est le meilleur et le plus aimable enfant du monde. > Ceux qui l'appelaient le sauvage, le surnommaient aussi l'enchanteur. Aux adorations qui entourèrent sa jeunesse, succédèrent d'autres adorations. Ce fut un culte ininterrompu et^ pour ainsi dire, national.
Quand Sainte-Beuve entreprit de saper cette gloire, aux larges assises, c'était une sorte de religion, < une de ces reli« gions françaises > dont parlait J. de Maistre : « Les longs respeas qu'on a payés [1] au glorieux vivant sont tout près de se changer en dévotion (i). >
(i) Préface de 1849. Chateaubriand et son groupe.
Au lieu de jouer à l'iconoclaste, dans ce livre fameux, Sainte-Beuve
Il entrait tel quel, et d'emblée, dans les cœurs de ceux qui lui agréaient et auxquels il voulait plaire. Il s'emparait d'eux par < un fonds d'enfance et d'innocence >, par une insouciance des intérêts matériels, par une < franchise de gentilhomme >, par < une incomparable bonté >, < une bonté qui allait jusqu'à la faiblesse >, par < une répugnance à contredire et à contrarier ses amis >, par < une extrême facilité de commerce intime >, par « une simplicité de vie et de mœurs >, par € une aménité douce et élégante (i) >, par < une gaîté inépuisable >.
Ce dernier trait n'est-il pas exagéré? C'est Joubert qui le notait à l'intention de Mole. Celui-ci, témoin et juge peu bienveillant, de son côté mandait à Joubert : < Je trouve toujours Chateaubriand fort loin d'être aussi raisonnable qu'il est aimable et bon enfant. > La réserve, durement accentuée, met dans un relief plus vigoureux l'amabilité que Mole se voit obligé de concéder à Chateaubriand.
Recueillons, sur ce trait de caractère, trop oublié, quelques autres témoignages non moins intimes :
aurait dû s*in3pirer de la réflexion qu'il mit en note au bas du portrait de M™^ de Staël : « Gardons-nous de défaire sans raison et d'aller gâter les justes admirations, les religions bien fondées de notre jeunesse. » Il sVn est fallu de peu (le petit gravier et grain de sablé) que M"* de Staël ne partageât le sort de Chateaubriand. Sainte-Beuve, dans un mouvement de colère, écrivait, le 15 mars 1868, — un an et demi avant sa mort : « Tous ces ennuis, toutes ces chicanes, ces prétentions exorbitantes des Broglie à une perpétuité de lettres et de billets dispersés à travers le monde, me pousseront, si je vis, à faire un livre que je ferai imprimer par delà la frontière et en Belgique, qui aura pour titre : M»*« de Staél et son groupe littéraire; ce sera le pendant de mon Chateaubriand, Et vogue la galère I » O religions bien fondées de sa jeunesse !
(i) Artaud.
1801. — « Avant la fin du voyage, il avait oublié sa conversation avec Fontanes, ses sujets d'inquiétude et de chagrin. Jamais je ne l'ai vu plus calme, plus gai, plus enfant et plus raisonnable... (i). »
Jadis de ce vieux bois où fuit une eau limpide
Je sondais l'âpaisseur, J
Hardi connue un aiglon, comme un chevreuil rapide, ^
El gai comme un chasseur (3).
— « Il nous a pris un fou rire qui dure encore, »
— « Les nouvelles de Rome sont très tristes, très ennuyées, très mécontentes; j'en excepte la dernière, qui était d'une inconcevable folie. »
— « Je n'ai point reçu de nouvelles de M. de Chateaubriand depuis ma dernière lettre : elles étaient extravagantes de gaieté. »
— « Si vous me demandez de quelle humeur il était..., je vous répondrai que quelques-uns disent qu'il était triste, mais j'assure qu'il était gai. Il passa plus d'une heure avec moi, et nous rîmes comme des fous. Fontanes cautionne aussi sa bonne humeur (3). »
Entre cette < folle > gaieté et l'inexorable ennui, il y a, ce semble, contradiction flagrante.
Gardons-nous de retenir celui-ci et de supprimer celle-là. Les deux sont vrais, selon la diversité des temps, des circonstances et des sociétés; car l'humeur était tris mobile. Nature extrêmement complexe, Chateaubriand déborde la rigidité et la précision des formules; il associe en soi tant de contrastes : l'homme aussi bien que l'auteur.
(1) Lettre de M''^ de Beaumont.
{2) Poésie intitulée : lestAlfes et datée de 1833. « Jadis a se rapporte à iuin 180?.
{■}] Lettre de Joubert à M"»» de Vintimille.
Sainte-Beuve avoue < qu'il gardait jusque dans son égoïsme naïf bien du bon encore, surtout de l'aimable, du séduisant». Hyde de Neuville le déclare aussi dans ses Mémoires : < Je n'ai jamais connu de visage plus souriant, plus franc dans son rire que celui de M. de Chateaubriand, lorsque, dépouillant ce silence taciturne qu'il affectait souvent dans le monde, il se livrait à une sortie joyeuse. >
La mère était très gaie, très vive; il fallait bien que le fils eût quelque participation à son humeur.
Nul homme n'est un et simple. Vraie pour nous tous, l'expression homo duplex semblerait créée pour lui. Elle n'a pas suffi à Sainte-Beuve. Il s'écrie, en parlant de Chateaubriand : < O éternelle duplicité et triplicité du cœur humain ! > L'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe se contente de la duplicité; il adopte et accommode à sa façon le gémissement du divin poète : < Je trouve deux hommes en moi. >
< Il y a, dans ma personne, deux êtres distincts, et qui n'ont aucune communication l'un avec l'autre... Dans l'existence intérieure et théorique, je suis l'homme de tous les songes ; dans l'existence extérieure et pratique, l'homme des réalités.
> Aventureux et ordonné, passionné et méthodique, il n'y a jamais eu d'être plus chimérique et plus positif, de plus ardent et de plus glacé, androgyne bizarre, pétri des sangs divers de mon père et de ma mère, >
Qui dosera le mélange de ces deux sangs ? Qui fera la part des deux atavismes ? Qui déterminera les deux influences diverses, en leurs combinaisons mobiles, sur la < disposition d'esprit >, sur la sensibilité, sur l'imagination, sur la morosité de l'humeur, sur la susceptibilité du caractère? Qui décrira
ce < tempérament physique et moral >? Il y faudrait toute Tapplication et la subtilité d'un Fouillée (i).
Le peu que j'en puis hasarder, c'est que, par l'humeur et par le caractère, par le besoin de s'isoler, par l'habitude et la mélancolie des rêves, comme par l'activité pratique, l'homme relèverait plutôt du père. Par la sensibilité très vive, par l'imagination très opulente, par le tour romanesque de l'esprit et par certains sourires, l'auteur devrait plus à la mère.
Avouons-le : ces sortes de partages ne comportent rien d'absolu. Le génie essentiellement batailleur de Château-^ briand rappelle la vie militante de son père; de même que la bonté de l'homme^ toujours prêt à donner et à secourir, reproduit Taaive charité de sa mère. Le père était avare, < avare dans l'espoir de rendre à sa famille son premier éclat >. C'est à sa mère aussi qu'il attribue « ce qui peut avoir honoré et discipliné sa vie >. Et il s'écrie, avec émotion : < Bénie donc soyez-vous, ma mère... ! >
De l'homme des songes ou de l'homme des réalités, lequel l'emportait ? Dans la première moitié de la course, évidemment, ce fut le premier. Mais dans la suite, et aussitôt que les circonstances politiques le permirent, l'homme des réalités prit ses revanches; il eut le pas, pendant des années, sur l'homme des songes, — proximus intervallo^ les deux se suivant de près, sans se nuire.
S'il était question des deux hommes, au sens de Racine :
Mon Dieu, quelle guerre cruelle !
Je trouve deux hommes en moi,
(i) Lisez, dans la Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1893, l'étude très intéressante sur le « tempérament physique et moral ».
rhésîtation ne serait plus permise. C'est < l'autre >, c'est le < rebelle > qui dominait. Chrétien sincère, incontestablement, mais pauvre chrétien. L'heure de la conversion, souvent invoquée avec larmes, finira par sonner, grâce aux prières des saints et saintes de sa famille, — mère, sœurs, cousines, neveux.
< Un homme qui n'est qu'un homme >, a écrit M. de Vogué en opposant ce terme à celui de saint.
< Un homme >, — < on aime ces expressions qui font ressaisir l'homme >, remarquait Sainte-Beuve, en opposant ce terme à la légende du dieu qu'il avait accréditée plus que personne.
J'adopte le mot de Tun et de l'autre, en lui donnant sa plus haute signification, le beau sens de Tabsolu. Oui, un homme; rien de plus, rien de moins. Et ce n'est pas si peu que d'être pleinement un homme.
Quelques lignes où l'illustre auteur des Martyrs et des Études historiques a dépeint ses compatriotes vont achever le portrait. La généralisation ne couvre que d'un voile transparent les traits individuels. Soulevez la gaze légère; restituez à la phrase la forme personnelle qu'elle avait certainement dans la pensée de l'auteur, et vous le reconnaîtrez à chaque détail de la fidèle peinture.
D'une imagination vive, et néanmoins mélancolique, d'une humeur aussi mobile que leur caractère est obstiné, les Bretons se distinguent par leur bravoure, leur franchise, leur fidélité, leur esprit d'indépendance, leur attachement pour la religion, leur amour pour leur pays.
Fiers et susceptibles, sans ambition, et peu faits pour les cours, ils ne sont avides ni d'honneurs ni de places. Ils aiment la gloire, pourvu qu'elle ne gêne en rien la simplicité de leurs habitudes ; ils ne la recherchent qu'autant qu'elle consent à vivre à leur foyer
comme un hôte obscur et complaisant qui partage les goûts de la famille.
La gloire, il Taima plus que la beauté, — moins que Thonneur. La gloire lui fut fidèle. Quant à la popularité, elle ne le tentait pas ; volontiers aurait-il fait le sacrifice de sa fortune et de sa vie au peuple. Mais frayer avec la foule, se tenir en contact avec elle, se baisser à son niveau, la courtiser, mendier ses faveurs, cela répugnait à ses mœurs d'aristocrate et de solitaire.
Je ne loue, ni n'accuse, ni n'excuse. J'étudie. Merveilleux sujet d'étude que l'homme en Chateaubriand, par les mystères, les contrastes, les fuyants, et la complexité de sa riche nature, — de sa < nature souffrante > : — < De cette nature souffrante à laquelle j'étais soumis. > — < J'ai peur >, disait-il à la fin des Mémoires^ et comme se résumant, < j'ai peur d'avoir eu une âme de l'espèce de celle qu'un philosophe ancien appelait une maladie sacrée. > — < Beaucoup de personnes que j'ai connues et aimées ont vu se troubler leur raison auprès de moi, comme si je portais le germe de la contagion. >
Pour moi, Chateaubriand n'est ni un égoïste, ni un orgueilleux au sens vulgaire de ces deux termes. Égoïste, orgueilleux, aurait-il acquis, aurait-il gardé jusqu'à la fin tant et de si belles amitiés? C'est un subjectif, par la souffrance inhérente à son être. C'est une victime du spleen.
Ce mal, nommé d'un mot anglais, les femmes d'Angleterre le connaissent bien. Épouses, filles, mères, elles ont assez à en souffrir.
Au temps de l'exil à Londres, une Irlandaise découvrit tant de tristesse au fond de son regard qu'elle dit à Chateaubriand : < Vous portez votre cœur en écharpe. >
Bien plus tard, au milieu d'une brillante réception d'ambassade, une Anglaise s'approcha de lui, le regarda entre les deux yeux et lui dit : < Monsieur de Chateaubriand, vous êtes bien malheureux. > Étonné de l'apostrophe et de cette manière d'entrer en conversation, il lui demanda ce qu'elle voulait dire. Elle lui répondît : < Je veux dire que je vous plains (i). >
L'Irlandaise, habituée de la maison, était jeune et belle; on l'appelait Marie Neale.
L'Anglaise n'était ni jeune ni jolie-, il ne la connaissait pas. Elle se perdit dans la foule.
Le sens de ces paroles mystérieuses ?
L'une comme l'autre, je le conjecture, avaient surpris, dans son regard, le secret de sa tristesse; elles avaient deviné, dans son cœur, les profonds ravages du mal redouté, — le spleen. € Véritable maladie >, bien que mystérieuse encore à la science. Variables en sont les effets .
En Chateaubriand, s'il assombrit l'humeur et désenchanta la vie, le spleen n'obtint pas un de ses effets habituels, qui est de produire l'apathie, de ruiner la volonté. Sur les forces vives de l'organisme, comme sur les puissances agissantes de l'âme, il fut sans action. Ou plutôt, son action fut d'exciter, sans repos, l'esprit, le corps, le cœur et l'âme. Le caractère s'en ressentit; doux et facile, très bon, très patient, très dévoué, point du tout volontaire, le plus pacifique du monde dans les relations privées, il était fort peu endurant dans la vie politique. Au moindre choc, l'éclair jaillissait; il déclarait la guerre sans plus s'inquiéter de la force de l'ennemi. Alors, plume en main, il était splendide d'audace, d'invectives, de force souple, — de génie courroucé.
Défaillance dans la vie de Lucile. Aiguillon dans la vie de
(i) Lettre à M«n« Récamicr.
René. Salutaire en un sens, le spleen ne lui permit pas de s'endormir dans les flatteries et les caresses de la société. En le condamnant à des goûts de solitude, il lui rendit le service de doubler ses heures actives ; et ce ne fut pas le seul. Un autre avantage de sa vie séparée, c'est lui qui va nous l'indiquer dans son beau langage : < Le temps et le monde que j'ai traversés n'ont été pour moi qu'une double solitude^ où je me suis conserpé tel que le Ciel nCavait formé. >
Aussi, rien d'usé, rien d'effacé, rien de terne, rien de banal en lui. Qualis ab incepto. C'était quelqu'un^ avec la physionomie originale et fiëre que lui composaient la race, le caractère, la conscience de sa force, la mélancolie et la beauté.
Redisons-le : à la persécution de l'inexorable ennui, Chateaubriand dut son < grand secret de mélancolie >. Il lui dut aussi une part de son acharnement au travail et de sa glorieuse fécondité. Il lui dut enfin l'originalité de son caractère et de son œuvre.
En dépit de son mal, je le vois doué d'une rare force de volonté et d'une étonnante persévérance de vouloirs dans une évidente liberté psychologique.
Par la sublimité des buts rêvés et atteints, par la vaillance des luttes un contre mille, par le heurt titanesque donné au XIX® siècle, par la gloire, fille du travail et du génie, se prouva l'indomptable vigueur d'une volonté toujours en exercice. Volonté patiente et tenace : < Je n'ai jamais abandonné une affaire quand elle a valu la peine d'être achevée; il y a telle chose que j'ai poursuivie douze et quinze ans de ma vie, aussi plein d'ardeur le dernier jour que le premier. >
Il avait sept ans (1775) quand un bénédictin le releva du vœu de sa nourrice. Le moine lui parla du pèlerinage de Jérusalem. Depuis cette exhortation du bénédictin, < il rêva
toujours ce pèlerinage >. Trente ans plus tard, il finit par l'accomplir.
Il avait vingt ans en 1789. Je lis dans une lettre de lui à M. de Châtenet, sous la date du « samedi au soir, 28 mars 8g, Fougères, hôtel Marigny (i)> : < ... Pour moi, en arrivant à Paris, vraisemblablement je my fixerai pour toujours. Mais des affaires importantes me tiendront peut-être auparavant cinq ou six ans exilé de ma patrie. > Révolution ou non, il se proposait déjà ce qu'il fit à titre d'émigré : vivre hors de France, loin de la famille et des amis, affranchi des usages, isolé, cinq ou six ans. L'absence fut de huit ans. — Jusqu'à tel âge, quarante ans, il se promet de s'occuper de poésie, de romans, de fictions. Puis il se donnera à l'histoire.
Ainsi fit-il, exactement.
Passionné d'indépendance, encore est-il qu'il désira, qu'il s'attacha, qu'il aima.
Si fort attaché ou attiré fût-il, sur un mot de l'honneur, il quitte tout pour obéir à ses lois.
Du fond des solitudes américaines, il accourt, soldat volontaire, au poste du combat. A la mort du duc d'Enghien, nous le verrons se démettre d'un titre de ministre. Ambassadeur à Rome, il s'éprendra de la ville où, secrétaire, il fut si malheureux. L'honneur lui suggérant de rompre avec ce dernier rêve, il rompra sur-le-champ, non sans verser des larmes.
A de tels sacrifices de position, de fortune, surtout de goûts et de rêves, à ces larmes d'un cœur déchiré, — belles larmes humaines, — se reconnaît une âme fière, une âme maîtresse de ses vouloirs .
Vie d'intimes holocaustes ; vie de liberté psychologique.
Si sombre, rêveur et replié soit-il, avec lui ne se pose pas
(i) On a mal copié : « samedi du soir.». Fouleras, Marigni. »
< iâ question redoutable et mystérieuse des rapports du génie et de la folie (i) >.
Sans réserve d'aucune sorte, il est responsable, non de son ennui, non de sa tristesse, mais de ses actes, de tous ses actes. Aussi faut-il laisser à chacun le plein droit de le juger.
< Ses faiblesses de cœur >, je les connais, celles qu'on a dites, et d'autres que peut-être on ignore. J'ai là, sous les yeux, une collection de lettres inédites, les plus passionnées qui soient. Nulle part ailleurs, je n'avais surpris Chateaubriand tutoyant une étrangère : < Je t'aime avec toute la folie de mes premières années. Je redeviens pour toi le frère d'Amélie. J'oublie tout depuis que tu m'as permis de tomber à tes pieds... J'ai enfin saisi le rêve de bonheur que j'ai tant poursuivi. C'est toi que j'ai adorée si longtemps sans te connaître... >
11 écrivait à Joubert : < Je n'entretiendrai pas la postérité du détail de mes faiblesses... Un gémissement sur moi suffira pour faire comprendre au monde ces misères communes^ faites pour être laissées derrière le voile. Que gagnerait la société à la reproduction de ces plaies que Ton retrouve partout? On ne manque pas d'exemples, quand on veut triompher de la pauvre nature humaine. >
— < Vous et moi, et nous tous, avons le droit de condamner en lui beaucoup de choses. Notre^ morale et l'amitié nous en donnent le droit. Mais ce droit, faudra-t-il aussi l'accorder à d'autres hommes qui certainement ne le valent pas? >
La question est de Joubert, dans la < grande lettre >.
Je réponds résolument. Oui, ce droit, il faut l'accorder à tous. Encore est-il équitable que l'on nous reconnaisse à
(i) Brunetière.
nous-même celui de juger les juges et de reviser leurs arrêts. ...Et hanc veniam petimusque damusque vicissitn.
Parmi tant de pages enchanteresses, — rêveries, souvenirs, impressions, tableaux de nature et d'histoire, libres jugements,— plusieurs ont été' critiquées comme' trop personnelles. Ce sont celles-là qui m'attirent, parce que j'y retrouve l'homme, même quand l'homme s'y montre avec ses défauts d'humeur et de caractère. Dans la notice de VEssai^ je recueille ce mot que Chateaubriand dit de lui-même, et qui rend bien la pensée de cette étude psychologique : < ... Montrer tout l'intérieur d'un homme (chose qu'on voit si rarement) n'était peut-être pas sans une espèce de charme. >
Comme l'inspiration de toutes ces pages mélancoliques procède d'une souffrance vraie, malade qu'il est, je me pénètre de sa mélancolie et je compatis à sa souffrance. Le dolendum est primùm ipsi tibi trouverait ici une nouvelle application.
Je plains aussi la rieuse et vive créature dont la destinée fut unie à la sienne.
Ce n'est pas gai de vivre une longue vie auprès d'un éternel ennuyé.
Il est vrai, l'amour fait tout supporter. Que dis-je ? supporter. L'objet de l'amour est-il un génie hors ligne, victime d'une sombre fatalité?
L'amour s'exalte au cœur d'une femme. Se dévouer sans cesse lui compose un bonheur sans fin.
S'il y a quelque chose à souffrir, cette souffrance même aiguillonne le dévouement et redouble l'amour.
Bonheur véritable, quoique < bonheur douloureux >.
A nulle autre, et pour rien au monde, M'"^' de Chateaubriand, depuis leur réunion, n'aurait cédé sa place au foyer du < grand rêveur >,
Et pas une femme bien née qui n'eût envié son sort.
Une grande dame, qui m'a communiqué des lettres de Chateaubriand, et dont les noms, soit d'origine, soit d'alliance, figurent parmi les < noms immortels > de la Vendée (i), m'écrivait sous la date^du 20 septembre 1892 :
< Combien de cœurs mille fois plus brisés que le sien, sans un être comme Chateaubriand à soutenir, à consoler et à aimer 1 >
En si délicate matière, les femmes sont juges, et leurs arrêts, inspirés du sentiment, restent sans appel.
Et maintenant, l'épouse.
Restée en bas âge orpheline de père et de mère. M"** Céleste de Lavigne-Buisson demeura chez son grand-père (2), ancien gouverneur de la Compagnie des Indes à Pondichéry. Le vide laissé au foyer ne se révéla pleinement à son cœur qu'aux approches de la seizième année. Elle se mit alors à chercher dans le voisinage une amitié plus tendre qui la dédommageât un peu, sans imposer à ses regrets la turbulente gaieté de la jeunesse.
Lucile de Chateaubriand (3), grande et belle personne, plus âgée que Céleste de dix à onze ans, au regard tour à
(i) Œuvres de Chateaubriand.
(2) A Paramé, près de Saint-Malo. — J'ai publié, en 1887 et 1888, deux volumes (épuisés) sous le titre (Madame de Chateaubriand. On me permettra d*en reproduire ici quelques pages, — revues et enrichies de notes nouvelles.
(3) Née à Saint-Malo le 7 août 1764, et non en 1766, comme elle-même le croyait.
tour plein de feu et de langueur, à < la physionomie rêveuse et souffrante », au sourire mélancolique, intelligence visitée du génie, âme foncièrement religieuse, partagée entre la terre et le ciel, mais plus volontiers appliquée aux pensées éternelles, fut cette amie de Tintimité, cette confidente discrète dont l'orpheline préféra la société (i).
Quels étaient les sujets ordinaires de leurs causeries, lorsque, assises sur la bordure des rochers ou se promenant sur la grève, elles laissaient flotter leurs regards entre l'immensité de l'Océan et l'infini des cieux? *
Avec la naïveté d'une adolescente grandie sous l'aile de la religion. Céleste devait poser à Lucile des questions sans fin, lui demander par exemple ce qu'est une mère pour sa fille, et quelle est la douceur de leurs embrassements. Parfois aussi ses questions se risquaient, timides et rougissantes, à la lisière de ce monde qu'elle ne connaissait pas, au seuil de ce Paris fascinateur où Lucile avait acquis un renom d'esprit et de beauté, consacré par l'admiration des personnages en vue, parmi lesquels M. de Malesherbes.
De son côté, que disait Lucile? Ohl pour elle, il m'est permis de rééditer le mot : je l'ignore et je l'affirme. Elle ramenait sans cesse la conversation au frère, < son défenseur et son ami dès l'enfance >, compagnon de ses jeux ou plutôt de ses rêveries ; au frère qui les rassurait, sa mère, ses sœurs et elle, la nuit tombée et le rude châtelain disparu, contre les spectres et les apparitions de l'immense château de Combourg; au frère absent, qui bravait les dangers déterre et de mer, comme autrefois les frayeurs nocturnes, à la recherche du passage au pôle Nord. Bientôt il reviendrait au pays,
(i) « M"« de Lavigne s*était fort attachée à Lucile... Lucile aimait M"« de Lavîgne. » (JMém, (TOutrcTombe^ t. I, p. 484.)
émule des grands navigateurs de Saint-Malo, frappé d'une beauté plus mâle, plein de récits étranges, embrasser sa Lucile, toujours bon, sensible et dévoué.
Quelle séduction d'enthousiasme et quelle poésie de paroles la < divine Lucile > devait alors déployer!
E^te s'abandonnait au penchant de son cœur en dépeignant sous les couleurs les plus séduisantes le frère bien-aimé. Mais elle était loin d^oublier la < fort jolie > enfant aux beaux yeux, aux cheveux bouclés, la < blanche et délicate » créature suspendue à ses lèvres !
Céleste laissait voir le ravissement d'une âme éprise. Lucile lui trouvait du cœur, de Tesprit, de l'instruction. Elle la savait très riche. Que manquait-il à l'orpheline pour faire le bonheur du chevalier? Ils seraient heureux l'un par l'autre. Le Ciel bénirait leur union.
Ainsi pensait Lucile.
Les premiers indices du sentiment que favorisaient ses vœux ne purent lui échapper, d'autant que l'innocente jeune fille ne s'en cachait pas plus qu'elle ne s'en défiait. La mère de Chateaubriand, admise au secret, se contenta de sourire. Les sœurs entrèrent vivement dans le complot.
Un jour, on apprend que le voyageur vient d'être jeté par un demi-naufrage dans le port du Havre ; qu'il y attend la somme nécessaire pour payer sa traversée d'Amérique; qu'aussitôt dégagé, il se propose de revenir à Saînt*Malo. L'argent fut envoyé sans retard.
En l'absence des autres sœurs, Lucile et sa mère n'étaient pas seules à compter les heures. Fiévreuse attente !
Lorsque Chateaubriand reparut sur la plage, Céleste reconnut du premier coup d'œîl le frère de Lucile, dans ce fier jeune homme bruni au soleil d'Amérique. La belle tête 1 le beau front! plus beaux que dans ses rêves. Le magique sourire !
Se composer, comprimer le battement de son cœur, cacher le secret de son amour, Céleste n'y songea même pas.
L'affaire fut conduite par les sœurs de Chateaubriand.
Mais lui? Lui n'était encore instruit de rien. Et l'on ne voyait pas qu'il s'arrêtât à l'idée du mariage. Impossible de s'y tromper. Céleste demandait, inquiète, s'il lui accordait quelque retour, et pourquoi sa tristesse presque sauvage, et comment s'y prendre pour le rasséréner, et que faire pour le convertir; car on citait de lui des propos qui n'étaient pas d'un bon chrétien. Lucile trouvait réponse atout, et l'orpheline, facile à convaincre, s'abandonnait avec confiance.
Bref, trois mois après le retour d'Amérique, Chateaubriand étant âgé de vingt-quatre ans. Céleste de Lavignc- Buisson en ayant dix-sept, le mariage eut lieu au commencement de mars 1792. Un prêtre insermenté iut prié de donner en secret la bénédiction nuptiale. Le curé assermenté porta plainte. M. de Vauvert, oncle maternel, qui s'était opposé au mariage, saisit la justice. Un procès s'ensuivit pendant lequel la nouvelle épouse fut mise au couvent de la Victoire. Lucile s'y renferma avec elle. La famille se désista de son opposition et de sa plainte; le curé constitutionnel et assermenté, M. Duhamel, célébra le mariage après publication d'un ban; et Céleste de Lavigne fut heureuse etfière de s'entendre appeler M"*^ de Chateaubriand (i).
€ Tout ce que pouvait désirer > Chateaubriand, s'il eût été semblable aux autres mortels, sa jeune femme < le lui apportait », avec son amour : grâces piquantes de la physionomie
(t) Voir Chateaubriand et M'"* de Custine, pp. 14-25, par Chédieu de Robethon. Librairie Pion. — Voir aussi Mémoires et Souvenirs (1789-1830), pp. 170- 172, par Edmond Biré. Victor Retaux, Paris, 1895. — Quand on a lu ces pages, on sait à quoi s^en tenir sur la légende ridicule accréditée par Sainte-Beuve, relativement au mariage de Chateaubriand.
et de l'esprit, noblesse de la naissance (i) et des sentiments; et ces avantages de la personne, relevés par l'éclat de la forr tune : < Elle était blanche, délicate, mince et fort jolie; elle laissait pendre, comme un enfant, de beaux cheveux blonds naturellement bouclés. On estimait sa fortune de cinq à six cent millefrancs. Je la reconnaissais de loin sur le Sillon à sa pelisse rose, sa robe blanche et sa chevelure blonde enflée du vent. >
De son côté, en la recevant des mains tremblantes du vieux grand-père, avait-il tout ce que pouvait désirer, tout ce qu'espérait l'amie de l'enthousiaste Lucile ?
€ Il n'avait aucune qualité du mari >, c'est encore lui qui l'avoue. En l'absence de l'aveu formel, que de pages, dans les Mémoires, d'où se pourrait tirer la même conclusion:
Je me composai une femme de toutes les femmes que j'avais vues; elle avait la taille, les cheveux et le sourire de l'étrangère qui m'avait pressé contre son sein. Je lui donnai les yeux de telle jeune fille du village, la fraîcheur de telle autre. Les portraits des grandes dames du temps de François P"", d'Henri IV et de Louis XIV, dont le salon était orné, m'avaient fourni d'autres traits, et j'avais dérobé des grâces jusqu'aux tableaux des Vierges suspendues dans nos églises.
Cette charmeresse me suivait partout invisible; je m'entretenais avec elle comme avec un être réel ; elle variait au gré de ma folie ; Aphrodite sans voile, Diane vêtue d'azur et de rosée, Thalie au masque riant, Hébé à la coupe de la jeunesse, souvent elle devenait une fée qui me soumettait la nature; sans cesse je retouchais ma toile; j'enlevais un appas à ma beauté pour le remplacer par un autre. Je changeais aussi ses parures; j'en empruntais à tous les pays, à tous les siècles, à tous les arts, à toutes les religions...
(i) Noblesse assez récente.
Comment aurait-il pu rendre amour pour amour à l'ingénue qui se donnait à lui ? Il n'aimait que la chimérique création de ses rêves. Or, cette démence le posséda toute sa vie. Quarante ans écoulés depuis le jour de son mariage, il disait encore avec une exaltation qui ne s'excuse plus :
Août 1832. — Altorfi dix heures du soir.
L'orage recommence; les éclairs s'entortillent aux rochers, les échos grossissent et prolongent le bruit de la foudre, les mugissements du Schœchen et de la Reuss accueillent le barde de TArmorique. Depuis longtemps je ne m'étais trouvé seul et libre; rien dans la chambre où je suis enfermé : deux couches pour un voyageur qui veille et qui n'a ni amours à bercer, ni songes à faire. Ces montagnes, cet orage, cette nuit sont des trésors perdus pour moi. Que de vie cependant je sens au fond de mon âme ! Jamais, quand le sang le plus ardent coulait de mon cœur dans mes veines, je n'ai parlé le langage des passions avec autant d'énergie que je le pourrais faire en ce moment. Il me semble que je vois sortir du Saint-Gothard ma sylphide des bois de Combourg. Me viens-tu retrouver, charmant fantôme de ma jeunesse ? As-tu pitié de moi ? Tu le vois, je ne suis changé que de visage ; toujours chimérique, dévoré d'un feu sans cause et sans aliment. Je sors du monde, et j'y entrais quand je te créai dans un moment d'extase et de délire. Voici l'heure où je t'invoquais dans ma tour. Je puis encore ouvrir ma fenêtre pour te laisser entrer. Si tu n'es pas contente des grâces que je t'avai^ prodiguées, je te ferai cent fois plus ravissante; ma palette n'est pas épuisée; j'ai vu plus de beautés et je sais mieux peindre. Viens t'asseoir sur mes genoux; n'aie pas peur de mes cheveux; caresse-les de tes doigts de fée ou d'ombre; qu'ils rembrunissent sous tes baisers ! Cette tête, que les cheveux qui tombent n'assagissent point, est tout aussi folle qu'elle l'était lorsque je te donnai l'être, fille aînée de mes illusions, doux fruit de mes
mystérieuses amours avec ma première solitude ! Viens, nous monterons encore ensemble sur nos nuages; nous irons avec la foudre sillonner, illuminer, embraser les précipices où je passerai demain. Viens ! emporte-moi comme autrefois, mais ne me rapporte plus.
On frappe à ma porte; il faut partir. De ce songe, il ne reste que la pluie, le vent et moi, songe sans fin, éternel orage^
Pauvre jeune femme! Au sortir d'une enfance sitôt sevrée de rameur maternel, elle sera donc frustrée aussi de rameur conjugal. Le moyen de captiver Themme qui se forge de telles idoles ?
Tourmenté de la muse, affolé d'illusions, s'ennuyani de tout, répendant au bonheur comme au malheur par un désespéré et désespérant : € Qu'est-ce que cela fait? > pourquoi donc, impossible époux, se laissait-il marier ?
L'honneur lui commandait d'émigrer, et la fortune de sa femme lui faciliterait ce devoir.
C'était prendre la dot de l'orpheline, et ne rien concéder en échange à ce cœur altéré d'affection, rien, pas même l'apparence de l'amour.
Les deux époux partent pour Paris. Lucile et Julie les accompagnent. Fort heureusement pour la belle-sœur; car, négligée et presque oubliée de son mari, elle se fût sentie bien seule et comme perdue dans l'immensité de la capitale.
Chateaubriand < se hâta de chercher sa première société >, philosophes, poètes, magistrats, savants, avec lesquels il avait eu des relations dans un premier séjour à Paris : société spirituelle et frivole, corrompue jusqu'aux moelles, qui livrait au ridicule le mariage et ses saintes lois, comme la religion et ses divins enseignements.
< A cette époque, tout était dérangé dans les esprits et dans les mœurs, symptôme d'une révolution prochaine. Les magis-
28o CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
trats rougissaient de porter la robe et tournaient en moquerie la gravité de leurs pères... Les présidentes sortaient de leurs sombres hôtels pour devenir femmes à brillantes aventures (ï). »
Le jour de l'émigration approchait.
M™« de Chateaubriand dut cruellement souffrir lorsque, de sa grande fortune, sur laquelle comptait visiblement le chevallier, elle apprit qu'il ne restait plus rien, du moins rien de disponible. La Nation s'en était emparée. Il fallut emprunter. Un notaire procura dix mille francs en assignats. Chateaubriand rentrait porteur de la somme. Un joueur l'accoste. Il se laisse tenter et perd tout, sauf quinze misérables cents francs.
Négligent et joueur!
Que de larmes avait déjà versées la jeune femme!
Un mois après, le i5 juillet 1792, il dit adieu à sa famille et à la France.
Sur cet adieu, et dans cet écroulement de leurs mutuelles espérances, les deux amies n'avaient plus qu'à reprendre le chemin de Saint-Malo, ou plutôt de Fougères.
Lucile, âme timorée, cœur extrêmement délicat et sensible, esprit ombrageux et subtil, se reprochait avec amertume les larmes que Céleste ne pouvait pas lui dérober toujours, quelque surveillance qu'elle exerçât sur soi. Plus forte de caractère, d'esprit et de volonté, celle-ci s'appliquait à calmer les regrets et presque les remords de Lucile.
Lien charmant que la désillusion n'avait pu rompre ni relâcher. Il allait même se nouer plus étroitement sous la menace de l'échafaud.
Dans la dernière lettre de Lucile à son frère, lettre admirable
(i) Mém. d' Outre-Tombe f t. I, p. 245.
^t navrante, où se peint le mieux Texaltation généreuse de la ^ic sœur de génie >, j'ai remarqué ce passage avec attendrissement :
€ Si je te retrace le passé, je t'avoue ingénument, mon ftère, que c'est pour me faire revivre davantage dans ton cœur, lorsque tu partis pour la seconde fois de France, tu remis ta femme entre mes mains, tu me fis promettre de ne m'en point séparer. Fidèle à ce cher engagement, j'ai tendu volontairement mes mains aux fers, et je suis entrée dans ces lieux destinés aux seules victimes vouées à la mort (i). >
€ Julie Chateaubriand, femme Farcy, ex-noble, âgée de vingt-sept ans » et< Céleste Buisson, femme Chateaubriand, ex-noble, âgée de dix-huit ans > furent « envoyées à la maison de réclusion de Rennes, le 21 octobre 1798 (vieux stile), par le Comité de surveillance de Fougères ».
Quanta « Lucille, ex-noble, âgée de vingt-cinq ans, regardée comme suspecte aux termes de la loi du 17 septembre (vieux stile) >, le document ne dit pas qu'elle fut envoyée de Fougères, bien qu'à cette époque, les deux amies vécussent ensemble. Elle dut venir librement à Rennes, et forcer la porte de la
(i) Mém, cT Outre-Tombe t t. H, p. 477.
€ Une des sœurs de Chateaubriand, qui devait sa liberté à la mort de son mari, se trouvait à Fougères, petite ville de Bretagne. L*armée royaliste arrive : huit cents hommes de Tarmée républicaine sont pris et condamnés à être fusillés. I^ soeur de M. de Chateaubriand se jette aux pieds de M. de la Rochejaqueleîn et obtient la grâce des prisonniers. Aussitôt, elle vole à Rennes, se présente au tribunal révolutionnaire avec les certificats qui prouvent qu'elle a sauvé la vie à huit cents hommes, et demande pour seule récompense qu*on mette ses sœurs en liberté. Le président du tribunal lui répond : € Il faut que tu sois une coquine de royaliste, que je ferai guillotiner, puisque les brigands ont tant de déférence pour toi. D'ailleurs, la République ne te sait aucun gré de ce que tu as fait : elle n'a que trop de défenseurs et elle manque de pain. » (J. Janin.)
prison. Ainsi le procès-verbal de « la séance du 8 pluviôse an II > confirmerait la lettre de Lucile.
Chateaubriand émigré constituait le crime de sa femme. A défaut de Tamour qu^il ne lui avait pas accordé, il devenait le prétexte de sa captivité, et, probablement, la cause de sa mort. Déjà la belle-sœur du chevalier, petite-fille de M. de Malesherbes, avait payé de sa tête pareil forfait.
Ensemble elles attendaient l'arrêt fatal, la prison ne se rouvrant guère que sur les marches de Téchafaud.
Céleste de Chateaubriand ne faiblit pas sous les verrous. Si le vieux marin qui l'avait élevée n'avait pu lui verser les flots de tendresse dont la source est au cœur d'une mère, du moins avait-il communiqué à sa petite-fille quelque chose de son indomptable énergie. Elle lui fit honneur en face des bourreaux.
Lorsque le 9 thermidor permit à la France de respirer, les femmes captives avaient tellement souffert qu'un bon nombre succomba, peu d'années après l'élargissement (i) : telles la mère et la sœur de Chateaubriand, la sainte M™® Julie de Farcy. D'autres, plus malheureuses, vécurent en de continuelles hallucinations, viaimes d'ennemis imaginaires : telle l'infortunée Lucile. Les âmes les plus fermes, une fois le péril passé, durent s'avouer atteintes dans les
(i) « Comité de seureté générale et de surveillance de la Convention nationale. — Du 26 vendémiaire, l'an HI de la République une et indivisible (17 octobre 1794]. Vu les renseignements produits sur les citoyennes Julie Chateaubriant, femme Farcy, séparée de son mary (émigré) ; Lucile Chateaubriant. Céleste Buisson, femme Chateaubriant, toutes trois détenues à Rennes, le Comité arrête que les dites citoyennes seront mises sur le champ en liberté et les scellés levés au vu du présent. » Cet ordre ne fut exécuté que le 15 brumaire suivant (5 novembre), comme on le voit au registre d ecrou de la maison d*arrét de la Motte, ci-devant le Bon Pasteur-
ressorts physiques. En proie aux douloureux ébranlements des nerfs, elles ne purent effacer une impression de terreur renouvelée au seul mot de prison. Ce fut le cas de M"*® de Chateaubriand.
Quelle vie menèrent Lucile et Céleste à partir du 9 thermidor, leur mère et belle-mère étant morte presque aussitôt son retour en Bretagne ?
Chateaubriand a consigné la réponse dans ses Mémoires. Elle est pleine de tristesse : tout à l'avantage de sa femme sur la sœur chérie, cela même nous serait une raison de la tenir pour absolument sincère. Nous y retrouvons la jeune € veuve > dévouée à son amie avec une délicatesse inimaginable : — elle préludait de la sorte aux œuvres qui devaient déceler le vrai fond de son âme, la bonté agissante, la charité :
€ Pendant la Révolution, Lucile épousa M. le comte de Caud (i) et le perdit après onze mois de mariage (2). La mort de M°*® la comtesse de Farcy, sœur qu'elle aimait tendrement, accrut la tristesse de M™^ de Caud. Elle s'attacha ensuite à M°** de Chateaubriand, ma femme, et prit sur elle un empire qui devint pénible; car Lucile était violente, impérieuse, déraisonnable, et M™® de Chateaubriand, soumise à ses caprices, se cachait d'elle pour lui rendre les services
(i) Le 3 août 1796. — « ... Les futurs conjoints sont accompagnés d'Apoliine-Suzanne de Bédée, veuve de Chateaubriand, mère de la future ; Marie-Anne de Chateaubriand, veuve Marigny, sœur de la future; Céleste Buisson^ femme de Chateaubriand^ belle-sœur de la future, etc. » (Registre des mariages célébrés à Rennes en Tan IV.)
(2] M. de Caud mourut le 15 janvier 1797* Donc, un peu plus de cinq mois, et non « onze mois de mariage ». Voir Lucile de Chateaubriand et M. de Caud, d'après des documents inédits, par F. Saulnier, conseiller à la Cour d'appel de Rennes; Nantes, 1885.
qu^une amie plus riche rend à une amie susceptible et moins heureuse. >
< Le génie de Lucile et son caractère étaient arrivés presque à la folie de J.-J. Rousseau : elle se croyait en butte à des ennemis secrets : elle donnait à M™® de Beaumont, à M. Joubert, à moi, de fausses adresses pour lui écrire; elle examinait les cachets, cherchait à découvrir s'ils n'avaient point été rompus; elle errait de domicile en domicile, ne pouvait rester ni chez mes sœurs ni chez ma femme; elle les avait prises en antipathie. >
Dans la longue résistance du lien soumis à une si cruelle épreuve, il y aurait, ce semble, deux parts à faire : celle de Tamitié et celle de l'amour. Lucile mêlait à tous ses épanchements le souvenir de son frère. Lucile, abîmée dans sa mélancolie, était la plus malheureuse des femmes. Double motif pour que M°^® de Chateaubriand lui fût dévouée, selon le mot des Mémoires^ < au delà de tout ce qu'on peut imaginer >.
Une réflexion analogue m'est suggérée par l'épître de Chênedollé que Sainte-Beuve a tournée contre M™« de Chateaubriand (i). Je vais la citer presque en entier. Là même où le grand critique a voulu trouver une preuve qu'il y avait € quelque peu de tracasserie > autour de Lucile, je verrais bien plutôt, soit l'affectueuse préoccupation de celle qui en était réduite à ^e cacher pour rendre des services ^ soit le désir inavoué d'entendre parler de l'oublieux époux, — de l'apolo-
(i) « Chênedollé écrivait à Mi^^ de Caud, quelques jours après l'avoir quittée, une lettre qui prouve du moins que les craintes de la mélancolique Lucile n^étaient pas toutes imaginaires et qu'il y avait, de la part de certaines personnes, médiocrement indulgentes, quelque peu de tracasserie autour d'elle. » [Chateaubriand et son groupe^ t. II, p. 240.)
giste déjà célèbre, revu trois mois auparavant, comme une ombre aussitôt évanouie.
... Depuis que j'ai quitté Fougères, je n'ai point été un moment tranquille. Vous aurez su que j'ai mangé et logé chez M™« de Chateaubriand. Voici comment cela s'est fait. En arrivant à Fougères, je descendis chez M. de Québriac, avec l'intention d'y coucher, si je ne pouvais pas trouver de voiture dans la soirée. A six heures, je sortis pour aller faire une visite à M™® de Chateaubriand, politesse dont je ne crus pas possible de me dispenser. M™« de Chateaubriand profita de ce moment pour envoyer vite chercher mon sac de nuit, resté chez M. de Québriac. Nous sortîmes avec une amie de M™® de Chateaubriand pour aller nous promener dans la forêt, et, à mon retour, on me dit qu'on avait envoyé chercher mon sac de nuit et que ma chambre était préparée. Je fus donc forcé de rester. Le lendemain, je voulus partir de grand matin. Point de chevaux. On me promet de m'en faire trouver avant midi. Effectivement, on envoie des domestiques courir dans la ville. Midi arrive, point de chevaux. On avait l'air de s'amuser beaucoup de mon malaise et de mon impatience et l'on se jouait de moi avec une grâce parfaite et une politesse infinie. L'après-midi se passe de même en courses inutiles de la part des domestiques et on avait toujours l'air de me plaindre beaucoup de ce que je ne pouvais partir. Enfin, à huit heures du soir, on vint m'annoncer, de la part de la maîtresse de poste chez laquelle j'avais été le matin, qu'il venait d'arriver une personne en chaise de poste qui demandait un compagnon. J'en profite et à neuf heures je monte en voiture. Voilà exactement comment les choses se sont passées. Il paraît qu'on avait formé le projet de m'arrêter pour m'embarrasser, et peut-être pour vous inquiéter un peu vousmême; mais je dois vous avouer, chère Lucile, que l'on ne m'a dit que des choses aimables sur votre compte...
Trois mois plus tôt, aî-je dit, le 27 novembre 1802, Chateaubriand avait traversé la Bretagne au terme d'un voyage
assez long. Il se hâtait de rentrer à Paris pour y suivre Taffaire de sa très prochaine nomination à un poste diplomatique. Aussi ne « put-il s'arrêter que vingt-quatre heures auprès de sa femme et de ses sœurs >. C'est lui qui nous a conservé ce souvenir, sans ajouter un mot à la concision voulue des termes cités. En ce temps-là, son cœur était encore partagé, sa volonté ondoyante et diverse, ses résolutions instables et combattues. M°^® de Beaumont le retenait, bien que, pour la forme, elle lui eût conseillé de < suivre les voies communes », c'ést-à-dire de reprendre la vie conjugale. « Le rêve dont elle s'était bercée, elle n'y renonçait qu'avec désespoir. > — Sur le point de réaliser son voyage. Chateaubriand avait prié Chênedollé d'écrire, pendant son absence, rue Neuve-du-Luxembourg [à M°*® de B,], mais en se gardant bien de parler de son retour par la Bretagne.
Comment se passèrent les vingt-quatre heures accordées à sa femme et à ses sœurs? Quelle fut la physionomie de l'entretien? Les papiers imprimés et inédits que j'ai consultés ont gardé là-dessus un rigoureux silence.
Nous savons toutefois, par Chateaubriand lui-même, la conclusion de l'entrevue : « M®® de Chateaubriand se prépara à me venir rejoindre. M. Joubert parlait de l'accompagner. >
Est-ce que Joubert connaissait déjà M™« de Chateaubriand?
Oui, Joubert et Fontanes avaient dû la voir à Paris. Au sujet des années qui précédèrent la réunion de M. et M"« de Chateaubriand, on oublie trop que s'ils ne vivaient pas ensemble, du moins étaient-ils en rapports de visites et de correspondances. Il n'y avait pas rupture. — Sainte-Beuve se trompe quand, à propos du voyage en Bretagne (1802), il affirme que Chateaubriand n'avait pas revu sa femme depuis dix ans.
Après son arrivée en France, dès 1800, il avait écrit à sa
famille pour Tinformer de son retour. A sa famille, c'est-à-dire à sa femme et à ses sœurs.
< Madame la comtesse de Marigny, ma sœur aînée, me chercha la première, se trompa de rue et rencontra cinq messieurs Lassagne, dont le dernier monta du fond d'une trappe de savetier pour répondre à mon nom. Madame de Chateaubriand vint à son tour. Elle était charmante, et remplie de toutes les qualités propres à me donner le bonheur que j'ai trouvé auprès d'elle depuis que nous sommes réunis. Madame la comtesse de Caud, Lucile, se présenta ensuite, >
S'ils ne reprirent pas aussitôt la vie conjugale, c'est peutêtre parce que Chateaubriand ne pouvait absolument pas aller s'ensevelir en Bretagne, au moment de terminer et de publier son grand ouvrage. Or, M*"® de Chateaubriand se souvenait trop de son premier séjour à Paris, du jeu, de la ruine, des larmes versées en commun avec Lucile.
D'autre part, Chateaubriand n'avait rien; il vivait d'emprunts, au jour le jour. L'établissement du nouveau ménage demanderait de bien autres ressources. Or, il fallait du temps à M™« de Chateaubriand pour réaliser, par vente d'immeubles ou retrait de fonds, l'argent qui serait nécessaire. Peut-être craignit-elle de risquer les derniers débris de sa fortune en pure perte. Le passé ne lui inspirait aucune confiance. Pareille hésitation serait bien excusable. Et les mois s'écoulaient.
En 1802, elle songeait à revenir près de l'auteur du Génie du Christianisme^ au bruit de sa gloire, et, « comme elle le disait finement, 5wr le titre de son livre > (i). En juillet de cette même année, le voyage de Chateaubriand en Bretagne fut peut-être la réponse à quelque lettre d'admiration et d'appel; au moins fut-il la visite rendue à sa femme et à ses sœurs.
(i) Villemain<
En se quittant, on se promit de se retrouver à Rome. Le 9 septembre, il annonce à Fontanes que l'oncle de M™* de Chateaubriand < a fait banqueroute au moment où il venait de donner Tordre de le poursuivre >. En i8o3, le secrétaire de légation recommande à Migneret d'envoyer à M"*®* de Marîgny, de Caud et de Chateaubriand des exemplaires de luxe de son ouvrage.
« M°*« de Chateaubriand et Joubert. » Remarquons le rapprochement des deux noms que la véritable amitié revendique et que la postérité ne séparera plus. J'y vois un indice de la mission toute de délicatesse, d'harmonie et de paix que Joubert, de son chef, avait assumée pour la réunion si désirable de M. et M°»« de Chateaubriand. Or, ce rôle affectueux et discret, il le soutint jusqu'au bout, toujours admirablement inspiré par sa belle âme.
Le succès voulait de plus longs efforts. Nous le savons : une autre que M°^® de Chateaubriand vint rejoindre à Rome le secrétaire d'ambassade.
< Fatal voyage >, a écrit Joubert; < le désir d'y mettre obstacle absorbait toutes mes pensées et occupait toutes mes forces. »
Pourquoi si vive opposition ?
C'est d'abord que la venue à Rome de M"*^ de Beaumont auprès de Chateaubriand aurait pour infaillible résultat de compromettre du même coup la position et l'avenir de celuici, la santé, la vie même de celle-là.
C'est ensuite qu'un incident de cette nature devait à tout le moins embarrasser, sinon briser les négociations entreprises, de concert avec Fontanes et Clausel, pour le retour de celle qu'il avait projeté d'accompagner dans la capitale du monde chrétien.
Nous avons vu le secrétaire d'ambassade arriver à Rome,
dès le 27 juin i8o3. M°^« de Beaumont n'y parvint qu'au commencement d'octobre. En quel état, Dieu bon 1 A bout de souffle, épuisée par le traitement du Mont-Dore et par la fatigue du voyage, « n'ayant plus que la force de sourire ». On imagine Tefifet, quand parut à Rome, ou plutôt apparut, pâle fantôme, cette jeune femme très connue de la haute société, à laquelle sa naissance la rattachait de tous côtés. Beau prétexte de critiques offert aux petits envieux de l'ambassade et aux puissants ennemis de la capitale. Ces derniers eurent < l'infamie > de prêter à Chateaubriand des velléités de divorce. L'outrage venait du camp voltairien. Il le repoussa avec colère et mépris :
A M, GtUneati de Mussy,
Rome, 20 décembre 1803.
Votre lettre, mon jeune ami, m'a fait pleurer ; j'ai été très sensible aux marques de votre bon cœur dans cette circonstance, d'autant que ma peine est extrême. Ce n'est pas une de mes moindres peines de penser que les personnes qui devaient le mieux me connaître (i) ont cru qu'il y avait peut-être quelque imprudence, qyiéiqvLt fausse démarche de ma part, tandis que j'étais exposé aux plus infâmes calomnies, que j'avais le poignard italien (dirigé par la philosophie française) suspendu sur le cœur... Les infâmes ! n'ont-ils pas mêlé une femme adorable, ma bienfaitrice, et j'ose dire à présent une sainte, à leurs propos ? L'auteur du Génie du Christianisme ne devait-il pas demander le divorce ?
(1) M. Mole, M»e de Vintimille.
Comment ces bruits, répandus hors de France, n'auraîentils pas transpiré en Bretagne ? Il est vraisemblable qu'ils changèrent les résolutions de M°^® de Chateaubriand. Elle était bien trop fière pour paraître à Rome en de pareilles conjonctures.
Aux conseils de Joubert s'étaient joints ceux de Fontanes. Le protecteur auprès de Bonaparte n'avait pas manqué de représenter à Chateaubriand de quelle importance serait, pour la dignité de sa vie, et, par suite, pour son avancement dans les affaires, la réunion à sa femme, réunion que lui imposait d'autre part le christianisme dont il s'était constitué l'avocat.
L'heure de la raison, du bon sens, de la possession de soi, ne devait sonner, pour Chateaubriand, qu'avec la dernière heure de M°*« de Beau mont. Évidemment, « Pauline » était Tobstacle. Elle eût mérité bien des reproches. Mais lemora-
liste aura les indulgences attendries d'un Jouberf, si, comme
de juste, il tient compte de l'époque et des habitudes.
Restée seule au milieu d'une société dont le xviii® siècle avait faussé les idées et façonné les mœurs, seule avec ses visions d'échafaud, elle eût justifié les dédains des bourreaux qui n'avaient pas voulu d'elle, tant sa faiblesse leur parut voisine de la tombe ; elle eût succombé à bref délai, sans l'amitié, aussi respectueuse qu'empressée, de son voisin de Villeneuve. Or, cette amitié, faite d'estime autant que d'affection, ni Savigny ni Rome ne réussirent à l'altérer.
Par ses malheurs, par sa faiblesse, par le rapide déclin de ses jours, par son heureuse influence sur l'achèvement du Génie du Christianisme y et, malgré l'étrangeté de ses relations avec Chateaubriand, par la noblesse de ses sentiments, par sa grandeur de caractère et d'âme, elle paralyse la juste sévé-^ rite du moraliste.
ÉTUDE PSYCHOLOGIQUE ÎQI
Toujours est-il que, d'elle, venait la résistance ou du moins Tobstacle. D'elle aussi, vint la réparation avec le suprême conseil.
D'une voix expirante, la noble fille des Montmorin < /'e«gagea surtout à vivre auprès de M'"* de Chateaubriand et de M. Joubert ».
C'est le même rapprochement queplu$ haut. Sur ces lèvres vouées au prochain silence de la tombe, et que les aveux de la chrétienne avaient ouvertes à la seule vérité, quel hommage au caractère de Joubert 1
Ce vœu, sitôt empreint par la mort d'un caractère sacré, s'accordait avec les prières des sœurs de Chateaubriand, les conseils de ses amis, les exigences de son avenir et la sincérité de sa foi ; il triompha des dernières résistances de son cœur brisé.
Deux jours après les funérailles de M°^^ de Beaumont, Chateaubriand annonçait à ChênedoUé (8 novembre i8o3) qu'il serait à Paris au mois de janvier, et, un peu plus tard, en Bretagne. En Bretagne, c'est-à-dire réuni à sa femme, ou préparant leur réunion.
Ici, ce m'est secours et charme de laisser parler Villemain :
Revenant à Paris, avec toutes les espérances que lui donnait son ami, et précédé de cette belle lettre sur Rome, dont la publication allait frapper les esprits, M. de Chateaubriand descendit dans un modeste hôtel, rue de Beaune, et ne vit d'abord qu'un petit nombre d'amis. Un soin important le préoccupait, sa réunion avec M™« de Chateaubriand; le sage conseil écarté d'abord avait été compris; et, à part même la bienséance du monde, il sentait ce qu'avait d'injuste cette séparation si longue d'une personne vertueuse et distinguée, à laquelle il avait donné son nom, et qu'il ne pouvait accuser que d'une délicate et ombrageuse fierté dans le commerce de la vie. Un motif généreux venait aider, en lui, au
sentiment du devoir. La perte ancienne de presque toute la fortune de M™« de Chateaubriand s'aggravait par la ruine d'un oncle débiteur envers elle. Les instances de M. de Chateaubriand durent redoubler pour obtenir enfin son retour, et, résolu^ de l'accompagner dans sa mission du Valais, elle vint promptement le rejoindre à Paris.
Dans la première moitié de février 1804, leur réunion était fait accompli. Chateaubriand mande à Chênedollé cette bonne nouvelle. Sur le fonds d'ennui qui se retrouve en toutes ses œuvres et lettres, on remarque dans celle-ci comme une lueur de contentement; on aime aussi à lui entendre nommer rînfortunée Lucile. On se réjouit à la pensée qu'ils seront réunis.
Hélas I réunis.
Lucile n'avait plus que quelques jours à vivre.
Venez, dit-il à Chênedollé. J'aurai un extrême bonheur à vous embrasser. Ma femme est ici. Elle va me chercher un logement pour moi et pour elle. Je cherche une cabane à acheter aux environs de Paris; j'espère l'avoir pour cet automne. Alors, si vous ne venez pas à Sion, du moins promettez-moi de venir vivre dans ma chaumière. Lucile va venir dans une pension excellente que je lui ai arrêtée ici. Alors, nous pourrons tous nous réunir au mois d'octobre à Paris. Mille tendres amitiés, mille souvenirs. A vous pour la vie et à toute épreuve.
Le logement est trouvé ; quel ménage y fait-on ? Joubert nous le dira bientôt.