CHAPITRE VII
PREMIERS TEMPS DE LA VIE CONJUGALE (Février 1804 ~ juillet 1806)
Lettre de démission et motif allégué. — M^o de Chateaubriand et M. de Clausel. — Dillets confidentiels de l'épouse. — Note sur Mme de Custine. — Suites de la démission. — Personnes tombées t\ forcées, — Mme de Chateaubriand fait honneur à son mari. — Chez Joubert. — Profits réciproques. — Elle le console de Mme de Beaumont. — Quel ménage font M. et Mme de Chateaubriand? — Joubert le sait et le dit. — Chateaubriand recommande Artaud. — Fêtes qui sont des deuils. — Le sacre de Napoléon par Pie VIL — Récit de Fontanes. — Mort de Lucile. >— Larmes du frère et de la belle-soeur. — Supposition de ChènedoUé. — L'abbé de Bonnevie. — Lettre que lui écrit Chateaubriand. — Souvenirs d'un frère de Joubert. — Le monument de M^c de Beaumont. — Accord des deux époux. — En Suisse, avec Ballanche. — Récit de ce voyage. — Retour à Ville* neuve. -> L'hiver à Paris. — Les soirées.
Le 21 mars, entre onze heures et midi. Chateaubriand entendit un homme et une femme qui criaient une nouvelle officielle. C'était la condamnation à mort du duc d'Enghien.
« Ce cri >, raconte-t-il, < tomba sur moi comme la foudre; il changea ma vie, de mêmequMl changea celle de Napoléon. Je rentrai chez moi; je dis à Madame de Chateaubriand : < Le duc d'Enghien vient d'être fusillé. > Je m'assis devant
une table, et je me mis à écrire ma démission. Madame de Chateaubriand ne s'y opposa point et me vit écrire avec un grand courage. Elle ne se dissimulait pas mes dangers : on faisait le procès au général Moreau et à Georges Cadoudal. >
M. deClausel arriva sur ces entrefaites.
La lettre, dont il fit supprimer quelques phrases de colère, partit. Le texte ne contenait plus un mot qui pût directement froisser le Premier Consul. Mais se démettre à pareil jour n'en constituait pas moins un acte très significatif^ et surtout venant d'un < ministre > accusé d'être < pour les émigrés et les mécontents > .
Clausel était survenu bien à propos. On devine la reconnaissance de l'épouse.
Dès que M™* de Chateaubriand et M. Clausel de Coussergues se connurent, charmés l'un de l'autre, ils se lièrent d'étroite amitié. Les deux âmes étaient en parfait accord. Bon, religieux, ardent, dévoué, délicat, discret, Clausel n'avait-il pas tout pour plaire à l'ardente et pieuse Bretonne ? Elle, de son côté, quelque pénétrante qu'elle fût, ne démêlait, au fond de cette droite nature, rien qui ne fût selon ses goûts.
M™® de Chateaubriand ne mettait pas le monde dans ses confidences, avons-nous dit : elle était trop fière. Mais avec M. de Clausel, elle n'eut pas de secrets. Certes, Joubert aussi était un ami de cœur, un intime confident à qui elle pouvait tout dire; et Fontanes également, sans nul doute. Mais Fontanes, captif de ses grandeurs, était tenu de court à la chaîne impériale. Et Joubert était souvent absent ou malade. Et si souvent elle avait besoin de consolations I
Quand M"® de Chateaubriand se sentait le cœur trop gros ; ou que, son mari courant le monde, elle restait seule, uniquement occupée à broyer du noir; ou lorsqu'elle était
consignée dans sa chambre de malade, c^est le bon Clausel qu'elle invoquait, c'est à lui qu'elle se recommandait, sur lui qu'elle comptait.
Aussi en était-elle venue à l'appeler, reine toujours obéie, son serviteur Clausel, son cher ministre. Sa correspondance débute par ce petit billet, qui laisse deviner les inquiétudes et les confidences des premiers temps :
Ce vendredi.
Vous devriez bien venir aujourd'hui faire maigre avec nous.
Si vous ne pouviez pas absolument venir dîner, venez, je vous en prie, de bonne heure ce soir. M, de Chateaubriand sera sorti : je pourrai vous raconter mille choses qui me tourmentent (i).
Non seulement Clausel, ainsi appelé, arrivait avec empressement; mais, le plus souvent, il devançait l'appel.
(i) Peut-être le voisinage de M°><' de Custine, qui avait eu Tindélicatesse de venir s'installer rue Verte, au coin de la rue de Miromesnîl, à la porte même de M^^ de Chateaubriand. C'est la moins intéressante des prétendues victimes de « Tégoïste » René. Une heure d'héroïsme, en face de Téchafaud, ne saurait absoudre celle qui devint si fort l'amie de Fouché. M. Bardoux l'a poétisée dans son livre. Pour avoir la vraie physionomie morale de Mme de Custine, il faut lire le beau livre, très documenté, de M. Chédieu de Robetkon : Chateaubriand et M"*' de Custine ; épisodes et correspondance inédite; librairie Pion, 1893.
Ni délicate, ni généreuse, ni discrète* très égoïste, elle dispute Chateaubriand, avec aigreur, à sa nouvelle vie; elle Taccable d'instances. Mère d'un fils unique, elle l'élève à la diable et lui donne de tels exemples qu'il devient le châtiment maternel par le rare déshonneur de sa conduite. La première communion de cet enfant se fit sans préparation aucune. Elle fut, à la mère, un sujet de plaisanteries. Ce trait en dit beaucoup; il prépare le lecteur à la conclusion, laquelle est tout ce qui se peut imaginer de plus triste.
296 CHATEAUBRIAND y SA FEMME ET SES AMIS
Autres billets de la même époque :
M. de Chateaubriand est à la campagne. Vous ferez une belle charité de venir dîner avec moi. Vous consoleriez une affligée. — S'il ne fait pas d'orage, ce soir, nous irons prendre des glaces au café.
— Venez donc dîner avec moi. Je suis seule et malade.
— J'espère que vous n'avez pas pris d'engagement pour aujourd'hui. Venez donc dîner avec moi. Je suis seule encore, et nous sommes dans un temps où l'on rêve bien noir dans la solitude.
Eu égard aux circonstances, la lettre de démission et la réponse de M. de Talleyrand sont très intéressantes :
Citoyen ministre,
Les médecins viennent de me déclarer que M™« de Chateaubriand est dans un état de santé qui fait craindre pour sa vie. Ne pouvant absolument quitter ma femme dans une pareille circonstance, ni l'exposer au danger d'un voyage, je supplie Votre Excellence de trouver bon que je lui remette les lettres de créance et les instructions qu'elle m'avait adressées pour le Valais. Je me confie encore à son extrême bienveillance pour faire agréer au Premier Consul les motifs douloureux qui m'empêchent de me charger aujourd'hui de la mission dont il avait bien voulu m'honorer. Comme j'ignore si ma position exige quelque autre démarche, j'ose espérer de votre indulgence ordinaire, citoyen ministre, des ordres et des conseils; je les recevrai avec la reconnaissance que je ne cesserai d'avoir pour vos bontés passées.
J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement.
Paris, rue de Beaune, hôtel de France.
I" germinal an XII [22 mars 1804].
J*ai souligné l'expression « motifs douloureux >, à cause du pluriel. La santé de M'^^de Chateaubriand n'en constituerait qu'un, ce semble; peut-être quelque autre motif était-il allégué « dans la phrase de colère > que fit effacer Tami Clausel. La phrase supprimée, il se peut que le pluriel soit resté par inadvertance ou insouciance. La date de la réponse officielle prouverait la vérité du mot de M"™* de Chateaubriand : < M. de Talleyrand, par bienveillance, garda plusieurs jours la lettre de démission avant d'en parler au Premier Consul. »
la germinal [a avril 1804].
J'ai mis, citoyen, sous les yeux du Premier Consul les motifs qui ne vous ont pas permis d'accepter la légation du Valais, à laquelle vous aviez été nommé.
Le citoyen Consul s'était plu à vous donner un témoignage de confiance. Il a vu avec peine, par une suite de cette même bienveillance, les raisons qui vous ont empêché de remplir cette mission.
Je dois aussi vous exprimer combien j'attachais d'intérêt aux relations nouvelles que j'aurais eu à entretenir avec vous; à ce regret, qui m'est personnel, se joint celui de voir mon département privé de vos^ talents et de vos services.
M™« de Chateaubriand raconte :
M"™« Bacciochi, qui nous était fort attachée, jeta les hauts cris en apprenant ce qu'elle appelait notre défection. Pour Fontanes, il devint fou de peur ; il se voyait déjà fusillé avec M. de Chateaubriand et tous nos amis. La chose cependant se passa le plus tranquillement du monde, et lorsque M. de Talleyrand crut enfin devoir remettre la démission à Bonaparte, celui-ci se contenta de dire : « C'est bon ! » Mais il en garda une rancune, dont nous nous sommes
ressentis depuis. Il dit plus tard à sa sœur : « Vous avez eu bien peur pour votre ami ? » Et il n'en fut plus question. Longtemps après, cependant, il en reparla à Fontanes et lui avoua que c'était une des choses qui lui avaient fait le plus de peine.
M. Pasquier vint embrasser Chateaubriand le lendemain de la démission, disant qu'on était heureux d'avoir un tel ami. Il demeura un temps assez considérable < dans une honorable modération, éloigné des places et du pouvoir >.
Nous avions reçu douze mille francs pour frais d'établissement à Sion. Pour les rendre, nous fQmes obligés de prendre cette somme sur les fonds que nous avions encore sur l'État : elle fut remise à qui de droit deux jours après la démission (i).
Chateaubriand ne risquait pas de posséder des rentes sur rÉtat. La restitution fut donc opérée avec l'avoir de l'épouse. Désormais, elle lui appartenait sans réserves ; elle lui abandonnait l'avenir tout entier.
Avant la mort du duc d'Enghien, la bonne société de Paris était presque toute en guerre ouverte avec Bonaparte; mais aussitôt que le héros se fut changé en assassin, les royalistes se précipitèrent dans ses antichambres, et quelques mois après le 21 mars, on aurait pu croire qu'il n'y avait qu'une opinion enFrance,sans les quolibets que l'on se permettait encore, à huis clos, dans quelques salons du faubourg Saint-Germain. Au surplus, la vanité causa encore plus de défections que la peur. Les personnes tombées prétendaient avoir m forcées y et l'on nt forçait ^ disait-on, que celles qui avaient un grand nom ou une grande importance; et chacun, pour prouver son importance et ses quartiers, obtenait d'être forcé k force de sollicitations.
(i) Madame de Chateaubriand >
Nous quittâmes la rue de Beaune au mois d'avril 1804, pour aller demeurer dans la rue de Miromesnil. Là, il ne nous arriva rien que le bonheur de faire la connaissance de notre chère cousine de Roquefeuille et celle de la duchesse de Rohan.
Déjà trois mois de vie commune. Quelle vie et quel ménage? Joubert mandait à ChênedoUé :
Paris, 10 mai 1804. — Chateaubriand se porte bien : il vous fi écrit. Rien de fâcheux ne lui est arrivé (i). M""« de Chateaubriand, lui, les bons Saint-Germain que vous connaissez, un portier, une portière et je ne sais combien de petits portiers logent ensemble, rue de Miromesnil, dans une jolie petite maison. Enfin notre ami est le chef d'une petite tribu qui me paraît assez heureuse. Son bon génie et le ciel sont chargés de pourvoir au reste.
Il a passé dix jours à la campagne avec la moitié de sa peuplade. Je l'ai vu hier au soir, il est content. Vous saurez à votre arrivée tout ce qui pourrait intéresser votre curiosité.
Le 20 juin 1804, c'est Mole qui écrit de Champlâtreux à Joubert :
J'ai beaucoup de choses à vous dire et une fort grande envie de vous voir. Chateaubriand est ici avec sa femme ; ils y sont fort aimables et d'une manière simple. Vous connaissez sans doute le premier livre des Martyrs de Dioclétien. Je l'ai entendu aujourd'hui avec tm grand plaisir.
Le successeur de Chateaubriand, à la légation de Rome, fut M. de Gandolphe, chargé d'affaires en Suisse.
(i) Allusion sans doute à la démission du ministre, dès la nouvelle du meurtre du duc d'Enghien. Malgré la politesse gracieuse de Talleyrand, les amis n'avaient pas été sans inquiétudes sur les suites.
3oO CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
« C'était un homme bon, instruit, modeste et tranquille... On l'employait peu à la légation, > Pour ne pas rester oisif, il fut réduit à faire de la botanique dans une campagne infestée par la rnaVaria. Pris de la fièvre, il en mourut au bout de quelques mois (août).
< L'affaire > dont parle Chateaubriand dans le billet suivant serait-elle la réintégration de M. Artaud ? Le poste tant regretté et toujours convoité lui aurait-il été rendu à la sollicitation de Fontanes, mis en mouvement par Chateaubriand?
Sous la douce influence de Joubert, — à Villeneuve-sur- Yonne, — ainsi se serait vengé l'homme de génie.
Ah! que n'a-t-il retrouvé la même amitié aux heures les plus irritées de sa carrière politique !
L'historien de Pie VU fait honneur de sa nomination à son ancien ambassadeur, M. Cacault. Il reparut à Rome le 17 octobre : < Je vis le Pape, qui ne me nomma qu'une fois le cardinal Fesch. >
Quel que fût le service demandé. Chateaubriand écrivit à Fontanes :
Villeneuve*sur- Yonne, 3 vendémiaire [25 septembre].
Voilà un billet d'Artaud, . mon cher ami. Faites ce que vous pourrez pour cette affaire ; mais surtout ne perdez pas le billet, à cause du style; ce changement de ton, dans les gens dont j'ai à me plaindre, est trop remarquable pour négliger d'en conserver quelques preuves. Joubert vous dit mille choses et vous embrasse. Nous parlons de vous \ nous vous aimons autant que nous admirons votre talent, et c'est beaucoup dire. Tout à vous,
Ch.
{Suscription) A M. de Fontanes,
président du Corps législatif, à Boulogne,
près de Paris (i).
(i) Bibl. de Genève. — (Orig. autog.)
PREMIERS TEMPS DE LA VIE CONJUGALE 3oi
Le chevalier Artaud raconte que M. de Chateaubriand s^empressa de lui annoncer sa démission, encore secrète : < Puisque j'avais perdu ma place à l'occasion de sa nomination à Rome, il m'avertissait pour que mes amis me fissent nommer à Sion. On répondit à mes amis que si j'étais employé je serais envoyé dans une grande cour. La communication de M. de Chateaubriand n'en fut pas moins aussi noble que délicate. Cette courageuse démission, devant un tel chef de gouvernement, a été le seul acte de résistance et de protestation que la France ait pu alors admirer. >
Si les souvenirs de M. Artaud sont bien précis, il y aurait eu le premier avis < aussi noble que délicat >, et, plus tard, la prière à Fontanes, sans parler des lettres de recommandation à M™® Bacciochi et au même Fontanes.
Ce fut Adrien de Lézay qui remplaça Chateaubriand comme ministre dans le Valais, avec mandat de préparer l'annexion à la France. Il n'avait donc pas obtenu la grande ambassade dont parlait trop vite le secrétaire dans sa correspondance de Rome.
Le 9 octobre, Chateaubriand est encore, et pour trois mois, chez l'ami Joubert : < Nous ne retournerons à Paris, écrit-il à Guéneau de Mussy, que vers la fin de décembre, lorsque toutes les fêtes qui me sont des deuils seront passées. >
Quelles fêtes? et pourquoi des deuils?
Parce que l'anniversaire de la mort de M"^« de Beaumont approchait : c'était le 4 novembre.
Parce que le sacre allait avoir lieu. Le sacre, < grand dessein » dont le légat avait fait mystère à Chateaubriand, mais que rintimité du secrétaire avec M"»' Bacciochi et Fontanes lui avait permis de pénétrer.
Or, les souvenirs de Rome lui soulevaient le cœur. Et, dans le triomphe du neveu, le triomphe de l'oncle l'exaspérait.
3o2 CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
D'autre part, la venue à Paris de Pie VII pour couronner < l'assassin > du duc d'Enghien — sitôt après le 21 mars — révoltait le chevalier que le seul honneur avait porté à se démettre. Peu de jours après le sacre, il aura vent des inquiétudes causées au Pape et de l'usurpation prochaine des États pontificaux. Il prédira à Fontanes que l'anathème tombera de la bouche même du consécrateur.
Un vrai deuil, celui-là, le plus cruel qui pût l'atteindre, ce fut, le 9 novembre, la mort de Lucile.
Joubert presse Mole de venir se joindre à leur société : rien de plus exquis que sa lettre. J'en ai cité un passage, mais il faut la relire ici :
18 novembre 1804. — Je serais fort aise que vous vojdez ici Chateaubriand, pour juger de quelle simplicité de vie et mœurs, et, au milieu de tout cela, de quelle inépuisable gaîté, de quelle paix, de quel bonheur il est capable, quand il n'est soumis qu'aux influences des saisons et remué que par lui-même. Sa femme et lui me paraissent ici dans leur véritable élément. Quant à lui,' sa vie est pour moi un spectacle, un sujet de contemplation; elle m^of&e vraiment un modèle, et je vous assure qu'il ne s'en doute pas. S'il voulait bien faire, il ne ferait pas si bien. Le pauvre garçon a perdu, depuis huit jours, sa sœur Lucile (i), également regrettée de sa femme et de lui, également honorée de l'abondance de leurs larmes. Ils ont l'affection du monde la plus sincère et la plus raisonnable. S'ils font bien, ils passeront ici le mois de décembre. Je crois qu'ils ne pourront s'en dispenser; arrivez donc, arrivez vite.
(i) Décédée dans le quartier du Marais, rue d'Orléans, 6, le ao brumaire an XIII [11 novembre 1804]. Le rédacteur de Textrait mortuaire doit avoir confondu la date de la déclaration et la date du décès. A quatre jours d'intervalle, Chateaubriand ne pouvait se tromper. Il écrivait à ChènedoUé, le 1 3 novembre 1804 : « M*"" de Gaud n'est plus. Elle est morte à Paris le 9* »
PREMIERS TEMPS DE LA VIE CONJUGALE 3o3
Infortunée Lucilel emportée par une mort subite 1
On se demande quelle mort, et pourquoi < la fosse demeurée sans nom et sans étiquette > (i)?
Parlez, vous qui l'avez connue, aimée, pleurée; vous à qui sa main fut comme promise; et vous, le frère, présent à toutes ses pensées. Parlez I vous seuls en avez le droit.
< Il me vient une pensée effroyable,.. Je crains qu'elle n'ait attenté à ses jours. Grand Dieu^ faites que cela ne soit pas, et ne permettez pas qu'une si belle âme soit morte votre ennemie. Ayez pitié d'elle, ô mon Dieu, ayez pitié d'elle (2). »
Ainsi ChênedoUé : il oubliait, en épanchant l'excès de sa douleur, que la responsabilité suit la raison et disparait avec elle.
Supposons l'affreux malheur dont l'image hantait son esprit. Le frère de Lucile avait encore le droit d'écrire, sur la < sainte de génie >, que l'égarement n'empêchait pas de s'orienter vers le ciel, car sa démence < allait même par delà la sainteté >, < elle aspirait à l'ange > :
€ Puisque le ciel l'a voulu, que Lucile soit à jamais perdue. Ma devancière dans ce monde et dans l'autre prie pour moi le Rédempteur; elle le prie du milieu des dépouilles indigentes parmi lesquelles les siennes sont confondues... Dieu
(î) tMémoires cTOutre-Tombef t. II, p. 480. V. tout ce passage ; il est embarrassé et allègue une maladie de M^e de Chateaubriand à laquelle la lettre de Joubert (18 nov. 1804) ne fait aucune allusion.
(2) ChénedoUé continue : « L^alliance perpétuelle de son imagination et de son cœur avait fini par tuer sa raison. Mais qu'elle était touchante dans son égarement! On ne lui a jamais surpris un mouvement qui ne fût parfai" tement noble et parfaitement délicat.
» Que de combats ce cœur si triste et si passionné a eu à soutenir contre lui-même, et que les soufiSrances de Fàme ont dû être grandes pour avoir détruit aussi vite un corps aussi robuste et aussi bien organisé 1 »
3o4 CHATEAUBRIAND y SA FEMME ET SES AMIS
aura bien su reconnaître ma sœur, et elle qui tenait si peu à la terre n'y devait point laisser de traces. >
< M™® de Chateaubriand, toute meurtrie des caprices impérieux de Lucile, ne vit qu'une délivrance pour la chrétienne arrivée au repos du Seigneur. »
En ce qui concerne M"® de Chateaubriand, je préfère, à ce passage des Mémoires^ rédigé en i83i, la lettre de Joubert écrite huit jours après l'événement : — « Également regrettée de sa femme et de lui, également honorée de l'abondance de leurs larmes; ils ont l'affliction du monde la plus sincère et la plus raisonnable. >
M. et M,^^ de Chateaubriand se tinrent donc éloignés des pompes officielles. Us y gagnèrent de vivre plus longtemps dans la paix de Villeneuve. D'ailleurs, ils savaient que le témoin le mieux placé pour bien voir et bien entendre leur retracerait, avec tous les détails, la physionomie vraie des acteurs et des choses. Ce fut Fontanes qui harangua le Pape, lorsque Sa Sainteté vint à Paris pour sacrer l'Empereur. Son discours obtint le plus grand succès : <... Très Saint- Père, lui dit-il, le Corps législatif... convertit le Concordat en loi nationale... Jour mémorable I également cher à la sagesse de l'homme d'État et à la foi du chrétien : c'est alors que la France, abjurant de trop longues erreurs, donna les plus utiles leçons au genre humain; elle sembla reconnaître devant lui que toutes les pensées irréligieuses sont des pensées impolitiques, et que tout attentat contre le christianisme est un attentat contre la société. »
— < Le Pape se montra vivement ému de ce noble langage, le plus beau qu'on eût parlé depuis le siècle de Louis Xiy(i). >
(i) Thiers.
PREMIERS TEMPS DE LA VIE CONJUGALE 3o6
Fontanes, raconte M"^ de Chateaubriand, nous donna la plus plaisante description du cortège, dont il faisait partie comme président du Corps législatif. Je ne sais pas même si ce n'était pas lui qui portait la parole; mais ce que je sais, c'est qu'il montait, en bas de soie et culotte courte, un cheval qu'il appelait fougueux et qui pensa le jeter vingt fois dans la boue ; il était furieux de cette cavalcade qui, disait-il, ne ressemblait pas mal à celle qui suit le bœuf gras.
Le Pape Pie VII consacra l'usurpation dans l'église de Notre- Dame (2 décembre). L'impératrice Joséphine reçut l'encens du Seigneur en même temps que l'Empereur. On disait qu'à Notre- Dame, Bonaparte était couvert debout (de boue) dans un trône sans glands (sanglant). Le même jour, ou quelques jours après, on donna un grand dîner aux Tuileries. Le Pape ne fut point prévenu qu'il serait suivi d'un bal. C'était un tour qu'on voulait jouer à ce vénérable Pontife. Il vit qu'on avait voulu s'amuser de Sa Sainteté ; il ne dit rien, et se contenta de se retirer pour prier.
Un autre ami, des mieux placés aussi, le châtelain de Méreville, leur refit à sa façon le tableau du sacre et du couronnement :
< Un des acteurs secrets qui eut le plus* de part dans la conduite intérieure de cette affaire fut mon ami Alexandre de Laborde... (i). >
La compagnie de Joubert était bonne à Chateaubriand. Le moraliste avait mille fois raison d'écrire : < Sa femme et lui me paraissent ici dans leur véritable élément. > Souvenezvous qu'îcî représente le foyer de Joubert, à Villeneuve-sur- Yonne, et vous reconnaîtrez que ce raffiné de génie a réussi à se surpasser, pour ainsi dire, en confondant les plus exquises délicatesses de l'hospitalité, tant reçue que donnée, dans
(i) Mém.y t. m, p. 182.
cetto parole éthérée, pleine de lumière et de chaleur, pure et sereine comme la pensée qu'elle exprime et les sentiments qu'elle traduit.
Entrons un peu dans le détail des jours passés à Villeneuve. Un autre témoin familier raconte les souvenirs de 1804. C'est le plus jeune frère de Joubert, Ils vivaient sous le même toit, s'asseyaient à la même table : les deux familles n'en faisaient qu'une; les biens étaient restés indivis. Le récit du < jeune frère > est comme inédit; car la plaquette qui le contient, tirée à très petit nombre, à l'intention des amis intimes, est à peu près introuvable (i).
Il n'y avait pas longtemps qu'il s'était réuni à M™o de Chateaubriand, et il la retrouvait beaucoup plus aimable, beaucoup plus spirituelle qu'il ne pouvait se le figurer; car il faut la voir, la revoir encore après l'avoir vue, pour avoir une idée de ces grâces et de cet esprit toujours nouveau, toujours piquant, qui sait allier ce que la jeunesse a de plus aimable à l'héroïsme de la plus haute vertu.
Je n'oublierai jamais combien furent heureuses pour nous ces six semaines passées avec de pareils hôtes. On travaillait tout le matin, et, l'après-dîner, on allait, sur les jolis coteaux ou au milieu des charmantes prairies qui entourent Villeneuve-le-Roi, se livrer à tous les jeux folâtres qu'inspire la gaîté d'un autre âge, gaîté que la tranquillité d'âme et une certaine bonhomie rendaient presque habituelle, surtout alors, dans la maison de Joubert.
Quelque grave personnage, qui n'aurait connu de M. de Chateaubriand que ses ouvrages et qui aurait vu l'auteur du Génie du Christianisffie et le chantre à!Atala se prêter, dans ces moments, avec l'abandon le plus parfait et le plus aimable, à des jeux presque
(i) 31 pages, sans nom de libraire, sans autre titre que Notice historique^ sans nom d'auteur. — Au bas de la dernière page : « Le Normant fils> imprimeur du roi, rue de Seine, 8» faubourg Saint-Germain. »
PREMIERS TEMPS DE LA VIE CONJUGALE Soy
enfantins, aurait pu s^étonner un moment; mais il aurait fini par dire : « Cet homme de génie doit être encore un bien excellent homme !... »
Autre document : c'est unie lettre de Chateaubriand adressée, non pas à Fontanes, mais à Tabbé de Bonnevie, rentré en France sur la fin d'avril 1804. Chateaubriand l'avait revu avec une très vive joie, l'avait retenu chez lui plusieurs jours, à ce qu'il semble, l'avait mis en rapport avec Joubert ; et nous verrons que M™® de Chateaubriand, charmée de sa belle humeur, l'avait pleinement adopté. Sa liaison avec Chateaubriand avait été la cause de son rappel (3i mars).
De la Mâlmaison, Bonaparte avait demandé au ministre des affaires étrangères de transmettre ses ordres à l'ambassadeur de Rome : < Je désire que vous écriviez à mon oncle pour que l'abbé de Bonnevie retourne à son poste, >
[Villeneuve-sur- Yonne], 13 décembre [1804 1.
A M, Vabhé de Bonnevie, grand^vicaire à Lyon.
Mon ami, vous faites comme toutes les personnes qui ont quelque chose à se reprocher. Vous commencez par crier bien haut et par vous plaindre, de peur que Ton ne vous fasse de justes reproches. Je ne vous écris pas, je vous oublie, etc. Mais, mon cher enfant, m'écrivez-vous ? Vous êtes-vous souvenu un moment que moi et ma femme étions au monde, depuis que vous nous avez quittés ? Comment, d'ailleurs, pourrais-je vous être utile } Je suis en Bourgogne depuis quatre "tnois; il y en a bientôt six que je n'ai vu ni n'ai pu voir vos protecteurs. Tout ce que je sais, c'est que Mme B[acciochi] et votre voyageur de Dantzick pensent toujours à vous. Un des frères de Joubert lui a mandé l'autre jour qu'ils vous
3o8 CHATEA.UBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
voulaient toujours tous deux (i). D'après les politesses qui se sont passées entre vous et les Romains, il n'y a pas lieu de craindre que vous soyez persécuté de ce côté-là. Soyez donc tranquille : je vous ai toujours dit que vous réussiriez. Mémento, Domine, David, quand vous serez dans votre gloire.
Je suis très content de votre oraison funèbre; elle est noble et de bon goût. Mais, cher voleur, vous m'avez pris mon Te Deum solitaire (2). Vous êtes obligé à restitution. Je vous dis en vérité que vous serez l'honneur du clergé de France. M. Lorgerill est passé à Paris comme un éclair; il ne m'a pas trouvé et il m'a écrit un mot ici. Je pars demain, seul, jeudi, pour la capitale; j'y passerai quinze jours, puis je reviendrai chercher ma femme que je laisse ici. A mon retour, je ne serai que huit jours chez Joubert, de sorte que je serai à poste fixe, à Paris, vers le 15 de janvier.
Mille joies donc, mon cher ami, surtout mille espérances. Hélas ! c'est moi qui n'en ai plus d'espérances. Je finis mon rôle dans le monde et je me retire.
Tout à vous (3).
Voici une lettre bien précieuse et qui se rattache étroitement aux souvenirs de Rome.
Elle est adressée à M. Marin, sculpteur français < célèbre
(i) M. Élie Joubert qui fut médecin de la grande-duchesse Élisa (Mme Bacciochi).
(2) Le passage visé est l'un des plus beaux du Génie du Christianisme. Fontanes lavait cité dans son premier extrait (Mercure de France, 1802) [Ûoréal an X]. Voici les deux phrases essentielles :
« Le Père Lizardi fut percé de flèches sur un rocher; son corps était à demi déchiré par les oiseaux de proie, et son bréviaire était ouvert auprès de lui, à l'office des morts. Quand un missionnaire rencontrait ainsi les restes d'un de ses compagnons, il s'empressait de leur rendre les honneurs funèbres; et, plein d'une grande joie, il chantait un Te Deum solitaire sur le tombeau du martyr. »
(3) Orig. autog. "
PREMIERS TEMPS DE LA VIE CONJUGALE SoQ
pour la belle esquisse qui remporta le grand prix, en Tan IX : Gracchus partant pour le conseil des conjurés >.
Paris, 25 mars [1805],
A M, Marin, sculpteur français.
Place de la Concorde, au coin de la rue de la Concorde,
Mon dessein, mon cher Monsieur, est d'honorer la mémoire de M°*® de Beaumont et de sa famille par le monument que vous avez achevé. Je ne tiens point aux inscriptions. Faites pour le mieux; je serai toujours content, pourvu que le monument soit placé le plus tôt possible.
La chicane qu'on vous a faite est ridicule; mais il s'agissait de moi, et je devais m'y attendre. C'est dans l'ordre. Encore une fois, je remets le tout à votre jugement.
Vous verrez par le billet ci-inclus que je me suis conformé à vos désirs. J'ai payé entre les mains de votre ami de petites sommes. Dans les jours de ma prospérité, je m'étais engagé avec M. d'Agincourt à porter le prix de votre travail à 400 piastres. J'en viens de payer 100, outre le complément des frais. Je vous en dois donc encore 300; ce qui fera pour le monument la totalité de 878 piastres.
Je tâcherai de m'acquitter envers vous le plus tôt possible. A mesure qu'il me rentrera quelque chose des éditions du Génie du Christianis^ne^ ce sera pour vous. Votre travail est inestimable, et, si j'étais riche, je saurais ce que j'aurais à faire; mais vous savez que j'ai embrassé le parti de la pauvreté. Ne me regardez plus que comme une espèce d'artiste, votre confrère, qui n'a malheureusement pas comme vous l'art d'animer le marbre et de faire parler la pierre.
Je n'attends que la paix pour passer en Grèce, et certainement je prendrai ma route par l'Italie. Je verrai alors votre bel ouvrage
3lO CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
dont MM. de Laborde et Forbin m'ont fait un récit merveilleux. Vous avez à Rome maintenant une amie intime de M™® de Beaumont, M""* de Staël. C'est aussi mon amie. Si vous la voyez, rappelez-moi à son souvenir, et dites-lui que je suis bien fâché de ne pas me trouver à Rome en même temps qu'elle, et que je lui recommande les cendres de notre commune amie.
Dites aussi à M. d'Agincourt que ma vénération pour lui va toujours croissant, que je ne passe guère de jours sans penser à sa petite maison, à ses travaux, à son noble caractère; que je ne mourrai pas content, si je ne puis l'embrasser encore une fois dans ma vie. Ne négligez pas ces deux commissions pour M™® de Staël et M. d'Agincourt (i).
Pour vous, mon cher Monsieur, recevez tous mes remercîments, et croyez que vous avez dans votre serviteur un ami sincère et tout dévoué. De Chateaubriand (2).
Les deux époux vivaient donc enfin de la même vie. Après douze années de séparation, le soleil de la jeunesse brillait encore sur les deux fronts. M"^« de Chateaubriand n'était âgée que de vingt-neuf ans, et lui de trente-cinq.
S'il y avait accord et joie au foyer reconstitué, on en peut juger par les lettres de Chateaubriand écrites en ces premières années. De ces mots s'y rencontrent qui dénotent, sinon le bonheur inconciliable avec une nature vouée, comme la sienne, à l'impossible, du moins une paix, ou, si ce mot dit trop, un apaisement, une douceur de mélancolie :
(i) «Je n'ai pu, en examinant ces peintures (église de Bethléem), m'empêcher de penser au respectable M. d*Agincourt, qui fait à Rome VHtstoire des arts du dessin dans le moyen âge^ et qui trouverait à Bethléem de grands secours. » — « Nous jouissons enfin des premières livraisons de cet excellent ouvrage, fruit d'un travail de trente années et des recherches les plus curieuses. « (Itinéraire de Paris à Jérusalem»)
(2) Orig. autog.
A M. Philibert de Massy, à Semur (Côte-d'OrJ,
Villeneuve- sur- Yonne, 9 octobre 1804.
La nuit où vous avez passé à Villeneuve, mon cher ami, je ne dormais point, et je pensais à vous. J'entendis le bruit de votre diligence, et je me dis que le petit corbeau de Bourgogne pourrait bien être là. Le lendemain, Joubert et moi, nous allâmes reconnaître la trace des roues, car vous savez que, selon Bernardin de Saint-Pierre, quelque chose de la personne qu'on aime reste dans l'air où elle passe...
Je pars pour Paris d'aujourd'hui en huit. J'y vais passer quinze jours, puis je reviens à Villeneuve pour le 4 novembre, jour fameux dans ma vie et dans celle de Joubert (1). Ma femme reste ici à m'attendre ; nous ne retournerons à Paris que vers la fin de décembre...
Tâchez, mon cher ami, de travailler un peu dans votre Bourgogne. Votis ne sauriez croire combien la province et Véloignement de tout ce qui blesse le coeur sont propres au travail. Mes conseils sont peu de chose : ils ne vous feront pas faire mieux, ils vous feront faire plus si vous les écoutez...
A M. de Chênedollé, à Vire.
Paris, 12 janvier 1805.
Je suis enfin revenu de Villeneuve pour ne plus y retourner cette année. Je vous attends; votre lit est prêt. Ma femme vous désire.
(i) Anniversaire de la mort de M^'^ de Beaumont*
Nous irons nous ébattre dans les vents, rêver au passé, gémir sur l'avenir. Si vous êtes triste (les amis avaient surnommé ChênedoUé le Corbeau^ à cause de sa tristesse habituelle), je vous préviens que je n'ai jamais été dans un moment plus noir : nous serons comme deux cerbères aboyant contre le genre humain.
Pas si triste qu'elle en aurait Tair, cette finale de misanthrope.
A la fin de Tété de i8o5, M. et M™« de Chateaubriand € partirent pour la Suisse >.
Recueillons les notes de M"*® de Chateaubriand. JElles sont, comme tout ce qu'écrivit cette « fine plume >, semées de traits d'esprit; nous y verrons à quel degré d'intimité Ballanche, le libraire de Lyon, était admis par M. et M™« de Chateaubriand.
Avant d'arriver à Thiers nous traversâmes la petite rivière de la Dore ; son nom donna à M. de Chateaubriand une rime qu'il n'avait jamais pu trouver pour un des couplets de sa romance des Petits Émigrés :
Combien j'ai douce souvenance...
Entre Thiers et Roanne, nous fûmes obligés de coucher dans une auberge isolée, en pleine montagne. Nous voulions continuer notre route; mais l'aubergiste, en même temps maître de poste, s'y opposa prétendant que les chemins étaient impraticables la nuit. Une âme charitable, qui nous rencontra nous promenant, en attendant le souper, nous avertit de nous tenir sur nos gardes, parce que l'auberge avait mauvaise réputation, et que plusieurs voyageurs y avaient disparu. M. de Chateaubriand ne fit que rire de l'avis; moi je passai une nuit horrible, croyant voir à chaque instant la fatale trappe s'ouvrir pour donner passage à une demi-douzaine d'assassins. Il ne nous arriva cependant pas d'autre malheur que de faire
PREMIERS TEMPS DE LA VIE CONJUGALE 3l3
un très mauvais souper et de passer la nuit sans dormir. Nous partîmes sains et saufs; mais quelques mois plus tard, nous apprîmes que l'aubergiste et sa femme avaient été arrêtés et exécutés, après avoir été convaincus de plusieurs assassinats.
A Lyon, nous prîmes Ballanche et nous continuâmes notre route.
Arrivés à Genève, nous reçûmes la visite de M"^® de Staël, qui nous fit promettre d'aller, à notre retour de Chamounix, passer quelques jours à Coppet...
Je ne sais ce qui nous empêcha d'accomplir la promesse que nous avions faite à M^^^ de Staël. Elle en fut très mécontente, et d'autant plus, qu'ayant compté sur notre visite, elle écrivit d'avance à Paris les conversations présumées qu'elle avait eues avec M. de Chateaubriand, et dans lesquelles elle l'avait, disait-elle, C07tverti à ses opinions politiques. On sut que nous n'avions point été à Coppet, et que la noble châtelaine avait fait seulement un roman de plus.
Nous revînmes à Lyon avec notre fidèle Ballanche...
Il y avait à Lyon, dans ce temps-là, un certain M. Saget qui habitait, sur le coteau de Fourvière, la plus jolie maison du monde. Ce vieil original, riche comme un puits, dépensait la moitié de son argent en bonnes œuvres pour expier celles, assez mauvaises, auxquelles il consacrait, dit-on, l'autre partie de sa fortune. Il avait, pour faire les honneurs de sa maison, deux vieilles demoiselles qui avaient été fort belles, et, pour le servir, un essaim de jeunes paysannes jolies, belles et très richement vêtues. Du reste ses dîners étaient excellents, ses vins les meilleurs du monde, et les convives (pour la plupart), messieurs du chapitre de Saint-Jean de Lyon.
L'abbé de Bonnevie était chanoine de ce chapitre-là.
Nous ne restâmes que peu de jours à Lyon; ensuite, toujours avec notre fidèle Ballanche, nous nous remîmes en route pour la Grande Chartreuse. Nous couchâmes à Voreppe, et, le lendemain, nous arrivâmes, vers deux heures, au village de Saint-Laurent.
L'enclos de la Chartreuse, de plusieurs lieues d'étendue, est entouré par les montagnes Alpes, ce qui lui donne la forme d'un cirque. Il n'a d'accès que par deux portes, l'une placée sur la hauteur du côté de Grenoble, l'autre, à l'entrée du village de Saint- Laurent. Cette dernière, par où nous entrâmes, est suspendue sur un abîme d'une manière effrayante. Au milieu de l'enclos, riche des plus beaux pâturages, on trouve les bâtiments du monastère, assez vastes, mais tout à fait irréguliers.
La Chartreuse renferme encore de beaux arbres; mais la plus grande partie a déjà été abattue; cependant, on a été obligé de respecter ces vieux pins que les pieux cénobites avaient été planter, au péril de leur vie, sur les cimes à pic des rochers qui surplombent en plusieurs endroits, et sur lesquels ils avaient été obligés de faire hisser de la terre dans des paniers.
Le petit chemin qui conduit de la porte d'enceinte à la première porte du couvent est fort étroit, et aujourd'hui assez dangereux, les garde-fous si bien entretenus par les anciens propriétaires étant maintenant tout à fait dégradés. En montant ce chemin, vous entendez le bruit d'un torrent qui, diminuant peu à peu, cesse au pied de la sainte demeure, image — souvent trompeuse — du passage d'une vie orageuse à la vie paisible que la piété, le malheur ou le remords allaient chercher dans cette pieuse solitude.
Nous étions, sans nous en douter, attendus à la Grande Chartreuse. Le préfet de Grenoble avait prévenu le régisseur actuel des domaines de Saint-Bruno de nous bien recevoir. Notre équipage, qui n'était pas brillant, ne permit pas au maître du lieu de nous prendre pour des voyageurs de distinction, de sorte que nous fûmes tout bonnement confiés à l'hospitalité de deux pauvres frères lais, laissés au couvent pour soigner un vieux chartreux fou à qui on avait permis de mourir dans sa cellule ; il était mort en effet depuis peu de jours; nous vîmes encore la terre fraîchement remuée de sa tombe.
Les bons frères nous reçurent de leur mieux. Ils nous firent voir l'église, la salle où, à différentes époques, s'assemblaient les chapitres de l'Ordre pour la nomination des dignitaires,
PREMIERS TEMPS DE LA VIE CONJUGALE 3l5
On voyait encore, dans cette vaste pièce, les portraits de tous les généraux de l'Ordre des chartreux, depuis leur fondateur. Le portrait du dernier, à ce qu'on nous fit remarquer, s'était détaché et était tombé à terre. Nous vîmes ensuite le corps de logis destiné aux étrangers, la bibliothèque encore garnie de ses livres, enfin les cellules des moines, composées de deux chambres fort propres et donnant sur un petit jardin entouré d'un treillage où le propriétaire de la cellule pouvait cultiver des fleurs.
A un quart de lieue environ du principal bâtiment, on trouve la chapelle de saint Bruno, et la grotte où le saint allait souvent prier. De retour au monastère, les bons frères nous invitèrent à nous mettre à table. Ils nous servirent une bonne soupe aux choux, des œufs et des truites excellentes. Pendant le dîner, ils nous racontèrent plusieurs histoires des bons et mauvais jours de leur couvent. Ils finirent par nous avouer que ce qui avait empêché le régisseur de nous recevoir, c'est qu'il attendait pour dîner un grand personnage, M. de Chateaubriand. Nous ne dîmes rien; mais en partant nous priâmes nos charitables hôtes de le remercier du bon accueil qu'il nous avait procuré, et de lui conseiller de manger le dîner qu'il avait préparé pour M. de Chateaubriand, lequel avait trouvé excellent celui qui lui avait été donné dans la cuisine.
En descendant de la Grande Chartreuse, la chaleur était insupportable. Arrivés au village, le ciel paraissait en feu et le tonnerre grondait déjà assez fort; mais à une demi-lieue environ, l'orage éclata d'une manière effrayante. Les éclairs sillonnaient la nue sans aucun intervalle, et la foudre, qui tombait à chaque instant, traçait dans les ténèbres de longues perpendiculaires de feu. La pluie tombait par torrents. Nos chevaux effrayés restaient immobiles et refusaient d'avancer. Pour moi, je me croyais à mon dernier moment, et notre guide, qui n'était pas plus rassuré, me criait : « Madame, n'ayez pas peur ! Recommandez votre âme à Dieu ! Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. » M. de Chateaubriand, qui ne comprend pas qu'il y ait un danger au monde, se tuait à nous dire que ce n'était rien; que c'était fini; et il en appelait à
3l6 . CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
témoin le pauvre Ballanche qui répondait qu'il ne savait trop qu'en dire, et que le mieux serait de nous mettre à l'abri. Mais où en trouver? Nous n'apercevions pas une maison et nos chevaux ne se disposaient point à marcher. A force de coups cependant, les pauvres bêtes firent quelques pas, et au bout d'un quart d'heure, nous aperçûmes — comme dans les contes de fées — une lumière ; elle sortait d'une chaumière où nous reçûmes l'hospitalité. Les pauvres gens qui l'occupaient se hâtèrent de nous faire du feu pour sécher nos vêtements trempés. Nos toilettes étaient dans un tel état que les enfants de la maison, à notre vue, se sauvèrent en jetant des cris de terreur. Lorsque nous fûmes réchauffés et que l'orage fut un peu apaisé, nous nous remîmes en route ; mais la pluie avait grossi les torrents au point qu'en les traversant nos chevaux avaient de l'eau jusqu'au poitrail. Comme je ne craignais que le retour de l'orage, je devins vaillante contre les autres dangers; je mis donc ma vieille rosse au galop. Le guide, qui savait que ce n'était pas son allure, me criait d'arrêter, que j'allais tuer son cheval : « Monsieur, disait-il à mon mari, votre dame a fait la guerre ! »
Nous arrivâmes à Voreppe, mouillés et excédés de fatigue. Nouvel accident! Le tonnerre était tombé en plusieurs endroits et notre auberge, entre autres, était à moitié brûlée. Ne sachant où coucher — il était minuit — nous prîmes le parti de demander des chevaux et de repartir de suite pour Lyon.
La lettre de Chateaubriand à G. de Mussy fait suite au récit de sa femme.
Villeneuve-sur- Yonne, i 6 octobre 1805.
Votre lettre, mon cher et indulgent ami, m'a fait un grand plaisir. Je demandais de vos nouvelles à tout le monde; je ne savais ce que vous étiez devenu. Dieu soit loué ! vous voilà retrouvé, et, je le vois avec plaisir, plein d'une imagination rajeunie par la campagne et
PREMIERS TEMPS DE LA VIE CONJUGALE Siy
la solitude. Votre château me plaît fort, plaît fort à Joubert, à Madame de Chateaubriand. Allons, du courage ! vous êtes dans le bon chemin; creusez votre Apocalypse (i); la longue vie et le grand talent ne vous manqueront pas.
J'ai été à Lyon, à Genève, au mont Blanc, dans le pays de Vaud. Je suis revenu peu content des montagnes. J'habite Villeneuve
depuis mon retour, et je ne serai à Paris que dans la première quinzaine de novembre. Je travaille peu ou point, et les dégoûts que je vous ai vus quelquefois pour le travail, je les éprouve à mon tour. Je fais des réflexions noires sur la vie qui m'ennuie : iœdet aniinam meam vïtœ ^neœ\ enfin je suis digne d'habiter les tourelles du château que vous m'avez si bien décrit. N'allez pas vous aviser de rester cet hiver en province; nous avons besoin de vous à Paris. Comment voulez-vous passer les longues soirées de l'hiver à Semur, et comment ferons-nous sans vous, dans cette grande solitude de nos colonnes (2) ?
M. de Bonald m'a écrit : il me paraît fort triste. Je ne sais quels sont ses projets, ce qu'il veut faire et ce qu'il devient. Je ne sais pas non plus ce que je dois lui souhaiter. Dans ce temps-ci, la conscience doit être la règle : il faut l'écouter; on peut s'en reposer sur celle de M. de Bonald. .
Dites mille choses à M. Frisell, à sa carriole, à son fusil, à son grec, à tout ce qui fait le bonheur de sa vie... Écrivez-moi à Villeneuve.
M™^ de Chateaubriand aimait son mari, elle se montrait fière de porter son nom; elle lui faisait honneur, à tous
(i) Allusion à l'ouvrage projeté par M. de Mussy. {Note de Sainte-Beuve,) (2) Sainte-Beuve, en publiant cette lettre, notait qu'il s*agit « de la place Louis XV, où demeurait M™® de Vintimille. Chateaubriand y devait demeurer bientôt ». Chateaubriand parle de la grande solitude, comme y ayant déjà son logis. Au surplus, M*"^ de Chateaubriand le déclare dans ses Souvenirs : « Au printemps de Tannée 1805, ^^^^ primes un appartement sur la place Louis XV. Cette maison appartenait à la marquise de Coislin. »
3l8 CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
égards, et grand honneur, au milieu du groupe litte'raîre. Fontanes, Joubert et Clausel avaient sujet de s'applaudir. Leurs conseils portaient d'heureux fruits. Ils admiraient en elle une instruction solide et variée, un goût très délicat, un esprit très alerte. Et pas la moindre prétention au bel esprit. Rien de la femme savante, ni de la femme philosophe que détestait Fontanes. Ils souriaient à ses saillies toutes bretonnes; ils souriaient encore quand ils étaient atteints.
Un soir, que la conversation avait été confisquée au profit de je ne sais quelles théories ou combinaisons universitaires, elle décocha au grand-maître et à l'inspecteur général ce vers plaisamment aiguisé en épigramme :
L'ennui naquit un jour de V Université.
La boutade leur sembla jolie : ils la racontèrent en famille, et c'est par eux que le souvenir s'en est conservé. Avec cette brillante et fine partenaire^ ils se piquaient au jeu de la causerie écrite et parlée. Joubert surtout, le bon Joubert, goûtait ses lettres non moins que sa société.
Homme d'intérieur et d'intimité, plusieurs mois après la mort de M™« de Beaumont, Joubert se plaignait cV avoir perdu la plus nécessaire de ses correspondances; il se déclarait trop avancé dans la pie et trop mûri par la maladie pour espérer ni prétendre aucun dédommagement; il ne voyait plus à qui et avec qui causer dans le monde.
O philosophe I Est-ce vous qui désespérez du lendemain ?
Voici venir, pleine et entière, la consolation, non l'oubli. Votre consolation, ce sera d'être vous-même un consolateur. Le bien que vous avez déjà fait à M"™* de Chateaubriand et que vous lui ferez encore longtemps, va vous attacher à elle. A ce premier lien en formation s'ajoutera celui de la
PREMIERS TEMPS DE LA VIE CONJUGALE SlQ
reconnaîssance : car le secours reçu, c'est au centuple qu'elle vous le rendra sous les formes, ingénieusement variées, du cœur et de Tintelligence.
O philosophe I vous ne voyez plus à qui et avec qui parler dans le monde ?
Entre vous, M"™* Joubert et celle qui vient s'installer dans votre maison de Villeneuve, pour de longs mois, dès cette année 1804, ce sera, sans interruption^ vingt années durant, le < vrai commerce » que vous aimez. Quelle vie dans sa parole I quelle pénétration de jugement I quelle simplicité de manières ! quelle droiture d'âme ! Quelles délicatesse et générosité de sentiments ! Et quelle < plume vive et leste > I Elle a tout ce que vous chérissiez en M^^ de Beaumont. Elle a plus et mieux. Elle occupera dans votre existence une bien autre place.
J'ai dit que M™« de Chateaubriand passa de longs mois chez Joubert, — et à maintes reprises.
L'originalité de sa verve, où le sentiment n'excluait pas la critique, où la fantaisie s'unissait à la raison, où il y avait < abandon et gaieté, épanchement et jeu >, le tirait de sa philosophie, le secouait dans ses langueurs, le provoquait à la riposte et au redressement, le récréait à table, en promenade, au coin du feu. Tant de bonne grâce, assaisonnée de si piquantes malices, relevée de si hautes vertus, tenait en éveil et sous le charme aussi bien le moraliste et l'écrivain que rindulgent ami.
Je m'imagine que M™« de Chateaubriand, riche nature, toute franche et spontanée, n'aura pas vécu sans profit réciproque sous le toit du philosophe, n'aura pas révélé impunément le fond de son âme à l'observateur, échappé tout à fait au crayon du maximiste. — Le peintre des dehors n'est pas seul à réclamer des types et des modèles*
II est très à présumer que, dans les Pensées sur le devoir, sur l'esprit, la conversation, la piété, un lecteur doué de flair et curieux arriverait à discerner nombre de traits fournis à son insu par M"* de Chateaubriand.
Il y aurait aussi à rechercher quelles sont les Pensées dont M"« de Chateaubriand aurait été non seulement Toriginal, mais l'occasion, non seulement le sujet, mais l'objet : conseils, réprimandes même, généralisés après coup, et consignés dans les petits cahiers. Car il me paraît hors de doute que Joubert a dû parler ses Pensées avant de les écrire. Il a dû les soumettre au jugement de ses amis, les rouler, pour ainsi dire, et dépouiller au flot du discours, les passer au crible ou au tri de la conversation, avant de les tailler, polir et enchâsser. Or, l'âge venu, < cet âge dont il apait besoin pour apprendre >, avec quelle personne du dehors, autant qu'avec M™* de Chateaubriand, a-t-il vécu et causé? Et lui qui disait des maximes^ en général : < Elles guident , dirigent et sauvent », supposerat-on que, semblable à l'avare jaloux de son trésor, il a réservé le bienfait des siennes aux lecteurs d'un problématique avenir? Non, évidemment. C'est à son commerce d'amitié qu'il faut appliquer le mot initial des Pensées : < J'ai donné mes fleurs et mon fruit. Je ne suis plus qu'un tronc retentissant... > Les fleurs de son aimable sagesse, il les tint comme inclinées à la portée de ses amis. M°^^ de Chateaubriand les choisit au jour le jour. Elle détacha le fruit de l'arbfe et le goûta dans sa fraîche saveur. Elle en eut besoin plus qu'une autre. Mariée avec un homme qui se définissait trop justement : songe sans fin^ éternel orage^ sa position était infiniment délicate. A part quelques vivacités de tête, de langue et d'humeur, on peut dire qu'elle fit preuve d'un grand sens général et d'une force d'âme peu commune. Les conseils de Joubert y furent pour beaucoup. Humainement parlant, il
PORTRAIT DE M"»e DE CHATEAUBRIAND
Le modèle d'après lequel ce portrait a été gravé se voit au parloir de rinfirmerie de Marie-Thérèse. M>^^ de Chateaubriand avait soixante-cinq ans lorsqu'elle le fit dessiner à l'intention de la supérieure, et en retour d'un reliquaire contenant une parcelle de la vraie Croix. Danielo affirme que ce portrait est très ressemblant. Outre la fidélité, il y a, dans le costume qui rappelle celui des Filles de saint Vincent de Paul, un symbole de cette âme charitable, — un trait de charmante originalité, — un hommage très délicat au dévouement des Sœurs attachées à l'Infirmerie. Ne pouvant se donner leur coifiure et voulant imiter leur collet, elle trouva tout simple de tirer de son sein la guimpe de sa collerette et de l'étaler sur sa robe.
MAIiAME IDE CHATEAUBKIAM II
Gamier frerer. Editeu
convient de voir en lui le mentor qui dirige et sauve^ la minerve protectrice et cachée.
Ce charme, qui fut réveil et joie au cœur de Joubert, aurat-il été de nulle action sur son âme et son intelligence?
Le maximiste étant par excellence peintre et critique de mœurs, Joubert n'aura-t-il rien tiré des réflexions critiques de sa très pénétrante amie?
Mêmes sentiments chez M"*® Joubert. Un peu sauvage visà-vis du monde, et c'est là ce qui lui fit donner et accepter le surnom de Loup^ elle se prit d'amitié pour cette jeune femme que la souffrance avait visitée, et dont le caractère répondait au sien par l'éloignement du monde, la simplicité, le naturel, la franchise, le généreux dévouement, la brusquerie. Rien n'empêche d'ajouter qu'elles se ressemblaient en outre par un coin de malice native; car enfin, n'est-ce pas précisément à son amie que M™® de Chateaubriand écrivait : < Je viens d'effacer deux lignes qui étaient méchantes et même un peu diaboliques; vous vous en fussie\réjouiey vous^ mais M. Joubert s'en serait fort scandalisé. > Les voilà bien, tous les trois ! Aux rieurs et malins propos de l'une comme de l'autre, que de fois le bon Joubert se sera récrié, — pour n'obtenir que de changer en diableries, fort innocentes d'ailleurs, les malices qui l'avaient gendarmé!
Elles en vinrent à s'aimer comme deux sœurs. Quand le même toit ne les rassemblait plus, elles ne cessaient de s'écrire.
L'incidence qui précède n'est pas le moins du monde étrangère au sujet. En me laissant gagner à la séduction de ce frais petit détour, je n'ai pas cessé une minute, non plus que vous, lecteur, d'avoir en perspective Chateaubriand. Quels sentiments développaient en lui les sincères félicitations de Fontanes, de Joubert, de Clausel? Son amour-propre ne
devait-il pas être singulièrement flatté de Taffection que M°^* de Chateaubriand savait si bien se concilier, de Tentrain que sa présence communiquait au groupe, de la verve étincelante qu'elle y déployait ?
Son cœur aussi devait être touché de l'affection passionnée qu'elle lui portait.
Non qu'elle eût la perfection en partage. La tête, avonsnous dit, était un peu vive et l'humeur inégale. Pas de mère auprès de son enfance. Personne ayant autorité spéciale et compétente pour la ramener dans ses jeunes écarts de volonté, pour assouplir le caractère et brider l'humeur. Nul autre que le vieux grand-père, < brave comme un marin, original comme un Breton (i) 1 > Semblable aux hommes de sa trempe et de son métier, l'ancien gouverneur ne détestait pas, sans doute, de plier sa rude énergie aux frêles et mutins caprices de l'enfant. < Bon papa >, ce doux mot, plus touchant sur les lèvres de l'orpheline, avait raison de sa raison et de son autorité : un baiser le récompensait de ses faiblesses.
Du malheur qui la fit orpheline vint donc le défaut de son humeur.
< D'un esprit original et inflexible >, a dit quelqu'un. Autant dire qu'elle était Bretonne.
< En politique, si M°*® de Chateaubriand m'a contrarié, elle ne m'a jamais arrêté. > Que signifie cette déclaration? M™® de Chateaubriand était républicaine, par manie d'opposition; elle était surtout bonapartiste, par éblouissement de gloire : < Le sang des ancêtres la rendait frondeuse en politique et violente ennemie de la cour > bourbonienne.
Chateaubriand lui ressemblait trop sous le rapport de l'humeur; il en a touché un mot dans une de ses lettres à
(i) Expression des (Mémoires d'Outre-Tombe.
Joubert : « Votre départ de Paris est trop éloigne' et me gêne. Vous sentez que ma femme ne voudra jamais arriver avant vous à Villeneuve : c'est aussi une tête que celle-là; et depuis qu'elle est avec moi, je me trouve à la tête de deux têtes très difficiles à gouverner.... L'abbé de Bonnevie est ici, de retour de Rome; il se porte à merveille; il est gai ; il prêchaille et ne pense pas à ses malheurs; il vous embrasse et va vous écrire... Dites à Fontanes que j'ai dîné chez M. Saget (i). > — On n'a pas oublié quel plaisant récit firent de ce dîner M. et M™« de Chateaubriand. La lettre se ferme donc sur une impression de gaîté.
(i) Mémoires (f Outre-Tombe , t. II, p. 461.