‹ ChateaubriandChapitre 17 sur 38 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Grand rêveur. — Grand travailleur. — Les Martyrs, — Le manuscrit soumis à la censure. — Permission d'imprimer. — Fouché donne l'ordre d'attaquer. — Armand de Chateaubriand fusillé. — La presse vendue. — Parny. — Ginguené. ~- Réponse à l'un et à l'autre. — Insuccès des Martyrs. — Critiques et plaisanteries d'Hoffmann.

— Souvenirs de M*"* de Chateaubriand. — Chateaubriand quitte Paris l'Âme ulcérée.

— Influence rassérénante de la Vallée. — Fécondité du génie. — Guizot loue les Martyrs ; — en correspondance avec Chateaubriand. — La Maisonnette et la Vallée aux Loups. — Article favorable d'Esménard. — Lettres de Chateaubriand et de sa femme. — Visites fréquentes des amis. — La Saint François. — Lecture des stances de Fontanes.

< Grand rêveur» et < grand dormeur >, — < j'ai toujours été grand dormeur >, Chateaubriand était aussi et surtout grand travailleur. Ou plutôt ses rêves étaient tour à tour la préparation et la prolongation de ses travaux, — les rêves de ses nuits aussi bien que de ses jours; car il était de ces esprits ardents, qui ne suspendent guère la vivacité de leurs poursuites et qui font travailler même leur sommeil.

Ses rêves devenaient non seulement le charme de ses heures

reposées, mais encore le meilleur de ses inspirations et comme l'âme enchantée de ses œuvres.

Le poème est achevé. Voici venu le moment d'imprimer. II sollicita la permission de rentrer à Paris et dut soumettre le manuscrit à la censure.

A la fin de Tété de 1809 [1808], M. de Chateaubriand ayant achevé ses Martyrs voulut, pour en surveiller l'impression, passer l'hiver à Paris; nous louâmes un appartement rue Saint-Honoré, au coin de la rue Saint-Florentin : ce fut dans cette maison qu'un an auparavant, chez M. de Las Cases, je fis la connaissance de la duchesse de Duras (i).

Corrections, suppressions, lenteurs calculées, alternatives de craintes et d'espérances, ce fut une agonie. On en retrouve quelque chose dans les billets à M™* de Custine publiés par M. Bardoux (2) : « Je viens d'achever les affaires de Timprimeur... Mes tristes affaires me désolent. > — < C'est, pour le livre, succès complet; point de censure, grandes louanges... tout à merveille ; le grand ami, un homme divin. > — < Le grand ami s'est joué de nous.'>

Autant les critiques de l'amitié lui avaient agréé, autant le révoltèrent celles de la censure. Ce fut bien pis lorsque, la permission de paraître ayant été obtenue, l'ouvrage fut enfin mis en vente. Fouché donna Tordre d'attaquer : le même Fouché allait donner l'ordre de fusiller le cousin de l'auteur, l'intrépide émigré, Armand de Chateaubriand (3). La presse

(i) Madame de Chateaubriand,

(2] Madame de Custine,

(3) Sur Armand de Chateaubriand il a été publié dans la Quin\aine^ en 1894 et 1895, trois articles très documentés, par M. le comte G. de Contades.

soumise s'acharna contre les Martyrs, L'ancien journal de Chateaubriand, le Mercure^ se distingua platement dans l'attaque générale. Le poète Parny y publia une pièce intitulée Radotage : < Elle est beaucoup trop digne de son titre >, écrivait Edmond Géraud. < Je la crois dirigée contre M. de Chateaubriand à qui certes elle donne bien beau jeu. L'état actuel de M. de Parny est une vieillesse anticipée. > Ginguené se montra de nouveau très hostile à son illustre compatriote dans une épître en réponse à M. de Parny. Cette double attaque ne laissa pas insensible l'auteur des Martyrs. Voyons, sans plus tarder^ quelle réponse, polie et modérée, il fit à l'un et à l'autre :

Avant la Révolution, étant encore dans ma plus grande jeunesse, un heureux hasard me jeta dans la société de M. de la Harpe, et j'eus le bonheur de recevoir les leçons de cet excellent maître. Il a daigné me rappeler dans son testament, et je déplore tous les jours la perte d'un homme si utile aux lettres. Quel défenseur n'ai-je pas perdu ! Tout le monde sait l'amitié qui me lie- au digne successeur de TAristarque français, amitié qui compte déjà bien des années, puisqu'elle remonte à l'époque où j'ai connu M. de la Harpe. D'autres littérateurs distingués, que je fréquentais à cette même époque, ont suivi des routes différentes de la mienne : ils se sont déclarés mes ennemis, sans que je les aie provoqués; ils m'ont attaqué dans leurs écrits avec violence. Je ne me suis pas plaint de leur infidélité au souvenir d'une ancienne liaison; j'ai lu les critiques qu'ils ont faites de mes -premiers ouvrages; j'y ai remarqué du goût, de l'esprit, du talent, du savoir. S'ils m'ont paru quelquefois aller trop loin, j'ai pensé, ou que mon amour-propre me trompait, ou qu'ils étaient emportés malgré eux au delà des bornes, par cette chaleur d'opinion dont on a tant de peine à se défendre. Je me plais même à reconnaître que les rudes leçons d'une amitié changée m'ont été utiles, et que si les Martyrs ont moins de taches que mes précédents écrits, je le

dois à ces jugements peut-être un peu rigoureux. Je ne pense nullement comme ces hommes de lettres en matière de religion; mais cela ne me rend point leur ennemi; et je ne le dis point par une hypocrisie superbe. — (Ici une note.) « Tandis que j'écrivais ceci, les littérateurs distingués dont je parle avec cette modération remplissaient les almanachs do, vers injurieux contre les Martyrs. La meilleure réponse que je puisse faire à ces littérateurs, c'est de laisser subsister tel qu'il est le paragraphe qui a donné lieu à cette note. »

Servie par une presse esclave, la police fit si bien que Ton put croire l'ouvrage tombé.

Chateaubriand quitta Paris Tâme ulcérée. Lisons les Souvenirs de M"*® de Chateaubriand :

Pendant le procès du malheureux Armand, l'impératrice Joséphine et la reine Hortense firent tout ce qu'elles purent pour le sauver; et, en général, hors le cardinal Fesch, toute la famille fut admirable, ainsi que presque toutes les personnes de l'opinion contraire à la nôtre. Il n'en fut pas ainsi parmi ceux qui auraient dû être nos amis. Peu furent bien; beaucoup furent abominables ; et, par une noblesse de sentiments toute particulière aux Français depuis la Révolution, aussitôt que les Martyrs parurent — et ce fut pendant le procès — les articles de critique plurent sur l'ouvrage ; dans ces critiques, on faisait ressortir, autant que possible, tout ce qui pouvait irriter le jnaître. Hoffmann, qui écrivait dans le Journal de V Empire (aujourd'hui des Débats)^ fut un de ceux qui se montra le plus hostile et le plus atroce ; notez qu'en lisant l'ouvrage il convenait qu'il n'avait rien lu d'aussi beau, mais il avait des ordres. Cette conduite, de la part d'un homme comme Hoffmann, ne devait pas surprendre ; mais nous vîmes des gens se disant royalistes, des prêtres même, sous le prétexte que les Martyrs n'étaient pas exempts de censures ecclésiastiques, se mettre à en dire pis que pendre. C'était une manière un peu hypocrite défaire sa cour. Le plus zélé détracteur du plus bel ouvrage de mon mari fut, je crois, un M. Michaud,

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libraire, qui, sous l'enveloppe de ses pamphlets contre M. de Chateaubriand, faisait passer ses pamphlets contre Bonaparte. Ensuite, je le dis à regret, M. Tabbé H. de Clausel, aujourd'hui évêque de Chartres, et frère de notre meilleur ami : il était alors grand-vicaire d'Amiens et il pensa avec raison que ses diatribes lui vaudraient la croix d'honneur. Il reçut effectivement, quelque temps après, cette insigne faveur. Ce fut, je crois, dans le même temps, que l'abbé de Brogliè, devenu évêque de Gand, refusa la même grâce, à cause du serment qui y était attaché. Ce fut au mois de mai de cette année que je fis la connaissance de la duchesse de Lévis et de la duchesse de Châtillon, depuis M™' de Déranger. A la fin de mai [avril], nous retournâmes à la campagne, où M. de Chateaubriand s'occupa de son Itinéraire,

Combien lui fut doux et salutaire le silence embaumé de la Vallce recueillie! G'e'tait le printemps de i8og, le second printemps à la Valle'e.

Sous les brises, les tièdes ondées et les gais rayons, dans la verdure, les fleurs et les chants, la nature revivait, toujours féconde.

Ce qu'il avait écrit dans l'exil, au plus fort de sa détresse, il l'éprouva dans son ermitage, avec une extrême douceur : < Je me suis sauvé dans la solitude... La vie est douce avec la nature... Heureux qui aime la nature... Sa douleur ne tiendra pas contre un pareil spectacle. > — < Le calme des nuits t'appelle. Vois ces millions d'astres étincelants, suspendus de toutes parts sur ta tête... Chaque matin tu retrouveras tes plantes chéries. » (Essai.)

Sans réussir à fermer la plaie, qui toujours saignait, la solitude lui rendit l'ardeur au travail, et, par une sorte d'émulation, la fière joie du génie qui, lui aussi, se sent fécond et garde l'instinct de la victoire.

Au plus fort des hostilités policières, Guizot s'honora par

des jugements indépendants. Il inséra dans le Publiciste plusieurs articles très élogieux.

A cette occasion, le solitaire de la Vallée aux Loups ouvrît avec son critique une correspondance de laquelle ce dernier écrivait, cinquante ans plus tard : < Aujourd'hui encore, je ne la relis pas sans plaisir. >

Quelques extraits de ces lettres auront pour nous une saveur spéciale :

Val de Loup, le 12 mai 1809. — Mille remercîments, Monsieur; j'ai lu vos articles avec un extrême plaisir. Vous me louez avec tant de grâce et vous me donnez tant de louanges, que vous pouvez affaiblir celles-ci : il en restera toujours assez pour satisfaire ma vanité d'auteur et toujours plus que je n'en mérite.

Je trouve vos critiques fort justes. Une surtout m'a frappé par la finesse du goût...

Au reste, Monsieur, vous connaissez les tempêtes élevées contre mon ouvrage et d'où elles partent. Il y a une autre plaie cachée qu'on ne montre pas, et qui au fond est la source de la colère ; c'est ce Hiéroclès qui égorge les chrétiens au nom de la philosophie et de la liberté. Le temps fera justice si mon livre en vaut la peine, et vous hâterez beaucoup cette justice en publiant vos articles, dussiezvous les changer et les mutiler jusqu'à un certain degré. Montrezmoi mes fautes. Monsieur; je les corrigerai. Je ne méprise que les critiques aussi bas dans leur langage que dans les raisons secrètes qui les font parler. Je ne puis trouver la raison et l'honneur dans la bouche de ces saltimbanques littéraires aux gages de la police, qui dansent dans le ruisseau pour amuser les laquais.

Je suis à ma chaumière, Monsieur, où je serai enchanté de recevoir de vos nouvelles. Je serais trop heureux de vous y donner rhospitalité, si vous étiez assez aimable pour venir me la demander.

— Val de Loup, ce 30 mai 1809. — ... Bien loin, Monsieur, de m'importuner, vous me faites un plaisir extrême de vouloir bien me communiquer vos idées... Je ne saurais, Monsieur, vous accorder que

les Martyrs soient fondés sur une hérésie... Au reste, Monsieur, la franchise et la noblesse de votre procédé me font oublier un moment la turpitude de ce siècle. Que penser d'un temps où l'on dit à un honnête homme : « Vous aurez sur tel ouvrage telle opinion ; vous louerez ou vous blâmerez cet ouvrage non pas d'après votre conscience, mais d'après l'esprit du journal où vous écrivez. » On est trop heureux, Monsieur, de retrouver encore des hommes comme vous, qui sont là pour protester contre la bassesse des temps, et pour conserver au genre humain la tradition de l'honneur...

J'attends avec une vive impatience le moment où je vous recevrai dans mon ermitage, ou celui cj[ui me conduira à votre solitude. Agréez, je vous en prie. Monsieur, mes très humbles salutations et toutes mes civilités.

— Val de Loup, ce 12 juin 1809. — J'ai été absent de ma Vallée, Monsieur, pendant quelques jours, et c'est ce qui m'a empêché de répondre plus tôt à votre lettre. Me voilà bien convaincu d'hérésie; j'avoue que le mot racheté m'est échappé, à la vérité contre mon intention. Mais enfin il y est; je vais sur-le-champ l'effacer pour la première édition...

Je voudrais bien. Monsieur, pouvoir aller vous donner moi-même ces détails dans votre solitude. Malheureusement, Madame de Chateaubriand est malade, je suis obligé de rester auprès d'elle. Je ne renonce pourtant point à l'espoir d'aller vous chercher ni à celui de vous recevoir dans mon ermitage : les honnêtes gens doivent, surtout à présent, se réunir pour se consoler.

Les idées généreuses et les sentiments élevés deviennent tous les jours si rares, qu'on est trop heureux quand on les retrouve. Je serais enchanté. Monsieur, que ma société pût vous être agréable...

Agréez de nouveau. Monsieur, je vous en prie, l'assurance de ma haute considération et de mon dévouement sincère, et, si vous le permettez, d'une amitié que nous commençons sous les auspices de la franchise et de l'honneur.

Dans quelle solitude vivait alors M. Guizot? Il ne le dit pas et je rignore» Celle de la Maisonnette où il se retira quelques

mois en 1820, et qu'il décrit dans ses Mémoires^ offre des points de ressemblance avec Vertnitage où Chateaubriand eut le désir de l'attirer :

Dès le premier moment, le séjour de la Maisonnette me plut... La maison, point trop petite, était modeste et modestement arrangée ; des deux côtés, en sortant de la salle à manger, de grands arbres et des massifs d'arbustes; sur les derrières, et au dessus de la maison, un jardin planté sans art, mais coupé par des allées montantes le long du coteau. Ati bout du jardin un petit pavillon, bon pour lire ou pour causer à deux. Au delà de V enceinte^ toujours en montant, des bois, des champs, d'autres maisons de campagne, d'autres jardins dispersés sur un terrain inégal. J'étais là avec ma femme et mon fils François. Mes amis venaient we voir. Il n'y avait, dans tout ce qui m'entourait, rien de beau ni de rare; c'était la nature avec ses plus simples ornements, et j'y menais la vie de famille avec ses plus paisibles douceurs. Mais rien ne fne manquait, ni l'espace, ni la verdure, ni l'affection, ni la conversation, ni la liberté, ni le travail, ni même la fiécessité du travail, aiguillon et frein dont la fnollesse et la mobilité humai^ies ont si souvent besoin. J'étais heureux.

J'allais quelquefois à Paris pour mes travaux : je trouve dans une lettre que j'écrivais à Madame Guizot pendant l'une de ces courses, l'impression que j'y ressentais : « Au premier moment je prends plaisir à rentrer dans le monde et à causer ; mais bientôt le dégoût des paroles inutiles me gagne... On entend redire indéfiniment ce qu'on sait...yazme mieux la conversation des arbres, des fleurs, du soleil, du vent. . . La nature nous tire de V ennui du monde^ en même temps qu'elle nous repose de son agitation. 11 lui a été donné dcL plaire toujours sans jamais changer. »

Ne semblerait-il pas que plusieurs traits de cette peinture et de ces réflexions appartiennent aux Mémoires d'Outre- Tombe f se rapportent à la Vallée aux Loups, et s'y lisent sous les dates de 1808 et suivantes ?

Il est vrai : Guizot était là chez autrui; il n'avait pas. modifié à sa fantaisie et embelli l'humble demeure, remué le sol, tracé les allées, planté les arbres, semé les fleurs et le gazon. Tandis que Chateaubriand était chez lui, à la Vallée : si humble que fût le nid, il l'avait façonné selon son goût et son instinct.

Aussi ne dit-il pas avec le calme un peu froid de Guizot: « J'étais heureux >; mais bien : < Je travaillais avec délices... j'étais dans des enchantements sans fin. >

Guizot ne fut pas seul à louer les Martyrs. Détail étonnant : dans le Mercure^ devenu journal ministériel par spoliation, le censeur officiel Esménard publia un article < très bien, très bon, très sérieux >. Nous allons retrouver ces expressions sous la plume de Chateaubriand. C'est l'heureux propriétaire de la Vallée qui parle, au moins autant que l'auteur des Martyrs. La lettre est des plus aimables. Je ne puis dire à quelle dame elle était adressée : il semblerait que ce fût à M™*^ de Crussol :

Val de Loup, 15 mai 1809.

C'est aujourd'hui, Madame, que nous aurons la réponse pour la maison de notre voisin. Nous serions bien heureux que les propositions vous fussent convenables. Si le prix s'élevait au dessus de la valeur que vous voulez y mettre, nous pourrions prendre des arrangements avec vous pour une partie du parc. Il n'y a rien que nous ne fassions pour vous attirer auprès de nous. Je me ferai votre jardinier ; je planterai vos arbres ; je vous donnerai les miens, si vous le voulez. Nous irons mercredi ou jeudi prochain à Paris et nous vous porterons la réponse. Alors vous viendrez voir la maison et nous serons enchantés de vous donner l'hospitalité.

Madame de Chateaubriand m'a conté combien vous êtes toujours bonne pour les Martyrs et combien M. Becquet se donne de peine ; c'est un grand dédommagement des articles de M. H[offmann].

45o CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS

Vous avez vu Tarticle de M. Esménard dans le Mercure. Il est très bien, très bon, très sérieux. Je ne crois pas sa critique générale fondée; j'y répondrais aisément par l'autorité d'Aristote, par la nature de la religion chrétienne et par l'exemple fameux d^Armide : personnage d'invention, s'il en fut, et sur lequel pourtant toute la Jérusalem est fondée. Mais je crois que le silence absolu est ce qu'il y a de mieux pour moi. Il faut laisser parler mes amis.

Agréez, Madame, mes respectueux hommages. Madame de Chateaubriand vous demande votre souvenir. Nous offrons tous les deux nos compliments et nos civilités à M. de Crussol.

De Chateaubriand (i).

De Lyon, où Chateaubriand comptait de chauds admirateurs, une autre voix s'éleva pour louer les Martyrs. M. Déplace, à qui l'on devait déjà un Examen du Génie du Christianisme j — à qui Joseph de Maistre témoignera une confiance absolue, — publia dans le Bulletin de Lyon une longue série d'articles très savants, très judicieux, un peu trop uniformément solennels.

Le premier parut sous la date du i3 mai 1809. A part le blâme infligé à l'épisode de Velléda, le chantre de Cymodocée fut très satisfait de cette réponse. Il prouva le plaisir qu'elle lui avait fait, en la citant, à plusieurs reprises, dans sa propre réponse aux sarcasmes d'Hoffmann.

De Lyon encore, avaient dû arriver à l'auteur des Martjrrs des lettres enthousiastes, et tout d'abord de l'abbé de Bonnevie. Ballanche, non plus, ne dut pas être en retard : « Le nom de Cymodocée réveillait, en son imagination émue, l'ineff'able douceur de ses soupirs (Légers vaisseaux de l'Ausonie, etc.) >

Sainte-Beuve assure que Ballanche jeune et resté adoles-

(i) Orig. autog*

PÙBUCATION DES € MARTYRS > 45 1

cent ne pouvait prononcer tout haut ce simple nom sans verser des larmes. Et il ajoute : « Générations d'aujourd'hui, ne sauriez-vous plus comprendre cela ? >

Pendant les mois de mai, juin et juillet, les témoignages d'affection et d'admiration affluèrent à la Vallée. Il n'y a plus trace de tristesse dans la lettre que M™* de Chateaubriand écrit à M', de Clausel :

Méréville, ce ai août [1809] .

Vous savez la part que je prends à tout ce qui vous touche. Je suis désolée que la santé de Madame de Clausel vous donne encore de l'inquiétude; mais j'espère que les eaux vont achever sa guérison et que vous pourrez revenir à Paris avant la fin de septembre. Songez, mon cher, que vous avez besoin de l'Université et que l'Université a besoin de vous : tous ses membres futurs vous attendent comme des gens qui seront enchantés de vous voir siéger au milieu d'eux, — d'où vous pourrez encore venir siéger, crier, disputer et dogmatiser à nos petites soirées que nous espérons rétablir cet hiver.

A présent que je sais votre adresse, je vais me mettre à vous écrire de longs bavardages; mais, pour aujourd'hui, je ne vous donnerai que ce petit signe de vie, parce qu'en effet je vis à peine, tant je suis accablée par une de mes grandes migraines.

Nous sommes depuis trois semaines à Méréville, où nous resterons jusqu'au i«' septembre que nous irons rêver avec le grand rêveur, sur les bords de l'Yonne.

Au lieu d'aller rêver à Villeneuve-sur- Yonne chez Joubert, Chateaubriand revint s'enfermer à la Vallée, et s'y remit au travail.

< Quelques amis me consolaient >, dit-il dans les Mémoires d'Outre-Tombe.

En attendant les < petites soirées > que M. et M°>* de

Chateaubriand < espéraient rétablir cet hiver >, ses amis le visitaient fréquemment dans son ermitage.

Ils étaient là, sans aucun doute, le 4 octobre 1809, fidèles au rendez-vous de la Saint- François; et ce fut peut-être alors qu'ils le décidèrent à réfuter les critiques dirigées contre les Martyrs :

J'ai écrit ces notes avec une grande répugnance et seulement pour obéir au conseil de mes amis. Ils m'ont représenté que beaucoup de lecteurs, étrangers au langage de l'antiquité, avaient besoin d'une espèce d'explication pour lire les Martyrs \ que c'était l'unique moyen défaire tomber une foule de critiques. J'ai cédé à ces raisons, mais j'aurais mieux aimé que l'avenir, s'il y a un avenir pour moi, se fût chau'gé des commentaires...

Je me plais à le supposer : Fontanes avait réservé à Tîntimité de ce jour la première lecture de ses stances : < Le Tasse errant de ville en ville >, — < stances célèbres qu'il retoucha jusqu'à la fin de sa vie (i) >. Écrivant huit jours avant la Saint- François, à une dame qui devait être de son bord, Chateaubriand parle des Martyrs^ nomme Fontanes, et ne fait aucune allusion à ses vers. Apparemment, c'est qu'il ne les connaissait pas à cette date. Et, d'autre part, on ne peut supposer que l'auteur en ait fait mystère à son ami jusqu'au jour de la publication. Il a dû lui lire cette pièce avant de l'imprimer. Or, quelle meilleure occasion pour cette aimable surprise, que le jour des compliments et des souhaits ? Ce fut son bouquet de fête, le 4 octobre 1809.

Val de Loup, 26 septembre 1809.

... Je ne m'afflige pas des critiques injustes et grossières que le gouvernement a fait faire contre les Martyrs. Ce livre, au jugement

(x) Sainte-Beuve.

de M. de Fontanes et de tous les hommes faits pour avoir une opinion, est le moins faible de mes faibles écrits. C'est aussi celui sur lequel je compterais pour la postérité, s'il y a une postérité pour moi (i).

< Quelques amis le consolaient. > Ces amis le visitaient dans son ermitage. Les réunions périodiques reprirent de plus belle.

On se livra, en petit comité, à la revision totale des Martyrs. Joubcrt était à Villeneuve : homme de paix, il eût préféré que Chateaubriand gardât le silence. Il s'en ouvrait à Chênedollé:

« Villeneuve, ii novembre 1809. — Chateaubriand qui devait venir me voir ne viendra pas; il réimprime son livre et répond à toutes les critiques. J'ai peur qu'il ne réveille pour longtemps des débats assoupis. >

Et toutefois, on imagine avec quelle impatience affectueuse il attendait cette nouvelle édition : < C'est au coin du feu qu'on place le bonheur, écrivait-il à Clausel de Coussergues, et cependant je m'y ennuie, parce qu'il me tarde de voir mes amis et surtout les, deux Chats de la Vallée aux Loups dont nous n'avons point de nouvelles, quoique nous leur ayons écrit. >

(i) Lettre autographe à une dame, deux pages et demie, in-8^. — Catalogues d'autographes, Charavay (1882).

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