CHAPITRE XII
LES AMIS, l'empereur ET l'iNSTITUT
(i8io)
Les amis de Chateaubriand dans l'Examen et les Notes des Martyrs» — Nul découragement ; parfait mépris. — € Le Tasse errant de ville en ville. » — Billet pour demander des livres. — Rédaction de Vliinéraire, — A Verneuil. — Napoléon à la Vallée aux Loups. — La Saint-François. — Joubert absent. — L'Allemagne au pilon. — Lettre de M°>« de Staël. — Inquiétude au sujet de Vltinéraire. — Les prix décennaux. — L'Empereur intervient. — Résistance de l'Institut. — Le manuscrit de V Itinéraire à la censure.
Joubert n'avait plus longtemps à attendre : la réimpression s'achevait. Vexamen et les notes des Martprs n'étaient pas moins volumineux que l'ouvrage.
L'auteur y parle de ses amis, allègue leurs sentiments, se couvre de leur autorité avec une noble et touchante confiance. Comme j'y retrouve l'expression et la preuve d'une manière d'être, d'un état d'âme, d'une habitude de cœur; comme, d'autre part, beaucoup de ces notes supposent les allées et venues des amis à la Vallée, j'ai cru bien faire en recueillant
celles dont l'accent est plus personnel et celles où Tautorite' des amis est plus directement invoque'e :
Mon obéissance à la critique est telle que souvent mes amis n'osent me faire des objections, dans la crainte de me voir changer et bouleverser tout au moindre mot. Je n'ai point cet orgueil qui se complaît dans une erreur. Si quelque chose me rendait indocile à la leçon, c'est la manière dont elle est donnée. Je ne reçois point un conseil sous la forme d'un outrage; autant je pourrais craindre la séduction de la bienveillance, de l'estime, des prévenances, des égards, autant je repousse le ton impérieux et les airs de maître.
Il faut parler à présent de certains reproches qui me sont beaucoup plus sensibles que tous les autres, parce qu'ils semblent tomber sur mes amis.
On a voulu faire entendre que des hommes distingués, dont le jugement est une autorité puissante, après s'être prononcés pour les Martyrs, se sont ensuite prudemment retirés, lorsqu'ils ont vu déchirer l'ouvrage.
Qu'on sache que les amis qui me restent, tout petit qu'en soit le nombre, ne sont pas de ceux qui se retirent au jour du combat; ils ont un jugement formé et ils n'attendent point l'approbation ou l'animadversion d'un bureau d'esprit pour savoir à quel rang ils doivent placer un ouvrage : ils regardent les Martyrs comme le meilleur, ou, si l'on veut, comme le moins faible de mes très faibles écrits. Est-ce un homme dont le beau talent comme écrivain surpasse encore la pureté du goût comme critique (i), que l'on a voulu désigner par cette étrange assertion? Mon illustre ami a dit et
redit cent fois, à quiconque a voulu l'entendre, ce qu'il pense de
mes derniers travaux littéraires ; ses sentiments à cet égard sont bien loin d'être changés : le temps et les satires publiées contre mon livre n'ont fait que l'aiîermir dans l'opinion qu'il a des Martyrs, et aucune opinion, sur tous les points et sous tous les rapports, ne leur est plus complètement favorable.
(i) Fontanes.
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Si Ton trouve mauvais que je me vante ici des suffrages que j'ai obtenus; si je sors des bornes d'une modestie que la faiblesse de mes talents me prescrit, et que je n'ai jamais franchies jusqu'à présent, qu'on s'en prenne à l'indigne manière dont on m'a traité. Il est aisé de comprendre pourquoi on avait hasardé une accusation qui jetait de la défaveur sur mon ouvrage, en même temps qu'elle flétrissait le caractère de mes amis.
On savait que les dignités dont le premier d'entre eux est revêtu (i) lui interdisaient toute espèce de lutte dans les journaux. On n'a pas craint alors de l'appeler dans une arène où il ne pouvait descendre. Si l'indignation que cause l'injustice l'avait engagé malgré moi dans ce combat, eh bien ! on avait encore tout à gagner : on eût fait du 6ruit en s'attachant à un nom célèbre...
Enfin s'il faut en croire les adversaires des Martyrs^ ce sont les coteries, les cabales, les partis qui agissent en ma faveur.
Depuis mon entrée dans la carrière des lettres, tous mes pas ont été marqués par des orages. J'ai été ax^cablé d'injures, de pamphlets, de parodies, de critiques, de plaisanteries en prose et en vers; mes phrases traînent dans toutes les saletés des boulevards; mon nom se rencontre dans toutes les satires.
Qu'ai -je opposé à cela ? Une seule défense où, en répondant d'une voix ferme, je n'ai point rendu l'insulte pour l'insulte. Me rencontret-on dans ces salons et dans ces théâtres où se forge la renommée ? Vais-je lisant mes ouvrages à quiconque veut les écouter? Je vis seul; je n'ai point d'école, point de jeunes gens qui viennent recueillir les paroles du maître. Si j'en crois pourtant la faveur publique, il ne tiendrait qu'à moi de m'entourer de nombreux disciples.
... L'auteur a le droit de demander que le juge ait cette compétence qui tient à la gravité des études et du caractère, et d'exiger que le peintre en grotesques [Hoffinann] ne soit pas admis à prononcer sur les tableaux du peintre d'histoire.
(i) Fontanes.
... Malgré Topposition de mes ennemis, malgré les préjugés de toute espèce que Ton a voulu faire naître contre les Martyrs ^ j'ai encore réussi beaucoup au delà de mon attente; il s'est plus écoulé d'exemplaires de mon ouvrage en un mois, qu'il ne s'est vendu d'exemplaires du Génie du Christianisme en plusieurs années,
— Enfin on a parlé, àmon sujet, de philosophe et de philosophie...
Si, pour mériter ce titre, il faut mépriser la sagesse et la gloire de nos ancêtres; blasphémer une religion qui a civilisé, éclairé et consolé la terre ; substituer à l'étemelle parole et aux commandements immuables de Dieu le vain langage et la raison changeante de l'homme \s' il faut vanter l'indépendance avec un cceur cT esclave; n'avoir pour soi que les crimes et jamais les vertus d'une opinion, je n*ai point été^ je ne suis points et je ne serai jamais philosophe.
Plusieurs de ces notes prouvent que le découragement n'entrait pas ou ne séjournait guère dans l'âme vaillante du noble écrivain. Impossible, ce semble, de porter plus loin, et sous une forme plus littéraire, l'expression du parfait mépris. Telle était sa réponse aux ennemis de la première heure, aux philosophes ligués contre le champion du christianisme.
Des observations lui parvinrent sur son peu de prudence; elles étaient dictées par l'amitié. Peut-être émanaient-elles de l'entourage impérial, où, fort heureusement, Chateaubriand comptait plus d'un cœur dévoué.
Sa réponse comprend deux pages pleines in-4^. Le passage le plus vif, sans doute, est seul venu à ma connaissance :
Paris, ce lundi i8 [1810].
Je ne suis point sensible à la critique lorsqu'elle ne fait que déclarer son sentiment intime sur mes écrits : chacun peut les trouver mauvais et le dire. Mais quand on m'adresse des injures />ar ordre de la police, j'ai le droit de mépriser et de traiter sévèrement
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les littérateurs assez lâches pour servir le fort contre le faible. Au reste, si Ton a poussé encore la censure jusqu'à Toutrage, les beaux vers de M. de Fontanes sur les Martyrs m'ont parfaitement consolé (i).
De < ces beaux vers > Villemain a dit : < Nous les savions par cœur. « — < Strophes qui méritent de n'être jamais oubliées. > — < Tout cela nous charmait comme Boileau consolant Racine de critiques injustes. Au fond, l'acte de M. de Fontanes était plus méritoire; et celui qui prenait ainsi la parole pour la défense et la gloire d'un ami disgracié, occupait une grande place fort enviée qu'un mot jugé blessant pouvait lui faire perdre. Nulle crainte semblable ne fut admise par un esprit réservé d'ailleurs, mais noble et sensible, avant tout, au talent d'autrui et à l'éclat des lettres. >
Hoffmann riposta par deux articles où il y a de l'esprit encore : gerbes d'étincelles qui ne mordent plus. La préface et les notes de Chateaubriand avaient un autre éclat et une autre force.
Le critique termine par des ironies où se trahissent d'abord l'étonnement de voir se relever un livre qui semblait écrasé, et puis l'hlimeur d'être seul à soutenir la lutte, quand, au début, on était légion. Cette fin est on ne peut plus caractéristique.
L'effet désastreux des premiers articles, tous l'ont dit et souligné en l'exagérant très fort, puisque « il s'écoula beaucoup plus d'exemplaires des Martyrs en quelques mois qu'il ne s'était vendu d'exemplaires du Génie du Christianisme en plusieurs années >.
(i) Lettre autogr. sign. — Catalogues Charavay.
Le long feu^ le raté des deux derniers articles, nul, à ma connaissance, n'en a parlé; personne n'a cité cette fin :
Grâce à mes critiques, les Martyrs ont acquis un volume de plus. Les notes apologétiques sont en même temps si édifiantes, qu'elles ont touché les cœurs les plus durs, et converti à la foi les esprits les plus incrédules. Les journaux les plus philosophiques canonisent aujourd'hui l'auteur qu'ils attaquaient il y a quelques années. Un écrivain du plus grand mérite, M. le comte de Fontanes, grandmaître de l'Université impériale, a fait, en l'honneur des Martyrs^ des stances où il y a plus de poésie que dans les Martyrs même. Eh bien! que M. de Chateaubriand prie son illustre ami de mettre les Martyrs en vers; alors ils seront incontestablement un poème, et le critique examinera ensuite s'ils sont une épopée.
Au cours de Tannée 18 10, Chateaubriand composa d'enthousiasme, et comme en se jouant, Vltinéraire de Paris à Jérusalem,
Voici un billet de ce temps. Point de date, il est vrai, mais aux détails qui s'y trouvent on voit qu'il fut écrit quand s'achevait Vltinéraire. Est-ce Malte-Brun, est-ce Lenglès, que Chateaubriand appelait à son aide ? La nature des ouvrages demandés le ferait supposer. Malte-Brun et Lenglès sont au nombre des personnes auxquelles l'auteur offre des remercîments dans sa préface :
Pouvez-vous, mon cher Monsieur, me rendre le grand service de trouver un Appien français et un Pausanias grec ?
Pourriez-vous aussi déterrer quelque part l'ouvrage italien dont voici le titre :
Raggualio di alcuni tnonuntenti di antichità ed arti, raccoltt negliultimi viaggi daun dilettante, Milano, 1806.
N'y a-t-il pas aussi un Desfontaine le botaniste en Afrique?
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Pourriez-vous aussi m'emprunter le volume de l'architecture hydraulique de Pélidor où il est question des ports de Carthage? J'aurais un besoin extrême de tout cela (i).
Le billet cite inexactement noms et titre d'ouvrage. Quelques erreurs sont rectifiées dans V Itinéraire :
< Bélidor >, et non < Pélidor >. Et à propos d'Appien : < Rollin, qui le suit en y mêlant peut-être mal à propos Tautorité de Strabon, m'épargnera la peine cTune traduction. >
Madame de Chateaubriafid à M. de Clausel,
Ce 31 mai [1810].
Nous partons sans vous voir. Nous allons passer im grand mois chez le tuteur de nos neveux, et avec nos neveux, qui sont aimables et les meilleurs enfants du monde. Je suis désolée de partir sans avoir pu bavarder avec vous. Écrivez-moi au moins, vous n'êtes plus
(i) L'ouvrage italienne put lui être procuré à temps. On lit dans la préface de la troisième édition :
« Dans les deux premières éditions, j'avais rappelé, à propos de Carthage, un ouvrage italien que j'e ne connaissais pas. Le vrai titre de ce livre est : Ragguaiio del viaggio compendioso di un dilettante antiquarto, sorpreso da corsari, condotto in Barberia, e felicemente ripatriato, Milanoj i8os» On m'a prêté cet ouvrage... Tout ce que dit l'antiquaire italien sur les ruines de la patrie d'Annibal est extrêmement intéressant :les lecteurs en achetant le Ragguaiio auront le double plaisir de lire un bon ouvrage et de faire une bonne action, car le Père Caroni, qui a été esclave à Tunis, veut consacrer le prix de la vente de son livre à la délivrance de ses compagnons d'infortune; c'est mettre noblement à profit la science et le malheur : le non ignara mali miseris succurrere disco est particulièrement inspiré par le sol de Carthage. »
enseveli au fond de vos montagnes, pour qu'on vous permette de ne pas donner signe de vie.
Vous qui connaissez tous les prêtres, faits et à faire, ne pourriezvous pas, mon cher ami, m'indiquer un excellent précepteur? C'est pour le fils de Madame de Villeneuve, fille de M. de Ségur. En rendant un fort grand service à Madame de Villeneuve, vous en rendriez un égal à la personne que vous placeriez auprès d'elle; c'est une femme parfaite et une sainte. Répondez-moi sur cet article. Madame de Villeneuve sera à la campagne avec moi, et je serais bien aise de pouvoir lui donner au moins de l'espérance; elle ne peut agir elle-même, car elle est mourante de la poitrine.
Voici mon adresse : A Vemeuil, par Meulan (Seine-et-Oise).
Adieu, vous savez comme M. de Chateaubriand et moi vous aimons, et comme nous comptons l'un et l'autre sur votre amitié (i).
— Dans le courant de V été nous fûtties^ comme de coutume, passer quelques jours à Méréville^ ensuite à Verneuil, chez M. de Tocquevilley d'où nous allâmes au Mesnil chez Madame de Rosatnbo; cette vie de château était fort agréable et fort à la mode sous Bonaparte : une partie de la société, celle qui n'allait point à la nou« velle cour, passait neuf mois de l'année à la campagne (2).
Un visiteur fort inattendu se présenta à la Vallée, pendant qu'ils allaient ainsi de château en château. Lisons le joli récit de M°*« de Chateaubriand :
Nous étions absents. Notre jardinier de la Vallée reçut une singulière visite. Voici ce qu'il nous raconta à notre retour :
— « Un monsieur, pas trop élégant, vint un jour me demander à voir la maison. Il avait avec lui un autre monsieur, grand et beau, et qui était bien mieux habillé ; cependant il n'était pas le maître ; car pendant que le premier postillonnait dans le jardin, celui-ci ne
(i] Orig. autog.
(2) Madame de Chateaubriand,
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s'approchait de lui que lorsqu'il l'appelait. Le petit homme allait si vite que nous ne pouvions pas le suivre. Quand il fut près de la tour, il se mit à croiser les bras et à regarder la belle vue.
» Monsieur, il n'en pouvait pas revenir ; car il dit à son camarade :
— « Chateaubriand n'est pas trop malheureux; J6 me plairais » fort ici, »
» Ensuite il monta dans la tour, et il me dit que je pouvais m'en aller, parce qu'il voulait se promener encore. Ils firent plusieurs fois le tour du jardin, et, en sortant, ils me donnèrent deux cents francs pour ma peine.
» Ma foi ! monsieur, j'ai pensé que c'était Bonaparte.
» Le soir, en allant fermer la tour, j'ai trouvé au bas une branche de laurier piquée dans un peu de terre fraîchement remuée. J'ai trouvé un gant de peau jaune tout neuf que j'ai gardé. »
Effectivement, Benjamin nous apporta ce gant, que nous avons longtemps conservé.
Aux approches de rautomne (1810) Y Itinéraire était terminé. Les amis furent encore appelés à critiquer et à juger. Les uns après les autres, au fur et à mesure des confidences littéraires, ils ne surent qu'applaudir.
Le banquet du 4 octobre fournit au groupe réuni l'occasion de renouveler les applaudissements et les souhaits. Joubert manquait. Inspecteur général, il courait les chemins depuis le 1 1 septembre ; lui-même l'écrivit à l'abbé de Bonnevîe, dans une lettre qui nous apprend que le < cher abbé > était, à cette époque, proviseur du lycée de Lyon. La protection de Fontanes avait atteint le groupe entier sans exception.
Sur le front joyeux de l'ami fêté, de temps en temps passait une ombre. L'homme des souvenirs et des anniversaires ne pouvait pas ne pas se rappeler que pareilles assurances, à pareil jour, lui avaient été prodiguées par les mêmes, au sujet
des Martyrs. Ils oubliaient donc la censure! Est-ce qu'il ne faudrait pas encore subir les de'lais de cet examen, l'humiliation de ce placet,les injures des critiques vendus?
On le pressa et supplia de montrer quelque défe'rence envers Messieurs les censeurs.
Bientôt se répandit une nouvelle de nature à redoubler les inquiétudes de Chateaubriand. Toute précaution prise et toute rature effectuée, après épuration et approbation, — après mutilation par les censeurs impériaux, l'-^/Zem^^e de M"* de Staël, tirée à dix mille exemplaires, était condamnée au pilon.
Quand il s'agissait de livres, on ne savait plus, à cette époque, ce qu'il fallait craindre ou espérer. Le décret, daté de 1810, qui organisait plus en détail la censure préalable de tous les manuscrits, avait ajouté, par un article final, que < lorsque les censeurs auraient examiné un ouvrage et permis sa publication, les libraires seraient en effet autorisés à le faire imprimer, mais que le ministre de la police aurait encore le droit de le supprimer tout entier, s'il le jugeait convenable >•
Une lettre inédite de Madame de Staël va nous révéler, par analogie, quelque chose de l'attente inquiète où fut l'auteur de V Itinéraire pendant l'examen des censeurs.
Madame de Staël à Madame de Barante[?],
Ce 24 septembre [iBioJ. Blois.
J'attendis pour vous écrire, ma chère, que je vous susse arrivée à Genève ; vous me l'apprenez avec une lettre, la plus aimable du
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monde. Je ne sais comment vous faites, mais de quelque lieu que vous écriviez, votre lettre a l'intérêt des nouvelles (i) de Paris.
Je ne suis guère plus avancée que quand je vous ai vue. Cependant j'espère que tout va se décider. Mon ouvrage est fini. Les deux premiers volumes sont censurés, et j'attends le troisième. Je compte donc partir les premiers jours d'octobre pour Nantes-. Là j'attendrai l'effet de mon livre, et je partirai de là soit pour Rouen, soit pour Morlaix. Vous comprenez pourquoi je choisis Nantes. J'y
apercevrai quelquefois Prosper (2) et depuis quatre mois je ne Tai
vu. Les adieux me déchirèrent le cœur, mais j'en avais plus peiir encore à Saumur, lorsque nous n'avions que deux jours pour abîmer six années. J'écris à l'Empereur, en lui envoyant mon livre. Si j^obtenais seulement dix lieues, je resterais; mais si je n'obtiens rien, je partirai. Voilà ma décision.
Écrivez-moi sous Tad/esse de Prosper : il saura où je serai; il saura ce que je suis devenue. Mes dernières paroles sur la terre de France seront pour lui.
Il y a ici la même société qu'à Chaumont, et de plus M. de Montmorency, qui est tout, vous le savez. Notre hôte, M. de Salaberry, l'ami de M. de Méréville, est fort aimable. C'est un Vendéen, avec un caractère du moyen âge : tout français, tout généreux, tout vif, tout triste, tout gai. Nous voyons plus de monde ici qu'à Chaumont, et la vie y est douce, mais tout va finir. Je vais passer demain deux jours chez M. de Montmorency; M.°^^ Récamier part demain. Voilà tout le journal sans intérêt de notre vie. Pendant ce temps, vous avez des impératrices, et tout le monde passé se retire chez vous. Si j'avais cru que cette impératrice pût me voir familièrement, j'aurais beaucoup regretté de n'être pas à Cop[pet], mais je ne crois pas que ce que je désire serait arrivé.
(i) Il y a une rature ici, et c'est la seule : « des nouvelles )>, pour corriger < une lettre », ce qui constituait une répétition. Chateaubriand n'aurait pas fait cette correction : ses lettres sont généralement sans rature; sa plume, pour la correspondance, a la bride sur le cou.
(3) M. de Barante, préfet de la Loire-Inférieure.
Si M. de Barante était indiscret comme moi, il lui aurait fait bien des questions sur le sentiment; mais je ne crois pas qu'il m'ait à cet égard remplacée.
Dites mille tendresses en mon nom, et embrassez Sophie pour moi. Je n'ose pas vous en dire autant pour son père (i).
Mon Dieu I que j'aurais du plaisir à vous revoir tous les trois (2).
Espoir ddçu! Le livre fut saisi, et l'illustre persécutée € renvoyée de quarante lieues >.
Chateaubriand, déjà traité en suspect, sera-t-il victime d'une semblable persécution ? V Itinéraire subira-t-îl le sort de V Allemagne? Et, s'il échappe au pilon, sera-t-il attaqué et ridiculisé, comme les Martyrs^ par ordre de la police? Un nouvel exil, plus rigoureux que le premier, chassera-t-il l'auteur^ à quarante lieues de Paris, loin de sa chère Vallée ? Atteint doublement, et odieusement, soit dans son amourpropre, soit dans ses intérêts, ne s'emportera-t-il pas à des actes de colère, à des représailles de folie contre le despote? Et alors l'Empereur n'exécutera-t-îl pas la menace préférée en 1808 : < Je le ferai sabrer sur les marches des Tuileries > ?
Autant de questions que devait se poser avec terreur le groupe des amis.
L'assurance de Fontanes, prophétisant en beaux vers le retour du succès, lui venait de son admiration sincère. Peut-
(i) M. de Barante père, préfet de Genève.
(2) Orig. autog. — M°^^ Récamîer était partie, lorsque la mise au pilon de V Allemagne fut décrétée. M°^^ de Staël l'en informa aussitôt.
« Chère amie, je suis tombée dans un état de tristesse affreuse... Voilà six ans de peines et d'études et de voyages à peu près perdus. Et vous représentez-vous la bizarrerie de cette affaire ? Ce sont les deux premiers volumes déjà censurés qui ont été saisis, et M. Portalis ne savait pas plus que moi cette aventure. Ainsi l'on me renvoie de quarante lieues parce que j'ai écrit un livre qui a été approuvé par les censeurs de TEmpereur. »
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être aussi s'inspîrait-elle de certains indices surpris au cours de ses conversations avec l'Empereur.
Grâce aux influences que nous connaissons, grâce également au goût du Maître pour le ge'nie de Chateaubriand, Thostilité de la presse gouvernementale tomba soudain; et le public lettré, abandonné à lui-même, se remit à manifester la plus vive admiration pour les œuvres du grand écrivain.
L'incident des Prix décennaux € vint en aide à cette reprise de la faveur publique >.
Au milieu de ce concours < si vaste et si divers >, l'Institut affecta d'ignorer € le premier et le plus éclatant ouvrage du dix-neuvième siècle commençant (i) ». Les motifs de cette exclusion transpirèrent : au fond, c'était la sournoise revanche des philosophes et des révolutionnaires ligués contre l'auteur du Génie du Christianisme.
Napoléon intervint. Le 9 décembre 18 10, une lettre du ministre de l'intérieur au directeur de la langue et de la littérature françaises s'exprimait en ces termes : < Sa Majesté, Monsieur le comte, désire connaître pourquoi l'Institut n'a pas fait mention, dans son rapport, à l'occasion du dixième ou onzième grand prix, du Génie du Christianisme, ouvrage dont on a beaucoup parlé, et qui est à la septième ou huitième édition. Je vous prie de vouloir convoquer la classe, pour qu'elle indique les motifs qui l'ont déterminée à garder le silence sur cet ouvrage, >
Villemain détaille cette affaire en un récit très documenté et fort piquant. C'est dans son livre qu'il faut lire les résistances de l'Institut et les instances du ministre.
L'Institut résista jusqu'au bout; mais avec quelle. perfidie servile on s'appliquait à flatter le Maître en lui résistant!
(i) Villemain.
468 CHATEAUBRIAND, SA FEMxME ET SES AMIS
Les < motifs > ? — < L'irrévérence de Tauteur envers la Révolution... sa froideur pour l'Empire... les éloges décernés au Souverain Pontife, alors que cet auteur n'a encore parlé nulle part de la bienveillance et de la bonté du monarque qui lui a rendu sa patrie, et lui a permis la célébrité, en attendant qu'il obtînt la gloire. >
Permis la célébrité! L'expression rappelait à Villemain ces temps dont Tacite a immortalisé la honte.
Je néglige de bien curieux détails. On les trouverait dans les Observations critiques sur l'ouvrage intitulé Génie du Christianisme (i), et dans deux articles de Charles Nodier, qui en sont la spirituelle contre-panie (2).
Il me suffit d'avoir signalé les rancunes de l'Institut et l'intervention bienveillante de l'Empereur, à la fin de l'année 1810. Serait-il excessif de voir, dans cette bienveillance du maître, une confirmation de sa récente visite à la Vallée aux Loups?
Je pense que Chateaubriand dut céder aux prières amies quand il salua, dans Vltinéraire^ les glorieux souvenirs des armes françaises, et quand, sur la fin, il cita quelques vers d'Esménard, « chef de division des journaux et de la librairie, au ministère de la police générale ».
Bientôt, vraisemblablement en novembre 1810, il déposa le manuscrit au bureau du censeur. Juge superbe, ou fonctionnaire peureux, Esménard fit attendre sa décision.
(i) 231 pages, 1817. — Imprimerie d'Ange Clô. —A Paris, chez Maradan, libraire, rue Guénégaud, no 9.
(2) Journal des Débats, 1820.