‹ ChateaubriandChapitre 2 sur 38 · LISTE DES SOUSCRIPTEURS · texte numérisé non relu

LISTE DES SOUSCRIPTEURS

Son Em. le Cardinal Lécot, archevêque de Bordeaux.

Mb' de Cabrières, évêque de Montpellier.

M" Cœuret-Varin, évêque d'Agen.

M*' FuUières, évêque de Saint-Brieuc.

Amblard (M"* Antoinette).

Ancillon de Buy (comtesse).

Anger (R. P. Oblat de M).

Armailhacq (M>r d').

Asher, libraire à Berlin.

Autichamp (marquise d').

Baguenard (M"* En>.).

Barenton (A. de).

Baron (M« Albert).

Beaumont d' Autichamp (comte de).

Béraud (M" veuve).

Besserve (M"« Blanche).

Bibliothèque de la ville de Bordeaux.

Bibliothèque collège Sainte-Marie, Saint- André de Cubzac.

Bibliothèque du collège catholique Sainte-Foy la Grande.

Bibliothèque du Petit-Séminaire.

Biré(Edmond),homme de lettres à Nantes.

Blanchereau (Henri).

Bocca, frères, libraires à Rome.

Bordes de Portage (de).

Boùé (M").

Booé (Louis), avocat, ex-président de l'Académie des Sciences, Belles- Lettres et Arts de Bordeaux.

Bouffard fils aîné, négociant à Bordeaux.

Bousiès-Borlund (comte de) .

Bouville (comte de).

Brezetz (Arthur de).

Brown (M"*) François.

Camiran (M">* la vicomtesse de), née dé Piis.

Cbarriaut (Henri), Madrid.

Claasel de Coussergues, vice-président de la Chambre des Députés.

Clavé.

Cartau (l'abbé), curé de Saint-EIoi de Bordeaux.

Carton (Georges) .

Castaing(M»«).

Castelnau d'Essenault (marquis de).

Cazalas (l'abbé).

Champion, libraire à Paris.

Charbonnel .

Clavé.

Collignon (Albert).

Creuzan (G.).

Daspit de Saint* Amand.

Dauby, curé de Saint-Michel à Bordeaux.

David fM'«j.

David «Ga5tOQ% membre de l'Académie

des Sciences, Belles-Lettres et Arts de

Bordeaux.

Detters «M**».

Demay (M»* Georges).

I>epont (Edmond).

DeydoiJ [ l'a bf>é), curé de Saint* Nicolas de

Bordeaux.

Dubois, à Lille (Nord].

Dulau et C''\ libraires à Londres.

Dumeau (M**).

Duret (M»').

Duvergier (M»* Gaston).

Escarraguel (M** Arthur).

Fétis (E.), coaservateurde la bibliothèque

royale de Belgique.

Ferraod (chanoine), curé de Oaurech. - Fourcaud (Louis de), Paris.

Fourrel de Longchamp (M'**).

Frémy (comle Edouard).

Frère visiteur des Ecoles chrétiennes à

Talence.

Froment (Théodore), membre de l'Académie des Sciences, Bell es- Lettres et

Arts de Bordeaux.

Gaden (Charles).

Gaulne (M"*" de).

Gautier- Lacaze (M"**).

Gervais (l'abbé), chanoine honoraire.

Girodroux (E.).

Grossard (Oscar) . Guérin (Armand).

Hanappier (M"» Victor).

Institution J.-B. de La Salle.

juUian (Camille), professeur à la Faculté

des Lettres de Bordeaux, membre de

l'Académie des Sciences, Belles-Lettres

et Arts de Bordeaux.

Kersaint (M">" de).

Kopp.

Labat (Gustave).

Legrand (M"»* Em.).

Lejbardie «Louis dei.

Louit iM** Edouard*.

Maître i Adrien», ancien secrétaire de la ville de Bordeaux.

Maurel ijeam.

Martron •Tabbéi. curé de Gujan-Mestras.

Meller i Pierre».

Ménard iM'i'i.

Micbelot iM»* veuve Emilei.

Morineau <M"* F. de».

Noël «Octavel.

Œuvre diocésaine des Bons livres.

Olivier (Gaston».

Petit (vicaire générait.

Petit (M*« Ferdinand I.

Puifferat (marquis de).

Reinwald, éditeur à Paris.

Réniac, (l'abbé), économe du Petit- Séminaire.

Rivas (Miguel).

Sarran de Lacombe (Albert).

Séré(M"«).

Société belge de librairie à Bruxelles.

Sue (Joseph).

Supérieure générale (M"* la) des sœurs de r Espérance.

Supérieure (M"« la) des sœurs de l'Espérance.

Supérieure (M»« la) de Notre-Dame de Lorette.

Terrier (M"»).

Toulouse (Adolphe).

Trincaud la Tour(M'»» de).

Van de Borie (J.), à Gand.

Van den Burghe, premier conservateur à l'Université de Gand.

Verduzan (vicomtesse de).

Vemeilh (baron j. de).

Videau (chanoine), secrétaire général de l'Archevêché.

Vieillard (Jacques).

Vieillard (M« Albert).

Wetterwald.

AVANT-PROPOS

Des papiers inédits me furent confiés, il y a quelques années. Ils me permirent de risquer, après les maîtres et sans répéter leurs dires, un volume d'Études sur M. et M"»® de Chateaubriand.

Depuis lors, d'autres papiers me sont venus, concernant les mêmes personnages. Ils ne m'ont pas moins intéressé.

Bien résolu à ne plus imprimer, — celui qui me les a offerts et presque imposés sait si je dis vrai, — je les lus comme il fait bon lire de telles pièces : dégagé de tout souci d'auteur, au hasard de la rencontre et des signatures, sans prendre garde aucunement ni à la suite qu'ils pouvaient faire à mes précédentes publications, ni à la suite qu'ils pouvaient se faire entre eux.

C'est ainsi que je les lus d'abord, en simple curieux. Curiosité littéraire : ils émanaient de Chateaubriand, de Joubert, de Fontanes, de M™« de Staël, de J. et X. de Maistre, de La Mennais, de Sainte- Beuve, de Villemain; curiosité psychologique : les plus importants avaient un caractère intime et confidentiel ; curiosité graphologique : bon nombre étaient des autographes. Ces écrits m'ar rivaient par lots successifs, à de longs intervalles. Excellente condition pour continuer la lecture ainsi que je l'avais commencée, avec une fraîcheur de curiosité sans cesse renouvelée.

Peu à peu le trésor s'était grossi. L'idée me vint de mettre la collection en ordre. Une suite se révéla.

De fragmentaire et diffus qu'il était, l'intérêt se ramassa comme dans l'histoire d'une vie ou d'un groupe. C'était un groupe en effet;

II AVANT-PROPOS

OU plutôt, c'était encore le « groupe » : Chateaubriand, Joubert, Fontanes, Clausel ; le groupe dans Tintimité avec M"**' de Chateaubriand et les autres habitués. Toutefois, malgré la suite, beaucoup de points restaient obscurs. Quels noms indiquaient ces initiales ? Ici, quelles allusions ?

A la curiosité s'ajoutait le charme; au charme, le piquant du mystère et Tattrait de l'inconnu.

Je demandai la réponse à des livres familiers : Métnoires d* Outre- Tombe, Souvenirs et Correspondance de Madame Récamier^ Œuvres de Chateaubriand, de Joubert, de Fontanes, de Villemain, Mercure de France^ les Débats^ Spectateur français au XIX*' siècle^ etc.

Mais voilà ! ces livres et d'autres, je les feuilletais avec un tel plaisir que, souvent, oublieux du renseignement cherché, je m'arrêtais en chemin, faisant l'école buissonnière. Ces belles pages, que j'avais lues avec admiration, maintenant prenaient un sens plus spécial, et je les trouvais plus belles. Non que la cueillette fût tout à fait négligée. Tantôt je copiais un passage qui contenait l'explication voulue ou reliait une lettre à l'autre; tantôt je notais mes impressions et mes remarques, à mesure qu'elles se présentaient, me réservant de les coordonner, contrôler et rectifier, lorsque j'aurais acquis, de l'ensemble, une pleine et parfaite possession critique.

Les écritures se multipliaient. Je ne m'en apercevais pas.

Travailler de la sorte, sur des inédfts, émanés des maîtres, et à la meilleure ou à la plus curieuse époque de chacun, — pour Chateaubriand, l'enchanteur, lettres de jeunesse, datées de Londres et de Rome; pour le moraliste Joubert, lettres de la vieillesse savoureuse, — travailler ainsi, rien que pour soi, sans être pressé par un gain nécessaire, ou préoccupé de publicité, assurément, ce n'est plus labeur, contention d'esprit, recherches, mais distraction, diversion et plaisir.

Le soir, après les heures actives, à la douce lumière de la lampe, le doux repos ! O nuits ! Ô divins régals ! O diodes, cœnœque deûm, quibus ipse, meique, ante larent proprium vescor (i), dirais-je en un sens épuré ; car ayant en main les lettres de Chateaubriand, Joubert, Fontanes, lettres d'intimité, il me semblait que j'étais des leurs, qu'ils étaient miens, — fnetquey — qu'ils me faisaient des

(i) Hor. Serm., lib. li, Sat. vi.

AVANT-PROPOS III

confidences auxquelles nul autre n'était admis. Rêve flatteur, dont le sommeil prochain favorisait Téclosion.

A vrai dire, je les connaissais à fond, œuvres et vie, entourage immédiat, influences favorables ou contraires, jugements portés sur leurs personnes et sur leurs écrits.

De figure nouvelle, il n'y en avait qu'une, figure de jeune fille, entrevue de reflet, comme dans un miroir, et presque aussitôt disparue.

A elle étaient adressées les lettres de Joubert, — avec de belles maximes, à l'usage d'une adolescente sur le point de faire son entrée dans le monde.

Sous couleur d'horoscope, le moraliste avait tracé d'elle un portrait séduisant : lui-même paraissait séduit du portrait et du modèle.

Pouvais-je ne pas éprouver le désir de la mieux connaître, cette figure idéale et fuyante ?

Une longue suite de jours heureux avait-elle réalisé l'avenir prédit par l'aimable philosophe ? Quel caractère ? quel esprit ? quel cœur ? quelle âme ? quelles relations ? quelle activité ? quelles épreuves ? — quelle destinée ?

Et je ne savais presque rien. Elle était la fille unique de Fontanes; Chateaubriand l'avait tenue sur les fonts et l'appelait « ma fille Christine »; Joubert l'avait aimée, et le lui avait déclaré en des termes extrêmement affectueux.

Pris et comme obsédé d'une curiosité sympathique, j'écrivis, je consultai, je poussai aux recherches l'ami qui m'avait confié tant d'autographes.

Que les chances d'aboutir étaient faibles !

M"« de Fontanes avait vécu hors de France. Elle était morte depuis longtemps. Famille éteinte.

L'ami se piqua d'émulation, et, plus encore par amitié, s'obstina aux recherches. Dans une course intentionnelle à Genève, il retrouva quelques vagues souvenirs, mêlés d'erreurs grossières* Habile à discerner le vrai, ces confuses lueurs lui suffirent pour s'orienter. De retour à Paris, une visite à la plus intime correspondante de M"» de Fontanes le renseigna complètement.

Des lettres avaient été conservées. Il s'y révélait un esprit très cultivé et plein d'agrément, une âme ardente et noble, un cœur aimant et généreux à l'excès. La fille de Fontanes, la filleule de

IV AVANT-PROPOS

Chateaubriand, Tamie de Joubert était digne de œs beaux noms. Avec ses lettres autographes et celles de son illustre correspondante, me furent remises les lettres de Chateaubriand à Fontanes.

Tout ce que je voulais savoir, je le savais désormais, ou le devinais à coup sûr.

Je joignis aux premiers documents cette double correspondance en l'entremêlant de réflexions. Et je relus le portrait de M"* de Fontanes, tracé par le bon Joubert.

Sous la nuance dMdéal que l'amitié et le gé^ie de l'écrivain n'avaient pu s'empêcher d'y répandre, il me fut agréable de constater la ressemblance; et, comme œuvre d'art, il me parut si beau, que, du modèle, je reportai mon attention au peintre.

Je me remis à considérer Joubert dans sa correspondance et dans ses pensées. L'homme respire dans l'œuvre.

L'œuvre est admirable et de toute originalité. L'homme est plus admirable et plus original encore.

Au sujet de ce « plus ancien et meilleur ami » de Fontanes, je me livrai à des observations littéraires qui me plaisaient et me semblaient neuves; à des hypothèses qui me semblaient plausibles, bien que hardies : les unes avaient échappé aux critiques devanciers; les autres étaient en opposition directe avec leurs affirmations les plus autorisées.

De l'hj^pothèse à la thèse, le chemin est glissant.

Je dressai la thèse. Les arguments se tiraient des situations respectives, des habitudes intellectuelles, des textes surtout. Ma conviction se fit absolue. Plus rien de conjectural ni d'hypothétique dans les conclusions. Donc, disais-je avec conviction :

L'auteur des Pefisées et de la Correspoftdance s'est appliqué à d'autres travaux. Il a écrit, lui aussi, pour le public, et publié de son vivant. Donc, MM. de Raynal se trompent, eux si bien renseignés, quand ils affirment le contraire.

Mais comment passer des certitudes théoriques aux preuves de fait?

Oh ! si je pouvais découvrir ce Joubert anonyme, inconnu, nié par les siens, deux fois inédit, pour ainsi parler ! Ce Joubert, amoureux de la perfection insaisissable, et qui, cependant, à certaines heures d'aimable abandon, avait jugé que telle et telle de ses productions n'étaient pas indignes de venir au jour.

AVANT-PROPOS V

A propos de ces pages qu'il avait produites en se cachant, la kyrielle des questions se déroulait de nouveau : Quels en pouvaient bien être le sujet et le genre? Articles de journaux? de revues? minuscules plaquettes ou livres opulents ? avant ou après la Révolution ? et dans quel esprit ?

Car Joubert le pieux, l'orthodoxe, le pacifique, avait bu, tout jeune, à la coupe empoisonnée. Un moment, disciple de Diderot !

Si ferme était ma conviction : je résolus de faire pratiquer des fouilles — n'est-ce pas le mot? — à la Bibliothèque Nationale. Sur mes indications, M. de *" voulut bien se charger de ce soin. En s'y p rêtant, avait-il espoir, le moindre espoir ? Il s'agissait de déterrer un article dont Chateaubriand avait cité avec mystère quelques lignes. Cet article retrouvé, il faudrait profiter des moindres indices, soit littéraires, soit historiques, soit matériels, pour se porter aux trouvailles décisives.

Sur cette unique donnée positive, et encore était-elle infirmée par les éditeurs de Joubert, comment arriver à découvrir, dans l'immense accumulation d'écrits de toute sorte, un article anonyme dont quelques lignes seules étaient connues et qu'on pût, avec certitude, attribuer à Joubert ?

Retrouvât-on, par le plus grand des hasards, l'article auquel Chateaubriand avait fait un rapide emprunt, resterait à établir, par des preuves intrinsèques, qu'il était bien de Joubert. La parole de Chateaubriand ne suffirait pas, puisque, nonobstant le passage cité par lui, on avait nié que Joubert eût publié, si peu que ce fût.

Huit jours de recherches, et quinze, et vingt. Pas le moindre résultat. On avait suivi le Mercure ancien et nouveau, la Gazette de France, V Esprit des Journaux^ le Journal des Débats et combien d'autres périodiques. Rien. J'insistai... J'étais sûr... Le cercle nécessairement se rétrécissait. — Suspendre les recherches au moment de trouver !

Je réussis à communiquer quelque chose de mon ardeur et de mon espoir.

On me répondit : « Vos nouvelles indications sont aussi précises — que le permet l'obscurité même de la nuit où nous cherchons notre route. »

Enfin, un billet m'arriva qui me fit battre le cœur ; je demande la permission d'en transcrire le texte : « Paris, octobre 1888. — A la dernière heure, et dans des conditions bien inattendues, je mets la main sur le BoscobeL,. La fermeture de la Bibliothèque m'empêche

VI AVANT-PROPOS

d'en dire plus aujourd'hui ; je n'ai que le temps de vous annoncer que la pièce tant cherchée se trouve dans le volume intitulé : « Précis historique sur Crumwel (sic), suivi d'un extrait de VEikôn basilikéy ou Portrait du Roi, et du Boscobel, ou Récit de la fuite de Charles II, par M..., de l'Académie de Marseille. »

Joubert était-il assez caché — l'original et le sage ! — sous le voile trois fois épaissi de l'anonyme ou plutôt du pseudonyme; mieux que cela : l'indication conduisait au nom d'un contemporain et d'un ami. En dépit des dictionnaires biographiques, bibliographiques, le livre n'est pas de celui auquel on l'attribue. Il est bel et bien de Joubert. Je suis en mesure de le prouver à l'aide d'un critérium infaillible. Ce petit secret de critique littéraire, ce n'est pas ici le lieu de le produire : il sera livré en meilleure place.

Articles retrouvés, correspondances inédites, réflexions personnelles, conjectures, hypothèses, et quelque bout de thèse encore, mais sans échafaudage d'arguments, quand j'eus coordonné le tout, une pensée me vint :

Le public ne serait-il pas bien aise d'entrer dans la confidence ; un certain public, initié aux œuvres du groupe et aux publications qui le concernent ?

Aussitôt cette pensée, adieu le repos dans le travail, l'aventureuse sécurité des recherches, des conjectures et des hypothèses, hors des sentiers battus ! Adieu le rêve fantaisiste des longues veillées, confinant au sommeil ! Voici venir la crainte, la défiance des autres et de moi.

Hésitant, je me disais : Quelle fureur d'écrire ! lire est si doux !

Mais quoi ! le travail était terminé. S'il y avait, de ci de là, quelques pages à re viser, les premières remarques conjecturales à mettre en harmonie avec les derniers résultats positifs, c'était tout; c'était peu.

Je ne sus pas résister à la tentation.

J'ajoutai quelquefois; la plume, jadis lancée à toute bride, timide maintenant, s'arrêtait au bout de chaque phrase.

Souvent j'effaçai, sans ombre de regret. N'était-ce pas diminuer d'autant les risques et périls ?

De là le présent volume sur Chateaubriand. Un autre, tout prêt, pourra suivre, intitulé : Du nouveau sur Joubert. Par mille liens, il se rattache étroitement au premier.

AVANT-PROPOS

Attiré par les noms de Chateaubriand, de Fontanes et de Joubert, peut-être quelque critique fera-t-il à ces humbles volumes le périlleux honneur de les feuilleter.

Au moins y trouvera-t-il des pièces inédites d'un réel intérêt.

Qu'il s'en empare pour ses propres études; qu'il prenne même, dans le reste, le peu qui semblerait utile à son œuvre. Qu'il fasse comme M. Paléologue — ou plutôt, qu'il ne fasse pas comme lui.

M. Paléologue a publié, dans la Revtie des Deux Mondes (i), une étude, d'ailleurs fort bien écrite, sur M">« de Chateaubriand.

En la rédigeant, il n'a cessé d'avoir mon travail (1887) sous les yeux. Les vues les plus personnelles, comme les citations les plus topiques, avec quelle aisance de plume il s'en est emparé ! On lit :

Dans Madame de Chateaubriand :

Le 27 novembre 1802, Chateaubriand avait traversé la Bretagne au terme d'un voyage assez long... Il ne put s*arrèter que vingt-quatre heures auprès de sa femme... Quelle fut la physionomie de l'entrevue ? Les papiers imprimés ou inédits que j'ai consultés ont gardé là-dessus un rigoureux silence... Nous savons toutefois, par Chateaubriand luimême, la conclusion de Tentrevue :

« Madame de Chateaubriand devait aller me rejoindre à Rome, et M. Joubert parlait de Ty accompagner (2). »

Les voilà bien tous les trois !...

Joubert n'aurait-il pas décrit trait pour trait, sous la forme négative ou de contraste, le genre de causerie de M"Be de Chateaubriand :

« Il est des entretiens où Tâme ni

Dans la Revue des Deux Mondes (i*^f fév.i889,pp.6o6-64i):

Le 27 novembre 1802, au retour d'un voyage d'affaires, il se décida à passer par la Bretagne et à faire visite à la vicomtesse. Il demeura tout juste vingt-quatre heures auprès d'elle. Quel accueil reçut-il ? Quelle fut la physionomie de cette courte entrevue ? Aucun témoignage écrit ne l'a révélé. Mais nous savons, par Chateaubriand lui-même, quel en fut le résultat : « Madame de Chateaubriand devait aller me rejoindre à Rome, écrit-il dans les Mémoires d'Ouire-Tombe, et M. Joubert parlait de l'y accompagner ».

Il dut y avoir, j'imagine, entre ces trois personnes d'une si haute distinction morale, plus d'un de ces entretiens « où, comme le disait Joubert, l'âme et le corps prennent part y>t où Ion s*exprime « du fond

(i) Étude reproduite dans Profils de Femmes \ Paris, Calmann Lévy, 1895.

(2) La citation n'est pas textuelle. Les Mémoires portent : « se prépara à me venir rejoindre, » M. Paléologue la prend telle quelle dans mon livre, et l'attribue aux Mémoirts d'Outre-Tombe,

vni

AVANT-PROPOS

le corps n'ont de part. J'appelle ainsi les conversations où personne ne parle du fond de son cœur, ni du fond de son humeur; où il n*y a ni abandon ni gaieté, ni cpanchement ni jeu ; où l'on ne trouve ni mouvement ni repos, ni distraction ni soulagement, ni recueillement ni dissipation; enfin où Ton n'a rien donne et rien reçu, ce qui n'est pas un vrai commerce. »

Dépouillez cette pensée de la forme négative qui la recouvre comme d'un voile discret, et vous aurez, de lamie de Joubert, prise au vif de ses entretiens, un portrait d'une ressemblance achevée.

Deux jours après les funérailles, Chateaubriand annonçait à ChênedoUé qu'il serait à Paris au mois de janvier, et, un peu plus tard, en Bretagne»

Cette fois, la résolution était prise.

Elle devait tenir.

Eclat de colère... accès de désespoir qui fit explosion sur le sol étranger où ils cherchaient un asile sous l'aiguillon de la misère; scène d^angoîsse, pendant laquelle dut mortellement saigner le cœur de la noble femme qui chérissait ou plutôt adorait Chateaubriand, scène que celui-ci eut « la mauvaise pensée »

de consigner sur l'heure — et l'irréparable malheur d'oublier — en des « pages de folie, comme on se fait saigner quand le sang porte au cœur ou à la tête ».

« Oh ! argent que j'ai tant méprisé... », etc. Ivresse de colère...

... Déçu, sans ressources^ il exhala sa révolte et son désespoir,,. Accès d'une heure.

« S'est-elle jamais plainte? » se

de son cœur et de son humeur » ; tout le contraire de ces conversations « où il n'y a ni abandon ni gaieté, ni épanchement ni jeu; où Ton ne trouve ni mouvement ni repos, ni distraction ni soulagement, ni recueillement ni dissipation; enfin où l'on n'a rien donné et rien reçu, ce qui n'est pas un vrai commerce ».

Le lendemain des funérailles [de M»"« de Beaumoni], Chateaubriand écrivit à Chênedollé : «... Je serai à Paris au mois de janvier, et en Bretagne peu de temps après... »

Cette fois, sa résolution était fermement arrêtée...

Une crise... où le cœur de M*"' de Chateaubriand dut souffrir une angoisse mortelle. Il était en Suisse, presque sans ressources. . . Alors, dans un accès de révolte et de désespoir ^ il écrivit ces lignes :

« Oh ! argent que j*ai tant méprisé... », etc.

La raison lui revint, et cette pensée mauvaise^ qu'il n'avait écrite que pour soulager son cerveau, « de même quon se fait percer les veines quand le sang afflue au cœur ou monte à la tête », n'eut aucune suite. Crise de colère.,, crise de désespoir,,.

Quelle attitude la vicomtesse de

AVANT-PROPOS

demande Chateaubriand au milieu d*une rangée de points d'interrogation qui ressemblent à un examen de conscience avec aveux entre les lignes.

Sous la réserve des informations ultérieures, je pense qu'elle a fait effort pour dissimuler, pour décon^ certer les curiosités malignes parées de dehors amicaux, imposer à tous par la suprême dignité ^ de son silence.

... L^ plus souvent elle a paru ne pas voir, ne pas comprendre». * Une âme fière n'aime pas à se faire plaindre : telle M*** de Chateaubriand, et vis-à-vis de tous, si nous exceptons Joubert; car avec cet incomparable ami, d'ailleurs au courant de bien des choses, elle a pu et dû s'épancher à l'aise.

Comment le monde n'a-l-il pas soupçonné que son afiectation à ne pas lire les chefs-d'œuvre de son mari... procédait de ce même sentiment de haute réserve, de cette attitude fière et noble},,.

Tout bien considéré, mes conjectures seraient que M®^ de Chateaubriand obtint de son mari» en profondeur et sincérité d'affection, incomparablement plus que les « nobles enthousiastes » dont il a été fait, mention ici et là, — sans la nuance toujours et le respect qui eussent été de rigueur...

Chateaubriand... ? Le sentiment très vif qu'elle avait de sa dignité lui inspira, dans ces conjonctures délicates, une conduite noble et fière.

'Elle n'affecta ni les dehors de la jalousie, ni ceux de la résignation ; mais elle feignit de ne rien voir ^ de ne rien comprendre.

A quelque profondeur de Tâme que ses douleurs aient pénétré, elle ne les a jamais traduites par une expression violente et indiscrète; «elle ne se plaignit jamais ». C'est Chateaubriand lui* même qui le déclare. Sauf à Joubert, cet ami délicat qui pouvait tout entendre et savait tout comprendre, elle ne se livra à personne, je pense, par pudeur d'abord, par calcul aussi sans doute, car, sur ce point, elle était femme à penser, avec M"** du Deffant, « qu'il n'y a pas une seule personne à qui l'on puisse confier ses peines sans lui donner une maligne joie et sans s'avilir à ses yeux ». Cette ignorance où elle prétendait être des œuvres de son mari n'était qu'affectée. C'était une attitude qu'elle s'était imposée à l'égard du monde; c'était aussi le seul moyen qu'elle eût dé couper court aux allusions déplaisantes et de déconcerter les curiosités malignes.

A la considérer dans l'ensemble de sa vie, il serait paradoxal d'avancer qu'elle a eu la meilleure part de ses sentiments affectueux. Mais à la comparer avec chacune de ses rivales, on est en droit d'affirmer que, tout compte fait, c'est elle qui a eu la plus forte somme... Il avait parfaitement conscience de ses torts envers elle; on en trouve l'aveu

AVANT- PROPOS

Frondeuse d'instiact et d*humeur :

légitimiste par traditions et souvenances; bonapartiste par contagion d*amitié et par éblouissement de gloire; républicaine par accès de révolte et manie de paradoxe, elle tient de tous les partis et ne se tient à aucun.

Dans le fond, je crois qu elle était plutôt royaliste, mais à la mode de ses ancêtres qui faisaient perpétuellement échec à la royauté : « Le sang breton de mon père le rendait frondeur en politique, grand opposant des taxes et violent ennemi de la cour.» Le mot est de Chateaubriand, etc..

— Quinze ans écoulés (1814-1830), lorsqu*il faudra rédiger, pour les (Mémoires cTOutrC'Tombe, le récit du voyage de Gand, elle se souviendra des « petits Cent-Jours » comme d'hier.

— « Une républicaine, veux-tu dire?

Pourquoi non ? Je n'ai pas d'antécédents politiques, moi. Je puis, dès qu'elle arrivera, accepter la République. Et vous autres, hommes d'État du présent et du passé, vous avez tous fait et vous faites trop de bêtises pour qu'elle n'arrive pas... »

fréquent dans les lettres qu'il lui a adressées pendant la seconde moitié de sa vie. [Où donc cet aveu ?]

Par son tempérament, comme par ses traditions de famille et de racCf la vicomtesse de Chateaubriand était indépendante et portée secrètement vers l'opposition, sous quelque régime que ce fut.

... On eût pu lui appliquer ce que les Mémoires (VOutre-Tombe nous apprennent de M. de Chateaubriand le père : « Le sang breton le rendait frondeur en politique, grand opposant des taxes et violent ennemi de la cour. » Elle fut comme éblouie de son génie [de Napoléon].

La voilà légitimiste,mais frondeuse.

Lorsqu'elle en fit le récit [des Cent- Jours], dix ans plus tard, elle les raconta avec un aussi vif sentiment que s'ils se fussent passés de la veille.

La voilà prête à accepter la République, : « Républicaine, pourquoi non?... Je n'ai pas d'antécédents politiques, moi; je puis, dès qu'elle arrivera, accepter la République. Et vous autres, hommes d'Etat du présent et du passé, vous avez tous fait et vous faites trop de bêtises pour qu'elle n'arrive pas (i). »

Certes, à les voir adoptées de la sorte par M. Paléologue, et consacrées par la grande Revue, je ne puis que m'avouer extrêmement flatté.

(1) Ce qui est bien à M. Paléologue, c'est cette phrase ou se résument d'autres traits de même valeur : € Mariée, elle a vécu plus isolée que les ye\xy es \ femme, elle n^a pas eu d'amant, » Parler ainsi de la grande chrétienne que fut M"o de Chateaubriand, c'est n'avoir pas du tout le style qui convient au sujet, c'est manquer la note et chanter faux, horriblement.

AVANT-PROPOS XI

Combien de lecteurs, en tous pays, n'auront plus, sur M"»« de Chateaubriand, d'autres jugements que les siens, — que les miens. Secours imprévu, fortune inespérée ! Je l'en remercierais sans réserve si, tandis qu'il s'emparait du fond et plus d'une fois de la forme, il ne m'avait attribué certaines assertions que je n'ai point émises.

Et d'abord, pourquoi n'avoir pas reproduit le titre avec l'exactitude qui est dans les usages bibliographiques de notre temps : Madame de Chateaubriand, d'après ses mémoires et sa correspondance,

M. Paléologue le résume ainsi : Mémoires de Madame de Chateaubriand,

Et encore ce mot, « Mémoires », ne l'a-t-il maintenu que pour le contester aussitôt.

«... Bien ambitieux, ce titre de « Mémoires » qu'on a voulu inscrire en tête de ces souvenirs. N'était la relation du voyage de Gand, qui est presque un chapitre d'histoire, ce ne serait là, à proprement parler, que des notes utilisées plus tard dans la composition des Mémoires d'Outre- Tombe. »

Eh! que dis-je autre chose? Lisez dans l'Introduction : « Ce titre même de « Mémoires», dont il a plu à M. Maxime du Camp de décorer les deux cahiers, certainement elle l'aurait désavoué comme trop ambitieux. Le vrai titre eût été : « Souvenirs et Notes pour servir aux Mémoires d' Outre-Tombe, »

« — M™* de Chateaubriand n'avait d'autre but que de préparer des notes à son mari. »

On voit le procédé : contester en apparence, et, dans le fait, retenir l'idée, souvent avec l'expression essentielle. Lorsqu'on ne se donne plus les gants de réfuter, tout doucement et sans crier gare, on s'approprie les vues critiques et les conclusions.

L'étude première sur M"»® de Chateaubriand avait été poussée à fond, dans tous les ordres et dans tous les sens : origines, éducation, caractère, humeur, trempe intellectuelle, valeur morale, vie privée, vie pratique, vie politique, vie d'œuvres, influence conjugale, — sentiments réciproques des deux époux, et ces choses si délicates, elles-mêmes subdivisées au possible.

Tout cela, bien qu'appuyé de preuves, pouvait être discuté et retourné en sens inverse. Mais non. Et Dieu merci ! Le travail de M. Paléologue n'est qu'un résumé très fidèle, une adoption totale, ou, si l'on veut, une adaptation habile avec des apparences de réfu-

XII AVANT-PROPOS

tation. Ce sont ces apparences moins généreuses qui me chiffonnent, et non les emprunts, dont je me félicite grandement.

Collaboration de M"* de Chateaubriand aux Mémoires d' Outre- Tombe, avais-je dit, en précisant et en distinguant avec un soin extrême : collaboration littéraire, de telle à telle année, et de telle page des Mémoires à telle autre; collaboration moins étroite, par un commerce de petits papiers couverts de notes; collaboration orale, ou plutôt incessante mise en commun des souvenirs et des impressions, par la vive parole de chaque jour; influence morale sur certains jugements qui surprennent venant de Chateaubriand, sur la perpétuité de certaines amitiés dans le cœur de Torageux Breton, et sur les portraits idéalement beaux de Fontanes et de Joubert.

Est-elle assez divisée, analysée, précisée, cette indiscutable collaboration de M™e de Chateaubriand aux Mémoires d'Outre-Tombe}

Toutes ces distinctions, M. Paléologue fait mine de les ignorer. Il les connaît pourtant, puisqu'il s'en sert, comme venues de son propre fonds, et qu'elles lui servent précisément à paraître me réfuter.

« On a dit que M"™« de Chateaubriand avait collaboré aux Mé f noir es d'Outre- Tombe \ on a même prétendu (et c'est l'avis de M. Pailhès, éditeur des Mémoires de la vicomtesse) que, sur les points où cette collaboration se serait exercée, les retouches, additions et suppressions faites de la main de Chateaubriand lui-même ont gâté l'œuvre première qu'il copiait. Posées dans ces termes, ni l'une ni l'autre de ces assertions ne sont exactes. »

Suivent, sur la collaboration conjugale, des distinctions et des restrictions qui se trouvent également dans mon livre. Seulement, dans le livre, elles ont un petit mérite qu'elles n'ont plus dans l'article : le tout petit mérite de l'antériorité.

Second point. On reconnaît et on loue, en termes excellents, l'esprit délicat et le tour original des Souvenirs de la vicomtesse; mais on n'admet pas que Chateaubriand les ait gâtés en les retouchant.

Ceci n'est qu'affaire de goût... On ne discute pas. Je me contente de provoquer à la comparaison, et, « dans les termes où je l'ai posée », de maintenir ma préférence.

On a beaucoup écrit sur Chateaubriand. Je suppose ces travaux familiers au lecteur. Quelquefois, il m'a semblé nécessaire ou

AVANT-PROPOS XIII

intéressant de les citer. Je le fais en employant les guillemets. Varier les formules, gâter en démarquant, m'aurait ennuyé très fort. De ces travaux, je cite donc loyalement ce qui revient à mon sujet. J'ajoute aussi. Je complète. Je rectifie. J'ose parfois émettre un avis différent ou contraire. Cela s'applique surtout aux deux volumes de Sainte-Beuve : Chateaubriand et son groupe. Cet ouvrage passe pour être son chef-d'œuvre. Non pas un chef-d'œuvre qui lui fasse honneur: il trahit un bien vilain caractère.

On blâme généralement la rancœur d'où procèdent ces pages acrimonieuses. Mais on ne laisse pas d'en adopter les conclusions. C'est en déconsidérant Vhomnte que l'habile critique s'efforça de découronner l'auteur. Après un demi-siècle de règne, une réaction était inévitable. Elle fut cruelle au génie si longtemps adulé. A cette heure, elle a pris fin. Et la vraie postérité commence pour Chateaubriand. I>fe par les juges les plus compétents, l'écrivain est « le plus grand », « le plus illustre de notre âge ». Son œuvre, un moment déprécié et comme déchu, remonte à sa place, et c'est la première. L'homme n'a pas repris faveur au même degré. Le livre de Sainte-Beuve continue à peser sur lui d'un poids écrasant. On irait jusqu'à refuser le respect à celui que l'ensemble des contemporains entoura d'adorations. Parce qu'on a lu, dans un livre ennemi, des mémoires et historiettes sans garantie ; parce qu'on a surpris des faiblesses de cœur dans la vie du chantre des passions, est-on mieux renseigné sur Chateaubriand que les Fontanes, les Joubert, les Clausel, les Chênedollé, les Neuville, les Ballanche, les Bonnevie ?

Ceux-là, témoins hors de pair, le pratiquèrent vingt et quarante ans. Ils « chérirent sa personne », autant qu'ils admirèrent son génie. De telles amitiés ne sont pas dupes des apparences. Elles jugent l'homme qui les mérita. Or, ce jugement, par l'intimité des rapports et la durée des informations, pourrait-on dire, vaut bien l'enquête cauteleuse de l'anecdotier « écoutant aux portes et regardant à travers les serrures » . Les curieux qui se renseignent de la sorte voient mal et entendent de travers. Chateaubriand et son groupe est rempli de commérages artistement mêlés aux analyses. A maints de ces détails, étudiés de près, on verra quelle créance mérite la psychologie qu'on en déduit.

En tant que critique littéraire, Sainte-Beuve ne redoute aucune comparaison. 11 est merveilleux de flair, de goût, de pénétration, de délicatesse, de souvenirs, de rapprochements. Il parle une langue

XIV AVANT-PROPOS

admirablement précise et souple, fine et poétique. Les images naissent et se multiplient sous sa plume; elles viennent si bien, elles sont si gracieuses que, séduit par elles, on accueille avec le même sourire, et sans examen préalable, les pensées qu^ elles revêtent. Je ne me cache pas de Tadmirer beaucoup.

Toutefois, même à ce point de vue strictement littéraire, il y a, dans son livre sur Chateaubriand, un parti-pris d^absolu qui révolte. Soumettez à une épreuve de cette rigueur les procédés de nos classiques mêmes : je n*en sais pas un seul qui restât debout. Ce ne serait bientôt plus que fragments et débris : « Chateaubriand n'est pas assez antique...; décadence y>\ — « Bossuet... idées communes » ; — « Salomon était déjà de la décadence (i). » A ce compte!

Le Chateaubriand du foyer et des relations amicales, l'homme intérieur et « antérieur », avec son caractère, son humeur, ses goûts, ses habitudes, ses rêveries, ses travaux, ses sociétés : c'est lui qu'évoque le présent volume. Pour la seconde et la troisième période de sa longue carrière, un autre volume sera nécessaire, dont les éléments sont rassemblés. Il contiendra beaucoup d'inédits. En regard des rôles politiques, l'image qui suit serait moins ressemblante.

« L'homme n'est pas un et simple », a dit Chateaubriand. « Pourquoi y a-t-il si peu de portraits fidèles ? Parce qu'on a fait poser le modèle à telle époque de sa vie. Dix ans après, le portrait ne ressemble plus. » Et ailleurs : « C'était un autre moi^ un moi qui jadis habita ces lieux; et ce fnoi a succombé, car nos jours meurent avant nous. »

(i) Causeries du Lundis article sur les Mémoires d'Outre^Tonibe.

« C'est rhomme et non Fauteur qui est touché. »

(Lettre inédite de Chateaubriand.)

« Il se montre là ce qu'il est si souvent, le meilleur et le plus aimable enfant du monde. »

(Lettre de Joubert . )

Lettres de Chateaubriand à Fontanes, communiquées à Sainte-Beuve et à Ville main. — Sainte-Beuve s'en inspire, sans pouvoir les publier. — Villemain en découpe des morceaux qu'il ajuste à son texte. — Combien plus intéressantes, ces lettres de jeunesse, dans leur intégrité et leur suite. — Chateaubriand s'y révèle tout entier, qualités et défauts. — Lettres de Chateaubriand et de sa femme. — Les deux voix.

Les lettres de Chateaubriand à Fontanes eurent de singuliers destins. Leur histoire serait à faire : je la résume en deux traits principaux; le reste se trouvera disséminé dans le corps de Touvrage.

Elles furent communiquées en iSSy au plus curieux et au plus sagace des critiques. Libre d'en prendre connaissance et de s'en inspirer, Sainte-Beuve ne fut pas autorisé à les publier : une réserve extrême lui était imposée, et cette réserve se comprend. Sa notice sur M. de Fontanes devait être lue à M. de Chateaubriand en personne; et l'agrément de M"* de Fontanes était subordonné au suffrage du correspondant de son père. On peut supposer que nulle permission ni de se servir de ses lettres, ni même de les communiquer,

n'avait été demandée à l'illustre auteur. Pour employer une expression qui revient, à cette époque, sous la plume de Sainte-Beuve, c'était un « défilé à passer >.

Force fut donc au portraitiste de se borner, dans ses extraits, à quelques lignes bien courtes et bien couvertes.

La lecture faite, Sainte-Beuve s'empresse d'en informer M"® de Fontanes :

« J'ai fini ma notice seulement mardi matin. J'avais promis à M"^ Récamier de lui en lire ce jour-'là même, ainsi qu'à M. de Chateaubriand, une partie, une moitié; mais cela m'a mis tellement la poitrine hors de combat que je n'ai pu encore leur faire entendre la fin. Ce sera demain que j'achèverai de la leur lire; j'aurai ainsi, avant d'avoir l'honneur de vous voir, Tavis de M. de Chateaubriand; et, comme je n'avais jamais causé avec lui de la biographie de M. de Fontanes, cela lui donne occasion de m'indiquer quelques faits au passage. Il a paru très content; et, en entendant l'usage asse^ abondant que fat fait à un endroit de ses lettres et de ses propres paroles^ il a bien voulu se reconnaître sans s'inquiéter de la source. Il n'y avait, outre M"^® Récamier et lui, que M. Ballanche, M™® Lenormant, un ami à moi, M. Magnîn, qui se trouvait prévenu par M'"^ Lenormant. >

Heureusement franchi, le défilé!

Et quant aux lettres, communiquées confidentiellement, Sainte-Beuve dut les rendre inédites (i). Il ne put s'y résoudre qu'après en avoir tiré copie. Première indiscrétion, qui devait en entraîner d'autres plus graves.

(i) « ... Je voudrais qu'il n'en fût plus question entre nous quand je vous reverrai : j'aurai cet honneur bientôt, en vous reportant toutes les lettres et pièces que j'ai dues à votre obligeance. » Lettre de Sainte-Beuve à Madame la comtesse Christine de Fontanes ( 1838].

INTRODrCTION 5

A diverses e'poques, il publia des fragments de ces lettres; il en publia même une, tout entière, sans y être autorisé. Le lundi i8 mars i85o, à propos des Mémoires d'Outre-Tombe, il e'crivait : < Ceux qui ont eu entre les mains des lettres de lui, date'es de ce temps, ont pu comparer ce qu'il y disait avec ce qu'il a dit depuis dans ses Mémoires... Je n'en indiquerai qu'un tout petit exemple. >

Et il cite trois lignes, datées du 6 novembre 1802.

A dix-huit ans de là, Villemain, se proposant d'étudier à fond € le plus grand génie du xix* siècle », demanda communication des mêmes lettres. M"® de Fontanes n'eut garde de refuser. Villemain était proclamé le premier critique de l'époque (i). Tout jeune, il avait prononcé l'éloge de M. de Fontanes à l'Académie française; il se faisait honneur d'avoir été protégé et conseillé, au < saillir de l'enfance », par l'illustre grand-maître; et jamais, depuis, ni dans ses écrits, ni dans ses discours, il ne s'était déjugé : son admiration demeurait entière, comme sa reconnaissance.

Plus libre que Sainte-Beuve, il a puisé plus largement dans le trésor de ces lettres. Les extraits qu'il en a donnés sont plus étendus et plus suivis; quelques-unes figurent même dans leur entier, entremêlées d'explications, de contestations, ou de simples gloses.

Dirai-je toute ma pensée ? Ainsi tronquées, ainsi coupées en deux, trois, quatre morceaux, ainsi mises en pièces, sous prétexte de les ramener à la mesure voulue, de les rajuster et adapter au texte d'une histoire, ces lettres perdent leur physionomie de jeunesse et leur caractère d'intimité. Le charme est rompu.

(i) Sainte-Beuve fut présenté à Chateaubriand par Villemain en 1829.

4 CHATEAUnRIAND, SA FEMME ET SES AMIS

Et sur quels passages ont porté les choix de Villemain ? Uniquement sur les morceau^ à effet.

Presque rien ne subsiste du premier style étrange, de Taccent exotique contracté dans l'exil; car Chateaubriand avait pris Thabitude de penser en anglais; presque plus de noms propres, ni de détails biographiques; rien, notamment, ou presque rien, sur la < grande bienfaitrice > mainte et mainte fois invoquée.

Villemain s*est servi de ces lettres; il ne les a pas servies.

Loin de moi la pensée de contester à Villemain la liberté de son plan et de ses choix. Son livre sur Chateaubriand a pour titre général : < La Tribune moderne. » On comprend qu'il ait surtout recherché les morceaux oratoires, qu'il se soit ménagé l'occasion de pérorer à son tour. « Tout ce qui donne occasion à l'éloquence dans la critique est le triomphe de M. Villemain », disait Sainte-Beuve. Le sujet qu'il a traité, c'est M. de Chateaubriand, considéré surtout comme personnage public. Des lettres qu'il avait sous les yeux, il a volontairement négligé le privé, l'en-dedans, l'en-dessous, le mystère confidentiel, l'émotion présente, l'humeur brusque et mobile. Préoccupé de l'acteur et du rôle, que lui importent le caractère, le cœur et l'âme, tels qu'ils se révèlent, à cette date de jeunesse, dans la primcnautière et naïve expression des intimes épanchements? Cela est resté inédit.

Quelle critique dans cette seule remarque 1 — Et aussi, ce me semble, quelles promesses 1

Avec une telle correspondance, ce qu'il y a de moins acceptable, c'est l'interruption, et l'interruption à tout propos. Fût-on l'homme le plus spirituel de son temps (Villemain passait pour être cet homme-là), on n*a pas bonne grâce à couper de la sorte la parole à Chateaubriand. Le procédé est d'un goût douteux; il fatigue, il impatiente. S'il était possible.

on imposerait silence à Teloquent historien. On n'est pas le moins du monde porté à l'indulgence, quand d'aventure il se trompe, ni dédommagé, si peu que ce soit, par des réflexions dans le genre de celles-ci : « Le reste est rempli de détails sur le nouvel ouvrage... » — « Suivent quelques détails d'affaires... > — < Puis il ajoute... » — < Pardon, grand écrivain; pardon, noble et brillant génie! >

Ces menus détails d'affaires, ces détails sur le nouvel ouvrage, voilà qui nous serait d'un intérêt suprême. Et l'on nous avertit que ces détails, on les néglige.

A sa rentrée en France, après un long exil, quelles étaient les ressources de Chateaubriand ? Comment vivait-il? De quel argent? emprunté? gagné? ménagé? Et ce nouvel ouvrage, n'est-ce pas le Génie du Christianisme, le plus brillant succès littéraire du siècle? En dépit des imperfections avouées, ce livre n'a-t-il pas < renouvelé l'imagination française»? N'a-t-il pas rouvert les sources vives à la poésie, à l'art, à la critique, à rhistoire, qui s'abreuvaient à de vieilles citernes lézardées? N'a-t-il pas affranchi les idées religieuses, bafouées et proscrites, plus encore par la tyrannie du philosophisme que par les horreurs de la Révolution ? .

Idée première, travail fiévreux., changement du plan, variations du titre, état de Touvrage au retour de Témigré, alternatives de craintes et d'espérances, appuis politiques et littéraires, attaques furieuses, ces < détails », contemporains des choses et confiés par le jeune auteur à son meilleur ami, sont dignes de fixer TattCTition — si rapides et disséminés soient-ils dans le décousu d'une correspondance ! Avec quelle ardente et sympathique curiosité le lecteur serait entré, à la suite de Villemain, dans le secret de telles confidences !

Villemain en a jugé et disposé autrement.

Encore une fois, libre à lui.

Libre à nous aussi de regretter un pareil système de citations écourtées et d'interruptions prolongées, quand c'est Chateaubriand qui parle et se livre. Chateaubriand jeune, exalté, € bon garçon >, < bon enfant >, naïf encore, < transparent par nature (i) », le Chateaubriand qu'on ne reverra plus.

Oh 1 que Sainte-Beuve, laissé libre, en eût d'autre sorte jugé, usé! < Moi, disait-il dans la préface de son livre, je me suis tenu à un Chateaubriand antérieur, tout littéraire, plus familier, s'abandonnant dans un cercle intime. » Ces lettres < d'abandon >, ces lettres du Chateaubriand < antérieur et familier >, il les aurait intégralement publiées, comme il publia les correspondances du même Chateaubriand trouvées dans les papiers de Chênedollé et de G. de Mussy. Il les aurait mises dans l'ordre des dates et liées les unes aux autres par un commentaire rapide, sans hausser le ton, sans viser à l'éloquence, comme à demi-voix et en causerie avec le lecteur. Le cas se fût-il présenté de mots illisibles ou disparus : il eût dit l'impossibilité de lire; il eût accusé l'accident survenu à l'original; et, après avertissement, il eût proposé sa version. Il ne l'aurait pas imaginée en dehors des vraisemblances, comme le critique rival. Exemple : Villemain cite un passage de la correspondance :

< Si le Consul me fait mettre au Temple, je le lui pardonnerai de tout mon cœur... S'ils veulent me donner encore un peu plus de gloire, qu'ils me persécutent ! Le climat d'Italie m'a guéri de tous mes rhumatismes et je [puis] passer quelques mois < au Nord > sans de grands inconvénients. >

(i) Joubert.

Vîllemain ajoute : « Cette dernière phrase, que n'attend pas ici le lecteur, se rapporte à une des médisances ou des contreintrigues auxquelles le secrétaire de légation était exposé, sur ce terrain agité de l'ambassade française à Rome.

» Un grand nombre d'influences venait en effet s'y réunir, ou s'y heurter. C'étaient d'anciens émigrés, des prêtres réfugiés pour défaut de serment, des émissaires étrangers, anglais ou russes. Un de ces derniers fut chargé d'offrir à l'ambassadeur [?] l'éducation d'un prince de la famille impériale. L'offre ne fut pas acceptée, mais elle fut connue et dénoncée. >

Le mot souligné remplace un mot enlevé par le cachet, et dont il ne reste dans l'original que la dernière lettre; or cette lettre unique ne permet pas de supposer Nord : c'est un / ; dViUeurs, le mot eût-il disparu sans laisser le moindre vestige, le contexte, consulté avec attention, dicte clairement cachot ou secret^ et repousse absolument Nord-^ car le projet auquel Villemain rattache le mot en question demandait non € quelques mois >, mais < sept à huit ans >. Chateaubriand le dit en termes formels dans une lettre postérieure. Quelques mois au cachot, au secret, au Temple, cela cadre très bien. Quelques mois au Nord, quand on sait les propositions faites au secrétaire, cela ne s'accorde pas, et ne signifie plus rien. L'éducation d'un prince à faire en quelques moisi

En opérant cette substitution, Villemain voulait-il se ménager le droit de négliger la lettre où le projet du Nord est mentionné? De cette lettre, il n'a pas jugé à propos d'extraire une seule ligne. Or, c'est bien certainement l'une des plus intéressantes et des plus caractéristiques.

Il faut donc revenir au texte intégral, surtout aux lettres de jeunesse. Pour qui veut étudier Chateaubriand, ou plutôt le connaître sans étude, le surprendre dans le fond sincère et

s CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS

Tarrière-fond naïf, c'est le bon temps, c'est Te'poque unique, c'est le document psychologique par excellence. Plus tard, < boutonne' par système (i) >, il sera presque impénétrable. Alors, il dit à son ami ce qu'il pense, ce qu'il veut, ce qu'il espère, ce qu'il éprouve. Il le dit en confident, comme cela lui vient, comme cela jaillit de son cœur et coule de sa plume, sans s'inquiéter des contradictions, sans apprêt littéraire, sans aucune intention de publicité.

Avant la gloire. Après la gloire.

D'abord, préparant le Génie du Christianisme^ en pleine fièvre de composition; ayant en vue la France à ramener de l'impiété, le philosophisme régnant à provoquer et à battre. Visière levée, il s'élance au combat.

Fontanes, vieux routier, très au courant de la situation, espère peu, tranchons le mot, désespère.

Le brillant et fougueux chevalier lui jette ce cri superbe :

< Le grand moment approche. Du courage, du courage; vous me paraissez fort abattu. Eh 1 mordieu! réveillez-vous, montrez les dents. La race est lâche. On en a bon marché, quand on ose la regarder en face. »

Cri d'héroïque confiance! Vous le chercheriez inutilement dans Villemain, inutilement dans Sainte-Beuve; mais celui-ci est tout excusé. Je n'en sais pas où se peigne mieux, et dans une attitude plus sincère, dans la divine attitude de ce premier et décisif combat, l'officier breton, auteur du Génie du Christianisme. Je n'en sais pas non plus qui peigne mieux la situation. Fontanes effrayé. Chateaubriand enivré.

Rude combat! Tout le camp ennemi donna furieusement.

(i) Joubert.

Dans les journaux, dans les recueils, dans les salons voltaîriens, à Tlnsiitut, à l'Académie française, ce fut comme un concert d'hostilités. Par le raisonnement, par la plaisanterie, au nom de la langue, du goût, du vrai christianisme, de l'histoire naturelle, le fond et la forme furent critiqués à outrance. On sait les noms et les incidents. On sait aussi le résultat. Fut-il jamais livre plus attaqué? Et plus noblement vainqueur?

Beau et brillant chevalier ! Sans peur, oui 1 non sans reproches !

Quels défauts de caractère et d'humeur! Quelles inconséquences de paroles et de conduite ! Tous les défauts que la gloire, les événements contraires et l'âge, tantôt dissimulèrent et tantôt firent saillir, déjà se montrent à nu dans l'intimité et la soudaineté de sa correspondance. C'est le parfait déshabillé. L'âme même s'y découvre : tour à tour insatiable et rassasiée, suppliante et impérieuse, changeante et obstinée. Déjà Tennui la ronge.

Après la gloire littéraire. Tout de suite, il lui faut le pouvoir, les premiers rôles, la diplomatie. Il s'engage sur ce terrain nouveau et mouvant, dans cette carrière difficile, semée d'écueils et d'embûches, non certes à pas comptés et surveillés, mais à pleines enjambées, pour ainsi dire, et en courant, comme sur un grand chemin triomphal.

C'est la même ardeur confiante qu'en engageant le combat contre les fils de Voltaire. Il oublie que ce n'est plus la même chose. Et, par dessus tout, il oublie qu'il n'est pas l'ambassadeur, qu'il ne commande pas, et qu'il doit obéir. Obéir, lui I

Enfant, il s'y refusait, méprisant la violence. Homme fait, il

lO CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS

rompt et ne plie pas. Celte rude et sauvage, nature volontaire et indomptée, — avec de flatteuses apparences d'homme du monde, avec des envies périodiques d'homme de cour.

Son chef hiérarchique a beau être Toncle du tout puissant Consul. < Mon ambassadeur est un sot, écrit-il à Fontanes; qu'importe son sang! >

C'est donc encore la guerre! Non celle qui lui convient, à ciel ouvert, sous le regard électrisant des foules émues, mais la guerre souterraine, sourde, — sournoise. Il n'y entend rien et reçoit tous les coups. Blessé, il jette des cris de colère et d'impuissance. Il en a vite assez, et beaucoup trop, par dessus la tête. « Ils ont souillé une vie pure », écrit-il à Fontanes. Il n'aspire plus qu'à vivre < chez Joubert ou en Bretagne ». Sur ces entrefaites, on lui répète la menace du premier Consul : <( Je le ferai ramener ici sur une charrette, pieds et poings liés. » Menacé, il se retrouve et se redresse, prêt à braver le maître. Mais sur un mot aimable — et trompeur— du cardinal Fesch, le voilà radouci; il consent à rester.

Je m'aperçois que je tourne à l'analyse.

Lisez vous-même cette correspondance, dans la continuité du texte confidentiel, dans la suite mouvementée que les lettres se font les unes aux autres, dans les brusques passages de la tristesse à la joie, du désir au dégoût, dans la vivacité et l'emportement d'un cœur qui se verse, non goutte à goutte et avec précaution, mais d'un seul coup, et à tout coup, qui se livre sans songer le moins du monde à se juger, sans s'inquiéter de l'impression que ressentira l'ami.

L'homme entier y passe, le Chateaubriand de nature, tout franc, tout cru, personnel, exalté, excessif, amer, ennuyé, impatient des obstacles, mordant le frein, précipité dans ses jugements; — et, avec de tels défauts, on ne sait comment.

« bon enfant >, « bon garçon >^ noble, généreux, magnifique, séduisant, < enchanteur >. Semblable à ces prodigues, pleins de contrastes, qu'on ne peut s'empêcher de blâmer et d'aimer. Car nous Taimons encore, en cette noire et boueuse fin du siècle dont l'aurore étîncela de son génie.

Fontanes, Joubert, Clausel, Ballanche, Bonnevie, le connurent à fond. Ils l'aimèrent jusqu'au bout. Joubert écrivait à Mole : < Il y a un point essentiel, et dont il faut préalablement convenir entre nous : c'est que nous l'aimerons toujours, coupable ou non coupable; que, dans le premier cas, nous le défendrons; dans le second, nous le consolerons. Cela posé, jugeons-le sans miséricorde, et parlons-en entre nous sans retenue. Vous avez fort bien commencé; vous voyez que je vous suis de près. > Ces lignes du pénétrant et bon moraliste indiquent dans quel esprit vont être publiées les lettres de Chateaubriand à Fontanes et aux autres amis.

Tel est le programme, et quant à la méthode, qu'on me permette de redire ici, d'une manière plus marquée, ce qui n'est qu'effleuré dans l'avant-propos. Je les publie, ces lettres, telles quelles, sous leurs dates, dans leur intégrité, leur mouvement et leur suite. Nulle suppression, lors même que réditeur en serait fort tenté. Nulle interruption; car ayant, de ce chef, critiqué Villemain, moins qu'un autre je serais excusable de l'imiter en cela, — d'autant que la spirituelle éloquence de l'interrupteur ferait, cette fois, trop sensiblement défaut. Dans l'intervalle d'une lettre à l'autre, quelques explications brèves, quelques souvenirs jugés opportuns, quelques additions soit de lettres étrangères à la série, mais étroitement liées au sujet, soit de morceaux empruntés aux bonnes sources, aux sources voisines; de rares commentaires; des aperçus et discussions critiques; des noms de personnes

rétablis dans le texte, et mis entre crochets; quelques points obscurs élucidés peut-être ; d'autres restés obscurs et abandonnés à des chercheurs plus heureux.

Voilà pour la correspondance qui précède 1804.

De 1804 à 18 14, Chateaubriand vit en famille et dans la société de ses amis. Le commerce épistolaire se ralentit et subit des interruptions, sauf pendant le voyage d'Orient. De loin en loin quelques billets reparaissent. Ils témoignent des mêmes sentiments affectueux. Dans la longue vie de Chateaubriand, cette période est la moins agitée, la plus féconde, la plus heureuse, la seule vraiment heureuse.

A la Restauration, la politique s'empare de lui, la politique militante et qui divise. Il n'a plus, ce semble, que des amis politiques. Les amis de cœur, les vieux amis, professent d'autres opinions; il les néglige; un moment même il se détourne de Fontanes. Hâtons-nous d'ajouter que l'infidélité fut de très courte durée et que l'oubli n'était qu'apparent.

M"« de Chateaubriand entretenait, pour eux deux, la correspondance, lorsqu'il était trop pressé de travail, ou peut-être un peu distrait et négligent. Parfois, les deux écritures se suivent, sur un même papier, symbole et preuve de commune amitié. Sous « cette vive et leste plume > de femme, si l'expression n'était plus la^même, au moins étaientce les mêmes sentiments à Tcgard des amis morts, Fontanes, Joubert; à l'égard des survivants toujours aimés, Clausel, Ballanche, Bonnevie, Hyde de Neuville et autres.

Grâce aux lettres mêlées de M. et de M"»^ de Chateaubriand, nous pourrons suivre jusqu'en 1847, jusqu'à la fin, le Chateaubriand des rapports familiers.

INTRODUCTION l3

On pourra comparer la voix de l'époux et celle de Tépouse, dans le commerce épistolaire.

On comparera aussi avec charme la voix même de Chateaubriand aux diverses époques; non la voix éclatante de l'auteur et de rhomme politique, mais la voix de Thonime privé, voix toute simple, voix attendrie, dès la jeunesse, et, de plus en plus, en se rapprochant du terme; — au demeurant, voix douce et bonne.

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