CHAPITRE PREMIER
Promenades et confidences des deux exilés. — Misère et dignité. — Contraste poétique. — Flagrant délit. — La Grèce sauvée et les Naiches. — Lecture des derniers jours. — Serment d'amitié sur des tombeaux. — Séparation. — Dieux plus puissants que les Lares paternels.
Fontanes et Chateaubriand s'étaient connus à Paris en 1789. Ils se revirent à Londres € d'une manière inattendue, après une longue séparation, dans des jours d'exil et de malheur (i) >.
C'était au lendemain du 18 fructidor (4 septembre 1797).
Le proscrit se logea auprès de Témigré. € Ils ne se quittaient plus (2). >
Jours d'expansion, de souvenirs, d'espérances, on oserait presque dire jours de douceur et de félicités, malgré l'amertume de l'exil : < Reviendrez-vous jamais, félicités de ma misère ? » soupirera plus tard l'auteur des Mémoires d'Outre- Tombe.
(i) Expressions de Foatanes annonçant cAtala. (2) xMémoires (TOutre-Tombe,
l6 CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
Fontanes partagea la vie de Chateaubriand : celui-ci vivait plutôt hors de Londres que dans < sa misérable demeure > ou dans les rues de la Cité.
Après quelques jours accordés au repos, aux curiosités de la ville et au monde de la haute émigration, il fallut le suivre, loin de la foule, dans les campagnes environnantes. Ils allaient, par les chemins les plus abandonnés, visitant les sites ou les objets que Chateaubriand avait adoptés, ces bruyères, cette église rustique, ces champs négligés, ce fossé plein de chardons, cette tour en ruines, les mousses de cette antique fontaine, — lieux préférés qui devinrent, la compagnie de l'enchanteur aidant, les lieux préférés de Fontanes.
Ils s'arrêtaient sous quelques-uns de ces larges ormes répandus dans les prairies; ils dînaient souvent dans quelque taverne solitaire, à Chelsea, sur la Tamise; souvent aussi le but de leurs courses était un bois de sapins, planté à quelque deux milles de la ville. Quelquefois (cela se devine aux allusions de la correspondance) ils s'asseyaient au sommet d'une colline qui domine la ville et commande une vaste contrée. La tristesse de Texil ne tenait pas devant un pareil spectacle. Alors, prié par Fontanes, Chateaubriand lisait dans son premier livre, VEssai^ publié tout récemment à Londres, quelques pages où il est question de ces beaux lieux, et ces pages étaient encore des confidences; ou plutôt, les conversations de chaque jour ayant donné les détails, c'était le palpitant résumé de toutes les confidences antérieures.
Lisons nous-mêmes ce chapitre, afin de ressaisir en partie la jeunesse mystérieuse de Chateaubriand, afin de surprendre quelque chose de ses propos intimes avec celui qui fut dès lors et à jamais son ami. A la marge d'un exemplaire de
VEssaij dit confidentiel, Tauteur écrivit cette note en 1798 : € Ici, j'ai peint toute ma vie en Angleterre. » Il ajoutait qu'il avait d'abord parlé à la première personne. Vu les circonstances, lieu, temps et âge de Tauteur, c'est le document le plus précieux pour étudier Chateaubriand dans l'intime, pour arriver, à travers l'écrivain, jusqu'à l'homme, pour discerner les traits essentiels de son caractère, son humeur native, ses goûts primitifs, sa pente de nature, sa sensibilité vraie. Plus tard, vingt ans après, rééditant cette œuvre de jeunesse et la criblant à chaque page, tantôt de rectifications, tantôt de réfutations, il notera à la fin de ce chapitre : € Dans un ouvrage bien composé, ce chapitre serait un véritable hors-d'œuvre ; mais dans un ouvrage aussi incohé* rent que VEssaij il importe peu que j'aie parlé des infortunés ou de toute autre chose. >
Il importe si bien que, des cinquante-sept chapitres dont se compose VEssaij c'est le seul, à mon humble avis, qui garde un intérêt durable, parce que, de toutes les pages personnelles, romans, mémoires, de l'illustre auteur, ce sont les plus anciennes, et, sans aucun doute, les plus naïvement sincères. Elles se rattachent, par des liens étroits, à notre sujet; et plus d'une fois, dans la suite, nous y aurons recours, car c'est ici le fond de cette nature complexe et diverse, ce que Sainte-Beuve appelait < le tuf ». Le mot ne manque pas d'un certain pittoresque : seulement, le critique ne l'appliquait pas avec assez d'exactitude. Quand il s'écriait, à propos de certaines juvénilités : < Voici le tuf », si Ton y regarde d'un peu près, on s'aperçoit qu'il le disait des communes pierrailles, nullement caractéristiques du fond primitif (i).
(i] « En lisant attentivement ï Essaie on sent partout que la nature religieuse est au fond,«et que Tincrédulité n'est qu'à la surface. » Préface de l'édition de 1826, t. I, p. 14.
l8 CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS