CHAPITRE II
CORRESPONDANCE DE l'eXIL (l 798-1800)
Première lettre de Fontanes. « Première lettre de Chateaubriand . — Comparaison et critique littéraire. — Conversion de Chateaubriand —Rapide composition du Génie du Christianisme. — Feuilles imprimées à Londres, à vendre en France. — Prix demandé. — L'Apologie dans sa forme première. — Indiscrétion de Sainte- Beuve. — Variations du titre. — Prosélytisme de néophyte. — Fontanes voltairien. — 11 devient personnage officiel. — ^ Lettre d'un « Athénien ». — Dernière lettre de l'exil.
La correspondance débute par une lettre de Fontanes. Elle exprime avec grâce et fraîcheur la sincère admiration de cet homme de goût pour le talent encore ignoré et encore indiscipliné du jeune Breton; elle dit surtout, avec un vif accent, l'amitié qu'il gardait au malheureux émigré, amitié qu'il s'efforçait de rendre secourable; car, chez Fontanes, telle était 4'amitîé, poétique et pratique, de bon conseil et de fraternel appui.
a8 juillet 1798.
Si vous avez senti quelques regrets à mon départ de Londres, je vous jure que les miens n'ont pas été moins réels. Vous êtes la
seconde personne à qui, dans le cours de ma vie, j'aie trouvé une imagination et un cœur à ma façon. Je n^oublierai jamais les consolations que vous m'avez fait trouver dans l'exil et sur une terre étrangère. Ma pensée la plus chère et la plus constante, depuis que je vous ai quitté, se tourne vers les Natchez. Ce que vous m'en avez lu, et surtout dans les derniers jours, esf admirable et ne sortira plus de ma mémoire. Mais le charme des idées poétiques que vous m'avez laissées a disparu un moment à mon arrivée en Allemagne.
Les plus affreuses nouvelles de France ont succédé à celles que je vous avais racontées en vous quittant. J'ai été cinq ou six jours dans les plus cruelles perplexités. Je craignais même des persécutions contre ma famille. Mes terreurs sont aujourd'hui fort diminuées. Le mal même n'a été que fort léger; on menace plus qu'on ne frappe, et ce n'était pas à ceux de ma date qu'en voulaient les exterminateurs. Le dernier courrier m'a porté des assurances de paix et de bonne volonté. Je puis continuer ma route, et je vais me mettre en marche, dès les premiers jours du mois prochain. Mon séjour sera fixé près de la forêt de Saint-Germain, entre ma famille, la Grèce et mes livres; que ne puis- je dire aussi les Natchez ! L'orage inattendu qui vient d'avoir lieu à Paris est causé, j'en suis sûr, par l'étourderie des agents et des chefs que vous connaissez. J'en ai la preuve évidente entre les mains. D'après cette certitude, j'écris Great Pulteney street [rue où demeurait M. du Theil], avec toute la politesse possible, mais aussi avec tous les ménagements qu'exige la prudence. Je veux éviter toute correspondance au moins prochaine, et je laisse dans le plus grand doute sur le parti que je dois prendre et sur le séjour que je veux choisir.
Au reste, je parle encore de vous avec l'accent de l'amitié, et je souhaite du fond du cœur que les espérances d'utilité qu'on peut fonder sur moi réchauffent les bonnes dispositions qu'on m'a témoignées à cet égard, et qui sont si bien dues à votre personne et à vos grands talents. Travaillez, travaillez, mon cher ami, devenez illustre. Vous le pouvez : l'avenir est à vous. J'espère que la parole si souvent donnée par le contrôleur général des finances est au moins acquittée
CORRESPONDANCE DE LEXIL 35
en partie. Cette pensée me console, car je ne puis soutenir Tidée qu'un bel ouvrage est arrêté faute de quelques secours. Ecrivez-moi; que nos cœurs communiquent, que nos muses soient toujours amies. Ne doutez pas que lorsque je pourrai me promener librement dans ma patrie, je ne vous y prépare une ruche et des fleurs à côté des miennes. Mon attachement est inaltérable. Je serai seul tant que je ne serai pas auprès de vous. Parlez-moi de vos travaux. Je veux vous réjouir en finissant : j'ai fait la moitié d'un nouveau chant sur les bords de l'Elbe, et j'en suis plus content que de tout le reste. Adieu, je vous embrasse tendrement, et suis votre ami.
FONTANES
Voici la réponse de Chateaubriand :
15 août 1798 {v. s.).
Je ne puis vous dire tout le plaisir que j'ai éprouvé en recevant votre lettre. Il a été en proportion de la solitude de ma vie, et des longues heures que je passe seul avec moi-même; vous sentez combien les marques du souvenir d'un ami de votre espèce doivent * être chères alors. Si je suis la seconde personne à laquelle vous avez trouvé quelques rapports d*âme avec vous, vous êtes la première qui ayez rempli toutes les conditions que je cherchais dans un homme : tête, cœur, caractère, j'ai tout trouvé en vous à ma guise, et je sens que désormais je vous suis attaché pour la vie. Il ne me manque plus que de connaître Tami dont vous m'avez fait un si grand éloge [Joubert], pour vous connaître dans toutes les parties de votre existence.
J'ai appris avec une grande et vraie joie vos heureux travaux au bord de l'Elbe. Vous possédez, sans aucun doute, le plus beau talent de la France, et il est bien malheureux que votre paresse soit un obstacle qui retarde la gloire dont nous vous verrons briller un jour. Songez, mon cher ami, que les années peuvent vous surprendre, et qu'au lieu des tableaux immortels que la postérité est en droit
d'attendre de vous, vous ne laisserez peut-être que quelques cartons qui indiqueront seulement ce que vous auriez été. C'est une vérité indubitable qu'il n'y a qu'un seul talent dans le monde. Vous le possédez, cet art qui s'assied sur les ruines des empires et qui seul sort tout entier du vaste tombeau qui dévore les peuples et les tems. Est-il donc possible que vous ne soyez pas touché de tout ce que le ciel a fait pour vous, et que vous songiez à autre chose qu'à la Grèce sauvée ? Vous savez que tout ceci n'est pas un pur jargon de ma part, je vous ai souvent parlé à ce sujet; votre paresse me tient au cœur.
De vous à moi, et de la Grèce sauvée aux Natchez, la chute est immense; mais vous voulez que je vous parle de moi. Je vous dirai que le courage m'a abandonné depuis votre départ; tout ce que j'ai pu faire a été de mettre au net un troisième livre et d'imaginer une nouvelle division du plan. Chaque livre portera un titre particulier. Les deux premiers, par exemple, s'appelleront les livres du Récit \ le troisième, le livre de l* Enfer \ le quatrième, le livre des Mœurs ;. le cinquième, le livre du Ciel] le sixième, le livre d'Oihaïli; le septième, le livre des Loix^ etc., etc.; de même que les anciens disaient le livre de la Colère d'Achille, le livre des Adieux d'Andrch maçue, etc., et de même qu'Hérodote avait divisé son histoire. Cette sorte de division toute antique que je fais ainsi revivre a quelque chose de singulièrement attrayant, et d'ailleurs favorise beaucoup mon travail.
Au reste, mon cher ami, je passe ma vie fort tristement. J'ai revu la plupart des lieux que nous avions vus ensemble. J*aî dîné seul sur la colliney dans cette petite chambre où nous avions vu le soleil couchant; j'ai visité les jardins sur les bords de la rivière \ j'ai eii ' deux longues conversations avec M. de L[amoignon]. Par ailleurs, j'ai laissé là toutes vos anciennes connaissances. Je ne vois presque plus P[anatj. Quelques personnes m'ont questionné sur votre compte. J'ai répondu comme je le devais. Il paraît que beaucoup de petites gens sont peu contens de vous. Au nom du ciel, évitez tout ce qui peut vous compromettre, laissez à d'autres que vous un métier
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indigne de vos talens et qui troublerait le reste de votre vie et celle de vos amis.
Nous reverrons-nous jamais, mon cher ami ? Je ne sais, mais je suis triste. Vous avez beaucoup moins besoin de moi que je n'ai besoin de vous. Votre famille et vos amis vous environnent, et vous trouvez en vous-même plus de ressources que je ne puis en trouver en moi. D'ailleurs, il y a déjà six ans que je vis pour ainsi dire de mon intérieur^ et il faut à la fin qu'il s'épuise. Et puis, cet Argos dont on se ressouvient toujours, et qui, après avoir été quelque tems une grande douceur, devient une grande amertume !
Si vous avez quelque humanité, écrivez-moi souvent, très souvent. Parlez-moi de vos travaux, et de cette femme admirable (i) que vous devez beaucoup aimer, car elle a beaucoup fait pour [vous. Des hau] (2) teurs du bonheur ne m'oubliez pas. Indiquez-[moi] de nouveau les moyens de correspondre avec vous ; je suppose que les premières adresses que vous m'aviez données ne valent plus rien. Adieu, croyez au sincère, au très sincère attachement de votre ami des terres de l'exil.
Ne trouvez-vous pas qu'il y ait quelque chose qui parle au cœur dans une liaison commencée par deux Français malheureux, loin de la patrie ? Cela ressemble beaucoup à celle de René et à!Outougamiz : nous BLVons juré dans un désert et sur des tombeaux»
Je ne signe point, ne signez plus. Le cousin vous dit mille choses ainsi que M. de L[amoignon]. Le contrôleur des finances [M. du Theil] n'a point tenu sa parole et je suis fort malheureux. Rappelezmoi au souvenir de l'ancien ami F[lins] (3).
Le style des deux lettres serait à comparer. Celui de Fontanes est plus coulant, plus uni, plus pur. A peine avaitil quitté la France, et il y rentrait avec empressement. Il
(i) M™« Bacciochi, sœur de Bonaparte.
(2) Mots enlevés par le cachet.
(3) Bibl. de Genève. — Original autogr., sans suscription ni signature.
n'avait pas cessé d'en parler et d'en cultiver la langue. Celui de Chateaubriand, très curieux à observer sous cette date, est moins re'gulier, moins net, parfois un peu e'trange; mais de'jà il te'moigne de plus de force; il a du feu, du souffle, de Tampleur, — de Taile.
Quelques courts passages de cette lettre sont cite's dans le portrait de Fontanes par Sainte-Beuve.
Contrairement à ses bonnes habitudes, le critique a supprime' des bouts de phrase un peu traînants : < Il est malheureux que votre paresse soit un obstacle qui retarde la gloire... » < Vous ne laisserez peut-être que quelques cartons... >
Certes, le goût ne peut qu'approuver. Ainsi alle'ge's, les extraits ont meilleur mine; mais ils perdent une certaine saveur et valeur critiques; ils ne donnent plus la ve'ritable manière, le vrai point de départ et de comparaison, la date,
< Première et affectueuse lettre du premier ami que j'aie compté dans ma vie » : c'est en ces termes que Chateaubriand fera mention, dans ses Mémoires, de la lettre de Fontanes.
Elle lui resta toujours chère et comme sacrée.
A travers les vicissitudes d'une existence longue, voyageuse et tourmentée, il Tavait conservée, lui à qui Ion serait tenté de reprocher la perte d'autres correspondances non moins précieuses. J'ai tenu dans mes mains l'autographe — un peu déchiré, autant qu'il m'en souvient.
Avant la lettre < à la citoyenne [Fontanjes >, nous devons rappeler le double deuil, le double coup de foudre qui terrassa le sceptique auteur de VEssai sur les Révolutions et changea si heureusement la direction de ses pensées.
Une lettre de sa sœur Julie vint lui annoncer la mort de
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leur sainte mère : •< ... Si tu savais combien de pleurs tes erreurs lui ont fait répandre, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession non seulement de piété, mais de raison. Si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à t'ouvrir les yeux, à te faire renoncer à écrire... »
Bien que la lettre soit datée du i®"" juillet 1798, Chateaubriand ne la reçut que de longs mois après celle de Fontanes, datée du 28 juillet de la même année. En ce temps-là, et de France en Angleterre, les communications ne pouvaient être ni promptes ni régulières.
Cette lettre de M"® Julie de Farcy serait à relire avec les commentaires de Chateaubriand dans le Génie du Christianisme et dans les Mémoires d'Outre-Tombe.
jVtme dg Farcy est cette admirable chrétienne dont Tabbé Caron a raconté la vie. Avant de se donner toute à Dieu, elle avait aimé le monde; elle avait même obtenu des succès dans la société littéraire du xviii® siècle. La Harpe goûtait son esprit, ses vers et son commerce.
Chateaubriand affectionnait beaucoup cette sœur. Après Lucile, c'était la préférée (i).
Le souvenir de mes égarements répandit sur les derniers jours [de ma mère] une grande amertume : elle chargea, en mourant, une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda le dernier vœu de ma mère. Quand la lettre me parvînt au delà des mers, ma sœur elle-même n'existait
(i) Les deux plus anciennes lettres de lui que je connaisse sont de 1789. Il avait alors vingt-un ans. Je lis dans la seconde, « du samedi soir 28 mars, Fougères, hôtel Marîgny » :
« •.. j*ai, mon cher Châtenet) passé des jours et des nuits bien tristes, auprès du lit de ma soeur. Il est si douloureux de voir souffrir une personne qu'on aime. » Cette sœur, c'était Julie.
plus. Elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servaif d'interprète à la mort, m*ont frappé. Je suis devenu chrétien. Je n*ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles, ma conviction est sortie du cœur. J'ai pleuré et j'ai cru.
Lorsque Chateaubriand écrivit à Fontanes, le i6 août 1798, la lettre que nous venons de lire, évidemment il n'avait pas reçu la douloureuse missive. Celle-ci éprouva donc un long retard; et le détail marqué dans les Mémoires, que le Génie du Christianisme < fut commencé à Londres en 1799 >, doit être d'une rigoureuse exactitude.
Au surplus, une phrase du passage cité suppose également un retard plus ou moins long : < Quand la lettre me parvint au delà des mers, ma sœur n'existait plus. > D'après l'abbé Caron, M™® de Farcy mourut le 22 juillet 1799.
Je relève soigneusement ces dates : elles ont leur importance, en raison des doutes émis par les philosophes sur les motifs de la conversion.
On ne se contenta pas de suspecter la sincérité des motifs exposés dans la préface du Génie du Christianisme 'y on alla jusqu'à la calomnie la plus odieuse : on sema le bruit que la mère de Chateaubriand était morte avant la publication de VEssai, et qu'ainsi la préface du Géfiie du Christianisme reposait sur une fable.
Ceux qui disaient ces choses-là étaient-ils mes amis, mes proches ? Avaient-ils vécu avec moi à Londres, reçu mes lettres, pénétré mes secrets ? Pouvaient-ils, par leur témoignage, déterminer l'instant où j'avais versé des pleurs? S'ils étaient étrangers à toute ma vie; s'ils avaient ignoré mon existence jusqu'au jour où le public la leur avait révélée; s'ils étaient en France, lorsque je languissais dans la terre
CORRESPONDANCE DE L EXIL 4î
de Texil, comment osaient-ils fonder une lâche accusation sur un fait qu'ils ne pouvaient ni savoir, ni prouwer 7 Ah! loin de moi la pensée que des hommes qui prétendaient fixer V époque de mes malheurs avaient des raisons particulières de la connaître I
J'ai cité le texte même de la lettre de ma sœar que j'ai entre les mains (i). Cette lettre est du !•' juillet 1798.
Voici un autre document dont on ne niera pas l'authenticité :
« Extrait du registre des décès de la ville de Saînt-Servan, pour Tan VI de la République. — Le douze prairial an VI [31 mai 1798]... Apolline-Jeanne-Suzanne de Bédée... est décédée au domicile de la ciloyenne Gouyon... ce jour à une heure après-midi. »
La publication de V Essai remonte aux premiers mois de r797... Quelle critique que celle qui force un honnête homme à entrer dans de pareils détails, qui oblige un fils à produire l'extrait mortuaire de sa mère (2) !
Ces dates ont un autre avantage : elles montrent avec quelle enthousiaste et prodigieuse rapidité l'ouvrage fut composé, du moins dans sa forme première. < Une espèce de fièvre dévora » le jeune auteur < pendant tout le temps de la composition >.
Un mois ne s'était pas écoulé : du 22 juillet, date de. la mort de sa sœur, au 19 août 1799, date de la lettre qui suit; et déjà le livre s'imprimait ou plutôt était sur le point de s'imprimer.
Est-ce croyable ?
Oui, si Ton veut bien se rappeler « l'opiniâtreté de Chateaubriand à l'ouvrage >; oui, si l'on veut bien tenir compte de ce fait que < ses matériaux étaient dégrossis de longue main par ses précédentes études >.
(i) Écrit en 1826.
(2) Préface de l'Essai, édition de 1826.
Sur cette assertion de Chateaubriand, Villemain émet des doutes bien peu justifiés : < Peut-être paraît-il moins sincère et moins exact lorsque... il se montre si bien préparé à cette œuvre nouvelle. < Mes matériaux, dit-il, étaient dégrossis. » Ces paroles sembleraient un peu contredire cette grâce du cœur, cette illumination par la douleur dont Tauteur de V Essai a parlé plus haut. »
Homme d'éloquence et d*esprit, où voyez-vous une contradiction, si légère soit-elle? Matériaux dégrossis? Pourquoi non? Les Natche:^, Aiala, René, n'étaient-ils pas composés? h'tssai n'était-il pas imprimé ? Or, < un grand nombre des meilleurs morceaux des Natche\ >, Atala, René, et < quelques chapitres de VEssai >, notamment le portrait de Jésus-Christ, € furent transportés dans le Génie du Christianisme ». Tel est le fait : chacun le peut vérifier comme je viens de le faire.
D'autre part, et c'est encore lui qui le déclare, « dans sa jeunesse, il a souvent écrit douze et quinze heures sans quitter la table où il était assis >.
En quoi ces emprunts aux précédents travaux, sans parler des autres esquisses, peuvent-ils bien contredire les larmes versées, la grâce du cœur, l'illumination par la douleur? Ce qu'il faut voir, c'est le travail fiévreux qui profite des matériaux accumulés, et les retourne, dans le sens du Christianisme.
Je ne suis pas trop étonné que Chateaubriand annonce à ses amis de France, le ig août, un volume in-8^ de 460 pages.
Le 26 octobre, il parlera non plus d'un volume, mais de deux in-8^ de 35o pages chacun.
Entre ces deux dates, authentiques l'une et l'autre, on voit la prodigieuse rapidité du travail. Cela ne souffre aucune contestation, puisque les deux lettres autographes de 1799 subsistent.
CORRESPONDANCE DE l'eXIL 43
La rapidité du second travail rend parfaitement acceptable la rapidité du premier.
Au point de vue de la composition initiale, et d'ailleurs à tant d'autres points de vue, la lettre suivante mérite d'être lue avec une très particulière attention.
Ni Sainte-Beuve, ni Villemain ne lui ont emprunté un seul mot. Peut-être aussi ne reçurent-ils communication que d'une partie de la correspondance.
19 août 1799 (v. s.).
Citoyenne,
On cherche à vendre pour cent soixante pièces de vingt-quatre livres, à Paris, les feuilles d*un ouvrage qui s'imprime chez l'étranger et qui a pour titre : « De la religion chrétienne par rapport à la morale et aux beaux-arts. » Cet octavo de grandeur ordinaire, et formant un volume d'environ 430 pages, est une sorte de réponse indirecte au poème de la Guerre des Dieux^ et autres livres de ce genre. Il se divise en sept parties.
La première traite des mystères, des sacrements et des vertus du Christianisme, considérés moralement et poétiquement.
La seconde se rapporte aux traditions des Écritures.
Dans les troisième et quatrième parties, on examine le Christianisme employé comme merveilleux dans la poésie,
La cinquième partie contient ce qui a rapport au culte en général, tel que les fêtes, les cérémonies de TÉglise, etc., etc.
La sixième parle du culte des tombeaux chez tous les peuples de la terre, et le compare à ce que les chrétiens ont fait pour les morts.
La septième enfin se forme de sujets divers comme de quelques chapitres sur les églises gothiques, sur les ruines, sur les monastères, sur les missions, sur les hospices, sur le culte des croix, des saints, des Vierges dans le désert, sur les harmonies entre les grands effets
de la nature et la religion chrétienne, etc., etc. Un grand nombre des meilleurs morceaux des Natchez se trouvent cités dans cet ouvrage qui, comme vous le voyez, est du même auteur.
On vous le recommande particulièrement, citoyenne, et pour la vente des feuilles, et pour les papiers publics, lorsqu'il paraîtra. Adressez, nous vous en supplions, le plus tôt possible, à ce sujet, un mot par la voie d'Hambourg, ou toute autre voie, à MM, Dulau et C'% libraires, Wardour street^ à Londres. La maison de ces citoyens est fort connue dans la librairie et est co-propriétaire du manuscrit avec l'auteur. Si quelque libraire de Paris veut acheter les feuilles au prix offert, les citoyens Dulau et C'« les lui feront passer régulièrement et promptement à mesure qu'elles se tireront à Londres, et ils s'engageront de plus à ne publier chez l'étranger que lorsque l'édition de Paris aura été mise en vente. L'arrangement des cent soixante louis n'est pas, au reste, si fixe, que vous ne puissiez le changer à volonté. Que vous obteniez plus ou moins, que l'on fasse le payement en argent ou en livres à votre choix et expédiés pour le citoyen Dulau, tout cela est égal à l'auteur. Vous aurez même les feuilles pour rien, si vous les demandez pour vous-même et dans le dessein de vous en servir pour le mieux. Il n'y a pas un mot de politique, dans Touvrage, qui puisse en empêcher la vente. Il est purement littéraire et nous connaissons bien votre indulgence pour l'auteur. Nous croyons que vous serez contente de ce que vous verrez. C'est peut-être ce qu'il a fait de mieux jusqu'à présent, outre ce que l'ouvrage contient par ailleurs des Natchez^ atfin de donner au public un avant-goût de cette épopée de l'homme sauvage. Le morceau sur le clocher, le tombeau dans l'arbre^ le coucher de soleil en pleine mer, le couvent au bord d'une grève, et quelques autres
encore s'y trouvent.
Quel long silence, chère citoyenne, et que de choses d'amitié on aurait à vous dire î Mais dans ces temps de calamité, il ne faut mettre dans une lettre que les mots absolument indispensables. Salut, bonheur et souvenir.
Vous savez que, répondant par Hambourg, il faut avoir un corres-
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pondant pour recevoir votre lettre et l'expédier pour l'Angleterre. Vous vous en procurerez un fort aisément (i).
{Suscription) A la citoyenne
es,
à Paris.
Le nom tracé dans la suscription est effacé. Je crois le rétablir en lisant Fontanes. Les allusions de la lettre m'y autorisent pleinement. D'ailleurs, ne suffit-il pas que l'autographe figure parmi les papiers de Fontanes? II est accompagné de deux copies, toutes deux de la même main; l'écriture n'est plus celle de Chateaubriand. Ces deux copies présentent quelques légères différences de rédaction; en outre elles ne portent pas en tête, ni dans le corps, le mot « citoyenne »; le paragraphe de la fin « quel long silence » ne s'y trouve pas. L'une de ces copies est datée du 20 août 1799; elle offre au commencement et à la fin les initiales F. S. L'autre est datée du 26 août 1799; elle offre en tête et à la fin les initiales L. M.
Petits problèmes à résoudre et dont la solution m'échappe.
Peut-être ces copies étaient-elles destinées, la première, marquée des initiales F. S., à Fontanes, errant de ville en ville en Allemagne; la seconde, avec les initiales L. M., à M. Lemierre, neveu du poète du même nom et traducteur des poésies de Gray. Il avait écrit de Paris le i5 juillet 1797, à Chateaubriand, que l'Essai « avait le plus grand succès > (2).
La seconde copie se termine par les lignes suivantes : < Si le citoyen F. S. était à Paris et relevé du décret qui l'a
(i) Bibl. de Genève. — Original autogr. [2) (Mémoires d' Outre-Tombe,
condamné à Texportation, nous vous prions de le voir et de lui parler de nous. »
Voici la troisième lettre de Chateaubriand, en réponse à une lettre de son ami, pleine de tristesse. Publiée par Sainte- Beuve (i) sans la < permission » de M"® de Fontanes, celle-là donna lieu à un incident pénible qui sera raconté en détail.
Indiscrétion à part, la lettre n'y a pas perdu : il faut même convenir qu'elle y a gagné.
Avant de la produire dans l'article du Moniteur intitulé : Anniversaire du < Génie du Christianisme », Sainte-Beuve en discute et en mesure la portée avec un lumineux bon sens :
« La sincérité de Témotion dans laquelle Chateaubriand conçut la première idée du Génie du Christianisme^ est démontrée par la lettre suivante écrite à Fontanes, lettre que j'ai trouvée autrefois dans les papiers de celui-ci, dont M"»^ la comtesse Christine de Fontanes, fille du poète, possède l'original, et qui, n'étant destinée qu'à la seule amitié, en dit plus que toutes les phrases écrites ensuite en vue du public. On me permettra de la donner ici tout entière : c'est un titre essentiel ; c'est la seule réponse victorieuse qui se puisse opposer aux notes marginales qu'on invoque, et dont j'ai cité quelques-unes, du fameux exemplaire de V Essai. Confidence intime contre confidence ; et, à quelques mois de date, un cœur qui se retourne et se réfute éloquemment avec sanglots. Le ton de cette lettre paraîtra certainement étrange, le style est exagéré ; celui qui écrit est encore sous Tempire de l'exaltation, mais le caractère véridique de cette exaltation ne saurait être mis en doute un moment. »
(i) Causeries du Lundi^ t. X. — Lundi 17 avril 1854.