CORRESPONDANCE DE L EXIL
Ce 27 octobre 1799 (Londres).
Je reçois votre lettre, en date du 17 septembre. La tristesse qui y règne m'a pénétré Tâme. Vous m'embrassez les larmes aux yeux, me dites-vous. Le ciel m'est témoin que les miens n'ont jamais manqué d'être pleins d'eau toutes les fois que je parle de vous. Votre souvenir est un de ceux qui m'attendrissent davantage, parce que vous êtes selon les choses démon cœur, et selon l'idée que je m'étais faite de l'homme à grandes espérances. Mon cher ami, si vous ne faisiez que des vers comme Racine, si vous n'étiez pas bon par excellence comme vous Têtes, je vous admirerais, mais vous ne posséderiez pas toutes mes pensées comme aujourd'hui, et mes vœux pour votre bonheur ne seraient pas si constamment attachés à mon admiration pour votre beau génie. Au reste, c'est une nécessité que je m'attache à vous de plus en plus, à mesure que tous mes autres liens se rompent sur la terre. Je viens encore de perdre une sœur que j'aimais tendrement [M"« de Farcy], et qui est morte de chagrin dans le lieu d*indigence où l'avait reléguée Celui qui frappe souvent ses serviteurs pour les éprouver et les récompenser dans une autre vie. Oui, mon cher ami, vous et moi sommes convaincus qu'il y a une autre vie. Une âme telle que la vôtre, dont les amitiés doivent être aussi durables que sublimes, se persuadera malaisément que tout se réduit à quelques jours d'attachement dans un monde dont les figures changent si vite, et où tout consiste à acheter si chèrement un tombeau. Toutefois, Dieu, qui voyait que mon cœur ne marchait point dans les voies iniques de l'ambition, ni dans les abominations de l'or, a bien su trouver l'endroit où il fallait le frapper, puisque c'était lui qui en avait pétri l'argile et qu'il connaissait le fort et le faible de son ouvrage. Il savait que j'aimais mes parents et que là était ma vanité : il m*en a privé afin que j'élevasse les yeux vers lui. Il aura désormais avec vous toutes mes pensées. Je dirigerai le peu de forces qu'il m*a données vers sa gloire, certain
que je suis que là gît la souveraine beauté et le souverain génie, là où est un Dieu immense qui fait cingler les étoiles sur la mer des cieiix comme une flotte magnifique, et qui a placé le cœur de Phonnéte homme dans un fort inaccessible aux méchants.
Il faut que je vous parle encore de Touvrage auquel vous vous intéressez. Je ne saurais guère vous en donner une idée à cause de Pextréme variété des tons qui le composent ; mais je puis vous assurer que j'y ai mis tout ce que je puis, car j'ai senti vivement l'intérêt du sujet. Je vous ai déjà marqué que vous y trouveriez ce qu'il y a de mieux dans les Natche\. Puisque je vous ai entretenu de morts et de tombeaux au commencement de cette lettre, je vous citerai quelque chose de mon ouvrage à ce sujet. C'est dans la septième partie où^ après avoir passé en revue les tombeaux chez tous les peuples anciens et modernes, j'arrive aux tombeaux chrétiens. Je parle de cette fausse sagesse qui fit transporter les cendres de nos pères hors de l'enceinte des villes, sous je ne sais quel prétexte de santé : je dis... (Suivent deux citations. — Voir Génie du Christianisme.)
Je n'ai pas besoin de dire qu'auprès de ces couleurs sombres on trouve de riantes sépultures, telles que nos cimetières dans nos campagnes, les tombeaux chez les sauvages de l'Amérique (où se trouve le tombeau dans l'arbre), etc. Je vous avais mal cité le titre de l'ouvrage ; le voici : Des beautés poétiques et morales de la religion chrétienne et de sa supériorité sur tous les autres cultes de la terre. Il formera deux volumes in-8*^, de 350 pages chacun.
Mais, mon cher ami, ce n'est pas de moi, c'est de vous que je devrais vous entretenir. Travail lez- vous à la G[rèce] S[auvée]} Vous parlez de talents : que sont les nôtres auprès de ceux que vous possédez! Comment persécute -t-on un homme tel que vous? Les misérables! mais enfin ils ont bien renié Dieu qui a fait le ciel et la terre ; pourquoi ne renieraient-ils pas les hommes en qui ils voient reluire, comme en vous, les plus beaux attributs de cet Être tout puissant ?
Tâchez de me rendre service touchant l'ouvrage en question; mais
CORRESPONDANCE DE l'EXIL 49
au nom du ciel, ne vous exposez pas. Veillez aux papiers publics lorsqu'il paraîtra ; écrivez-moi souvent. Voici l'adresse à employer : A M. César Godefroy^ négociant à Hambourg^ sur la première enveloppe, et, au dedans, à MM. Dulau(i) et C", libraires. Mon nom est inutile sur Padresse; mettez seulement, après Dulau^ deux étoiles **...
Je suis à présent fort lié avec cet admirable jeune homme auquel vous me léguâtes à votre départ. Nous parlons sans cesse de vous. Il vous aime presque autant que moi. Adieu, que toutes les bénédictions du ciel soient avec vous! Puissé-je vous embrasser encore avant de mourir !
On a demandé de quel admirable jeune homme il s*agit ici. Chateaubriand Ta dit dans ses Mémoires :
Je passai une partie de Tétéde 1799 àRichmond, avec Christian de Lamoignon, m'occupant du Génie du Christianisme. Je faisais des nagées en bateau sur la Tamise ou des coursea dans le parc de Richmond.
Aux réflexions de Sainte-Beuve sur cette lettre, j'ajouterai ceci comme correctif et complément :
« Le style est exagéré >, dit-on. Il eût été d'une critique
(i) Bénédictin de Sorèze, homme d'esprit et de jugement, que l'émigration avait fait libraire à Londres. On racontait, au captif de Sainte-Hélène, que la première idée du Génie du Christianisme venait de ce libraire : « Dulau fit observer à Chateaubriand que les lieux et les temps n'étaient plus favorables aux déclamations antireligieuses; qu'elles étaient devenues banales et de mauvais ton ; que le moyen le plus sûr de capter désormais l'intérêt public serait de prendre le contre-pied, de se vouer au contraire à la défense de la religion. M. de Chateaubriand le crut et fit son Génie du Christianisme, » Cette histoire, et d'autres plus piquantes, sur Tauteur de Bonaparte et les Bourbons^ amusèrent un moment le grand homme. Voir le Mémorial de Las Cases.
6o CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS
plus délicate de remarquer que ce n'est plus le style d'un simple correspondant.
L'apologiste tient la plume : deux ou trois passages de la lettre feraient belle figure dans It Génie du Christianisme.
Or la raison de cette vive e'ioquence, déployée dans une lettre privée, quelle est-elle? Chateaubriand est tellement plein de son rôle ou plutôt de sa mission, que déjà, et avant d'agir sur le public, il essaie d'agir sur son ami; peut-être se reproche-t-il d'avoir exalté les solutions matérialistes dans leurs conversations de Londres, et désire-t-il réparer le mal en travaillant à ramener Fontanes au christianisme. En même temps, il s'efforce de lui donner une idée de ses nouvelles études; la lettre serait comme un échantillon du style et du genre.
Je résume : il faut voir, dans cette lettre, non seulement la sincérité et l'exaltation de l'écrivain, mais l'ardent prosélytisme du néophyte et de l'ami.
Fontanes avait quitté l'Angleterre pour Amsterdam : il revint à Hambourg, séjourna à Francfort-sur-le-Mein ; ses lettres d'alors peignent plus vivement son âme et ses goûts, du fond de la détresse. Il manquait des livres nécessaires... A travers ses mille angoisses, il travaillait à sa Grèce saupée, et, comme il l'écrit, s'y jetait à corps perdu... Son cri perpétuel en écrivant à M""^ de Fontanes et à son ami Joubert, était : < Ne me laissez point en Allemagne : un coin et des livres en France 1... Je ne veux que terminer dans une cave, au milieu des livres nécessaires, mon poème commencé; quand il sera fini, ils me fusilleront, si tel est leur bon plaisir (i). >
(i) Sainte-Beuve.
CORRESPONDANCE DE LEXIL 5l
Le i8 Brumaire trouva le proscrit de Fructidor < déjà rentré en France et qui s*y tenait d'abord caché ».
Cest à la situation fort précaire et toujours menacée de son ami que Chateaubriand faisait allusion sur la fin de sa lettre.
D'autres passages autorisent à penser que la lettre du 19 août, < à la citoyenne >, était bien à l'adresse de M™« de Fontanes, et que la lettre de Fontanes, en date du 17 septembre, est précisément la réponse à la mystérieuse missive du 19 août : < Il faut que je vous parle encore de l'ouvrage auquel vous vous intéressez... Je vous ai déjà marqué que vous y trouveriez ce qu'il y a de mieux dans les Natche\. Je vous avais mal cité le titre de Touvrage » [De la Religion chrétienne par rapport à la morale et aux beaux arts).
Le second titre : Des Beautés poétiques et morales de la religion chrétienne^ est en effet plus heureux; il annonce plus vivement la pensée de l'auteur.
Mais, à son tour, combien celui-ci pâlit devant le titre splendidement expressif sous lequel la nouvelle apologie est entrée dans la gloire, le Génie du Christianisme!
Toujours est-il qu'il y eut indécision et tâtonnements. Chateaubriand l'avait sans doute oublié. On lit dans les Mémoires d'Outre-Tombe : < Lorsque, après la triste nouvelle de la mort de M"»® de Chateaubriand, je me résolus à changer subitement de voie, le titre du Génie du Christianisme que je trouvai sur-le-champ m'inspira. »
Au printemps de 1800, à sa rentrée en France, il ne semble pas qu'il l'eût encore trouvé.
Erreur involontaire sous la plume de l'auteur des Mémoires. Elle ne doit pas nous étonner. A la date tardive où ce mot fut écrit (d'avril à septembre 1822), plus de vingt ans s'étaient écoulés. C'est à propos de ce même temps éloigné, et dans le
récit consacré à cette même année 1800, que Chateaubriand a consigné cet aveu tout spontané d'involontaires oublis :
< Lorsque je fouille dans mes pensées, il y a des noms et jusqu'à des personnages qui échappent à ma mémoire. » A plus forte raison, des dates précises.
Autre preuve : une lettre inédite de Fontanes est sous mes yeux. Je ne puis dire avec certitude quel en était le destinataire. Peut-être Chédenollé, ou, plus probablement, Delisle de Sales. Je vois ailleurs que Fontanes, disait < Monsieur > à ChênedoUé au printemps de 1800. N'était cette petite difficulté, j'aurais supposé ce dernier nom, à cause de la phrase :
< Votre manière de peindre les hommes et la nature me plaît également. >
C'est cette même phrase qui me rappelle un des passages les plus caustiques des Mémoires d* Outre-Tombe :
€ Delisle de Sales, très brave homme, très cordialement médiocre, avait un grand relâchement d'esprit, et laissait aller sous lui ses années; le vieillard sMtait composé une belle bibliothèque avec ses ouvrages qu'il brocantait à l'étranger et que personne ne lisait à Paris; chaque année, au printemps, il faisait ses remontes d'idées en Allemagne. Gros et débraillé, il portait un rouleau crasseux que Ton voyait sortir de sa poche; il y consignait au coin des rues ses pensées du moment.
» Sur le piédestal de son buste en marbre, il avait tracé de sa main cette inscription, empruntée au buste de BufFon : Dieu^ l'homme^ la nature^ il a tout expliqué. Delisle de Sales, tout expliqué I »
On verra plus loin qu'à cette époque Delisle de Sales était en rapport avec Fontanes et Chateaubriand.
CORRESPONDANCE DE l'eXIL 53
15 fructidor [22 sept. 1800].
Vous m*avez écrit deux lettres charmantes, mon cher ami, et je ne vous ai point répondu; mais pardonnez au motif de mon silence. Cette petite fille, que vous avez vue naître, est depuis huit jours chez moi gravement malade et presque désespérée. Ne soyez point père, si vous voulez ne pas éprouver les plus cuisantes de toutes les douleurs.
On a reçu au ministère toutes vos lettres dans le temps. On est surpris de leur rareté. Mais je réponds qu'au lieu d'écrire, vous agissez et que cela vaut mieux.
Etes-vous déjà riche? Avez-vous fait de grandes découvertes? Si vous ne rapportez pas d'abondantes conquêtes pour nos successeurs (?), au moins votre belle imagination y aura gagné quelque chose. Votre manière de peindre les hommes et la nature me plaît également.
Écrivez-moi longuement, malgré mon laconisme.
Si j'étais moins triste, je causerais plus longtemps. Adieu, mon bon ami. Je vous embrasse de tout mon cœur.
FONTANES
Je joins ici une lettre qu'on m'a remise pour vous.
Vous pouvez être fort tranquille ; tout ce que vous écrirez passera sous les yeux du ministre. J'ai vu l'auteur des Beautés morales. Le malheur le poursuit. Nous avons grand besoin tous deux de vos consolations.
Oh ! mon ami,
Le présent est affreux, s'il n'est point d'avenir (i).
€ J'ai vu l'auteur des Beautés morales. > La lettre doit donc être rapportée à Tannée 1800, et non plus tôt, puisque c'est l'année de la rentrée en France de Chateaubriand.
(i) Orig. aut.
Or, si le titre magique eût e'te' trouvé et adopte' le jour où FontanesTédigeaît sa lettre, il l'aurait infailliblement cité, au lieu de l'autre, jugé moins bon et abandonné.
Si je ne me trompe, le titre fit son apparition dans une lettre à Fontanes, destinée au Mercure^ décembre 1800, et qui était signée : « L'auteur du Génie du Christianisme. »
Le lecteur a-t-il remarqué sur quelle amère réflexion se ferme le billet de Fontanes ?
Pas d'autre correspondance avant le 3i décembre 1799.
Avec une imagination aussi excitable que la sienne, Chateaubriand ne put voir tomber le dernier jour de cette année, se lever € sur sa tête » le premier jour du xix® siècle, sans éprouver un ébranlement dans tout son être comme à « l'éclat de la foudre > :
— Un siècle s'abîme, et quel siècle ! Tant de gloire et de si hautes vertus, à côté de tant de bassesses et de crimes ! Pauvre France, victime de la Révolution, et noyée au sang de ses enfants ! < Du doux pays de nos aïeux, serons-nous toujours exilés I > — « Dulces... reminiscitur Argos, >
Parmi les souvenirs qui traversent sa pensée, il en est qu'il retient pieusement et qui le font pleurer; ce sont les souvenirs de la famille : frère égorgé sur Téchafaud, mère et sœur dont il empoisonna les derniers jours par ses égarements.
Alors, € dans une effusion mêlée de repentir et de larmes >, < au coup de minuit >^ il écrivit la prière qui terminait, dans la première édition, le Génie du Christianisme.
On peut regretter, avec Sainte-Beuve, que le ton de cette prière ait paru trop exalté au goût sévère de ses amis. Elle fut supprimée dans les éditions suivantes.
Je m'en empare et la recueille ici, parce qu'elle rend l'état d'âme de Chateaubriand à ce moment unique. Elle témoigne
CORRESPONDANCE DE l'eXIL 65
de l'émotion qu'il ressentit en écrivant les dernières lignes de son livre, quand sonnait le partage des deux siècles. L'œuvre ainsi achevée dans les larmes et la prière allait opérer non seulement la séparation, mais l'opposition des deux siècles. Elle allait être, dans le domaine des idées, le signal et la cause d'une bienfaisante Révolution,
Créateur de la lumière, pardonne à nos premières erreurs. Si nous fûmes assez infortuné pour te méconnaître dans le siècle qui finit, tu n'auras pas roulé en vain le nouveau siècle sur notre tête. Il a retenti pour nous comme Térlat de ta foudre. Nous nous sommes réveillé de notre assoupissement^ et, ouvrant les yeux, nous avons vu cent années, avec leurs crimes et leurs générations, s'enfoncer dans l'abîme : elles emportaient dans leurs bras tous nos amis I A ce spectacle nous nous sommes ému; la rapidité de la vie nous a troublé. Nous avons senti combien il est inutile de vouloir se défendre de toi. Seigneur, nous te louerons désormais avec le Prophète ! Daigne recevoir ce premier hymne que nous t'adressons sur Taile de ce siècle qui rentre dans ton Eternité.
Moins que Chateaubriand, et plus que Joubert, ce semble, Fontanes avait trempé dans les doctrines du xviii® siècle. Voltaire était son Dieu. Le mot cessera de paraître exagéré lorsqu'on aura lu cette lettre d'introduction écrite par Florian, l'auteur des Fables. Elle est fort curieuse :
A M. le marquis de Florian, Ancien capitaine de cavalerie, à Ferney.
Celui qui vous remettra cette lettre, mon très cher oncle, est M. de Fontanes, mon ami, et le seul de nos jeunes gens et même de nos hommes faits qui réunisse à beaucoup de talent beaucoup d'amabilité.
Je VOUS prie de le recevoir avec l'amitié tendre et bonne que vous avez pour moi. Vous me remercierez ensuite de vous Tavoir fait connaître.
Menez-le voir tous les monuments de M. de Voltaire.
II est digne de baiser toutes ces reliques. Il est plus que dévot; il est prêtre du Seigneur, et du sang d'Aaron.
Adieu, mon cher oncle, je vous embrasse de toute mon âme, comme je vous aime (i).
A la date où nous voici, la < dévotion > de Fontanes n'a pas seulement perdu de sa ferveur; elle est remplacée par des tendances plus graves, où domine le spiritualisme chrétien. Toutefois, une certaine inquiétude le travaille encore. Témoin le mot relatif au grand avenir. Avec les autres secrets de cœur, il avait dû confier ses doutes à l'incrédule émigré. Ainsi s'expliqueraient du même coup et la réflexion de Fontanes, à la fin de sa dernière lettre, et la phrase que j'ai soulignée dans la lettre de Chateaubriand : < Une âme comme la vôtre se persuadera malaisément que tout se réduit à quelques jours
d'attachement... >
Et ces poésies, déjà imprimées, dont tous les exemplaires furent ressaisis par l'auteur en 1800. Ne serait-ce pas à des considérations religieuses et morales, désormais victorieuses en lui, que Fontanes aurait obéi en les condamnant à la destruction, en consommant un si rigoureux sacrifice?
Objectera-t-on que Fontanes devenait personnage officiel?
Tant d'autres, en même temps que lui, devenaient personnages officiels, qui ne cessèrent d'afficher l'impiété.
Dans ce retour aux idées religieuses, je verrais plutôt l'évolution naturelle d'une âme toute pénétrée de christia-
(i) Orig. aut.
CORRESPONDANCE DE l'eXIL bj
nisme dès l'enfance. J'y verrais surtout l'influence du bon Joubert, depuis longtemps revenu aux saines doctrines.
Les cœurs étaient droits et sincères. Au contact journalier, les convictions se prêtèrent des forces mutuelles, progressivement accrues dans le conflit avec les opinions régnantes. De jour en jour, aussi, se nouèrent plus étroitement les liens d'affection.
Personnage officiel, Fontanes Tétait devenu d'une façon brusque et glorieuse. Sur l'invitation du Premier Consul, et n'ayant devant soi que trente-six heures, il avait composé l'éloge de Washington. Prononcé aux Invalides (20 pluviôse an VIII, 9 février 1800), en présence d'une assemblée de guerriers illustres, que Bonaparte présidait et dominait en les éclipsant, le discours avait consacré d'un seul coup la fortune oratoire et la fortune politique de l'orateur. On le signale bientôt après à Morfontaine et à Plessis-Chamand, dans la société des frères et sœurs de Napoléon. M°»® Bacciochi l'avait pris sous sa protection et lui donnait l'hospitalité dans sa € solilude ». Lucien l'employait au ministère de l'intérieur.
A peu près à cette époque, un voyageur lui remit une lettre, sans date ni signature, avec la simple suscription : « Louis Fontanes. » Il y est question de Chateaubriand; et comme il s'agit de l'impression toute première produite, à Londres, par la lecture du Génie du Christianisme^ cette mention est extrêmement précieuse.
Lettre d'ami : mais quel ami? Il se pourrait que ce fût Delille : < L'émigration le comptait avec orgueil dans ses rangs; il chantait nos malheurs; raison de plus pour aimer sa muse.
> L'abbé Delille entendit aussi la lecture de quelques fragments du Génie du Christianisme. Il parut surpris et il
me fit rhonneur, peu après, de rimer la prose qui lui avait plu. Il naturalisa mes fleurs sauvages de l'Amérique dans ses divers jardins français, et mit refroidir mon vin un peu chaud dans l'eau frigide de sa claire fontaine. >
[Londres, février ou mars 1800.]
Celui que vous appeliez avec tant de grâce et si peu de vérité votre Athénien,* n'a pas même pu devenir un Scythe. Il est resté aux lieux que votre court séjour avait tant embellis pour lui, et où il n^a éprouvé depuis votre départ que douleurs et chagrins. Sa santé est bien mauvaise; il a moins besoin d'un asile que d'un tombeau. Celui qui vous portera ce billet, et qui a partagé votre honorable proscription, vous dira combien je vous suis resté attaché.
Suis-je assez malheureux pour être oublié de vous ? Non, je ne puis le croire; j'ai trop connu votre cœur. Assis sur le rivage, vous ne détournerez pas les yeux de ceux pour qui le ciel ne se calme jamais. Nous ne connaissons que les tempêtes, et vous respirez l'air le plus doux. Je viens du moins d'avoir de vous un beau souvenir dans votre éloge de Washington qui a été véritablement improvisé. Il est plein de beautés de tout genre, et surtout de cette convenance si rare, si difficile.
Je vois souvent le Sauvage gui est devenu sublime. C'est bien la mine la plus riche, la plus fertile. Cest de Por, .et des diamants.
Adieu ; aimez-moi un peu et ne me plaignez que lorsque vous ne m'aimerez plus.
Voyez-vous quelquefois notre aimable amie ? Je viens de lui donner de mes nouvelles par une personne qui doit déjà l'avoir vue. Parlez-lui de moi, — j'ai besoin de ses « anciens sentiments (i) ».
(i) Orig. aut.
CORRESPONDANCE DE l'eXIL Sq
En ce temps-là une lettre de Delille était un événement littéraire. < On se demandait en France de ses nouvelles avec un intérêt qu'attestent toutes les feuilles publiques (i). >
Nous pouvons supposer que 1' < aimable amie > est M™* Lindsay, < la dernière des Ninons ». Partie de Londres avant Auguste de Lamoignon, auquel elle était attachée, elle avait réussi à le faire rentrer à Paris. C'est elle qui viendra attendre, à Calais, Chateaubriand et M°*® d'Aguesseau, sœur de M. de Lamoignon.
Il était nécessaire de rappeler ces détails, avant de produire la lettre qui suit. C'est la dernière de l'exil.
Ce 19 février 1800 (v. s.).
Depuis cette première lettre, écrite de votre solitude^ où vous m'annonciez que vous alliez me récrire incessamment, je n'ai plus reçu de nouvelles de vous. Est-ce, mon cher ami, que les jours de la prospérité vous auraient fait oublier un malheureux? Je ne puis croire qu'avec vos beaux talents vous soyez fait comme un autre homme. Je vous gronderais bien fort, si j'ignorais les dangers que vous avez courus; je suis encore trop alarmé pour avoir le loisir d'être en colère. Êtes-vous bien remis au moins? Ne vous sentezvous plus de votre chute? Dépêchez- vous de me tranquilliser làdessus.
L'ami commun qui vous remettra cette lettre vous instruira de mes projets et de Tespoîr que j'ai de vous embrasser en peu de temps; pourvu toutefois que vous ne soyez pas aussi paresseux et que vous songiez un peu plus à moi. Le citoyen du B... vous dira aussi où j'en suis de mon travail, les succès qu'on veut bien me promettre, etc. J'arriverai auprès de vous avec une moitié de l'ouvrage imprimée
(i) Sainte-Beuve.
et l'autre manuscrite : le tout formera deux volumes inS'' de 35^ P^g^s (!)• Vous serez peut-être un peu surpris de la nouveauté du cadre, et de la manière toute singulière dont le sujet est envisagé. Vous y retrouverez, en citation, les morceaux qui vous ont plu davantage dans les Natchez,
Je désire bien, mon cher ami, que vous prépariez les voies auprès d*un libraire. Cest là mon unique espérance. Si je réussis, je suis tiré d'affaire pour longtemps ; si je tombe, je suis un homme noyé sans retour. Tâchez donc de vous donner un peu de mouvement sur cet article, et ensuite sur un autre très essentiel, dont du B... vous parlera (radiation de la liste des émigrés). On dit que cela est fort aisé; je compte sur votre crédit, votre amitié et votre zèle. Si vous mettez de la promptitude dans vos démarches, si je puis compter sur un libraire en arrivant, je serai au village dans le commencement d'avril.
Du B... vous dira que j'amène avec moi quelqu'un que vous connaissez, et qui vous aime presque autant que moi. Peut-être même cette personne me devancera-t-elle. Elle compte bien vous gronder pour votre paresse envers vos amis (2).
Ecrivez-moi sur-le-champ un petit mot; notre ami du B... se chargera de me le faire passer. J'espère que nous nous connaîtrons encore un jour davantage, et que vous vous repentirez de m'avoir traité si froidement. Mille et mille bénédictions, mon cher et admirable ami; puissé-je vous voir bientôt et vous dire combien je vous suis sincèrement et tendrement attaché. Rappelez-moi donc vite sous l'influence de cette belle muse dont la mienne a un si grand besoin
(i) Villemain s'est emparé de ce passage et ne s'est pas donné la peine de le citer avec exactitude : « Le tout formera un volume inSo de joo pagres. » Cette altération du texte original est grave. Il y en a d'autres plus légères : « sous peu de temps » au lieu de « en peu de temps » ; « vous trouverez, en citation », au lieu de « vous y retrouverez... ». La ligne où Fontanes est traité amicalement de « paresseux » a été supprimée.
(2) Lamoignon.
CORRESPONDANCE DE l'eXIL 6i
pour se réchauffer. Souvenez -vous que vous m'avez écrit que vous ne seriez heureux que lorsque vous m'auriez préparé une rtiche et des fleurs à côté des vôtres (i).
Chateaubriand traitait Fontanes en véritable et unique ami. En lui remettant le soin de ses intérêts et de son avenir, il se permet de le gourmander, de le menacer familièrement de sa colère; il lui reproche d'oublier, au sein du bonheur, son ami malheureux. Il compte sur son crédit^ son amitié et son ^èle.
En vérité, sauf le génie, don du ciel, qu'est-ce que Chateaubriand ne dut pas alors à Fontanes? Et même ce beau génie, n*est-ce pas Fontanes, aidé de Joubert, qui va le purifier des scories, lui ménager, avec le suffrage des grands, Tappui du journal officiel, le proclamer au moment opportun, l'annoncer comme une merveille ?
(i) Bibl. de Genève. — Original autogr., sans suscription.