Chateaubriand
Le 4 septembre 1768, dans une maison située au milieu d'une rue étroite et sombre de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs, naquit ce François-René de Chateaubriand, destiné à la gloire, qui devait remplir le monde intelligent du bruit de son nom.
H appartenait à une des plus anciennes et des plus illustres familles de Bretagne et de France.
Avec une complaisance qu'il dissimule en vain sous les apparences d'une ironique indifférence, Chateaubriand trace, du passé de cette famille, un
tableau brillant, dont les preuves ne s'étendent pas sur moins d'un demi-A^olume. Il s'excuse de ces détails généalogiques, en rejetant la faute sur l'intérêt qu'y prennent ses neveux, moins philosophes que lui. Nous glisserons plus qu'il ne l'a fait sur l'histoire de sa maison.
Nous nous arrêterons pourtant un instant devant ce blason héréditaire qui témoigne de l'ancienneté de la famille et de l'éclat de ses services. Les Chateaubriand avaient originairement pour armes des pommes de pin d'or sur champ de gueules avec cette devise : Je sème l'or. Geoffroy, quatrième du nom, onzième baron de Chateaubriand, fut fait prisonnier avec le roi saint Louis à la bataille de la Massoure (1250). Il avait été blessé à côté du roi, dont il portait la bannière. En récompense de son courage et de son dévouement, l'héroïque compagnon reçut de son maître le droit de remplacer les pommes de pin d'or sur champ de gueules de son écusson par des fleurs de lis d'or sans nombre, et de prendre pour devise cette fière légende : Notre sang a teint la bannière de France.
Il n'est d'ailleurs pas inutile, pour l'étude de la genèse des idées et du caractère d'un homme, de connaître son opinion sur ces questions d'antiquité de la famille, de noblesse du nom. Il n'est pas superflu de savoir l'influence que les sentiments paternels ou maternels sur ce sujet exercèrent sur son âme et sur sa vie. Cette influence, en ce qui Couche Chateaubriand, fut profonde. Il le reconnaît
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lui-même, tout en affectant de faire bon marché « de ces vieilles misères ». Mais, ou nous nous trompons fort, ou il résulte de ce qu'on lit à ce sujet dans les Mémoires, que si Chateaubriand ne fut pas vain de son nom historique, il ne laissa pas d'en être lier; et que, s'il se préserva de l'infatuation paternelle, il garda pourtant une certaine complaisance pOur des illusions et des préjugés que la leçon du temps et des révolutions ne lui permettait pas de partager. Enfin, suivant le mot profond de la marquise de Gréqui à Sénac de Meilhan, il était, en cette ^matière comme en bien d'autres, « plus désabusé que détaché ». Qui pourrait mesurer ce qui reste d'orgueil dans certaines humilités, et de regrets dans certains mépris ?
La famille de Chateaubriand était bien déchue de l'ancienne splendeur. Elle se perpétuait avec l'énergie vivace de certaines races fécondes jusqu'à la fin. Mais cette fécondité même, funeste au lieu d'être bénie, précipitait la décadence ou consommait la ruine, à force d'étendre le nom , mais aussi d'émietter le bien.
Cet effet inévitable de l'accroissement de la famille s'aggravait singulièrement en Bretagne où, en vertu de la coutume, l'aîné prélevait les deux tiers de l'héritage paternel, ne laissant aux cadets que le dernier tiers à partager entre eux, déduction faite de son droit de préciput sur ce dernier tiers lui-même.
De là, au bout de quelques générations, ces déchéances d'un appauvrissement fa,tal, qui réduisaient
à la condition vulgaire, au salaire du métier manuel plus d'un membre de la noblesse : « J'ai vu, dit Bernardin de Saint-Pierre, en Bretagne, des gentilshommes qui descendaient des plus anciennes maisons de la province, et qui étaient obligés pour vivre, d'aller, en journée, faucher les foins chez les paysans * ».
Tel eût été sans doute le sort de plus d'un des Chateaubriand, si le cadet René-Auguste n'avait relevé jusqu'à la fortune le patrimoine de la famille dont son fils, le cadet François-René, devait relever l'illustration jusqu'à la gloire. Il n'est pas étonnant que René-Auguste de Chateaubriand ait eu cette ambition pour unique passion. Ce qui l'est plus, c'est qu'il ait eu l'énergie nécessaire pour tenter l'entreprise, la persévérance indispensable à la solution de ce problème : faire sortir une fortune d'un capital de 416 livres de rente.
Il parvint à son but, poursuivi avec l'âpre ténacité bretonne. L'orphelin aventurier s'embarqua à quinze ans comme volontaire sur une goélette faisant partie de la lotte envoyée au secours de Stanislas Leczinski, assiégé par les Russes à Dantzick. Il fut blessé deux fois à côté de l'héroïque comte de Plélo, Breton comme lui. Il dut à l'intérêt inspiré par son courage, son esprit d'ordre et ses malheurs l'occasion favorable qui lui permit de passer aux Iles, d'y acquérir quelque aisance, à force d'industrie et de
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travail, et de jeter les fondements de la nouvelle fortune de sa famille.
Né le 23 septembre 1718, le comte René- Auguste de Chateaubriand avait trente-cinq ans lorsqu'il épousa, le 3 juillet 1755, Apolline-Jeanne-Suzanne de Bédée, née le 7 avril 1726, âgée par conséquent de vingt-neuf ans, fille de messire Ange-Annibal, comte de Bédée, seigneur de la Bouëtardays.
Si cette union, de raison sans doute plus que d'inclination, ne fut pas très heureuse, non par suite de torts de conduite de part ou d'autre, mais par suite d'incompatibilités de caractère et de goûts de plus en plus accentuées, cette double déception n'éclata au dehors par aucun scandale. Au contraire, elle fut noblement dissimulée sous ces belles apparences d'intimité qui décorent plus d'un mariage sans amour. Le comte et la comtesse de Chateaubriand devaient avoir dix enfants.
Une fois marié et père de famille, à quoi le comte de Chateaubriand allait-il employer, pour le faire fructifier, son modeste pécule ? Il n'hésita pas longtemps. Le marin, retenu au port par les devoirs du chef de famille, et dont le foyer mouvant et errant de l'entrepont s'est changé en un foyer fixe, sous un toit immobile, trouve encore du plaisir à faire voyager ses intérêts, ne pouvant plus voyager lui-même, et à risquer sur la mer, où il ne lui est plus permis de s'aventurer en personne, ses espérances de fortune. Tout prédestinait donc notre navigateur, retenu au rivage, à se livrer et à se passionner au jeu
des entreprises maritimes. Le comte de Chateaubriand se fit armateur.
Ennobli par le double danger du naufrage en temps de paix, du combat en temps de guerre, poétisé par l'aventure et le lointain, le commerce de mer ne déroge pas, en vertu d'une ordonnance de Louis XIV. C'est en effet industrie de gentilhomme et de soldat, où l'on achète le gain au prix des risques de la tempête et de l'abordage, du tonnerre et du canon. On peut faire ou diriger un tel commerce l'épée au côté. Le comte de Chateaubriand, ainsi qu'il résulte des renseignements que nous fournissent les registres d'armement du port de Saint-Malo *, ne tarda pas, encouragé par le succès d'une première tentative, à se livrer tout entier à ces spéculations maritimes et commerciales qui devaient bientôt le mettre à même de planter son pavillon, victorieux de la pauvreté, sur le plus beau domaine de ses ancêtres, enfin reconquis, sur le donjon du château de Combourg.
Ce fait peu connu ajoute un trait caractéristique à la rude et originale physionomie du père de notre héros, qui débuta en gentilhomme et en soldat, en effet, dès la première année de la guerre de Sept Ans, dans des opérations où le péril de mer se doublait du péril de guerre. Il l'apprit quelquefois à ses dé-
1. C'est aux recherches de M. Ch. Cunat, le consciencieux et savant historiographe de Saint-Malo, qui a tant contribué à éclaircir son passé, que nous devons des renseignements détaillés — nous ne pouvons que les résumer — sur les entreprises de négoce d'outre-mer et de coursç maritime, du père de Chatec^ubriandr
pens. Mais, en somme, les bénéfices dépassèrent de beaucoup les pertes, grâce à une direction habile, grâce aussi au concours dévoué du frère du comte, M. de Chateaubriand du Plessis, dont il avait fait son auxiliaire de confiance, le capitaine de son premier bâtiment, puis le chef de sa flottille. Car le comte armaj de 1758 à 1776, jusqu'à cinq et six vaisseaux à la fois, courant les risques de la guerre ou les hasards de la paix dans des expéditions ayant pour but de course ou de commerce Saint-Domingue, les Antilles, Terre-Neuve et les côtes de Guinée.
Peu de temps avant le retour de son beau-frère de sa première campagne, Mme de Chateaubriand donna à son mari un fils qui assurait la durée de son nom. Ce fut Jean-Baptiste, le frère aîné et le parrain de l'auteur des Martyrs (23 juin 1759). C'est seulement au baptême de Julie-Marie-Agathe (la comtesse de Farcy), 23 septembre 1763, que le père signe pour la première fois : chevalier, comte de Combourg.
Dès le mois de mai 1761, il avait pu acquérir du duc puis maréchal de Duras le château qui avait été le principal domaine de ses ancêtres, réalisant ainsi la première et la plus difficile partie de son plan de relèvement de la fortune et de la famille.
Nous signalerons encore la naissance de la sœur bien-aimée de Chateaubriand, Lucile-Angélique, non sans faire remarquer que, née le 7 août 1764, elle avait quatre ans, et pas deux seulement, comme il le dit à tort, de plus que son frère.
C'est quelques années avant de clore le registre de ses affaires, que le comte de Chateaubriand avait aussi clos le registre de sa famille, mettant le signet, le 4 septembre 1768, sur le nom de son dixième et dernier enfant, à ce livre où, en dix ans, de 1758 à 1768, huit noms fraternels l'avaient précédé. Ce dixième et dernier enfant, qui achevait d'assurer la sécurité dynastique du comte de Chateaubriand, fut notre François-René, un cadet de Bretagne qui devait faire un assez beau chemin dans le monde.
On ne semble pas avoir prévu ni favorisé autour de lui cette prédestination; il ne fut traité ni en enfant prodige, ni en enfant gâté, ainsi qu'on va le voir. Car nous devons faire pénétrer un instant le lecteur dans l'intérieur du morne hôtel de la rue des Juifs, afin d'achever l'ébauche de la figure et du caractère de ses parents, d'expliquer ainsi les causes de cette tristesse précoce qui s'empara de Chateaubriand dès l'âge des ignorances et des insouciances heureuses, et qui a laissé son amertume jusque dans les douceurs de ce génie inquiet même dans son sourire.
Dernier né d'une famille nombreuse, François- René semble avoir tout d'abord ressenti la disgrâce, prélude de bien d'autres, de cette naissance, uniquement due au désir qui possédait son père, d'assurer l'avenir de son nom. Cette arrivée tardive n'eut pas de bienvenue. Elle ne dérida point le front soucieux du comte. La comtesse, tout entière à sa prédilection pour son fils aîné, sentit plus la douleur que l'espérance d'un importun enfantement.
Le fils a tracé de son père un portrait saisissant, dont voici quelques traits :
M. de Chateaubriand était grand et sec; il avait le nez aqiiilin, les lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, comme ceux des lions ou des anciens Bretons. Je n'ai jamais vu un pareil regard.... Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état habituel était une tristesse profonde que l'âge augmenta, et un silence dont il ne sortait que par des emportements.... Ce qu'on sentait en le voyant, c'était la crainte.
C'est à inspirer l'amour, et non la crainte qu'eût aspiré la comtesse de Chateaubriand, si la gaîté naturelle de son caractère, l'affabilité d'une âme affectueuse, les habitudes élégantes d'une éducation choisie, si toutes ses grâces et ses délicatesses d'esprit et de cœur n'eussent été de bonne heure contrariées, refoulées, flétries par les défaillances de sa santé et les déceptions d'une existence morose.
11 convient maintenant d'introduire sur la scène domestique un personnage dont l'influence sur l'âme et la vie de Chateaubriand fut plus grande encore que celle de ses parents : sa sœur Lucile ^
Mme de Chateaubriand avait concentré toutes ses affections sur son fils aîné. Pleine d'esprit et de vertu, elle était absorbée par les plaisirs de la société et les devoirs de la religion. Le petit chevalier, destiné à la vie lointaine et aventureuse du marin, fut,
1. M. Frédéric Saulnier, conseiller à la cour d'appel de Rennes, magistrat de la vieille roche, érudit, lettré et courtois, nous a obligeamment mis en mesure par ses communications de donner quelques détails curieux et neufs sur cette poétique, énigmatique et malheureuse femme.
par suite des distractions maternelles et de cette destination, quelque peu négligé.
Pendant que son frère polissonnait sur la grève avec les enfants du port, rattaché seulement au foyer par les soins dévoués d'une vieille gouvernante, Marguerite Villeneuve *, Lucile, non moins délaissée, y languissait en Gendrillon, parée, pour toute toilette, de la défroque de ses sœurs.
C'était une grande et maigre fille, à l'air bizarre et fantasque, timide et hardie à la fois, avec ses bras dégingandés; un corps piqué, aux pointes douloureuses, emprisonnait sa taille dans une sorte de cilice; elle dressait sur un collier de fer, garni de velours marron, une tête brune et pâle, aux yeux étranges, aux cheveux retroussés, couronnés d'une toque d'étoffe noire.
Les enfants négligés se vengent de leur commune disgrâce en se tourmentant mutuellement ou bien ils s'en consolent en s'entr'aidant et en s'adorant. C'est ce qui arriva entre le petit garçon, au cœur déjà généreux, et la petite fille, à l'âme délicate dans un corps tourmenté par le supplice d'une maladive croissance. Ils se vouèrent une tendresse passionnée, précocement mêlée : chez l'un, d'une affectation naïve de protection; chez l'autre, d'une sorte d'admiration instinctive et de dévouement jaloux.
1. Nous ne pouvons nous empêcher de rappeler que l'enfîince de Bernardin de Saint-Pierre, un peu négligée aussi, trouva dans une vieille servante, Marie Talbot, la même tendresse naïve de providence subalterne.
Les premières études, tout élémentaires, de François-René lui laissaient grand loisir, et son école de ce temps-là, c'était surtout l'école buissonnière, ou plutôt l'école sablonnière. C'est sur le sable de la grève, sur les dalles de granit de la Cale, entre le château et le Fort-Royal, que se rassemblaient les écoliers et les mousses de Saint-Malo. C'est là que s'aiguaya et se hàla, au milieu des jeux et des querelles d'une vie turbulente et vagabonde, l'enfance de François-René, de Fanchin, de Francillon^ comme l'appelaient familièrement ses camarades. C'est là qu'il fut « le compagnon des vents et des flots », ramené seulement aux jours de fête, quand il accompagnait sa mère à l'église, par la pompe et l'harmonie des spectacles du culte, à la gravité précoce « d'un sentiment extraordinaire de religion ».
C'est seulement à l'âge de dix ans (au printemps de 1778) que Chateaubriand fit connaissance avec le château de Combourg, qui devait être comme le sombre nid de son adolescence, et fournir à ses promenades solitaires et à leurs rêveries, exaltées par les premiers ferments de l'esprit et du cœur, le cadre pittoresque de ses horizons boisés.
Il s'arracha avec regret à ces ravissements et à ces enivrements nouveaux pour entrer au collège de Dol. « Il fallut quelque temps, dit-il, à un hibou de mon espèce pour s'accoutumer à la cage d'un collège, et régler sa volée au son d'une cloche. »
Cependant son humeur sauvage s'apprivoisant peu à peu, il se signala par son aptitude au travail, DE Lescure. — Chateaubriand. 2
sa mémoire extraordinaire, ses progrès rapides en mathématiques, son goût décidé pour les langues. A cette distinction intellectuelle il joignait une humeur indépendante, une fierté généreuse qui lui assurèrent un précoce ascendant sur ses camarades d'étude et de jeu. Il n'hésita pas à leur donner l'exemple d'une indomptable résistance aux châtiments usités alors, surtout à ce barbare et cynique supplice du fouet, cauchemar des souvenirs d'enfance de Milton, de Montaigne, de J.-J. Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre et de Napoléon, qui le révolta comme eux, et que, comme eux, il ne voulut jamais subir.
Chateaubriand commença au collège de Dol à s'initier à la littérature latine et à la littérature française. Il lut et relut, avec l'émotion et l'attendrissement de saint Augustin adolescent le quatrième livre de V Enéide. Il lut Horace, plus séduit par la grâce de la forme que par l'épicurisme du fond. Il savoura, dans Tibulle, l'impression d'une volupté plus délicate, voilée de mélancolie. Il se passionna pour les aventures de Télémaque ; surtout il dévora avec ravissement, avec enivrement les sermons de Massillon sur la Pécheresse et V Enfant prodigue et « leurs descriptions si séduisantes des désordres de l'âme ».
A cette fièvre profane succéda une fièvre reli^gieuse. François-René fit en 1780, avec une ferveur extatique, sa première communion. Sa mère, qui assistait, avec attendrissement, à la cérémonie, en rapporta l'illusion, qu'elle ne devait pas tarder à perdre, d'une vocation ecclésiastique de son fils.
Cependant on mit François-René au collège de Rennes, pour y continuer ses études, et clore son cours de mathématiques, en vue de subir ensuite, à Brest, l'examen de garde-marine. François-René trouva au collège de R.ennes, « ce Juilly de la Bretagne », des maîtres et des élèves distingués, fiers du souvenir des Geoffroy, des Ginguené, du chevalier de Parny, du lit duquel il hérita. Il y retrouva son ami d'enfance de prédilection, Gesril de Papheu, destiné à une mort héroïque à Quiberon, et y eut pour camarades Limoëlan, l'auteur de la machine infernale, mort depuis prêtre en Amérique, et le futur général Moreau. Il passa deux ans au collège de Rennes, d'où il revint pour assister au mariage de sa troisième sœur Julie avec le comte de Farcy, capitaine au régiment de Gondé.
Après le mariage, célébré, comme celui de ses deux sœurs aînées, flans la chapelle du château de Gombourg, François-René partit pour Brest. Il y mena une vie solitaire et farouche, par suite d'un retard inexpliqué dans la réception de son brevet d'aspirant. Bientôt, las de cette attente de son brevet, de cette vie sans but, il revint à Gombourg.
Après un séjour trop court à son gré, François- René, pour excuser son escapade de Brest, mais surtout pour gagner du temps, car il ignorait ce qu'il voulait, manifesta le désir d'embrasser l'état ecclésiastique. En conséquence, on l'envoya achever ses humanités au collège de Dinan, où il eut pour condisciple son compatriote Broussais. L'internat de
l'élève de Dinan fut tempéré par une certaine liberté dont il profitait pour faire à Gombourg des apparitions de plus en plus fréquentes. Enfin, il y fit, de 1783 à 1785, de sa quinzième à sa dix-septième année, un séjour décisif pour son caractère, son talent et sa destinée. C'est le moment d'emprunter à ses souvenirs quelques détails sur son existence au milieu de la paix morne et froide de ce château de Gombourg, dont il a dit « qu'on éprouvait, en pénétrant sous ses voûtes, la même sensation qu'en entrant à la chartreuse de Grenoble ».
Après le dîner, le père partait pour la pêche et la chasse. La mère se mettait en prières dans son oratoire. Lucile s'enfermait dans sa chambre. François- René regagnait sa cellule dans le donjon, dont la fenêtre s'ouA^rait sur la cour intérieure « sans autre vue que la perspective des créneaux de la courtine opposée, où végétaient des scolopendres, et croissait un prunier sauvage; sans autres compagnons que quelques martinets qui, durant l'été, s'enfonçaient en criant dans les trous des murs ».
Ou bien il allait courir les champs, les prés et les bois, tantôt à cheval, tantôt à pied, portant en bandoulière son fusil de chasseur passionné et distrait, dissipant au grand air le trop-plein de sa surabondance de force et d'ennui.
Cependant le plaisir de la promenade équestre ou pédestre ou celui de la chasse ne lui suffisaient bientôt plus. « Il était agité d'un désir de bonheur qu'il ne pouvait ni régler ni comprendre. Son esprit
SAINT-MALO ET COMROURG. «Jl
et son cœur achevaient de former comme deux temples vides, sans autels et sans sacrifices. On ne savait encore quel Dieu y serait adoré. » En attendant, il croissait auprès de sa sœur Lucile, dont le sentiment de dévouement fraternel, à mesure que sa supériorité d âge s'accusait, y puisait une sorte de droit moral d'aînesse et de gracieuse maternité. « Leur amitié était toute leur vie, leur conversation leur unique plaisir. »
Ils le goûtaient longuement le soir, quand ils pouvaient enfin sortir du silence où les plongeait la présence stupéfiante du terrible maître du loo-is. Celui-ci, taciturne et morose, drapé dans sa robe de ratine blanche, la tête couverte d'une sorte de chaperon blanc, passait et repassait devant eux, pâle et triste comme un fantôme du passé, dans une promenade automatique, ininterrompue, commencée au coup de neuf heures et arrêtée net, comme par le même ressort qui avait soulevé le marteau de l'horloge de la tour du Maure, frappant dix heures. Alors le seigneur de Combourg prenait sur la cheminée son flambeau d'argent, soulevait une portière de tapisserie, poussait la porte et disparaissait.
Quand on n'entendait plus le bruit sourd de son pas dans l'escalier, quand le reflet de la bougie qui éclairait sa montée avait cessé de rayer de feu, dans la cour, l'ombre nocturne, le visage glacé de la mère, de la sœur et du fils s'animait du retour de la vie; ils recouvraient la liberté, jusque-là suspendue, de la pensée et de la parole; et la conversation reprenait son cours interrompu.
Cette vie oisive et monotone, sans but, sans événements, sans autres diversions aux rêveries de ia solitude que les promenades à deux, les longues causeries à travers bois et leurs exaltations mutuelles, porta bientôt ses fruits aux douceurs empoisonnées.
Il faut user de tout avec mesure, même du commerce de la nature, dont les enchantements sont salutaires à ceux qui ne font que les traverser pour s'y reposer, s'y retremper, s'y rafraîchir, mais dangereux pour ceux qui s'y livrent jusqu'à l'enivrement. Il faut prendre garde à tout plaisir, se défendre contre toute volupté, et c'en est une des plus nuisibles, des plus amollissantes pour l'âme, que « cette rêverie sans cause et sans sujet qui suffît, dit Montaigne, à la régenter et à l'agiter ».
François-René à dix-sept, Lucile à vingt ans, étaient déjà fatigués de la vie, avant d'avoir vécu. L'ennui les rongeait de ses tristesses sans cause. La flamme intérieure, non contenue et dirigée, consumait le boisseau. Leur visage, dans sa beauté inquiète et maladive, trahissait les ravages de ce défaut d'équilibre entre les fonctions diverses de la vie morale, de cet énervement, de cet épuisement, conséquences de l'intensité, de l'acuité indiscrètes, exagérées, de la pensée dans les jeunes têtes, du sentiment dans les jeunes cœurs.
Lucile était grande et d'une beauté remarquable, mais sérieuse. Son visage était accompagné de longs cheveux noirs; elle attachait souvent au ciel ou promenait autour d'elle des regards pleins de tristesse ou de feu. Sa démarche, sa voix, sa physionomie avaient quelque chose de rêveur et de soufirant.
Nous ne pouvons citer tout le portrait, ou plutôt toute l'étude, très poussée de détail, consacrée par Chateaubriand à cette sœur qu'il aimait et qu'il admirait, sans pouvoir se détendre de mêler à ces sentiments un peu d'étonnement, de crainte et de pitié. Mais aux symptômes qu'il enregistre avec cette sagacité et cette subtilité psychologiques dont il n'hésitait pas à porter sur lui-même l'implacable scalpel, à ce que nous savons du reste de sa vie prématurément et mystérieusement close — non sans soupçon de suicide, — de persécutée imaginaire, de désespérée sans motif, la science contemporaine, avec ses sincérités brutales, n'hésiterait pas à donner un nom, que nous ne voulons pas prononcer ici.
Pour François-René, il n'est pas difficile de reconnaître, dans l'aveu de ses rêves passionnés, de ses songes hantés du donjon, de son culte pour l'idole de ses amours idéales, pour la sylphide, invisible à tout autre que lui, qui l'entraîne jusqu'au vertige dans les profondeurs des bois et lui souffle, sur le bord de l'étang, le goût de l'abîme, dans ce délire intermittent dont un accès ira jusqu'à une tentative de suicide, les caractères de cette exaltation hypocondriaque qui fut celle de J.-J. Rousseau, et a fait hésiter ses biographes — dont plus d'un penche pour l'affirmative , Sainte-Beuve entre autres — sur la question de savoir si sa mort a été volontaire.
Heureusement ces exaltations, ces enivrements, ces aigrissements de la solitude, de la nature et de la rêverie, qui auraient pu, en se prolongeant, mal
tourner et aboutir à un dénouement fatal, trouvèrent un dérivatif, un préservatif dans la nouveauté et l'émulation des premiers essais de la vocation littéraire. Le frère et la sœur à l'envi cherchèrent et trouvèrent dans ces opuscules nés du premier souffle de l'inspiration poétique une diversion libératrice, pacificatrice, un exutoire pour la surabondance impatiente de leurs sentiments et de leurs pensées, pour le trop-plein de leur âme. C'est ainsi qu'à dixsept ans François-René devint poète et que l'imagination occupée put réparer en lui les dommages de l'imagination oisive.
C'est Lucile qui avait la première deviné, encouragé son génie, ignoré de tous et de lui-même, fait jaillir de son esprit et de son cœur la source cachée. C'est elle qui lui avait donné l'exemple dans ses propres essais, « une trentaine de pages qu'il est impossible, au jugement de son frère, de lire sans être profondément ému, dont l'élégance, la suavité, la rêverie, la sensibilité passionnée offrent un mélange du génie grec et du génie germanique ' ».
Ni l'un ni l'autre n'oublièrent jamais les émotions de cet éveil simultané de la Muse en eux. Leur fraternité de sang se trouva élargie, ennoblie par l'échange de dévouement et de reconnaissance de cette autre fraternité de l'esprit et du cœur. Lucile
1. Voir le petit livre exquis dans ses délicatesses dignes de son gracieux sujet : Lucile de Chateaubriand, ses contes, ses poèmes, ses lettres, précédés d'une Étude sur sa fie, par Anatole France. Paris, 1879.
adora le frère dont elle avait éveillé le génie, pressenti la gloire. François-René adora la sœur qui lui avait appris à se mieux connaître, qui avait salué prophétiquement son futur triomphe, qui lui avait versé, au milieu des ardeurs et des fièvres de l'adolescence, le rafraîchissement des conseils et des émulations salutaires, des pures inspirations. Affection passionnée et exaltée chez la sœur, comme toutes les affections uniques, beaucoup plus calme et simplement tendre chez le frère, au cœur bientôt partagé entre bien d'autres sentiments plus profanes ; mais affection sans mystère, sans faute, sans repentir, dont il faut chercher, comme nous le verrons, dans René, non l'histoire, mais le roman seulement.
Cependant un élément nouveau et décisif, comme une première et large bouffée de l'air du monde actif, allait entrer dans l'existence de François-René et la modifier profondément. Il allait, grâce à l'initiative de son frère aîné, être provoqué à embrasser un état.
Reconnaissant le peu de solidité de sa vocation ecclésiastique, on avait renoncé pour lui, et non contre son gré, à l'Église. Il avait, de lui-même, renoncé à la marine. Il fut un moment tenté par le démon des voyages, des aventures lointaines. Le comte, qui avait gardé, de ses souvenirs de jeunesse, une certaine indulgence pour les partis hasardeux, envoya son fils à Saint-Malo, où l'on préparait un armement pour Pondichéry. François-René laissa l'Indien partir sans lui. Une lettre impérative le rap-
pela brusquement à Combourg. Puisqu'il ne se décidait pas à choisir, on venait de choisir pour lui. 11 allait être officier du roi.
Le lendemain de son arrivée, dès le matin, il fut mandé chez son père , qui l'attendait dans son cabinet. « Monsieur le chevalier, lui dit le comte, il faut renoncer à vos folies. Votre frère a obtenu pour vous un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre. Vous allez partir pour Rennes, et de là pour Cambrai. Voilà cent louis, ménagezles. Je suis vieux et malade. Je n'ai pas longtemps à vivre. Conduisez-vous en homme de bien, et ne déshonorez jamais votre nom. » Il embrassa son fils, qui, dans un irrésistible élan de tendresse, se jeta sur la main paternelle, la couvrant de baisers et de larmes.
Le comte, après lui avoir remis sa vieille épée, conduisit son fils jusqu'au cabriolet qui l'attendait dans la Cour Verte. Il l'y fit monter devant lui, sans lui permettre de s'amollir encore aux étreintes de sa mère et de sa sœur, qui pleuraient sur le perron, en lui envoyant du geste leurs adieux.