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CHAPITRE II

LA RÉVOLUTIO^' ET l'amÉRIQU

Après avoir quitté le château de Combourg, « oii je suis devenu, a-t-il dit, tout ce que j'ai été », et qu'il ne devait plus revoir que trois fois dans sa vie, la dernière cinq ans après, lors de son départ pour l'Amérique ^ François-René débarqua à Rennes chez un de ses parents.

Dès le lendemain, il partit pour la capitale.

La comtesse de Farcy, sœur de François-René, habitait, en qualité de pensionnaire, un couvent de

1. Le château et le domaine de Combourg-, d'une contenance de 2 000 hectares, et d'une valeur de plus d'un million, mis en vente sur licitation le 24 mai 1890, à Paris, ont été adjugés et partagés entre les deux filles du comte Geoffroy de Chateaubriand, neveu du grand écrivain, Mme la comtesse de La Tour du Pin, et Mlle Sibylle de Chateaubriand, et la mère de cette dernière, deuxième femme et veuve du comte. Mme la comtesse de Chateaubriand, née Bernou de Rochetaillée, femme des plus distinguées, portant dignement le grand nom dont elle a le culte pieux, habite Combourg la plus grande partie de l'année.

Paris où elle se trouvait depuis quelque temps pour consulter les médecins. Elle préludait aux humilités et aux austérités de sa conversion, aux vertus qui devaient édifier tous ceux qu'elle avait charmés, en s'abandonnant au tourbillon des plaisirs et des succès de la vie mondaine, où elle triomphait par sa beauté, son esprit et son talent de gracieuse poétesse.

La vue et la convei^sation de son frère, surtout de sa sœur Julie, « infiniment plus jolie que Lucile w et dont il trace, dans ses Mémoires, un portrait charmant comme elle, furent le seul plaisir que François-René goûta à son premier voyage à Paris. Il se hâta de partir par le courrier de la malle pour Cambrai, où son corps tenait garnison.

Il se fit assez vite à la vie du régiment, où sa gravité précoce, sa réserve pensive, l'énergie de caractère révélée par la flamme qui traversait parfois ses yeux, dont le bleu devenait alors d'un gris orageux, le firent exempter, par le respect involontaire de ses camarades, des épreuves, on dirait aujourd'hui des brimades traditionnelles de la Calotte.

Il se formait à son noble métier, estimé de son colonel, le marquis de Mortemart, lorsqu'une lettre, bordée de noir, le rappela brusquement à Combourg. Lucile lui annonçait que leur père avait été emporté par une attaque d'apoplexie le 6 septembre (1786), le surlendemain de cette fête de la foire de l'Angevine, une des joies de leur enfance.

La famille se réunit à Combourg. On régla les

partages. Gela fait, chacun se dispersa. Le frère aîné retourna à Paris. La mère se fixa à Saint-Malo. Lucile suivit sa sœur de prédilection, Julie. François-René se partagea entre ses trois sœurs, établies à Fougères ou dans les environs.

Il menait là fort à Taise la vie du gentilhomme chasseur, de l'ofiicier en vacances, quand une lettre de son frère le réveilla de ses rêves, et l'arracha à ses divertissements bucoliques.

Il s'agissait de la présentation du chevalier à la cour, sous le patronage du maréchal de Duras : occasion favorable, dont il importait de profiter dans l'intérêt des deux frères et de leur avenir. Cette lettre dérangea fort notre rêveur, qui ne se sentait pas du tout la vocation du courtisan. Il partit donc tristement pour affronter cette seconde épreuve de la vie du monde et du séjour de Paris.

Le jour redouté arriva. Le chevalier traversa les parquets brillants et glissants de TŒil-de-Bœuf avec toutes les inquiétudes et toutes les gaucheries d'un débutant malgré lui. Il assista, troublé, au dernier épisode du lever du roi. Il fut nommé à Louis XVI par le maréchal de Duras, au moment où le roi, venant de prendre son chapeau des mains du premier gentilhomme de service, s'avançait, allant à la messe. Le chevalier s'inclina, le roi lui rendit son salut, s'arrêta, le regarda, et ne trouvant rien à dire à cet apprenti courtisan, non moins muet que lui, passa outre.

Puis les deux frères s'empressèrent pour se trouver

sur le j3assage de la reine, à son retour de la chapelle. Marie-Antoinette parut en effet « avec son air de déesse marchant sur les nuées », comme eût dit Saint-Simon , entourée d'un nombreux et radieux cortège. « Elle fit une noble révérence; elle semblait enchantée de la vie. » Le chevalier admira, mais refusa de pousser l'épreuve plus loin en assistant le soir au jeu de la reine. Décidément il n'avait pas la vocation.

On le vit encore mieux durant ïa journée du 19 février 1787, où le chevalier dut suivre la chasse du roi, d'abord dans ses carrosses, puis sur ses chevaux. Il se mit en selle au rendez-vous du Val, dans la forêt de Saint-Germain, en compagnie de trois autres débutants, les deux barons de Saint-Marsault, et le comte d'Hautefeuille, revêtus comme lui de l'uniforme spécial : habit gris, veste et culotte rouges, bottes à l'écuyère, couteau de chasse au côté, petit chapeau français à galon d'or. Le bonheur proverbial des innocents fit tourner en faveur du chevalier jusqu'à ses maladresses. Il pensa culbuter une amazone qui agréa ses excuses en souriant. Et le roi, qui ne pardonnait guère qu'on coupât sa chasse et qu'on se trouvât avant lui aux fins de la bête, prit fort bien ce jour-là cette impertinence involontaire, et rassura le coupable avec bonhomie. Il ne tenait qu'au chevalier de profiter de l'aubaine d'une bienveillance si inusitée, de se pousser à la faveur de cette double mésaventure dont l'issue heureuse attestait sa chance. Il n'en faut pas plus parfois pour

commencer une fortune de cour. C'était l'avis du comte. Ce ne fut pas celui du chevalier, qui se hâta, sans vouloir rien entendre, de rentrer en Bretagne.

Il revint, après quelques mois de garnison à Dieppe, et un semestre passé à Fougères, dans la capitale, où Mme de Farcy venait de se fixer avec sa sœur Lucile. Mais ce ne fut ni pour retourner à Versailles, ni pour reparaître à la cour. Une seule ambition animait son ennui et triomphait de son indolence. A force de démarches et de soucis, il allait enfin parvenir à faire insérer dans Y Almanach des Muses son premier essai poétique, une lAyWe ^V Amour des champs^ a dont l'apparition le pensa tuer d'espérance et de crainte ».

C'est par ce début anonyme que le chevalier de Chateaubriand fit son entrée modeste dans les lettres sous le patronage du philosophe Delisle de Sales. Cet ami de la famille Malesherbes fut l'introducteur de son protégé, plus jaloux de ses bonnes grâces que de celles du maréchal de Duras, auprès de Flins des Oliviers et de Fontanes. Ces premiers amis ne furent pas les seuls à l'initier aux mystères de la vie littéraire. Durant ce stage d'attente et d'observation consacré surtout à la fréquentation du théâtre et de quelques salons, il eut aussi l'occasion de connaître son compatriote Ginguené, le chevalier de Parny, La Harpe, le poète Le Brun, Chamfort et de lier commerce avec eux.

Le chevalier ne fréquenta pas seulement la société littéraire du temps. Il dut naturellement se partager

entre elle et celle dont la famille de la femme de son frère, née Le Pelletier de Rosambo^ petite-fille de M. de Malesherbes, était le centre, et que celui-ci dominait de toute la hauteur de sa figure originale.

Les franches et cordiales façons de M. de Malesherbes apprivoisèrent sans peine la sauvagerie du chevalier. Ils prenaient un mutuel plaisir à causer ensemble de botanique et de géographie. C'étaient deux sciences que la lecture de Rousseau, la guerre d'Amérique, les expéditions de Bougainville et de La Pérouse, l'exemple du roi, qui les honorait de sa prédilection, avaient mises à la mode. Elles fournissaient leur objet favori aux études et aux conversations du vieillard et du jeune homme, tous deux plus épris de nouveautés scientifiques que de nouveautés politiques, tous deux grands voyageurs, l'un de-goût, l'autre d'instinct. Le premier se souvenait d'avoir parcouru l'Europe (la France et la Suisse à pied, incognito, sous le nom de M. Guillaume); l'autre aspirait à explorer l'Amérique. Le chevalier se sentait attiré par ce qu'elle gardait encore de mystérieux, et éprouvait l'ambition de signaler son nom par quelque belle découverte dans cet inconnu.

Les deux interlocuteurs ne s'entendaient pas moins bien en politique. Les prolégomènes de la Révolution les trouvaient encore disposés à l'illusion et à l'optimisme. La première impression du chevalier ne fut pas défavorable aux idées nouvelles : « Les sentiments généreux du fond de nos premiers troubles, a-t-il dit plus tard, allaient à l'indépen-

dance de mon caractère; l'antipathie naturelle que je ressentais pour la cour ajoutait à ce penchant.... La Révolution m'aurait entraîné, si elle n'eût débuté par des crimes; je vis la première tête portée au bout d'une pique, et je reculai. »

Le chevalier ne passa pas exclusivement à Paris les années 1787 à 1789. Il fit avec sa sœur plusieurs séjours en Bretagne. Il put y assister et même y participer aux préludes orageux de la Révolution dans cette province, où la noblesse, à la fois mécontente et fidèle, royaliste et factieuse, contribuait, dans les meilleures intentions du monde, à la ruine de l'autorité monarchique, dont la destruction ne fut pas moins due à ses amis qu'à ses ennemis.

C'est six mois après les troubles de Rennes, du 25 au 28 janvier 1789, que le chevalier, sorti de ces bagarres à meilleur compte que ses amis Boishue et Saint-Riveul, qui en furent les victimes, put comparer, avec les orages bretons, les tempêtes parisiennes. Il assista, en spectateur plus ironique qu'enthousiaste, à la prise de la Bastille, aux orgies qui suivirent la facile victoire, aux cortèges de triomphe, aux visites et aux bals qui firent des ruines de la prison d'Etat un rendez-vous de réjouissances populaires et une promenade aristocratique à la mode. Cette ironie tourna à l'indignation quand il vit passer sous ses fenêtres, sans pouvoir retenir un cri d'horreur et de colère, le cortège qui promenait au bout d'une pique les têtes sanglantes de Foulon et de Bertier. Ce spectacle, dont le croquis fameux de

DE Lescure. — Chateaubriand. ^

Girodet, pris sur nature, nous permet de mesurer l'horreur, causa au chevalier un dégoût qu'augmenta encore celui des saturnales et des bacchanales du retour du roi et de la famille royale de Versailles à Paris, le 6 octobre. Dès lors l'idée de quitter la France germa dans son esprit, et il n'attendit pas longtemps l'événement qui devait lui en donner la liberté.

Le régiment de Navarre, en garnison à Rouen, conserva sa discipline assez tard, mais finit par subir la contagion corruptrice des idées et des passions du jour. Il eut comme les autres sa petite insurrection, signal du départ des officiers, leur colonel, le marquis de Mortemart, en tête. Le chevalier n'imita pas cet exemple. « N'ayant ni adopté ni rejeté les nouvelles opinions, aussi peu disposé à les attaquer qu'à les servir », il ne voulut ni émigrer, ni continuer la carrière militaire, il se retira. Mais il ne demeura point à Paris. Il se décida à passer aux Etats-Unis. Il partit non pour Coblentz, mais pour New York.

Il fallait un but utile à ce voyage. Ce but, il se le donna plus conforme à ses ambitions qu'à ses moyens. Il ne s'agissait de rien moins « que de s'avancer à l'ouest, jusqu'au point de couper la cote nord-ouest, au-dessus du golfe de Californie, puis, de reconnaître le détroit de Behring, et après être descendu à l'est, le long de la mer polaire, d'entreprendre le retour par la baie d'Hudson, le Labrador et le Canada ». M. de Malesherbes étudia passionnément avec lui le plan de ce voyage, où il regret-

tait que son âge ne lui permît point de l'accompagner.

Au mois de janvier 1791 le chevalier était en Bretagne occupé de ses préparatifs. Il rencontra à Fougères le fameux marquis de la Rouerie 'le colonel Armand de la guerre d'Amérique) et en obtint une lettre de recommandation pour le général Washington. Il s'embarqua à Saint-Malo, le 5 avril, sur le brick le Saint-Pierre, ca])itaine Dujardin. Deux mois après, le chevalier était à Baltimore, puis à Philadelphie, où il présentait sa lettre de recommandation au général Washington.

Plus heureux que ne devait l'être après lui, en 1794, M. de Talleyrand, dont la demande d'audience, bien qu'appuyée par une chaude lettre d'introduction et de recommandation de lord Lansdowne, essuya un refus catégorique, le chevalier de Chateaubriand, protégé par son obscurité, tandis que Talleyrand était compromis par sa réputation, pénétra sans difficulté auprès de Washington. Il en fut accueilli avec bienveillance, le charma par une réplique heureuse, fut invité à dîner. II ne vit pas avec indifférence le soldat citoyen, lé libérateur d'un monde. En 1822, il écrivait, au souvenir encore ému de cette unique rencontre : « Je suis heureux que ses regards" soient tombés sur moi; je m'en suis senti échauffé le reste de ma vie. Il y a une vertu dans les regards d'un grand homme. »

Le voyageur ne trouva à Philadelphie ni encouragements ni ressources pour atteindre le but prin-

cipal de son voyage. Il lui suffit de peu de séjour à Boston, à New York, pour comprendre que cette première expédition n'aboutirait à rien de décisif, ne servirait qu'à éclairer sa route et à poser les jalons d'une tentative ultérieure. Il se consola de sa déception d'explorateur par l'instinct plus encore que par la conscience de ce qu'il devrait un jour comme poète, comme écrivain, à ce voyage stérile pour le géographe. S'il ne rencontra pas en effet en Amérique ce qu'il y cherchait, la route du monde polaire, il y trouva celle d'un monde littéraire inconnu, la voie d'un art nouveau; il y rencontra la Muse de sa gloire future, animée d'inspirations non encore exprimées, armée d'une palette aux couleurs encore vierges, la Muse des Natchez^ à'Atala, de René.

De rêve en rêve, d'excursion en excursion, le voyageur repassa les Montagnes Bleues, et se rapprocha des défrichements européens, vers Ghillicoti. Il n'avait guère recueilli de lumières sur l'objet principal de son entreprise, mais il revenait « escorté d'un monde de poésie ».

C'est à une halte de ce retour, dans l'hospitalité de la maison d'un planteur, « ferme à l'un de ses pignons, moulin à l'autre, située sur le bord d'un ruisseau », que le voyageur, jetant un soir un regard distrait sur un journal anglais tombé à terre devant lui, y lut, à la lueur de l'âtre, ces mots : Flight of tlie King (Fuite du Boi). C'était le récit de l'évasion de Louis XVI, prisonnier dans son palais des Tui-

leries, et de son arrestation à Varennes. Le même journal racontait aussi les progrès de l'émigration et la réunion des officiers de l'armée sous le drapeau des princes français. ,

Cette nouvelle modifia tous les plans et projets du voyageur, et l'arracha à ses rêves. La voix de la conscience fit taire celle de l'imagination. Il se crut obligé, par devoir d'honneur, de rentrer en Europe.

Revenu du désert à Philadelphie, il s'embarqua le 10 décembre 1791 pour le Havre, où, après une traversée assez accidentée (on avait frisé le naufrage de près au cap de la Hougue), il débarquait le 2 janvier 1792.

Il fut reçu tendrement par sa mère, son oncle et ses sœurs « qui cependant déploraient l'inopportunité de son retour ». Le comte de Bédée se disposait à passer à Jersey avec sa famille. Il ne pouvait désapprouver le projet d'une émigration dont il donnait l'exemple. Mais il s'agissait de trouver le viatique de ce hasardeux voyage. Le chevalier, qui était revenu d'Amérique à crédit, et dont la mère avait dû payer le passage de retour, n'avait pas l'argent nécessaire pour rejoindre les princes. « Ce concours de circonstances, déclare-t-il, décida de l'acte le plus grave de ma vie : on me maria afin de me procurer le moyen de m'aller faire tuer au service d'une cause que je n'aimais pas. »

Il y a là une boutade qui fait injure, croyons-nous, au véritable motif, dissimulé sous l'apparent, qui réunit sans doute dans une sorte de conspiration dç

famille la mère et les sœurs du voyageur. Tout en se gardant bien de heurter de front le scrupule, honorable après tout, qui lui faisait désirer de trouver à tout prix le moyen d'accomplir ce qu'il considérait comme un devoir, elles comptaient bien, au contraire, sur la séduction du bonheur domestique, sur l'attrait, souvent irrésistible, du récent foyer, pour le retenir en France et le faire renoncer à ses projets d'expatriation.

Quoi qu'il en soit des calculs qui inspirèrent sa famille, des mobiles auxquels il céda lui-même, ce qu'il y a de certain, c'est que ce n'est point par inclination que le chevalier se maria, de même qu'il allait éraigrer sans enthousiasme pour la cause royale, sans illusions sur son succès. Si noble que fût ce sacrifice de lui-même, il l'eût été encore plus, s'il fût demeuré strictement personnel. Du moins n'eut-il pas à se reprocher le choix de sa victime. On le fit pour lui. Il le laissa faire, « bien qu'il ne se sentît aucune qualité de mari », par indolence, par dédain et par dégoût de la contradiction.

Le chevalier avait quelquefois rencontré et entrevu chez sa mère ou sa sœur Lucile, la chanoinesse, une jeune fille à qui elle avait voué la sollicitude d'une sorte de maternité d'adoption. C'était Mlle Céleste Buisson de la Vigne, orpheline, âgée de dix-sept ans à peine, qui vivait auprès de son grand-père, chevalier de Saint-Louis, ancien commandant de la marine à Lorient, retiré à Saint-Malo. « Elle était blanche, délicate, mince et fort jolie j elle laissait pendre.

comme une enfant, de beaux cheveux blonds, naturellement bouclés. On estimait sa fortune de cinq à six cent mille francs. »

Voilà tout ce qu'en avait vu et tout ce qu'en savait le chevalier. S'il se fût informé de plus près, il eût appris sans doute, par des renseignements que confirme encore la tradition locale, que Mlle Céleste ne méritait pas tout à fait, pendant son adolescence, cet angélique prénom, dont elle se montra si digne plus tard. C'était une jeune fille vive, enjouée, gracieuse, mais d'une humeur un peu fantasque, d'un caractère un peu capricant, ayant été élevée à la diable, en enfant gâtée, par un grand-père qui constituait pour cette petite Rosine bretonne, espiègle, maligne, futée, le plus débonnaire et le plus indulgent des tuteurs.

Toutes les convenances, hormis celles de l'amour mutuel, qu'on n'avait pas cru nécessaire d'éveiller, comptant qu'il s'allumerait de lui-même au flambeau nuptial, présidèrent à ce mariage hâtif et positif, bâclé entre l'insouciance et la curiosité, qui n'avait rien de romanesque dans ses mobiles. Ses débuts furent cependant traversés, sans qu'il y eût de la faute des deux époux, par les péripéties les plus dramatiques. Les Mémoires d' Outre-Tombe les racontent en ces termes :

Le consentement de l'aïeul, de l'oncle paternel et des principaux parents fut facilement obtenu; restait à conquérir un oncle maternel, M. de Vauvert, grand démocrate; il s'opposa au mariage de sa nièce avec un aristocrate comme moi, qui ne l'étais pas du tout; mais ma pieuse mère exigea que

le mariage religieux fût fait par un prêtre non assermenté, ce qui ne pouvait avoir lieu qu'en secret. M, de Vauvert le sut, et lâcha contre nous la magistrature, sous prétexte de rapt, de violation de la loi, et arguant de la prétendue enfance dans laquelle le grand-père, M. de la Vigne, était tombé. Mlle de la Vigne, devenue Mme de Chateaubriand, sans que j'eusse eu de communication avec elle, fut enlevée au nom de la justice et mise au couvent de la Victoire, en attendant l'arrêt des tribunaux. Il n'y avait ni rapt, ni violation de la loi, ni aventure, ni amour dans tout cela; ce mariage n'avait que le mauvais côté du roman : la vérité. Les parents des deux familles étant d'accord, M. de Vauvert se désista de la poursuite. Le curé constitutionnel, largement payé, ne réclama plus contre la première bénédiction nuptiale et Mme de Chateaubriand sortit du couvent, où Lucile s'était enfermée avec elle.

En quoi cette version officielle est-elle contredite et l'est-elle d'une façon probante, décisive, par la version contraire, par la version hostile, en faveur de laquelle on ne saurait alléguer que sa tenace persistance ? Quel témoignage invoque-t-on à l'appui de cette étrange histoire d'enlèvement, de mariage simulé, de séducteur tombé dans son piège et relancé comme un chevalier de Gramont au départ d'Angleterre, par les parents menaçants de la femme qu'il oublie ?

Cette légende hostile du mariage simulé par Chateaubriand « avec son indifférence et son irrévérence d'alors », de la jeune fille épousée « comme dans les comédies » d'une façon postiche, « en se servant d'un de ses gens comme prêtre et d'un autre comme témoin, des deux époux surpris de grand matin par un oncle du côté paternel, M. de la Vigne-Buisson, ancien négociant, accompagné d'un vrai prêtre et

armé d'une paire de pistolets, et de la nièce alors épousée tout de bon, et sur l'heure », cette légende a pris sinon naissance, du moins corps dans l'ouvrage de Sainte-Beuve, intitulé Chateaubriand et son groupe littéraire sous V Empire. Si elle n'était reproduite et appuyée par un tel maître, qui se défend mollement d'y croire, nous la déclarerions plus ridicule encore que malveillante. Car elle ne soutient pas l'examen. Elle ne repose que sur l'allégation de M. Viennet, dans ses Mémoires inéàhs, qu'on ne cite même pas, et sur l'allégation de M. de Ponger\'ille, qu'on ne cite pas davantage. Ni l'un ni l'autre ne parlent d'un fait arrivé de leur temps et sous leurs yeux. Ce sont des témoins par ouï-dire. Ni l'un ni l'autre ne fournissent la moindre preuve à l'appui de ce récit diffamatoire, qui leur a paru vrai surtout parce qu'il était malin.

Mais que peuvent ces allégations, ces insinuations devant le démenti des actes de l'état civil? Or ces actes constatent, à la date du dimanche 18 mars 1792, la promesse de mariage, avec dispense de tout autre ban. Et dès le lendemain lundi 19 mars 1792 les mêmes registres paroissiaux — leur transfert à l'autorité civile n'eut lieu qu'en septembre 1792 — enregistrent l'acte de mariage ou cérémonie de la bénédiction nuptiale donnée par le curé constitutionnel Duhamel, qui a signé avec les conjoints et les témoins et la mère de l'époux présente *.

1. Les extraits des registres paroissiaux ont été publié§ j)ar M. Gb. Gunat,

Chateaubriand s'était marié le 19 mars 1792. Peu de jours après ses discrètes noces, il conduisait sa femme et ses sœurs à Paris. Ce voyage avait surtout pour but, aux yeux de Chateaubriand, de mettre fin à ses perplexités sur le parti à prendre, en présence de la déclaration de guerre à l'Autriche (28 avril 1792).

Devait-il rester, devait-il partir? Ses hésitations cessèrent à la suite de ses entretiens avec M. de Malesherbes, qu'il trouva non plus effrayé, mais découragé, passant, sur l'issue de la Révolution, du doute au désespoir; en ce qui touchait le devoir, aussi déterminé que son interlocuteur était indécis, il se prononçait nettement en faveur de l'émigration, c'est-à-dire de la contre-révolution à main armée.

Les nombreux exemples historiques, plus spécieux pourtant que décisifs, développés par un homme de l'âge et de l'autorité de Malesherbes, frappèrent le jeune homme sans le convaincre. Le 20 juillet 1792, il partit avec son frère pour la frontière et parvint à la franchir.

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