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Causeries du lundi, t. f, les Mémoires d'Outre-Tombe

Et maintenant, quels ont été les caractères essentiels, originaux, du génie et de l'œuvre de Chateaubriand ?

Que restera-t-il de cette œuvre ?

Sur quels talents et quels ouvrages s'est étendue l'influence du maître?

Cette influence dure-t-elle encore?

Nous répondrons brièvement à ces questions, en appuyant notre opinion, qui résulte, pour le lecteur^ de toutes les pages de cet Essai, sur celle des juges les plus autorisés de notre temps, et en soumettant dans ce but à une consultation en règle les plus brillants représentants dé la critique française.

Que restèra-t-il de l'œuvre ?

Il en restera, malgré les défectuosités du plan et de l'exécution, mais grâce au prestige historique d'un livre qui a été un événement, et encore plus aux nouveautés et aux beautés de la forme, le Génie du Christianisme. Il en restera Atala, René, toute la partie descriptive, narrative, historique et drama-

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tique des Martyrs, V Itinéraire, le Voyage en Amérique et le Voyage en Italie, des fragments des Natchez et des Etudes historiques, le Congrès de Vérone et les Mémoires d' Outre-Tombe. En somme, la plus grande partie de l'œuvre demeure et demeurera debout.

Ce qui en reste et en restera aussi, c'est l'influence de l'œuvre du maître sur des élèves, devenus maîtres à leur tour, qui sont sortis de son école, qui sont les enfants de cette grande famille historique, artistique et littéraire dont il est le chef incontesté.

Les suffrages de la grande majorité des critiques et des écrivains de ce temps confirment les conclusions que nous venons de formuler.

Nous commençons cette revue sommaire, qui ne s^ra pas sans contrastes inattendus et piquants, par les deux plus illustres élèves de Chateaubriand, Victor Hugo et Lamartine. Ils ont tous deux, mais en quels termes différents ! salué cette suzeraineté du génie et prêté leur hommage d'admiration, le premier avec ces hyperboles et ces éloges dithyrambiques qui n'étaient peut-être pas sans réticences muettes ', le second avec des réserves malignes et jalouses, qu'il n'a pas eu le bon goût de dissimuler.

Que Stendhal n'ait pas admiré, n'ait pas aimé Chateaubriand, cela se conçoit de reste, et le contraire serait assez étonnant. Il y avait antipathie

1. Voir, par exemple, la lettre, de Victor Hugo à Chateaubriand du 16 décembre 1840, et la réponse de Chateaubriand dans les Souvenirs et Correspondance de Mme Recamier, t. II, p. 504-505.

fatale, incompatibilité forcée entre deux esprits qui étaient aux antipodes l'un de l'autre. Mais qui croirait qu'il a pu se rencontrer un grand poète encore moins tendre que Stendhal pour Chateaubriand, avec cette circonstance aggravante que si Stendhal dit du mal de Chateaubriand, il ne le reconnaît pas pour un maître, ni pour le sien, tandis que Lamartine l'avoue pour tels ?

Or le trait le plus acéré, le plus envenimé est parti de la main de Lamartine, c'est-à-dire de celui qu'on aurait pu croire le moins capable de céder à cet entraînement trop commun parmi les grands hommes, et qui les pousse à ne point parler volontiers ou à mal parler de leurs prédécesseurs ou de leurs successeurs. C'est à l'heure de sa vieillesse déçue, morose, tournant la meule du travail mercenaire, que Lamartine a trahi ce reste d'infirmité humaine qui perce parfois dans ceux qui honorent le plus l'humanité.

Un Lamartine qui cesse d'être généreux, un Lamartine qui mêle du fiel à son miel, un Lamartine qui se venge, cela est assez inattendu. C'est cependant le triste et curieux spectacle dont nous donnent la surprise les nombreuses pages du Cours de littérature * consacrées par l'auteur des Girondins à M. de Marcellus, à Chateaubriand et à Mme Récamier.

Ces 260 pages sont une diatribe en règle, un

1. Les deux tiers du tome II des trois volumes tirés du Cours familier de littérature par M. de Ronchaud sous le titre de Souvenirs et portraits, p. 17 à 278.

réquisitoire en forme, pour tout dire un vrai pamphlet contre Chateaubriand. Ce n'est pas qu'il n'admire Chateaubriand et qu'il n'affecte de le louer ; mais il reprend en détail ce qu'il a dû accorder en bloc. '1 reconnaît le génie de Chateaubriand, mais il ajoute aussitôt qu'il en a fait mauvais usage, et il ne salue son esprit que pour mieux nier son cœur. Il ne le confesse grand qu'après avoir tout fait pour le rapetisser, et il n'embrasse sa gloire que pour mieux l'étouffer.

Chose singulière et qui serait faite pour étonner la critique, si elle n'avait pas pour premier devoir de ne s'étonner de rien, Lamartine, qui affecte de considérer Chateaubriand comme un poète, comme un artiste de décadence, affecte, en revanche, de le considérer comme un homme d'État de premier ordre. Il lui trouve du génie surtout en politique, et il pousse l'esprit de paradoxe ou de contradiction jusqu'à louer Moïse. Mais, à ses yeux, le chef-d'œuvre de Chateaubriand, ce n'est pas le Génie du Christianisme, ce n'est pas René, ce n'est ni \ Itinéraire, ni les Martyrs, c'est la guerre d'Espagne. Tout ce travail de louange et de critique alternée et contrariée, félinement perfide, où la griffe perce à tout moment le velours, est* d'une singularité rare. Il détonne dans l'œuvre de Lamartine.

Nous avons hâte de jeter le voile d'un respect attristé sur les erreurs d'un noble esprit, qui a eu aussi son jour d'ivresse jalouse, pour arriver à des jugements plus désintéressés et plus équitables.

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Caractérisant l'originalité et « l'influence du premier écrivain du xix^ siècle, dans l'ordre du temps et du génie », Villemain constate « qu'il a changé, dans l'ordre moral, une partie des opinions de ce siècle; qu'il a ramené la littérature à la religion et l'esprit religieux à l'esprit de liberté; qu'il a été rénovateur dans l'imagination, la critique et l'histoire ».

Nous arrivons au jugement ou plutôt aux jugements divers de Sainte-Beuve.

Il déclare, dans la préface de son ouvrage sur Chateaubriand et son groupe, datée de septembre 1849, c( avoir reconquis sa liberté, être échappé au charme, et n'être pas enchaîné par la reconnaissance ». « Car, » ajoute-t-il, « en dépit de son nom prononcé avec éloge en deux ou trois circonstances, il n'en a pas moins ressenti combien, en toute occasion, M. de Chateaubriand s'est montré peu favorable et même contraire à l'ordre d'idées et d'efforts poétiques auxquels sa jeunesse s'était associée, et que sa vieillesse était faite pour accueillir, puisque la source avait jailli sous son ombre et comme entre les pieds du vieux chêne. »

Mécontent de l'auteur de René comme romancier et comme poète, Sainte-Beuve le lui fait bien voir en soumettant son œuvre à une critique métipiiileuse, qui^ se dédommagera des admirations de détail par un jugement final refusant le premier rang à celui qu'on a cependant reconnu comme « le plus illustre de nos écrivains modernes », comme « le plu§ grand

et le plus signalé des personnages littéraires qui parurent à l'entrée du siècle ».

Nous nous abstiendrons de discuter ce jugement, nous bornant à faire remarquer que ses restrictions alambiquées laissent encore une assez belle part à l'éloge.

Nous pourrions reprocher quelque chose des mêmes subtilités et des mêmes ambiguïtés, quant à la place et au rang définitifs de Chateaubriand, au meilleur historien de notre littérature, à M. Nisard, l'homme de la critique par profits et pertes et par bilan et balance de compte de l'esprit français. Nous n'aimons pas beaucoup ce système, réduisant à des formules arithmétiques les satisfactions ou les mécomptes du goût, mais l'écrivain, chez M. Nisard, est de beaucoup supérieur au système.

M. Nisard ne marchande pas à René des éloges et des hommages que M. de Loraénie lui refuse absolument, trouvant que « cette œuvre d'art repose sur un fond tout à la fois faible et faux », qu' Atala passera peut-être moins que René', « ajoutant qu'en tout cas, le Génie du Christianisme et les Martyrs ne passeront pas ». Aux yeux de M. Nisard, .Re«e est un chef-d'œuvre et le chef-d'œuvre de Chateaubriand. Il admire comme il convient Atala, mais René lui inspire des pages où il échappe à sa froideur habituelle, et où sa gravité s'émeut et s'attendrit. Il reconnaît qu'il l'a lu et relu et une dernière fois avant d'en parler, et qu'il n'a jamais pu le faire sans des larmes d'émotion et d'admiration. Il déclare que « le Génie

du Christianisme^ si éclatant à son apparition, aujourd'hui trop déchu, est quelque chose de moins qu'un chef-d'œuvre, mais qu'il est beaucoup plus qu'une influence. Il a rappris à notre pays le chemin des deux antiquités. »

Glorifiant le rôle et l'influence du Génie du Christianisme^ des Martyrs^ de V Itinéraire ^ M. Nisard ajoute : « Les mêmes livres qui rendaient à l'esprit français ses vrais guides ouvraient devant lui des horizons nouveaux. Toutes les nouveautés durables de la première moitié du xix® siècle en poésie, en histoire, en critique, ont reçu de Chateaubriand ou la première inspiration ou l'impulsion définitive. »

M. Nisard réserve toutes ses sévérités pour Chateaubriand homme politique , pour son ambition d'une gloire incompatible avec son caractère et son talent, qui gâta l'un et l'autre chez lui sans en faire un homme d'État. Il est surtout inexorable pour les Mémoires d' Outre-Tombe. Mais il reconnaît dans Chateaubriand « peut-être le plus brillant de nos écrivains en prose ». Il signale dans son œuvre nombre de pages « qui sont restées belles et qui de jour en jour entrent plus avant dans la lumière des œuvres qui demeurent ». Il évite de se prononcer dans cette dispute, « qui est de la gloire encore, entre ceux qui ne peuvent le soufTrir au premier rang et ceux qui ne se contentent pas pour lui du second ».

Pour les représentants de la critique plus immédiatement contemporaine, ces subtilités et ces ambiguïtés sur la place et le rang définitifs de Château-

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briand sont puériles et superflues. Cette place est sans conteste la place d'honneur; ce rang, c'est, non moins évidemment, le premier. Les rancunes et les jalousies soulevées par les Mémoires cf Outre-Tombe ne les touchent pas. Ils sont désintéressés dans la question de la politique de Chateaubriand. Les mérites ou les erreurs de la guerre d'Espagne, les attaques contre la monarchie de Juillet leur sont également indifterents. Ils sont dans les meilleures conditions d'impartialité.

Nous ne citerons que le plus brillant d'entre eux, celui qui a su donner la forme la plus vive et la plus neuve à son admiration. Selon M. Emile Faguet, « Chateaubriand est la plus grande date de l'histoire littéraire de la France depuis la Pléiade. Il met fin à une évolution littéraire de près de trois siècles, et de lui en naît une nouvelle qui dure encore, et se continuera longtemps. Ses idées ont affranchi sa génération; son exemple en a fait lever une autre; son génie anime encore celles qui ont suivi.... Son christianisme sincère, mais d'un titre si peu certain, est devenu la forme même, vague et flottante, du sentiment religieux moderne.

« Son influence sur les mœurs a été considérable, à ce point qu'il les a touchées en leur source, au fond de l'âme. La désespérance, la mélancolie, la fatigue d'être sont devenues des états ordinaires après lui, et des habitudes morales, et jusqu'à des attitudes mondaines. Un instant oubliées, et à peine, elles renaissent à l'heure où nous sommes. Son

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génie littéraire a ouvert toutes grandes toutes les sources. Il a compris toutes les beautés de tous les temps et de. tous les mondes, et invité tous les talents à y puiser.... Il est l'homme qui a renouvelé l'imagination française. »

Après tous ces témoignages, la cause, on peut le dire, est entendue, et nous pouvons procéder au dénombrement de la famille d'esprit, de la postérité littéraire de Chateaubriand. Bien peu de noms célèbres du siècle échapperont à cette glorieuse liste.

Il faudra y placer Victor Hugo, Lamartine, Alfred de Vigny, Alfred de Musset, Brizeux, Victor de Laprade, Leconte de Lisle dans la poésie. Il faudrait y ajouter Béranger, si l'on pouvait prendre au sérieux ses lettres d'hommage, qui attestent l'admiration du célèbre chansonnier, mais ne sauraient établir la moindre filiation entre Chateaubriand et lui.

Dans l'histoire et la philosophie de l'histoire, Bal-r lanche, M. de Barante, Augustin et Amédée Thierry, Michelet (jusque dans ces lettres d'Italie [1830], récemment publiées et où il imite le maître, tout en critiquant et en contredisant sa manière de voir et de peindre la Ville Eternelle et la campagne romaine), Edgar Quinet, M. de Salvandy, M. de Carné, M. de Champagny, Frédéric Ozanam relèvent incontestablement du génie, des idées, du style de Chateaubriand et lui doivent l'hommage de suzeraineté.

Dans l'histoire biographique , archéologique ou plus spécialement littéraire, dans la critique et ses domaines variés, Villemain, Ampère, Ch. Lenormand, Sainte-Beuve, Louis de Loménie, Philarète Chasles, M. de Marcellus, Armand de Pontmartin ont reconnu et salué l'influence inspiratrice et directrice.

MM. de Montalembert, de Falloux, les PP. Lacordaire et de Ravignan dans la chaire et à la tribune, Louis Veuillot dans le journalisme, procèdent de lui à des degrés divers et ont aiguisé leur talent sur sa meule.

Cette influence, longtemps souveraine, a subi depuis sa mort des vicissitudes et des éclipses qui ne l'ont pas éteinte. Ses restes durent encore et semblent même, depuis quelques années, comme le constatent MM. G. Pellissier et Faguet, se ranimer. On en retrouverait facilement la trace, pareille aux reflets des derniers rayons d'un soleil grandiose, se couchant sur des ruines, dans les manifestations de plus d'un talent contemporain. Et cela dans les genres les plus divers. Après Charles Nodier, Emile Souvestre, George Sand, Gustave Flaubert, Barbey d'Aurevilly, Eugène et Maurice de Guérin, Mme Augustus Craven ont avoué hautement les bienfaits de l'astre toujours fécond.

Et si le comte de Mun, le vicomte Melchior de Vogiié, Pierre Loti n'en faisaient pas de même, il y aurait dans leur cas inconscience ou ingratitude. Nous les considérons comme incapables de l'une ou

de l'autre. Le rénovateur du roman ethnographique et psychologique, à cadres exotiques et maritimes, se vante, dit-on, de n'avoir pas de bibliothèque (comme le faisait Chateaubriand lui-même, par une affectation qui faisait sourire ses amis) et de ne lire d'autres livres que le livre du cœur humain, le livre de la mer et le livre du ciel. Nous serions bien étonné pourtant s'il n'avait pas lu Atala, René, Paul et Virginie et s'il ne devait rien à leurs auteurs, ces grands peintres de la nature et de la femme sous le ciel tropical, ces grands maîtres de l'art de peindre le nuage, la tempête, le naufrage.

De même nous serions fort surpris d'apprendre qu'il ny avait ni Bernardin de Saint-Pierre, ni Joseph de Maistre, ni surtout Chateaubriand dans la bibliothèque juvénile de l'auteur des ouvrages qui nous ont initiés aux mystères de la nature et de l'âme slaves, nous ont donné le mot de l'énigme du roman russe, ont formulé pour nous les leçons de ce grand concours de peuples de l'Exposition universelle de 1889, ou la moralité des spectacles contemporains. M. de Vogiié est le seul penseur et le seul écrivain contemporain, capable d'écrire, et il le fera peut-être un jour, un nouveau Génie du Christianisme,

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