CHAPITRE V
Chateaubriand, en 1814, ne rendit pas seulement à sa cause le service de présenter à la France la monarchie comme seule capable de guérir les blessures de l'Empire; il lui rendit celui, plus grand encore, de lui présenter le monarque, qu'elle ne connaissait pas, sous son aspect le plus favorable et dans une image assez flattée pour devenir populaire. C'était un tour de force, d'autant plus méritoire qu'il n'était pas sans sacrifice, le peintre et le modèle n'étant attirés l'un vers l'autre par aucune sympathie. Chateaubriand céda d'ailleurs à une influence plus douce que celle de la politique, « lorsqu'il accepta le sort qui lui avait été jeté ». Il s'agissait d'idéaliser « avec l'aide des Muses », de glorifier, de tourner à l'apothéose, de façon à émouvoir les hommes et à attendrir les femmes, ce retour pédestre et bourgeois d'un roi en habit bleu, à guêtres de velours rouge, en cheveux blancs, « inva-
lide du temps, non de la guerre, de ce patriarche goutteux de la royauté » appuyé sur le bras de sa nièce, la duchesse d'Angoulême, à qui son chapeau de paille, ses voiles verts, son air de mélancolie et de pudeur effarouchée, donnaient presque l'allure d'une héroïne de roman anglais, rappelant Paméla plus qu'Antigone.
Si Chateaubriand, en dépit des apparences, n'éprouvait pas de faible pour ce roi de l'émigration devenu le roi de la Charte, cette antipathie était réciproque. Il ne fut traité, pendant la première Restauration, ni selon ses mérites ni selon ses services, par un prince spirituel et sceptique, qui n'aimait pas les supériorités d'intelligence et les indépendances de caractère de serviteurs incapables du rôle de courtisans. Le roi préférait les zèles subalternes mais commodes, aux dévouements héroïques mais importuns, les conseillers qui lui devaient tout, comme un Blacas ou un Decazes, aux conseillers à qui il devait beaucoup, comme un Richelieu ou un Chateaubriand. Ce n'est pas que la nécessité ne fasse faire bien des choses, même aux rois. Louis XVIII, qui savait tenir compte de la nécessité et se résignait même aux expédients, devait finir par prendre comme ministre Chateaubriand, comme il avait pris avant lui Talleyrand et Fouché , sans goût à coup sûr, mais on peut, avec de l'esprit, se dédommager et se venger de tout.
Mais en 1814, pendant cette première Restauration pour laquelle il avait tout fait, qui fit si peu pour
lui, et dont il a tracé, dans ses Mémoires, un tableau presque satirique, presque caricatural de serviteur mécontent et d'observateur désabusé. Chateaubriand n'obtint, et trop tard pour en prendre possession,,que la légation de Suède, qui offrait le double avantage de le récompenser et de l'éloigner.
S'il reçut à temps pour accompagner dans leur déroute et rejoindre dans leur asile la royauté et sa fortune, l'avis fort opportun d'un départ furtif, il le dut à la même sollicitude vigilante et efficace qui avait obtenu pour lui la légation de Suède, qui allait encore à Gand lui ménager, à défaut des faveurs du triomphe, celles de l'exil.
C'est à ce moment qu'il rencontra fort à propos le dévouement tranquille et doux de cette belle et bonne duchesse de Lévis qui avait dans l'amitié le sourire de la vertu; et le dévouement inquiet, agité, orageux comme son imagination et son cœur, mais capable de tous les courages, même de celui de braver le ridicule, de toutes les délicatesses, même de celle de nier le sacrifice, de la duchesse de Duras.
Cette fille du conventionnel Kersaint, mort aussi victime de ses illusions généreuses, cette femme du premier gentilhomme de la chambre, compagnon d'émigration et serviteur intime de Louis XVIII, le plus près à ce moment, avec le duc de Blacas, de sa confidence et de sa confiance, avait voué à Chateaubriand, par enthousiasme d'esprit, par besoin de cœur, une de ces amitiés passionnées où il n'entre DE Lescure. — Chateaubriand" 7
pas toujours de l'amour de la part de l'homme, où il en entre toujours plus ou moins de la part de la femme. Mme de Duras était une sorte de Mme de Staël plus laide que l'autre, d'un turban moins haut, d'un ton moins ôraculaire, sans génie, mais non sans talent, qui se fatigua l'esprit et se dévora le cœur à servir la cause de son ami, qu'elle ne séparait pas de celle de sa foi royaliste et catholique, et se consola des déceptions de sa vie par l'amour maternel, le gouvernement d'un salon influent et le succès, plus mondain encore que littéraire, de romans plus touchants qu'originaux.
Chateaubriand n'a pu se dispenser de reconnaître les services de Mme de Duras, et même de faire réparation à sa mémoire par une sorte d'hommage expiatoire qu'on trouve dans ses Mémoires. C'est à cette occasion qu'il lui échappe cet aveu d'un si naïf et si fm égoïsme : « Un homme vous protège par ce qu'il vaut; une femme par ce que vous valez : voilà pourquoi de ces deux empires, l'un est si odieux, l'autre si doux. » C'est à cette occasion aussi qu'en rappelant « cette vive et forte amitié qui remplissait alors son cœur » et les services qu'il en reçut, il ajoute qu'une telle amie « lui avait donné lé droit de l'appeler sa sœur ». Voilà un de ces compliments décevants qui font sou*rire en public et pleurer en secret celles à qui on l'adresse.
Parti dans une mauvaise calèche de hasard sur les traces du roi fugitif, accompagné de Mme de Chateaubriand, le serviteur mécontent et fidèle, demeuré
revêtu par devoir et par nécessité de « cette casaque de hérault de la légitimité « qui lui avait valu plus d'honneur que d'honneurs, retrouva à Tournai son ami M-. Berlin, un de ces grands journalistes d'autrefois, dont le talent était surtout fait d'habileté et de flair, et consistait plus à inspirer de bons articles qu'à les écrire. A Bruxelles, un ordre du roi, qui n'était plus assez heureux pour être ingrat, l'aj^pela à Gand, dans cette capitale de l'exil, pour laquelle, Louis XVIII le remarquait plus tard avec un sourire sceptique, on était parti à cent le jour de la fuite sauf à se retrouver dix mille au retour. En ce moment, un collaborateur comme Chateaubriand était plus utile que gênant, et pour sa bienvenue il reçut le titre de ministre de l'intérieur, par intérim de l'abbé de Montesquiou parti pour Londres, et il prit au sérieux ces fonctions, en dépit de leur air ironique de sinécure.
Le ministre intérimaire donna à cette ombre de gouvernem.ent une apparence de vie en présentant un Rapport au roi sur l'état de la France au i'2 mai 1815, qui empruntait à son auteur et recevait de son talent une importance que n'ont pas d'ordinaire ces pièces de circonstance.
Chateaubriand, qui avait été à la peine pendant l'exil, ne fut pas des favorisés du retour, toujours par la faute de sa hauteur d'esprit et de son indépendance de caractère. Il manquait, au suprême degré, de souplesse et, comme on dit aujourd'hui, d'élasticité dans l'humeur et dans la conscience. Il
ne savait pas demander, attendant qu'on lui offrît. Il n'aimait point passer par la porte basse, fût-ce celle de l'occasion. Il voyait les choses en grand et les hommes en petit. Il trouvait plaisir à marcher rudement, avec la brutalité des maladresses voulues, sur les toiles de ces intrigues subtilement ourdies et entre-croisées par Talleyrand et Fouché, qui se disputaient l'influence prépondérante, et la disputaient aux favoris. Il prit parti contre Fouché. 11 résista aux avances de Talleyrand et à ses caresses, et refusa, par un scrupule de générosité bête, dit-il, de profiter , pour l'évincer, d'une passagère disgrâce , comme il manqua, par suite des mêmes excès de délicatesse, la succession de M. de Blacas, qu'il avait contribué à faire éloigner. Bref, il manœuvra de telle sorte qu'il ne rentra en France ni ministre, ni près de l'être, méprisant ou haïssant ceux qui l'étaient, et se vengeant de cette politique d'intrigues, de combinaisons, de marchés, qui n'avait rien de chevaleresque, en disant au roi, à la vue de Talleyrand boitant au bras de Fouché : « Je crois la monarchie finie ». Boutade confirmée à son grand étonnement par l'aveu conforme de son auguste interlocuteur. « Je le crois comme vous », aurait répondu Louis XVIII, s'il faut en croire les Mémoires.
Inscrit sur la liste de la pairie reconstituée. Chateaubriand siégea au bureau de la haute assemblée, ayant reçu de sa confiance le mandat de secrétaire pour la session de 1816.
Pendant ces premières années de sa vie parle-
mentaire et politique , Chateaubriand , un peu entraîné par les ardeurs de cette majorité de 1815 qu'il ne pouvait prétendre diriger qu'à la condition de paraître la suivre, professa et pratiqua tour à tour un royalisme militant et un royalisme libéral, partagé entre l'exaltation de ses passions et la modération de ses idées, et s'associant parfois aux violences de ces ultras dont il n'avait point les préjugés.
Cependant Talleyrand et Fouché, l'un portant l'autre, n'avaient pas tardé à tomber l'un sur l'autre, trébuchant contre les obstacles d'une impopularité plus forte que toutes les habiletés, et même que toutes les utilités. Le cabinet Richelieu, dirigé par l'honnête homme qui devait se vouer sans profit pour son repos ou sa fortune, mais non sans profit pour la France, à la grande œuvre de la libération du territoire, ne donnait prise ni aux mêmes reproches ni aux mêmes mépris. M. Decazes, malgré son talent et ses intentions, était plus vulnérable. Chateaubriand le prit pour cible de ses attaques et fit de sa chute l'objectif de la campagne de tribune et de presse où il donnait pour gages aux exaltés ses discours contre l'inamovibilité judiciaire, sur la commémoration du 21 janvier et la lettre testamentaire de Marie-Antoinette, son silence dans le procès du maréchal Ney, abandonné au sort aveugle des rancunes et des représailles, et où il se plaçait à la tête des partisans du droit constitutionnel et du régime parlementaire par son ouvrage justement célèbre de la Monarchie selon la Charte,
Dans ce même catéchisme constitutionnel, image trop fidèle des contradictions de l'auteur, il servait à la fois les idées libérales et les passions réactionnaires en commentant la Charte dans l'esprit le plus large et le plus hardi, et en protestant, dans les termes les plus énergiques et les plus agressifs, contre l'ordonnance du 5 septembre 1816, qui dissolvait la Chambre dite Introuvable.
Poursuivi, atteint dans son amour-propre et ses intérêts par une saisie contre laquelle il fit énergiquement opposition et dont une ordonnance de nonlieu reconnut l'illégalité, rayé, par une disgrâce éclatante, de la liste des ministres d'Etat, privé de la pension afférente à ce titre, et qui était à peu près son unique ressource, redevenu simple pair à pied ou à fiacre , Chateaubriand fit intrépidement face à l'adversité qu'il avait provoquée. Il vendit ses livres, ne gardant que son Homère. Il ouvrit chez Denis, notaire, une souscription à 1 000 francs le billet, loterie dont l'enjeu était sa chère maison de la Valléeaux-Loups, et il apprit à ses dépens que les partis ont leur ingratitude comme les rois. Quatre billets seulement furent pris sur 90. La Vallée-aux-Loups, mise aux enchères, fut achetée 50 000 francs par le vicomte de Montmorency. Rude épreuve, qui ne devait pas être la dernière, d'un dévouement trop indépendant pour n'être pas plus souvent puni que récompensé.
Devenu un des chefs de l'opposition dynastique. Chateaubriand contracta une alliance étroite, intime,
avec MM . de Montmorency , de Fitz-James , de Vitrolles, et surtout MM. de Villèle et Corbière, qui depuis..., mais alors ils étaient ses amis. Il fonda avec eux le recueil périodique le Conservateur, auquel sa collaboration et ses appuis assurèrent bientôt une grande influence. Plusieurs de ses articles, notamment celui sur les intérêts matériels et les intérêts moraux du pays (formule dont on a un peu abusé depuis), sont demeurés célèbres. Chateaubriand y manifesta son talent d'écrivain sous une nouvelle forme, qui mêlait puissamment l'éloquence et l'ironie, et y déploya, au grand bénéfice de la cause des tories français, au grand dommage de ses adversaires, les plus brillantes et les plus redoutables qualités du polémiste.
On ne tarda pas à voir qu'un tel ennemi n'était pas à dédaigner quand un événement aussi imprévu que tragique fournit aux adversaires de M. Decazes, que la faveur du roi rendait impopulaire, une plateforme de combat autrement propice pour les artifices de la haine que les modifications projetées à la loi électorale. Le 13 février 1820, le duc de Berry fut assassiné, et profitant, abusant plutôt de l'émotion causée par cet événement sinistre, les ennemis de M. Decazes ne reculèrent devant aucun des moyens de la guerre politique, la plus féroce de toutes, afin de faire retomber sur le ministre une écrasante part de responsabilité, et, suivant le mot terrible de Chateaubriand, « de le faire glisser dans le sang » de la catastrophe.
Le ministre n'eut pas trop de peine à se défendre contre la demande de mise en accusation , sous prétexte de complicité morale^ formulée devant la Chambre par M. Glausel de Goussergues S l'enfant terrible, en cette affaire, du parti décidé à tout pour amener sa chute ^.
Ces accusations plus insultantes que dangereuses eurent pour elles d'être secondées par le comte d'Artois et la duchesse d'Angoulême. Ils vinrent en grand appareil de deuil demander le renvoi de M. Decazes au roi, qui l'eût refusé peut-être à la haine, qui ne put le refuser à la douleur. Le ministre tomba, victime des circonstances et non de ses fautes ; mais ceux qui avaient le plus contribué à la victoire, l'auteur de l'acte d'accusation et l'auteur du mot plus connu et peut-être plus décisif que le réquisitoire du fougueux député, mot que la conscience et le regret de son injustice ont fait effacer plus tard de l'édition définitive de ses œuvres, ne profitèrent pas de cette victoire.
1. Voir sur Clausel de Goussergues, sa vie et ses rapports avec M. et Mme de Chateaubriand i'ouvrag-e de M. l'abbé G. Pailhès : Mme de Chateaubriand, lettres inédites à M. Clausel de Coussergues, 1888, p. 38 et suiv.
2. Sur toute cette affaire et sur la campagne du Conservateur, on trouve des détails précieux et autorisés dans le récit de M. Villemain, témoin des événements et confident de M, Decazes, et quelques traits curieux, noyés dans un fatras d'insinuations sans preuves, dans les Mémoires où le baron de Vitrolles va jusqu'à refuser à Chateaubriand non seulement la sincérité, la dignité, la probité, mais même le talent, ce qui suffit à juger ces pages, d'un dénigrement systématique, de ces Mémoires qui, sur ce point, ne sont qu'un pamphlet.
Pendant que M. Decazes recevait la compensation (le l'ambassade de Londres, Chateaubriand demeura dans les avenues du pouvoir, sans y accéder, et consacra ses loisirs à écrire ses Mémoires sur la vie du duc de Berry. C'est un ouvrage intéressant malgré les complaisances et les lacunes inévitables dans un livre d'historiographe plus que d'historien. Les événements y sont romancés avec art, et l'auteur y trace avec bonheur, quoiqu'en l'idéalisant un peu, le portrait du seul prince de la maison royale qui eût un tempérament et un caractère de soldat. Le livre eut le succès qu'il devait avoir, et la duchesse de Berry voulut qu'il fût placé, avec ses cheveux, dans la tombe de son mari.
Ce ne fut qu'après la première session de 1820 que le duc de Richelieu, pour conjurer les embarras croissants de son second ministère, se décida à le renforcer par le concours de Chateaubriand et de ses amis. Négociateur actif de la combinaison par suite de laquelle MM. Laine, de Villèle et Corbière entrèrent dans le cabinet. Chateaubriand se contenta de la légation de Berlin.
Chateaubriand arriva à Berlin, avec l'esprit et l'impatience du retour, dans les dispositions mélancoliques de l'ambition déçue et de la passion mécontente. Car sa liaison avec Mme Récamier, qui devait peu à peu se calmer, se pacifier, se discipliner, se macérer dans les renoncements de la raison et les tiédeurs de l'habitude, traversait encore la période fiévreuse des débuts-
Ces débuts de la liaison qui devait être le dernier port de Chateaubriand après tant de tempêtes, remontent à l'année 1817. C'est auprès du lit de douleur et bientôt d'agonie de Mme de Staël qu'ils se rencontrèrent et qu'une mutuelle émotion scella l'attrait, longtemps latent, et dès ce jour triomphant, qui devait les lier l'un à l'autre d'un joug impérieux et doux. Dès 1818, à son retour d'Aix-la-Chapelle, Mme Récamier compta, non sans orgueil. Chateaubriand parmi ses visiteurs les plus assidus. « Il eut bientôt conquis, dit son historiographe intime, à la main gantée de velours, la première place dans le cœur ou tout au moins dans l'imagination de Mme Récamier. Les amis plus anciens, plus dévoués, plus désintéressés, comme M. de Montmorency et M. Ballanche, ne virent pas sans ombrage l'ascendant d'une affection dont la prudente amitié de Mathieu redoutait les orages et les inégalités ^ » Habile à louvoyer au milieu des écueils, Mme Récamier sut toujours garder l'équilibre et le maintenir entre ses amis, en leur paraissant les préférer tour à tour, tout en gardant la réalité de cette préférence à un homme incapable de supporter l'affront d'une rivalité.
A la fin d'avril 1821, le ministre de France à Berlin donna sa démission et suivit dans leur rétraite les deux ministres dont il avait, six mois auparavant, facilité l'avènement. Le duc de Riche-
1 . Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Mme Réc imier, t. I, p. 306-319.
lieu ne tarda pas à saisir lui-même, avec l'empressement de la lassitude et du dégoût, l'occasion d'une phrase équivoque de l'Adresse adoptée de concert par des opinions différentes, pour quitter le pouvoir et céder la place à la coalition. Cette fois encore, Chateaubriand ne put donner tout son vol à son ambition. Le portefeuille des affaires étrangères, qu'il convoitait dans le cabinet nouveau, où ses amis Villèle et Corbière rentraient, l'un avec le titre de ministre des finances, l'autre avec celui de ministre de l'intérieur, fut dévolu au vicomte de Montmorency. L'ambassade de Londres, la plus importante de toutes, était le poste d'attente des aspirants au ministère, le poste de consolation des ministres tombés. Chateaubriand, qui ne pouvait le considérer que sous les couleurs de l'espérance, accepta sans trop de regret d'y remplacer M. Decazes.
A Londres, le nouvel ambassadeur s'occupa, en observateur impatient d'une bonne occasion pour la France et pour lui, des affaires de l'Europe. Il a exposé le détail de ses réflexions et de ses vues dans ses Mémoires et avant eux dans son livre sur le Congrès de Vérone. Nous nous bornerons à rappeler deux petits épisodes de sa vie intime qui nous le montrent aux prises avec l'émotion à la fois délicieuse et douloureuse de deux visites, l'une faite, l'autre reçue, qui ravivaient par de piquants contrastes ses plus chers ou ses plus cruels souvenirs du séjour antérieur.
La visite qu'il reçut fut celle de Charlotte Ives,
devenue lady Sulton, veuve de l'amiral de ce nom. 11 ne put revoir, sans l'attendrissement du souvenir et du regret du passé, l'héroïne du court roman de Bungay venant lui recommander son fils.
Une visite aussi émouvante, mais moins pénible, fut celle que l'ambassadeur du roi de France fit, en qualité d'invité d'honneur, au banquet annuel et traditionnel du Literary-Fiind, Société du fonds de secours des gens de lettres. C'était dans cette même ville de Londres, où il avait été malheureux jusqu'à connaître cette extrémité de la misère qui s'appelle la faim, oii le désespoir avait failli le pousser au suicide, où il avait vécu pourtant d'un travail plus noble et d'un salaire moins humble que celui du duc d'Aiguillon, réduit, à Londres aussi, à copier de la musique à un shilling la feuille. Dans cette même ville de Londres, vingt-deux ans plus tard, l'ambassadeur, célèbre, puissant, sinon opulent, pouvait mettre 50 livres dans l'aumônière de quête de ce Literary-Fund, où il eût été bien heureux, en 1793, de pouvoir en puiser une. Ce jour-là, il dut goûter ces joies du contraste et de la revanche qui font toujours trouver agréable le séjour d'une ville où l'on rentre dans un palais après y avoir habité un grenier, et où l'on revient ambassadeur, quand on l'a quittée auteur famélique.
LTn deuil inconsolable, la perte de son meilleur ami, M. de Fontanes, assombrit pour l'ambassadeur ces impressions joyeuses de retour triomphant (1822). Dans ses conversations sur Chateaubriand homme
politique, Fontanes avait tiré son horoscope en ces termes : « Je l'attends au ministère, sans le lui souhaiter pour lui-même. Il y fera quelque chose de mémorable, et puis il tombera. »
Chateaubriand employa à Londres tous ses efforts pour réaliser la première partie de cette prédiction, sans s'inquiéter de la seconde. Quand la révolution espagnole, après la révolution italienne, posa pour les puissances coalisées la question de médiation et d'intervention, au nom de la paix européenne, dont elles s'étaient donné la garde. Chateaubriand dut manœuvrer habilement pour faire prévaloir ses vues entre un ministre des finances, président du Conseil, disposé à voir dans de tels plans plutôt ce qu'ils coûteraient que ce qu'ils rapporteraient, et un ministre des affaires étrangères, préoccupé exclusivement du côté politique et religieux d'une intervention, et n'y cherchant que l'intérêt du trône et de l'autel. Chateaubriand voyait les choses de plus haut et aspirait à faire plus grand. A ses yeux, une intervention de la France en Espagne était une occasion décisive de ranimer par la victoire, dont il ne doutait pas, le prestige de la monarchie à l'intérieur et le prestige de la nation à l'extérieur.
Désigné non sans peine comme l'un des représentants de la France au congrès de Vérone, Chateaubriand, dans l'intérêt de ses projets généreux autant qu'ambitieux, se livra à un manège subtil et compliqué, dont il expose en détail les combinaisons, mais dont nous ne pouvons ici qu'enregistrer le
succès. Le triple résultat de ses habiles manœuvres devait être pour l'ambassadeur de remplacer, après la résistance voulue, le ministre des affaires étrangères, de forcer doucement la main au ministre des finances, et de subjuguer les scrupules et les répugnances du roi jusqu'à lui faire signer un manifeste à la Louis XÏV, terminé par un ultimatum belliqueux (23 janvier 1823).
De cet ultimatum sortit la guerre d'intervention française en Espagne, qu'il ne faut pas juger du point de vue des idées actuelles, mais en se plaçant à celui des idées et des intérêts contemporains. Si elle ne remplit qu'à demi son objet, qui était de faire une diversion salutaire à l'agitation des partis à l'intérieur, et de raviver le prestige de la monarchie et de la France, elle obtint du moins ce résultat de permettre à une politique hardie de fournir la preuve de l'énergie et de la vitalité du pays, d'étouffer un foyer révolutionnaire que son voisinage rendait dangereux, d'arracher l'Espagne à la domination de l'Angleterre.
Cette guerre enfin eut le mérite d'être courte, peu onéreuse et peu sanglante. Il est d'autant plus juste de reconnaître à Chateaubriand l'honneur de ce succès, qu'il le paya de plus d'une angoisse, qu'il eut expié un échec par une de ces impopularités qui touchent à l'infamie, et qu'il n'en recueillit aucun avantage. Au contraire, on peut dire qu'une prompte disgrâce en fut l'unique récompense.
La famille royale et la cour, tout entières à l'eni-
AMBASSADES ET MINISTERE. lH
vrement de cette campagne heureuse qui mettait au chapeau du placide duc d'Angoulême le plumet \ictorieux du Trocadero, dont la duchesse d'Angoulême -formulait le résultat dans cette exclamation sentimentale : « Il est donc prouvé qu'on peut sauver un roi malheureux! » ne songea guère à savoir gré à l'auteur de la guerre d'Espagne de ces émotions aussi nouvelles que douces. On lui fit sentir que les succès des ministres reviennent de droit aux rois, qui ne leur laissent la responsabilité de l'initiative qu'en cas d'échec. Peut-être ne dissimula-t-il pas assez que ce roi malheureux, qu'il n'estimait et n'aimait pas, méritait ses malheurs.
C'est l'affaire des récompenses, au lendemain de la victoire, qui commença la mésintelligence entre Chateaubriand et le roi, surtout entre Chateaubriand et M. de Villèle. Chateaubriand reçut du roi de Prusse le cordon de l'Aigle noir, du roi de Sardaigne le collier de l'Annonciade, du roi de Portugal la grand-croix de l'ordre du Christ, du roi d'Espagne la Toison d'or, enfin de l'empereur de Russie le grand cordon de l'ordre de Saint-André. Le roi de France, piqué de se voir devancé, fit M. de Villèle chevalier de ses ordres afin de le dédommager de n'avoir pas reçu la plaque de Saint-André, que Chateaubriand demanda au tsar pour le président du Conseil, mais en réclamant, de son côté, pour lui, le cordon bleu. Il l'eut, mais ces petites querelles d'amour-propre indisposèrent le roi et aigrirent les incompatibilités d'esprit, d'humeur et de
caractère qui devaient fatalement aboutir à un conflit entre deux hommes aussi dissemblables que M. de Villèle et M. de Chateaubriand.
Ce conflit eut pour cause ou pour prétexte l'attitude soi-disant équivoque, qui en réalité eut surtout le tort d'être trop franche et trop raide, de Chateaubriand dans deux questions où il se trouvait en dissidence avec M. de Villèle, la question du régime électoral ou de la septennalité, la question de la conversion de la rente.
Cette dernière loi rencontra à la Chambre des pairs une opposition assez vive pour entraîner son rejet à 34 voix de majorité, échec que Chateaubriand fut accusé d'avoir favorisé par son silence. Ce silence, qui s'expliquait et se justifiait même par de fort bonnes raisons et qui eût semblé innocent en toute autre circonstance, parut coupable au roi d'une sorte de trahison. Le ministre des affaires étrangères fut révoqué ab irato par une ordonnance qui lui fut notifiée à sa visite au palais (6 juin 1824) avec une absence d'égards qui ajoutait la brutalité de la forme à celle du fond ^
1. Nous attendions les explications de M. de Villèle dans ses Mémoires récemment publiés. Il s'est dérobé à ce devoir au moyen d'arguties et d'ambiguïtés qui ne témoignent pas d'une bonne cause. Il rejette la faute ou le tort de* la forme sur les circonstances, qui déjouèrent tous les désirs de ménagement. 11 dissimule son hostilité derrière celle de M. de Corbière et du baron de Damas. Il déclare avoir obéi purement et simplement aux ordres du roi, dont l'état de colère et d'impatience ne permettait pas la moindre objection. Il attribue cette disgrâce foudroyante à une cause mystérieuse,
Dès le iendemain de cette disgrâce, à laquelle M. de Villèle avait trop d'intérêt pour ne l'avoir pas fomentée et envenimée, et dans laquelle Chateaubriand ressentit encore plus l'affront du congé que la perte du pouvoir, le Journal des Débats adressait au ministre victorieux une déclaration de guerre implacable, au nom d'un ami qui ne retrouvait que dans l'opposition tous ses moyens, et qui le fit bien voir. Le Journal des Débats, qui avait renversé le ministère Decazes et le ministère Richelieu, renversa aussi, comme M. Berlin l'en avait loyalement menacé, le ministère Villèle. Hâtons-nous de dire qu'il ne le renversa qu'en profitant de ses fautes. C'en était une, et la plus grande de toutes, que de se séparer, dans des termes à se donner tous les torts, d'un collègue qui n'était pas d'un commerce commode, mais qui apportait à un cabinet la force d'un grand talent et d'un grand nom. Cette force, il l'emporta avec lui pour la retourner comme une arme, contre son ancien ami, devenu son pire ennemi. Abandonné à lui-même, celui-ci sacrifia la politique de principes à la politique d'intérêts, la politique de liberté à la politique d'autorité. Il s'était
une révélation ou accusation dont il affecte de ne pas lever les voiles. Est-ce une allusion à ces insinuations de spéculation et d'agio dont le maréchal Marmont s'est fait insidieusement l'écho, dont M. Yillemain et M. de Marcellus ont fait justice, et qui, tombant sur un homme aussi fier, aussi pauvre et de ce côté aussi pur (nie M. de Chateaubriand, sont plus ridicules encore que malveillantes ? (J/emoire5 de Villèle, t. V, p. 30-42. — Villemain, p. 383.)
DE Lescure. — Chateaubriand. 8
affranchi des conseils d'un Chateaubriand pour recevoir ceux d'un Polignac. De la loi du droit d'aînesse à la loi sur le sacrilège, de la loi sur le sacrilège à la loi sur la presse, dite ironiquement « loi de justice et d'amour », contre laquelle, sortant de la réserve traditionnelle, protesta l'Académie française ellemême, de complaisance en complaisance pour les ultras, de défi en défi à l'opinion, il arriva en trois ans à une impopularité telle qu'il suffit pour le faire tomber, non d'yine coalition parlementaire, mais d'une manifestation de la garde nationale. Le 5 janvier 1828 avait vengé et au delà le 6 juin 1824.
Chateaubriand n'était pas en mauvais termes avec le roi Charles X. Lors de son avènement, il avait célébré, dans une de ces brochures dont il avait le secret : Le Roi est mort! çii>e le Roi! les qualités du nouveau monarque, et lui avait rendu le service de le présenter à son avantage à la France dans un portrait flatté où les côtés chevaleresques de sa physionomie en dissimulaient les côtés frivoles. Charles X lui en avait su gré et lui avait fait bonne mine au sacre. Mais le sourire dura peu. En bonne conscience de son métier, le roi ne pouvait faire autrement que d'être ministériel. Et Chateaubriand portait de trop rudes coups à son premier ministre, avec un talent aiguillonné par le désir de la vengeance, pour qu'il pût y applaudir. Au contraire il se rendait instinctivement compte que cette opposition frappait trop fort pour frapper juste, que les coups vont souvent au delà de leur but, et, en ne visant que
l'homme au portefeuille, blessent parfois l'homme au sceptre. Il aurait donc certainement préféré voir Chateaubriand se consacrer exclusivement à plaider la cause des Grecs ou à préparer l'édition de ses œuvres.
Car il avait conclu, en 1826, avec le libraire Ladvocat, un traité pour la publication de ce Recueil en trente volumes. Ce traité, qui devait assurer l'aisance et le repos à sa vieillesse, ne fut avantageux ni pour l'éditeur, malgré les généreux sacrifices de l'auteur, ni pour ce dernier, et ne profita qu'aux libraires cessionnaires du marché, après la faillite de Ladvocat et la révolution qui en fut la cause.
A la fin de 1827, bien que Chateaubriand fût indiqué par la logique et la nécessité au choix du roi, celui-ci le raya brusquement de la liste ministérielle en tête de laquelle M. de Chabrol l'avait placé. Puis, se ravisant, il songea à lui pour le ministère de l'instruction publique. Chateaubriand refusa, ne voulant rentrer dans le cabinet que par la porte du ministère des affaires étrangères par laquelle il en était sorti. On le calma en mettant à ce poste un ami, M. de la Ferronnays, et en plaçant encore son ami Hyde de Neuville, à la marine. On acheva de le satisfaire en lui offrant l'ambassade de Rome. Il accepta, toujours séduit par ce nom magique.