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CHAPITRE VI

l'infirmerie MARIE-THÉRÈSE ET l'aBBAYE-AUX-BOIS

Soit mouvement de dépit, soit calcul de coquetterie, Chateaubriand, plus ennuyé du présent qu'inquiet de l'avenir, se résigna à l'exil, dont il espérait être bientôt rappelé. Certains biographes malicieux ont appelé cette ambassade, dont l'œuvre principale fut la défense des intérêts de la France pendant un conclave, et où l'ambassadeur fut bientôt rejoint par sa femme, une ambassade de pénitence. De toutes les occasions flatteuses pour l'amour-propre d'une femme que lui avaient offertes les missions et le ministère de son mari, celle-ci n'avait été tentée que par ce voyage ou plutôt ce pèlerinage de Rome, par les spectacles qu'il promettait à sa pieuse curiosité, par les faveurs et les appuis qu'il assurait à cette infirmerie de Marie-Thérèse, asile des prêtres invalides, chef-d'œuvre de sa vie de dévouement et de charité.

Pendant que l'ambassadeur tâchait à Rome d'oublier Paris, qu'il se reprenait au goût des beauxarts, qu'il visitait l'École française, dirigeait des recherches d'antiquités, restaurait le tombeau du Tasse et élevait un monument au Poussin, tout en trouvant encore du loisir pour des visites moins artistiques et des distractions moins littéraires *, la session de 1828 s'ouvrait sous d'assez heureux auspices, sauf le danger d'un choc et d'un conflit entre deux entêtements proverbiaux : celui de M. Royer- Collard, président de la Chambre, encore raidi par le succès d'une sextuple élection, et celui de Charles X. Le vieux roi, entouré d'un conseil nouveau dont il se défiait, contre lequel il conspirait, dont il souhaitait la chute, regrettant Yillèle et désirant Polignac, n'avait garde de se prêter à l'occasion de la démission du comte de La Ferronnays malade , pour replacer dans le cabinet Chateaubriand, à qui fut préféré le plus commode Portails.

Il partit de Rome le 16 mai sur un congé pris brusquement, et arriva à Paris le 23 plus satisfait de s'y retrouver que d'autres ne l'étaient de l'y voir.

Bientôt il profita de son congé pour aller aux eaux de Cauterets, laissant Mme de Chateaubriand dans

1. Les voiles en ont été soulevés après Sainte-Beuve, par un témoin oculaire, qui parle des faiblesses de son ambassadeur avec la malice, mais aussi de ses qualités, de son culte de l'honneur, de ses prodigalités de grand seigneur de cœur comme de rang avec l'admiration de la jeunesse. {Ma jeunesse, 1814-1830 — Souvenirs, par M. le comte d'Haussonville, de l'Académie française, 1885, p. 163 à 222.)

son Infirmerie Marie-Thérèse, où la pieuse dame revenait chargée de reliques, de médailles, d'indulgences, de largesses, de promesses, pouvant montrer sur ses genoux ou à ses pieds, se prélassant sur un coussin, le vieux Micetto, le chat roux, rayé de noir, favori du pape Léon XII, dont elle avait hérité.

C'est à Gauterets, au milieu de rêves fort éloignés d'une si menaçante réalité, que son mari apprit la formation du ministère du 8 août 1829, comprenant MM. dePolignac, de Bourmont, de la Bourdonnaye, « Goblentz, Waterloo, 1815, tous nos malheurs et toutes nos hontes », disait le Journal des Débats, prévoyant déjà, dans ce coup de tête, ne portant encore que sur les personnes, le coup d'Etat qui devait porter sur les choses.

Chateaubriand n'hésita pas à faire à la cause de la liberté constitutionnelle, exposée au plus grand danger qu'elle eût jamais couru, un dernier sacrifice, celui de l'ambassade de Rome, où il se berçait de l'espoir de finir ses jours, fût-ce dans une cellule à Saint-Onuphre, se réservant de faire, en ce cas, de sa maison de Paris un asile de retraite pour les gens de lettres et les artistes. Ce sacrifice lui fut douloureux. Mais il était nécessaire. Chateaubriand était celui qui pouvait garder le moins d'illusions sur M. de Polignac, qu'il avait appris à connaître à ses dépens : homme naturellement et inconsciemment fatal, dangereux dans le dévouement plus que dans la haine, doué de l'imperturbable infatuation de la médiocrité, augmentée encore par l'exaltation d'une

mj-^sticité qui lui donnait Dieu pour confident et le lui promettait pour complice, allant droit à son but, grâce a cette double œillère, avec la pire des témérités, celle qui non seulement bravç le danger, mais même ne le voit pas.

Le prince de Polignac, qui appréciait cependant la valeur du concours d'un homme comme Chateaubriand, et redoutait encore plus l'effet de sa retraite, n^ négligea rien pour le retenir. Mais ils ne purent et ne pouvaient s'entendre, l'un jouant au naturel le rôle d'AIceste qui doute de tout, et l'autre celui de Philinte, qui ne doute de rien; celui-ci fermant brusquement sur lui, le sourcil froncé, avec un adieu d'un pessimisme prophétique, la porte que celui-là laissait entr'ouverte avec le sourire de cet optimisme imperturbable, « qui faisait de lui, a dit plus tard Chateaubriand dans ses Mémoires, un muet éminemment propre à étrangler un empire ».

Un an plus tard, le muet avait fait son œuvre. On la connaît assez pour qu'il suffise de rappeler les incidents suprêmes de cette politique dénaturée, exaspérée, où chaque parti dépassa son but, où chacun alla au delà de son ambition et de son opinion, où le gouvernement poussa la réaction jusqu'au coup d'État et où l'opposition poussa la résistance jusqu'à la Révolution.

Le jour même où furent signées les ordonnances dictatoriales du 25 juillet. Chateaubriand, qui vivait au fond de son pavillon de la rue d'Enfer dans le laborieux isolement du travail, de la disgrâce et de

la pauvreté, peu propice aux relations, aux informations nécessaires, aux prévoyances opportunes et aux interventions décisives, partait pour Dieppe, où il allait rejoindre Mme Récamier.

Lorsqu'il revint à Paris en toute hâte, le 28 juillet, il était déjà trop tard pour prétendre réparer l'irréparable, éviter l'inévitable.

Chateaubriand n'eut donc et ne pouvait avoir à ces événements de Juillet qu' « une part de spectateur », spectateur non indifférent, quoique désintéressé, grâce auquel les principes ne cédèrent pas aux circonstances, le droit à la force des choses et à l'ambition des hommes, sans une protestation aussi éclatante que stérile.

Rencontré près du Louvre, au milieu des traces encore mal effacées de la lutte, par un groupe de jeunes gens, reconnu, salué de son titre glorieux de défenseur de la liberté de la presse, acclamé, porté en triomphe jusqu'aux portes du Luxembourg par cette jeunesse généreuse qui aura toujours le respect des poètes et des vaincus, qui criait : Vii^e la Chanel et ne regimbait pas quand Chateaubriand l'adjurait de crier aussi : Vive le Roi! le pair de France tira argument des incidents de cette petite scène d'ovation pour nier devant ses collègues l'imminence du péril révolutionnaire. Il essaya de leur faire considérer le ministère du duc de Mortemart, le retrait des ordonnances et la nomination du duc d'Orléans en qualité de lieutenant général du royaume comme une solution suffisante de la crise, offrant toutes les

garanties nécessaires pour le droit, l'ordre et la liberté. Ses protestations, ses adjurations n'eurent et ne pouvaient avoir aucun succès devant l'impatience raisonnée ou intéressée d'une consécration plus sûre des événements. Les assemblées ne sont pas chevaleresques et, toujours surprises par les révolutions, « ont hâte d'y mettre un terme et de les retirer des mains de la foule * ». La politique de Chateaubriand ne parut que romanesque à la Chambre des pairs le 30 juillet et le 3 août. Elle ne sembla pas plus pratique au Palais-Royal, où, dans une double entrevue, le duc d'Orléans, appelant à son aide, pour conquérir un ami précieux ou tout au moins pour désarmer un dangeureux ennemi, la vertu dans la personne de Marie-Amélie, et l'esprit dans la personne de Mme Adélaïde, échoua, malgré cette double intervention.

Peu de jours après, Chateaubriand donna sa démission de pair de France, renonça à tout titre et pension et sortit de la vie publique pour rentrer ruiné, mais content d'avoir fait son devoir, dans sa modeste demeure de la rue d'Enfer.

Il consacra les loisirs ou plutôt les travaux de sa retraite à l'achèvement de l'édition de ses Œuvres. Il ne se détourna de ce labeur que pour lancer quelques écrits de circonstance que les événements imposaient à une verve réchauffée par la colère. Pendant les dix-huit mois de solitude laborieuse où il animait

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