‹ Chateaubriand, sa vie et ses œuvres: étude littéraire et moraleChapitre 12 sur 41 · LETTRE SUR LA CAMPAGNE ROMAINE · texte numérisé non relu

LETTRE SUR LA CAMPAGNE ROMAINE

ritalicy mais surtout la Lelire éloquente qu'il adressa à Fontanes sur la Campagne romaine, achèvent admirablement cette Poétique.

Assurément personne, avant Chateaubriand, si ce n'est peut-être le Poussin et Claude Lorrain, n'avait su nous peindre avec tant de suavité et d'éclat la beauté des lignes de l'horizon romain et la limpidité de la lumière *; personne n'avait jeté avec plus de vérité pittoresque sur

« fameux, n*ont pu vivre cependant au-delà du peu de jours assignés a à notre obscurité. Ainsi les ruines jettent une grande moralité au « milieu des scènes de la nature : quand elles sont placées dans un ce tableau, en vain on cherche à porter les yeux autre part : ils re- « viennent toujours s^attacher sur elles. Et pourquoi les ouvrages des « hommes ne passeraient-ils pas, quand le soleil, qui les éclaire, a doit lui-même tomber de sa voAte? Celui qui le plaça dans les (c cieiix est le seul souverain, dont IVmpire ne connaisse point de « ruines. {Génie du Christ,, III* part., liv. V, chap. m.)

I Je ne citerai rien de cette lettre si connue. Mais je ne saurais dii'e combien je fus frappé de la vérité et de la beauté de cette description, en contemplant moi-même un soir du haut du Pincio le coucher du soleil à Thorizon romain. « J*ai souvent remonté le Tibre « à Ponte-Molé, pour jouir de cette grande scène de la fin du jour. « Les sommets des montagnes de la Sabine apparaissent alors de «' lapis-lazuli et d'or pâle, tandis que leurs bases et leurs flancs sont « noyés dans une vapeur d'une teinte violette ou purpurine. Quel- « quefois de beaux nuages, comme des chars légers, portés sur le » vent du soir avec une grâce inimitable, font comprendre Tappa- « rition des habitants de TOlympe sous ce ciel mythologique : quel- « quefois l'antique Rome semble avoir étendu dans TOccident toute « la pourpre de ses consuls et de ses Césars, sous les derniers pas du « Dieu du jour. » {OEttvres complètes, t. VII, p. 239.)

les débris des monuments d'autrefois la verdure éternellement rajeunie et souriante, et n'avait su varier avec plus d'art ce mélancolique contraste des ruines et de la nature, de la vie et de la mort. Mais là surtout où il excelle, c'est à sentir et à rendre le sublime austère et l'éloquente tristesse de la campagne romaine. Goethe, un peu avant lui, avait visité Rome en artiste de génie, et en avait joui avec ivresse. Mais il n'avait pas compris la morne majesté de celte Niobé des nations^ couronnée des ruines de sa grandeur passée, et gardant dans la solitude son veuvage éternel. Pour lui Rome n'était guère qu'un musée ; mais pour Chateaubriand, c'est en même temps un tombeau. Sa Lettre respire la désolation sublime empreinte sur ce désert qui l'entoure; il repeuple cette solitude de ses souvenirs, et, pour célébrer les grandeurs romaines, il trouve une parole qui les égale. Majestati Romœ par inge* nium.

On regrette que les autres Lettres de Chateaubriand sur l'Italie ne soient que des notes que l'écrivain ait négligé d'achever. On vou-

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droit particulièrement une Lettre sur Naples, pour faire pendant à la Lettre sur Rome. On peut s'en dédommager toutefois, en relisant dans le récit d'Eudore la description si poétique de cette ville des plaisirs, voluptueusement couchée aux bords de la mer de Sicile ^

I « Chaque matin, aussitôt que l'aurore commençait à paraître, « je me rendais sous un portique qui s'étendait le long de la mer. Le « soleil se levait devant moi sur le Vésuve : il illuminait de ses feux « les plus doux la chaîne des montagnes de Saleme, Tazur de la mer « parsemée des voiles blanches des pécheurs; les îles de Caprée, « d'Œnaria et de Prochyta, la mer, le cap Misène, et Baies avec « tous ses enchantements. — Des fleurs et des fruits humides de « i*osée sont moins suaves et moins frais, que le paysage de Naples, et sortant des ombres de la nuit. J'étais toujours surpris, en arri- « vaut au portique, de me trouver au bord de la mer ; car les vau gués dans cet endroit faisaient à peine entendre le léger murmure « d'une fontaine. En extase devant ce tableau, je m'appuyais contre a une colonne ; et, sans pensée, sans désir, sans projets, je restais (( des heures entières à respirer un air délicieux. Le charme était si « profond, qu'il me semblait que cet air divin transformait ma pro- <c pre substance, et qu'avec un plaisir indicible je m'élevais vers le « firmament, comme un pur esprit... Hélas! nous poursuivions nos « faux plaisirs ! Attendre ou chercher une beauté coupable, la voir <c s'avancer dans une nacelle et nous sourire du milieu des flots, voit guer avec elle sur la mer, dont nous semions la surface de fleurs, « suivre l'enchanteresse au fond de ce bois de myrtes et dans les « champs heureux où Virgile plaça l'Elysée : telle était l'occupation « de nos jours, source' intarissable de larmes et de repentir. Peut- « être est-il des climats dangereux à la vertu par leur extrême voa lupté. Et n'est-ce point ce que voulut enseigner une fable ingé- « nieuse, en racontant que Parthénope fut bâtie sur le tombeau « d'une Sirène ? L'éclat velouté de la campagne, la tiède température

C'est là que le croquis est devenu un tableau achevé. Certes Lamartine lui-même n'a pas exprimé d'une façon' plus heureuse le charme de Naples, et le spectacle enivrant de cette mer splendide qui en caresse amoureusement le rivage, et les soupirs de la brise et les parfums de la terre, et cette langueur délicieuse qui pénètre les sens et berce l'âme dans une molle et voluptueuse rêverie. — Et cependant, tout en admirant le talent si varié de l'enchanteur, il semble que Chateaubriand, lorsqu'il parlait de Rome, y était plus encore dans la vraie patrie de son génie ; et que le tour grave et naturellement grandiose de son imagination, et la solennité de son langage répondent mieux encore à la majesté désolée de cette cité, reine du monde.

« de Tair, les contours arrondis des montagnes, les molles inflexions

« des fleuves et des vallées, sont à Naples autant de séductions pour

c< les sens, que tout repose et que rien ne blesse. Le Napolitain

« demi-nu, content de se sentir vivre sous les influences d'un ciel

« propice, refuse de travailler, aussitôt qu'il a gagné l'obole qui

« suffit au pain du jour. Il passe la moitié de sa vie, immobile aux

« rayons du soleil, et l'autre à se faire traîner dans un char, en

N poussant des cris de joie : la nuit il se jette sur les marches d'un

« temple, et dort sans souci de l'avenir, aux pieds des statues de ses

« dieux. » (Les Martyrs^ liv. V.)

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