‹ Chateaubriand, sa vie et ses œuvres: étude littéraire et moraleChapitre 11 sur 41 · CHATEAUBRIAND ET LE PREMIER CONSUL · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND ET LE PREMIER CONSUL

pagnons d'Ulysse chez Circé oublient le retour dans de grossiers plaisirs, le héros sur le rivage pleure en songeant à son toit. Si cette tristesse, lorsqu'elle s'égare aux choses de la terre, et qu'elle cherche dans les ambitions et les passions de la vie une satisfaction impossible, finit par tourner au dégoût de tout, au désespoir et à la mort; combien, au contraire, ne pe ut-elle pas d evenir bonne et salutaire, alors que la religion s'en empare et la dirige, en lui montrant son digne objet, et en ramenant ses aspirations vers le ciel? Sensus carnis mors est ^ a^t saint Paul, sensus vero spiritûs vita et pax.

Chateaubriand, qui publiait son Génie du Christianisme le jour même où le Premier Consul rouvrait les églises au culte catholique , avait dédié son livre au nouifeau Cyrus, comme il l'appelle. Séduit avec la France entière par les grandes choses qui inauguraient cette ère de réorganisation sociale, il se ralliait alors avec une sincère admiration au restaurateur du monde ^ De son côté, le Premier Consul, dont

' 11 terminait la première préface de son livre par ces paroles

cet ouvrage secondait les desseins, avait accueilli avec empressement cet auxiliaire de génie. Il pensait l'attacher à sa politique en le nommant, sur la recommandation de Fontanes, secrétaire d'aml^assade à Rome.

Pour le poète devenu diplomate, la lune de miel (on le sait) ne fut pas longue. C'était aussi une méprise d'avoir enrôlé ce fils de la Muse à l'école de Talleyrand, mais surtout d'avoir soudain jeté le divin rêveur, alors qu'il descendait des hauteurs de l'idéal, au milieu des mesquines intrigues qui se nouaient alors autour de la cour de Rome. L'âme fière de René ne pouvait guère se plier d'ailleurs à servir

mémorables : a Je pense que tout homme, qui peut espérer quel-

« ques lecteurs, rend un service à la société, en tâchant de rallier

« les esprits à la cause religieuse; et dût-il perdre sa réputation

« comme écrivain, il est obligé en conscience de joindre sa force, K toute petite qu'elle est, à celle de cet homme puissant, qui nous a

« retirés de rabime. — Celui, dit M. LalIy-ToUendal, à qui toute

« force a été donnée pour pacifier le monde, à qui tout pouvoir a

« été confié pour restaurer la France, a dit au prince des prêtres,

« comme autrefois Cj-rus : Jéhavah, le Dieu du ciel, m'a livré les

« royaumes de la terre, et il m'a commis pour relever son temple.

« jélleZf montez sur la montagne sainte de Jérusalem, rebâtissez le

a temple de Jéhovahl — A cet ordre du libérateur, tous les Juifs et

« jusqu'au moiùdre d'entre eux, doivent rassembler des matériaux

« pour hâter la reconstruction de l'édifice. Obscur Israélite, j'ap-

« porte aujourd'hui mon grain de sable. »

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dans la situation inutile que lut faisait la jalousie du cardinal Fesch, son ambassadeur.

Ck>mme Werther, il ne saurait se résigner à cette existence oiseuse et si^^alterne. Aussi le dégoût ne tarda pas à le saisir. Après un an à peine de séjour à Rome, il rentrait en France. Fontanes essaya inutilement de parer à ce coup de tête, en faisant nommer son ami ministre dans le Valais. Les événements firent échouer sa démarche. Chateaubriand n'eut pas même le temps de se rendre à son poste. Au moment de partir, il apprend soudain la mort tragique du duc d'Enghien. Sur-le-champ son parti est pris. L'ancien soldat de Condé rompt avec le Premier Consul et envoie sa démission.

Son séjour à Rome cependant, s'il avait compromis la carrière du jeune diplomate, n'avait pas été perdu pour le poète. Le poète, au contraire, a pu moissonner à pleines mains sur cette terre classique toute remplie d'éloquents et mélancoliques souvenirs. Il touchait alors à l'âge où l'homme, déjà mûri par la vie et le malheur, aime aussi déjà davantage à se retourner en arrière et à se recueillir dans la mé-

moire du passé. Au début de la jeunesse, quand il portait avec lui tout un monde d'illusions et de chimères, il avait aimé à se plonger dans les vastes et solitaires forêts américaines, qu'il peuplait de l'essaim de ses rêves. Aujourd'hui à ces vagues paysages, où l'homme n'a laissé nulle trace, le voyageur préfère ces lieux pleins du passé, dont les ruines rappellent les siècles écoulés, les grandeurs et les misères des sociétés qui nous ont précédés sur la terre. Ijsl poussière que l'on foule à Rome est faite des débris des empires et des ossements des hommes : là, pas une pierre qui n'ait son nom, et n'ait de grandes choses à raconter à qui saura entendre sa voix muette.

Déjà, dans son Gcme du Christianisme^ Chateaubriand avait esquissé une théorie esthétique des Ruines j et il en avait indiqué les harmonies mystérieuses avec le cœur de l'homme et sa fragile destinée ^ Ses Lettres sur

ï « Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines. Ce sente liment* tient à la fragilité de notre nature, à une conformité se- « crête entre ces monuments détruits et la rapidité de notre exis- « tence. Il s'y joint en outre une idée qui console notre petitesse, K en voyant que des peuples entiers, des hommes quelquefois si

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