‹ Chateaubriand, sa vie et ses œuvres: étude littéraire et moraleChapitre 16 sur 41 · L'ITINÉRAIRE DE PARIS A JÉRUSALEM · texte numérisé non relu

L'ITINÉRAIRE DE PARIS A JÉRUSALEM

nent encore sous le soleil de leur immortelle splendeur '.

On dirait même que le poète a mieux senti

I « Le lendemain de mon arrivée, à quatre heures et demie du « matin, nous montâmes à la citadelle ; son sommet est environné de tt murs, moitié antiques, moitié modernes : d'autres murs circulaient « autrefois autour de sa base. Dans Fespace que renferment ces murs, c( se trouvent d*abord les restes des Propylées et les débris du temple « de la Victoire. Derrière les Propylées, à gauche vers la ville, on Cl voit ensuite le Pandroséum et le double temple de Neptune- « Érechthée et de Minerve-Polias ; enfin sur le point le plus éminent (c de TAcropolis s'élève le temple de Minerve; le reste de l'espace est <t obstrué par les décombres des bâtiments anciens et nouveaux, et « par les tentes, les armes et les baraques des Turcs

« Je n'entrerai point dans la description particulière de chaque M monument... La première chose qui vous frappe dans les édifices « d'Athènes, c'est la belle couleur de ces monuments. Dans nos dite mats, sous une atmosphère chargée de fumée et de pluie, la pierre u du blanc le plus pur devient bientôt noire ou verdâtre. Le ciel clair ce et le soleil brillant de la Grèce répandent seulement sur le marbre « de Paros et du Pantélique une teinte dorée semblable à celle des n épis mûrs ou des feuilles en automne.

« La justesse, l'harmonie et la simplicité des proportions attirent a ensuite votre admiration... J'ai vu du haut de l'Acropolis le soleil se ce lever entre les deux cimes du mont Hymette : les corneilles qui nichent « autour de la citadelle, mais qui ne franchissent jamais son sommet, « planaient au-dessus de nous ; leurs ailes noires et lustrées étaient a glacées de rose par les premiers reflets du jour ; des colonnes de fuit mée bleue et légère ^montaient dans l'ombre, le long des flancs de «t l'Hymette, et annonçaient les parcs ou les chalets des abeilles ; Athè- « n^, l'Acropolis et les débris du Parthénon se coloraient des plus tt belles teintes delà fleur du pécher ; les sculptures de Phidias, frap- « pées horizontalement d'un rayon d'or, s'animaient et semblaient se « mouvoir sur le marbre par la mobilité des ombres du relief ; au tt loin, la mer et le Pirée étaient tout blancs de lumière, et la citadelle

la Grèce, toute pleine encore des souvenirs de sa riante mythologie, que la Terre-Sainte ellemême, ce dernier but de son pèlerinage ; et qu'il portait dans son voyage bien plus encore l'imagination de Thomme du monde sensible aux charmes de la nature et au culte des beaux arts, que la foi du fidèle et le besoin d'aller en pèlerin prier et pleurer au tombeau du Christ. Sur ce sol de la Palestine, son cœur chevaleresque semble même se souvenir mieux encore des exploits des Croisés et des fictions un peu profanes du Tasse, que de la poésie sainte de la Bible et des choses de l'Évangile. Sans doute le peintre a reproduit dans d'ad-

« de Corinthe, renvoyant Téclat du jour nouveau , brillait sur ITio- « rizon du couchant comme un rocher de pourpre et de feu.

« Du lieu où nous étions placés, nous aurions pu voir, dans les « beaux jours d'Athènes, les flottes sortir du Pirée pour combattre l'en- (c nemi ou pour se rendre aux fêtes de Délos ; nous aurions pu entendre « éclater au théâtre de Bacchus les douleurs d'Œdipe, de Philoctète et tt d'Hécube ; nous aurions pu ouïr les applaudissements des citoyens (( aux discours de Démosthène. Mais hélas ! aucun son ne frappait a notre oreille. A peine quelques cris échappés à une populace esclave « sortaient par intervalles de ces murs, qui retentirent si longtemps a de la voix d'un peuple libre. » (Itinéraire. — Voyage de la Grèce.) — Bien des fois ma vue ravie s'est promenée sur ces horizons éclatants; et chaque fois j'admirais davantage le grand peintre, qui avait su en reproduire ainsi l'aspect en des mots pleins de lumière.

L'ITINËRAIRE DE PARIS A JÉRUSALEM. loi

mirables descriptions les aspects sévères de cette terre travaillée par des miracles et leur mélancolie sublime. Pour rendre leur voix à ces éloquentes solitudes, il retrouve parfois les accents de Job ou de Jérémie. Cependant, lorsqu'on le veut suivre en chrétien autour de Jérusalem , ou le long de la Voie douloureuse j on éprouve quelque mécompte. On le trouverait presque sec et froid ; il entasse l'érudition, comme pour suppléer à l'émotion intime. Il a, comme toujours, l'imagination magnifique; mais il est des choses qui veulent être senties par le cœur, Sunt lacrimœ reru/n! Il n'a pas goûté les larmes de ces choses. Son cœur n'était pas là. — Ne nous a-t-ilpas luimême appris que l'ambition d'une gloire mondaine l'avait, plus que l'attrait de la foi, conduit en Palestine? Il y allait achever son poème des Martyrs. Faut-il ajouter, d'après son propre aveu, qu'il y portait une passion troublante, dont la pensée aurait suffi pour lui ôter le sentiment des saints mystères accomplis en ces lieux ' ? Pour goûter les tristesses ou les joies

' « Mais ai-je tout dit dans V Itinéraire sur ce voyage commencé au

intimes des choses divines, pour suivre le Sauveur au Jardin des Olives ou au Calvaire, il faut un cœur pur.

V Itinéraire s'arrête au seuil de l'Espagne, par où le voyageur accomplissait son retour.

C'est dans les Aventures du dernier Ahencerrage que, bien des années plus tard. Chateaubriand devait exprimer, sous le voile d'une transparente et idéale fiction, ses sentiments et ses pensées dans cette dernière phase de son voyage. On entrevoit , en effet , dans cette délicieuse Nouvelle , qui est le véritable couronnement de \ Itinéraire^ le souvenir enchanté d'impressions personnelles. Le poète a beaucoup mis de lui-même dans son preux et triste Aben-Hamet. Mais, outre l'intérêt qui s'attache

« port de Desdémona et d*Othello? Allais-je au tombeau du Christ « dans les dispositions du repentir? Une seule pensée m'absorbait; « je comptais avec impatience les moments. Du bord de mon navire, « les regards attachés à Fétoile du soir, je lui demandais des vents « pour cingler plus vite, de la gloire pour me faire aimer. J'espérais «« en trouver à Sparte, à Sion, à Memphis, à Carthage, et l'apporter « à l'Alhambra. — Comme le cœur me battait en abordant les côtes « d'Espagne ! Aurait-on gardé mon souvenir, ainsi que j'avais traversé « mes épreuves? Que de malheurs ont suivi ce mystère ! Le soleil les « éclaire encore*.. Si je cueille à la dérobée un instant de bonheur, « il est troublé par la mémoire de ces jours de séduction, d'enchau- « tement et de délire. » (Mémoires d^outre^tombe,)

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à cette demi-confidence, rien de plus accompli d'ailleurs dans sa sévère et sobre beauté, que ce petit roman à quatre personnages, où Ton entrevoit l'Espagne du Moyen Age dans toute la poésie de son héroïque et religieuse histoire. Aben-Hamet, le dernier rejeton de la tribu des Abencerrages, et Blanca, la digne descendante du Cid, malgré Tinclination d'estime et d'amour qu'ils éprouvent l'un pour l'autre, conservent fidèlement le génie de leur race ; on sent qu'ils sont séparés par l'héritage de haines séculaires, que l'antagonisme des croyances religieuses et huit siècles de guerre ont jetées entre les deux peuples qui se sont disputé si longtemps l'Espagne. Séduits cependant par cette passion mutuelle qu'un hasard funeste a allumée dans leur cœur, Aben-Hamet se flatte que, pour être à lui, Blanca consentira enfin à se faire musulmane; Blanca espère qu'Aben- Hamet pour l'épouser deviendra chrétien. On partage un instant l'illusion des deux jeunes gens, en errant avec eux ou dans les cours désertes de TAlhambra ou dans les jardins du Généraliffe, où ils respirent, avec les parfums

des citronniers et des orangers en fleurs , les souvenirs d'amour que ces lieux leur rappellent. Après bien des combats, Aben-Hamet chancelle ; il va sacrifier à Blanca la religion de ses pères. Mais la fille du Cid apprend que son amant est le dernier reste du sang héroïque des Abencerrages. Retourne au désert ^ lui ditelle en étouffant son cœur, et résolue à mourir, plutôt que de demander à celui qu'elle aime de démentir l'honneur de sa race.

Ce petit drame chevaleresque, où l'honneur, comme une fatalité inexorable, condamne les deux amants au deuil éternel de leur amour, laisse dans l'âme, après la lecture achevée, une impression prolongée de généreuse mélancolie; on savoure longtemps cette héroïque douleur.

En plaignant Aben-Hamet et Blanca que leur destinée sépare à jamais, on leur porte presque envie; on sent bien qu'il n'y a rien au monde encore de plus beau que ce sacrifice noblement accepté de la passion au devoir et à l'honneur. On dirait en vérité un magnanime écho du Cid de Corneille.

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