‹ Chateaubriand, sa vie et ses œuvres: étude littéraire et moraleChapitre 26 sur 41 · LA MONARCHIE SELON LA CHARTE · texte numérisé non relu

LA MONARCHIE SELON LA CHARTE

majorités parlementaires' fait prévaloir l'expression libre et légale des besoins et des vœux du pays. Qu'il survienne entre le Pouvoir et le Parlement quelque dissentiment, le Roi cède à l'opinion en changeant ses Ministres, ou bien il dissout la Chambre élective pour en appeler au pays lui-même. Autour de ce système, le publiciste groupe ensuite un ensemble d'institutions destinées à le compléter et à en assurer la sincérité; il veut une administration intègre et modérée, qui respecte la liberté des opinions et veille à la satisfaction de tous les intérêts publics, mais surtout une presse libre, qui fasse circuler la vie politique dans la nation et jette la lumière dans l'administration de ses affaires. — Qu'était-ce que toute cette théorie politique, que le commentaire éloquent de la Charte, que Louis XVUI avait donnée à la France? Aussi, malgré certaines défiances, où se trahit encore l'intolérance de l'esprit de parti, ce livre de Chateaubriand, qui résume avec tant de netteté et d'éclat la pratique du gouvernement constitutionnel , demeurera

comme l'Évangile des publicistes pendant

toute cette période 'de la Restauration. Cet ouvrage dominera même par son ascendant le mouvement des idées : les grands principes de liberté légale, que Técrivain y a proclamés avec éloquence, pénétreront dans les esprits et dans les mœurs ; et la Restauration sera elle-même comme entraînée par le courant de l'opinion à la pratique plus complète de la Charte et du Gouvernement Constitutionnel.

Sous un air de théorie cependant, cette A/onarchie selon la Charte n'avait été, en ces années de polémique ardente, qu'une machine de guerre dirigée contre le ministère. Chateaubriand débutait dans son rôle d'opposition. Il dut payer de son titre de Ministre d'État la publication de sa brochure. Mais, plus libre désormais, il va poursuivre dans le Conservateur sa prédication libérale.

Nul écrivain assurément n'a plus contribué que lui, par les articles éloquents qu'il publia dans ce journal, à donner à la presse périodique la puissance et l'éclat incomparables qu'elle acquit sous la Restauration. Le journal rivalisait alors d'éloquence avec la tribune:

CHATEAUBRIAND JOURNALISTE. t91

un article du Conserifatear ou du Journal des Débats était un événement. Le talent des écrivains allait faire de là presse, comme on Ta dit, un quatrième pouvoir dans TÉtat. Mais alors aussi on connut les dangers de cette puissance nouvelle, qui fait honneur sans doute au pays où elle règne, quand elle en est comme la conscience, et devient la gardienne scrupuleuse des libertés politiques et des droits de tous, mais qui aussi a toujours eu besoin, en France surtout, d'être protégée elle-même par la loi contre ses propres excès. — Magna eloquentia, a dit Tacite, sicut Jlamma^ materia aliturj et motibus excitatur, et urendo clare^ scit.,.. Et il ajoute : Quœ in bene constitutis civitatibus nunquam oritur ^ « L'éloquence est une flamme qui brille, mais qui dévore. »

Quand on se rejette par la pensée au cœur de cette mêlée orageuse de toutes les doctrines, des passions, des espérances, des regrets, qui éclataient alors dans les Journaux et faisaient fermenter la France, on en ressent encore sans doute l'exaltation généreuse. Mais Ton com-

ï Dialogue de Caitsîs corrupiœ cloquent'ite, XXXVI.

tn L*AGE MUR ET LA POLITIQUE.

prend aussi combien ces luttes passionnées, en surexcitant les esprits, durent embarrasser et compromettre l'œuvre de la restauration politique et sociale. La France d'alors rappelle à quelques égards Athènes au temps de Péric.lès. Le démagogue de génie, en détruisant avec une noble imprudence les dernières barrières qui s'opposaient au débordement de la démocratie, afin de donner plus libre carrière à l'activité du peuple le mieux doué de la terre, procura sans doute à sa patrie un moment incomparable de puissance et de splendeur, mais suivi bientôt de terribles désastres. En France aussi, on usa jusqu'à l'excès de cette liberté de la parole récemment reconquise. A cette époque si chargée encore de tempêtes, la plume aux mains de tant de partis rivaux et passionnés devint souvent une arme de guerre civile; souvent l'ardeur de la polémique entraîna les écrivains même les plus dévoués à des violences factieuses. Il aurait fallu que la presse alors fît avec mesure et progressivement l'éducation .politique de la France, qu'elle observât la plus grande prudence pour y ac-

Page 1