CHATEAUBRIAND JOURNALISTE
climater peu à peu, avec la pratique tempérée des institutions parlementaires, les mœurs de la vraie liberté, c'est-à-dire cette modération, cette patiAice, ce respect du droit partout où il se trouve ; fruits tardifs de l'expérience, que les partis alors ne connaissaient guère. Les amis de la monarchie surtout ne devaient-ils pas éviter de laisser voir que la Royauté, qui était la base de Tédifice constitutionnel, pouvait être forcée dans sa prérogative? Mais ils croyaient déjà pouvoir, à l'image de l'Angleterre, user impunément du droit absolu des majorités parlementaires. Par une fatalité de la fausse situation qu'il avait prise au début, ce fut pourtant le parti catholique et monarchique, qui, mené à l'assaut par Chateaubriand; renversa le sage et habile ministère de M. De-î^ cazes, le seul peut-être, qui par ses prudentes transactions ait eu quelques chances d'accorder la France libérale avec la vieille dynastie, et d'asseoir enfin chez nous un gouvernement de liberté tempérée.
La conduite politique de Chateaubriand sous la Restauration nous offre bien des contradic-
tîons de ce genre. Comment donc lui, qui voulait faire refleurir le Lis antique sur cette terre de France si profondément renouvelée par la Révolution, s'élève- t-il avec tant de passion contre ceux qui s'efforcent d'obtenir des partis des sacrifices réciproques pour la pacification de la patrie? Dévoué comme il l'est à la royauté des Bourbons , comment se laisse-t-il entraîner jusque dans les rangs de ceux qui l'attaquent avec le plus d'acharnement?
Il faut le dire, avec tant de grandes qualités, on regrette de ne pas rencontrer dans Chateaubriand un plus ferme caractère et une raison plus haute. Son cœur est sollicité par tout ce qui est bon et national, mais sans pouvoir toujours accorder tous ces nobles mouvements qui l'entraînent ; son intelligence est ouverte à toutes les grandes pensées, mais elle reste parfois comme éblouie elle-même de ses contradictions brillantes, sans parvenir à les concilier dans une vérité plus élevée. Il aime à ' la fois la monarchie et la liberté, la raison et ; la foi, les souvenirs de la vieille France et les i espérances de la nouvelle. Toutes les grandes !
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choses de la patrie, tous les éléments de la société moderne s'agitent confusément dans son âme, mais sans y trouver Tidée souveraine, qui parvienne à les coordonner. Aussi flotte- 1- il souvent, disputé par des sentiments contraires, mais assurément toujours généreux et désintéressés; et s'il ne peut arriver jamais à concilier avec équité tous les droits, il sera du moins l'avocat dévoué de toutes les nobles causes. — La nature d'un tel esprit le jetait donc dans l'opposition. Sa vraie place est dans le Journal et à la Tribune de la Chambre des pairs.
' Cependant il ambitionna toujours une part plus active aux affaires, et il s'irritait de la défiance que Louis XVIll gardait à son égard.
Mais au moment même où, après avoir renversé le ministère Decazes, Chateaubriand, à la tête de son parti, rentrait par la brèche au pouvoir, et croyait qu'il allait prendre un rôle considérable dans la nouvelle administration, il se vit encore relégué dans l'ambassade de Berlin et ensuite dans celle de Londres. Louis XVIII, qui ne supportait ce brillant dominateur qu'avec impatience, l'aimait mieux ainsi dans une
glorieuse et lointaine ambassade. Chateaubriand dut se résigner à cet exil ; mais de là il épiait d'un œil inquiet les événements, espérant bien que la fortune ne tarderait pas à lui offrir Toccasion de prendre enfin dans le gouvernement de son pays la place à laquelle il se croyait appelé par son talent et son patriotisme ^
' En maints passages de ses écrits , mais surtout dans son histoire du Congrès de Vérone, le poëte blessé exhale sa colère et son dédain contre le préjugé vulgaire, qui exile des affaires l'homme de génie, comme si ses grandes facultés ne le rendaient propre qu*à poursuivre des chimères. « Les sots en France (dit-il), espèce particulière et « toute nationale, ne feront point de concessions d'habileté aux « Oxenstiern, aux Grotius^ aux Frédéric, aux Bacon, aux Thomas c( Morus, aux Spencer, aux Falkland, aux Glarendon, aux Boling- «« broke, aux Burke, et aux Canning de France. Notre vanité ne re- « connaîtra point à un homme, même de génie, deux aptitudes, et la «^ faculté de faire, aussi bien qu'un esprit commun, des choses com- « munes. Si vous dépassez d'une ligne les conceptions vulgaires, mille « imbéciles s'écrient : Vous vous perdez dans les nuées! ravis qu'ils M se sentent d'habiter en bas, où ils taillent leur plume d'un air imu portant et s'entétént à penser. Ces pauvres diables, en raison de « leur secrète misère, se rebiffent contre le mérite. Dans leur déses- « pérance de monter plus haut, ils renvoient avec compassion Racine <f et Virgile à leurs vers. Mais, superbes sires, à quoi faut-il vous ren- « voyer ? à l'oubli : il vous attend à vingt pas de votre logis, tandis que « vingt vers de ces poètes les porteront à la dernière postérité. » {Congrès de Vérone, t. II, ch. II.)