DÉCOURAGEMENT
accomplir près du jeune Henri établi à Londres le pèlerinage de Texil.
Cependant, tout en gardant jusqu'à la fin son poste d'honneur, si son cœur est toujours fidèle, son ardeur s'évanouit peu à peu avec son espérance. Il comprend que la cause à laquelle il s'est donné est perdue sans retour. Il repasse alors avec amertume la dure leçon que les événements lui ont infligée à lui-même. Du moins il a appris par sa douloureuse expérience à devenir plus tolérant pour l'exagération sincère des opinions et les chimériques ardeurs de la jeunesse, et à respecter les convictions même erronées, pourvu qu'elles soient loyales. Il donne la main à ses adversaires ; il com-
« que je ne me sentis de respect, en marchant d'un pas furtif vers « votre couche solitaire. Du moins je n'étais pas un mauvais songe, « comme celui qui vous réveilla pour aller voir expirer votre fils ! Je « vous adressais intérieurement ces paroles , que je n'aurais pu pro- «( noncer tout haut sans fondre en larmes : « Le ciel vous garde de « tout mal à venir ! Dormez en paix ces nuits avoisinant votre dernier « sommeil ! assez longtemps vos vigiles ont été celles de la douleur. « Que ce lit de l'exil perde sa dureté en attendant la visite de Dieu ! « Lui seul peut rendre légère à vos os la terre étrangère. » ( Congrès de Vérone^ t. II, p. 440.) L'émotion de ce morceau est sincère assurément : pourquoi faut-il que le pieux visiteur se souvienne encore ici de l'écrivain et de l'artiste , et gâte à plaisir le pathétique d'une telle scène par la recherche de l'effet et des contrastes artificiels.»*
mence à voir Béranger, Carrel, Arago, Lamennais lui-même, objet jusqu'alors de ses plus vives antipathies. Sans acception de partis, il estime tout ce qui est honnête et généreux; et, s'il éprouve encore de la colère, ce n'est plus qu'à l'égard de ces âmes mercenaires, toujours prêtes à trahir leur parti de la veille pour suivre la fortune.
Exclu ainsi de plus en plus de la vie publique, c'est dans les lettres que Chateaubriand va chercher de nouveau un aliment à l'activité de son âme et une consolation à ses mortels ennuis. Il revient alors à ces travaux d'histoire qu'il s'était promis pour la maturité de son âge, et que sa carrière politique avait interrompus.
La brochure des Quatre Sluarts n'avait été qu'un à-compte. Mais les Eludes historiques nous apprirent, dès i83o, à quelles recherches sérieuses et savantes le ministre, l'ambassadeur ou le publiciste aimait à se livrer dans les intervalles des affaires ou de la lutte. A travers les vicissitudes de sa vie publique. Chateaubriand n'avait jamais renoncé au dessein d'é-
crire une Histoire de France^ mais conçue dans les plus larges proportions ^
^ On comprend chez Fauteur des Martyrs cette ambition. Dans les recherches qu'il avait entreprises pour son poëme, il avait entrevu le premier une histoire nouvelle du passé. Un monde inconnu s^était comme révélé à ses yeux , et il avait été saisi de tout ce qu'il y avait à la fois d'original et de dramatique dans le spectacle des premiers temps de la monarchie, dont jusqu'alors une histoire inintelligente nous dissimulait la rudesse sous le vernis d'une fade et menteuse élégance. Dans la préface de ses Études, Chateaubriand signale avec un indulgent sourire ce travestissement des temps barbares et l'insuffisance de nos historiens. « Quant aux deux premières races, dit-il, « il le faut avouer, Velly est quelquefois ridicule : mais il peignait à <c la manière de son temps. Khlovigh, dans nos annales anté-révolu- « tionnaires, ressemble à Louis XIV, et Louis XIV à Hugues Capet. « On avait dans la tète le type d'une grave monarchie, toujours la Cl même , marchant carrément avec trois ordres et un parlement en a robe longue ; de là cette monotonie de récits , cette uniformité de « mœurs, qui rend la lecture de notre histoire générale insipide. — « Mais si nous apercevons les faits sous un autre jour, ne nous figu- <c rons pas que cela tienne à la seule force de notre intelligence. Nous « venons après la monarchie tombée ; nous toisons à terre le colosse « brisé : nous lui trouvons des proportions différentes de celles qu'il « paraissait avoir lorsqu'il était debout. Placés à un autre point de « la perspective, nous prenons pour un progrès de l'esprit humain le c< simple résultat des événements, le dérangement ou la disparition c( des objets. Le voyageur, (|ui foule aux pieds les ruines de Thèbes, « est-il l'Égyptien qui demeurait sous une des cent portes de Pharaon?» Il est certain, en effet, que la Révolution survenue avait, à travers les ruines, ouvert sur le passé des perspectives nouvelles et en éclairait de sa propre lumière les transformations sociales. L'histoire de France était donc à refaire sur un plan nouveau. Car si l'histoire donne des leçons, elle en reçoit à son tour : son maître est l'expérience, qui lui apprend d'époque en époque à mieux voir et à mieux juger. En même temps que Chateaubriand contemplait en historien et en moraliste tout ce passé de la France ainsi renouvelé, il s'épre-