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\J Introduction qu'il a mise en tète de ses Études historiques nous déploie le vaste plan du monument qu'il avait rêvé. En faisant de la France comme la tête et le cœur de la civilisation chrétienne, il s'était complu à l'idée de rattacher à cette histoire un large tableau de la révolution immense que le Christianisme avait opérée dans le monde. Il prenait la foi nouvelle à son berceau sur le Calvaire, pour en suivre les progrès, la longue lutte contre la société antique, et le triomphe éclatant; puis, déchaînant sur l'empire romain l'inondation des peuples barbares, qui engloutit presque tous les restes de la civilisation païenne, il
naît en poëte de tout ce qii^i trouvait de mouvement, de couleur et de vie dans les récits des vieux chroniqueurs depuis Grégoire de Toui's jusqu^à Froissart , et il voulait faire revivre dans un tableau pittoresque et fidèle ces mœurs d'autrefois. — S'il n'a laissé qu'une ébauche, il a du moins donné à d'autres l'idée de l'œuvre. Il nous a inspiré le goût de nos origines : en éveillant nos souvenirs et en excitant notre curiosité par la séduction de son coloris, il nous a appris à remonter le courant des âges : il a suscité des historiens. Il précède dans la carrière les Augustin-Thierry, les Guizot, les Barante, les Michelet, les H. Martin, dont il semble avoir provoqué la vocation. C'est lui qui a ouvert les voies et donné le branle à toutes ces études historiques, qui formeront peut-être encore la part la plus glorieuse de la littérature de notre siècle.
Ta duca, tu signore, e tu maesut).
nous montrait FÉglise surnageant au-dessus de Tabîme, comme une arche de salut qui porte en ses flancs les germes immortels de la civilisation nouvelle. Entre tous les peuples modernes qui doivent sortir de ce chaos fécond, la France apparaît bientôt comme une nation prédestinée. C'est autour d'elle que l'écrivain se plaît à faire graviter le monde barbare et à grouper toute l'histoire du Moyen Âge, du moins jusqu'à l'époque de l'avènement des Valois. Car, à partir de ce moment, l'historien resserre son cadre, semblable à un fleuve, qui, après s'être égaré dans la plaine, comme pour recueillir ses affluents, semble ensuite se creuser un lit plus profond, à mesure que son cours devient plus puissant. En se bornant désormais à la France, il en voulait ainsi poursuivre l'histoire jusqu'à la Révolution.
Mais, comme on le voit d'après son esquisse, c'était toute l'histoire du Christianisme et du Moyen Age qu'il voulait refaire, pour l'opposer à V Essai sur les Mœurs de Voltaire. On ne peut assez regretter qu'il n'ait pu élever ce monument à la gloire de la civilisation chré-
tienne et de son pays. Mais une telle 'œuvre eût exigé qu'il y consacrât sans réserve toute la maturité de sa vie. Comme il sentait le temps et les forces lui maqquer pour l'accomplir, il voulut du moins en faire connaître l'idée générale et montrer ce qu'il avait recueilli de matériaux. « Sur la route où le temps m'arrête, « dit-il dans sa préface, je montre de la main a aux jeunes voyageurs les pierres que j'avais a entassées, le sol et le site où je voulais bâtir a mon édifice. »
Il n'y faut chercher, en effet, qu'un plan et des débris. Ce n'est qu'un recueil assez indigeste de morceaux souvent inachevés, et dont quelques-uns même doivent dater de bien loin. L'écrivain y a vidé ses cartons ; on croit reconnaître en maints fragments les études avec lesquelles il préparait autrefois son Essai sur les Rdvolutions ou son épopée des Martyrs.
Mais, en recueillant ces travaux de sa jeunesse, il n'a pas pris la peine de les assortir. On y rencontre çà et là des morceaux splendides, mais perdus au milieu de pages négligées et surchargées d'une érudition ingrate; on
dirait des ruines d'un palais inachevé, parmi lesquelles s'élèvent quelques fûts élégants de colonnes, quelques pilastres aux chapiteaux magnifiquement sculptés, mais qui attendent en vain leur entablement '. Rien, si ce n'est le
* Qu'on en juge par ce morceau, jeté après quelques notes confuses sur les Mœurs des barbares y qui venaient camper au milieu des ruines de l'empire romain. Tout à coup Thistorien s'élève à l'éloquence de Bossuet, pour nous faire sentir la vocation mystérieuse qui entraînait vers Rome ces hordes sauvages, instruments aveugles et irrésistibles des desseins et des vengeances de la Providence divine, a Les conducteurs des nations barbares, dit-il, avaient quelque chose a d'extraordinaire comme ^lles^ Au milieu de l'ébranlement social, « Attila semblait né pour l'effroi du monde. Il s'attachait à sa des- « tinée je ne sais quelle terreur : et le vulgaire se faisait de lui une
c: opinion formidable Sa capitale était un camp ou grande ber-
n gerie de bois, dans les pacages du Danube . les rois qu'il avait A soumis veillaient tour à tour à la porte de sa baraque : ses femmes «i habitaient d'autres loges autour de lui. Couvrant sa table de (c plats de bois et de mets grossiers, il laissait les vases d'or et d'ar- « gent, trophées de la victoire et cliefs-d'œuvre des arts de la Grèce, a aux mains de ses compagnons. C'est là qu'assis sur une escabelle, «c le Tartare recevait les ambassadeurs de Rome et de Constantinople... M Peuples et chefs remplissaient une mission, qu'ils ne pouvaient eux- « mêmes expliquer : ils abordaient de tous côtés aux rivages de la a désolation, les uns à pied, les autres à cheval ou eu chariots ; les (C autres traînés par des cerfs ou des rennes ; ceux-ci portés sur des u chameaux, ceux-là flottant sur des boucliers ou des barques de cuir u ou d'écorce. Navigateurs iutrépides parmi les glaces du nord ou les « tempêtes du midi, ils semblaient avoir vu le fond de l'Océan à dé- « couvert. Les Vandales, qui passèrent en Afrique, avouaient céder (C moins à leur volouté qu'à une impulsion irrésistible. — Ces cons- « crits du Dieu des armées n'étaient que les aveugles exécuteurs d'un « dessein éternel : de là cette fureur de détruire, cette soif de sang,
Style, n'a reçu la dernière main de l'artiste. On s'aperçoit trop qu'en reprenant cette œuvre longtemps interrompue à une heure de découragement , l'historien s'acquittait d'une tâche ingrate et tardive. L'esprit qui devait animer l'ouvrage n'y est plus. Sa pensée est ailleurs. « J'écrivais , dit-il lui-même , l'histoire ance cienne, et l'histoire moderne frappait à ma a porte. En vain je lui criais : Attendez, je vais « à vous. Elle passait au bruit du canon , en
M qu'ils ne pouvaient éteindre ; de là cette combinaison de toutes « choses pour leur succès, bassesse des hommes, absence de courage, « de vertu, de talent, de génie. Genséric était un prince sombre, M sujet aux accès d^une noire mélancolie ; au milieu du bouleverse- « ment du monde il paraissait grand, parce qu'il était monté sur ses u débris. Dans une de ses expéditions maritimes, tout était prêt, lui- << même embarqué : où allait-il P il ne le savait pas. k Maître^ lui dit <t le pilote, à quels peuples veux'tu porter la ifuerre ? — A ceux-là, <t répond le vieux Vandale, contre qui Dieu est irrité, » — Alaric « marchait vers Rome ; un ermite barre le chemin au conquérant ; te il l'avertit que le ciel venge les malheurs de la terre. « Je ne puis M iw'arre/^r, dit Alaric, quelqu'un me presse et me pousse à saccager u Rome, » Trois fois il assiège la ville éternelle avant de s'en emparer; «< Jean et Brazilius, qu'on lui députe, lors du premier siège, pour « l'engager à se retirer, lui représentent que, s'il persiste dans son « entreprise, il lui faudra combattre une multitude au désespoir. .< L'herbe serrée, repart rabatteur d'hommes, se fauche mieux, ce Néanmoins il se laisse fléchir et se contente d'exiger des sup» u pliants tout l'or, tout l'argent , tous les ameublements de prix, tous « les esclaves d'origine barbare. Roi^ s'écrient les envoyés du Sénat, ^m^ « 'restera-t'il donc aux Romains ? — La <vie. » (Etude VI*^ 11^ part,)
« emportant trois générations de rois... Quand « une société se compose et se décompose, « quand il y va de Texistence de chacun et de « tous, quand on n'est pas sûr de Tavenir « d'une heure, qui se soucie de ce que dit et « pense son voisin ? Jl s'agit bien de Néron, de « Constantin, de JuUen, des apôtres, des mar- « tyrs, des Pères de l'Égfise , des Goths , des « Huns, des Vandales, des Francks, de Clovis, « de Charlemagne, des Hugues Capet et de a Henri IV ! Il s'agit bien du naufrage de Tance cien monde, lorsque nous nous trouvons « engagés dans le naufrage du monde mo- « derne! » Ainsi l'étude du passé ne saurait plus le distraire des spectacles du présent.
Après s'être mêlé aux intérêts et aux passions du siècle, comme il l'a fait, Chateaubriand ne saurait plus retrouver dans le sanctuaire des Muses un refuge serein pour son âme fatiguée. Son talent même le trahit désormais ; il ne le retrouvera plus qu'une seule fois dans toute sa plénitude, ce sera pour écrire l'histoire de son ministère dans ce Congrès de Vérone^ dont nous avons déjà parlé.
n2 LA RETRAITE ET LA VIEILLESSE.
Je croirais volontiers que c'est encore en grande partie des cartons de sa jeunesse que Chateaubriand a tiré, pour la publier alors, sa traduction de Mil/on^ et peut-être aussi quelque chose de son Essai sur la Littérature an-glaise^ dont il a fait comme une introduction du Paradis perdu. Car je me figure que le poète des Martyrs avait entrepris cette lutte laboriehse avec Milton, dans le dessein de pénétrer plus intimement dans le génie de l'Homère anglais, de hanter de plus près ses visions sublimes , mais surtout de rompre son style aux tours de cette langue si originale et si forte, et de lui dérober quelques-unes de ses images si neuves et si hardies.
Pourquoi cependant, au déclin de sa carrière, reprend-il cette œuvre laborieuse et sans gloire? Rejeté, ainsi que Milton, de la vie publique par la tempête, peut-être espérait-il, dans le commerce de son œuvre sublime, apprendre comme lui à retirer son âme du monde, et à oublier les disgrâces de la vie dans la contemplation des choses immortelles. Quoi qu'il en soit, on est saisi tout d'abord