‹ Chateaubriand, sa vie et ses œuvres: étude littéraire et moraleChapitre 4 sur 41 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

EoÊuice de Chateaubriand. — Voyage en Amérique, — Les Natchez. — Essai sur les Révolutions,

Le i8 avril 1802, jour de Pâques, le Premier Consul se rendait solennellement à Notre- Dame, pour y célébrer par un 7e Deum, avec la paix générale rendue à la France et au monde par le traité d'Amiens, le rétablissement du culte catholique.

Le grand politique avait bien senti la nécessité de replacer là religion à la base de cette société nouvelle, qu'il essayait de reconstruire avec les débris du passé. Il rouvrait les églises au culte. Mais qui rendra à la France ellemême le goût de cette religion depuis si long-

temps insultée, dédaignée? Qui en réveillera les pieux souvenirs ? Qui ranimera ces édifices déserts et muets? Qui restituera à ces sanctuaires profanés leur charme pénétrant et leur solennelle poésie? La France nouvelle, tout imprégnée de Tesprit de Voltaire, a grandi dans la haine du Christ : elle a été instruite à ne voir dans le catholicisme qu'un fanatisme ténébreux, qu'il fallait détruire, pour affranchir l'esprit humain et seconder la civilisation du monde. La Révolution, en infligeant aux fils du xviii® siècle une leçon cruelle, ne les avait point ramenés pour cela aux idées chrétiennes : on en était séparé par trop de préjugés. Qui rapprendra donc à ces âmes égarées la route du temple? Qui réconciliera la France avec la religion de ses pères ? La plupart des prêtres, ceux surtout qui étaient la saveur et la vertu du clergé de France, ont été dispersés par la mort ou l'exil. Mais voilà qu'en leur absence, un jeune homme, rentré lui-même de la veille dans son pays, fait entendre soudain sa voix éloquente; sur ces ruines du passé, il apparaît comme un génie imprévu, solitaire, mé-

lancolique ; il a détaché la harpe de Sion des saules de Babylone, et il attendrit les bords de TEuphrate au doux nom de Jérusalem, dont il rappelle les pieux souvenirs et les fêtes sacrées.

Le jour même où la France célébrait la restauration du culte catholique, le Moni^ leur annonçait la publication du Génie du Christianisme de Chateaubriand.

Nulle œuvre alors ne pouvait être plus opportune. C'était, après Voltaire, Téclatante réparation faite par Tesprit français à la civilisation chrétienne. Car, dans son éloquente apologie, le jeune écrivain montrait qu'au lieu d'accuser l'Église de retenir les peuples dans l'ignorance et la barbarie, c'était à sa doctrine sainte et à ses institutions que le monde était redevable, non -seulement de tous les bienfaits de la civilisation moderne, mais encore de tous ses progrès dans les arts et dans les sciences. Il faisait partout sentir l'inspiration généreuse du Christianisme ; il relevait la croix sur toutes les avenues de l'esprit humain, où elle avait été abattue. Mais, en même temps, il redisait

avec un charme infini les souvenirs du culte, le retour des fêtes aimables ou pathétiques de l'Eglise, et leurs pieuses cérémonies, ou encore les émotions religieuses de la nef antique, et la poésie des dévotions populaires : il s'attachait ainsi à raviver au fond des cœurs mille impressions d'enfance d'une douceur souveraine et d'une pénétrante mélancolie. A ces temples désolés le poète rendait une voix, à cecultedésaccoutumé son âme, à la France encore imprégnée de l'esprit de Voltaire le respect tout au moins, en attendant la foi pour cette religion ressuscitée.

Comment cet apôtre inattendu du Christianisme et de lart avait- il donc échappé à la contagion de son siècle ? Je veux bien que son éducation domestique, sur les genoux d'une mère chrétienne, ait laissé dans son âme des traces profondes, et que la Révolution, en le jetant de bonne heure hors de France, ait protégé l'originalité de son génie. Mais, tout en faisant la part des circonstances pour expliquer les tendances de son talent, c'est dans le fond même de son caractère et dans les intimes îns-

tincts de son cœur ardent, mais concentré, solitaire et triste, qu'il faut chercher le secret de sa vocation imprévue. Aussi voulons-nous remonter curieusement la vie de cet homme extraordinaire, qui vient d'apparaître avec tant d'éclat au seuil de notre siècle. Ainsi ce gi*and fleuve du Nil, qui ne se montre aux regards des hommes que dans la puissance et la majesté de son cours, a toujours inspiré aux voyageurs le désir de visiter les montagnes où il cache ses sources mystérieuses.

François-René de Chateaubriand est né à Saint-Malo, le 4 septembre 1768; et sa première enfance a été bercée 2iux mélancoliques murmures de cette mer orageuse, sur laquelle la sombre ville semble flotter comme un nid d'orfraies. Delà safamille se transporte bientôt dans le vieux manoir de Combourg, où l'enfant va grandir négligé et comprimé tout ensemble entre un père morose et redouté et une mère tendre et grondeuse. Ce sombre donjon, hanté par de rares visiteurs, sera la vraie patrie de son génie naissant et de son cœur :

c'est là que, de bonne heure, errant et amou-

reux de la solitude, il se livre en liberté aux fantaisies de son humeur rêveuse et aux ardeurs passionnées de sa jeune âme, dont cette vie étroite et maussade n'a fait que concentrer la flamme sans objet. La seule distraction de ces journées taciturnes, c'est, le soir, quand le père s'est retiré dans sa tour, d'écouter au coin de Tâtre quelques -unes de ces merveilleuses légendes de revenants ou de chevaliers, dont la Bretagne foisonne.

Quelque triste et austère pourtant qu'ait été son enfance, René ne quittera qu'avec regret ses courses vagues sur la bruyère, quand, pour suivre ses études, il ira s'enfermer d'abord au collège de Dol, et ensuite au collège de Rennes. Comme tout cadet de Bretagne, il est destiné à entrer dans la marine royale. Mais il préfère à Bezout son Virgile, et surtout le quatrième livre de VÉné/dej où il savoure ardemment les pressentiments des passions ; et chaque année il n'aspire qu'à revenir aux vacances couver ses lectures troublantes et ses rêves d'adolescent dans sa chère retraite de Combourg ; car c'est là qu'il a été saisi par le charme de la rêverie

solitaire, et qu*il s'est accoutumé à se livrer au démon de son cœur.

Pourlui d*ailleurs le donjon paternel s'anime de la présence d'un doux génie, la sœur de son âme, la triste et gracieuse Lucile, comme lui mélancolique, et pour laquelle il a éprouvé dès son enfance la plus délicate affection. Cette sœur charmante, qui nous apparaît comme le type virginal de l'Amélie de Renéj et que le poète comparait plus tard dans sa beauté rêveuse à un génie funèbre, partageait les goûts poétiques comme les promenades de son jeune frère. Elle fut sa première Muse, elle avait deviné en lui l'instinct du poète, et l'invita à s'y livrer *.

' Dans ses Mémoires cP outre-tombe ^ le poëte est revenu avec complaisance sur les souvenirsde cette jeunesse rêveuse. Assurément, en le suivant à travers ces ardentes fantaisies de son imagination, tour à tour se cherchant et se fuyant lui-même dans un isolement orageux, on pénètre de plus en plus dans le mystère de son âme et dans le chaos d'où sortira son génie. Mais, pour retrouver dans leur première candeur les impressions de ses jeunes années, à ce roman tardif et composé je préfère encore le poëme plus voisin et si transparent de René, où l'écrivain s'est révélé à nous une première fois, sous un rayon idéal sans doute, mais qui est peut-être encore le plus vrai. « Chaque automne je revenais au château paternel situé au miheu « des forêts, près d'un lac, dans une province reculée. — Timide et « contraint devant mon père, je ne trouvais l'aise et le contente-

L'heure cependant est venue de prendre un état. Le jeune Breton va chercher à Brest son brevet d'aspirant de marine ; mais le brevet n'arrive pas. En attendant, il s'arrête à contempler tout le jour cet Océan immense et orageux, son idole et son image. (Chaque vaisseau qui s'éloigne sans lui ne fait qu'irriter encore ses instincts de voyageur. — Partirat-il enfin ?

Mais non ; son désir s'est usé dans l'impatience de l'attente ; déjà sa mobile nature l'entraine ailleurs. Dans l'intervalle, le souvenir de Gombourg l'a ressaisi. Il renonce à la marine.

c( ment qu*auprès de ma sœur Amélie. Une douce conformité d'hun meurs et de goàts m'unissait étroitement à cette sœur : elle était « un peu plus âgée que moi. Nous aimions à gravir les coteaux enc( semble, à voguer sur le lac, à parcourir les bois à la chute des (( feuilles : promenades dont le souvenir remplit encore mon âme « de délices. illusions de Tenfance et de la patiie, ne perdez-vous « jamais vos douceurs ! — Tantôt nous marchions en silence, prêtant a roreille au sourd mugissement de Fautomne, ou au bruit dts « feuilles séchées que nous traînions tristement sous nos pas : tantôt, n dans nos jeux innocents, nous poursuivions l'hirondelle dans la « prairie, Tarc^en-ciel sur les collines pluvieuses : quelquefois aussi (t nous murmurions des vers que nous inspirait le spectacle de la « nature. Jeune, je cultivais les muses : il n*y a rien de plus poétique « dans la fraîcheur de ses passions, qu'un cœur de seize années. Le (( matin de la vie est comme le matin du jour, plein de pureté, Il d'images et d'harmonie. • (René^ p. 137.)

LA VOCATION POlilTIQUE. n

Il complétera ses éludes à Dinan pour être prêtre. L'Eglise l'appelle : c'est le vœu de sa famille ; il croit que c'est la vocation de son âme. Ici encore vous vous trompez, jeune homme.

La Muse vous a marqué au front : le démon de la poésie ne vous lâchera pas. René porte à Dinan sa vague et ardente fantaisie. Combourg d'ailleurs est trop voisin de Dinan. Le poète y revient sans cesse, pour y reprendre cette vie de rêverie effrénée, qu'il devait plus tard décrire avec tant de charme, jusqu'à ce qu'on s'accoutume à l'y laisser errer à son gré. Il s'y enfonce, il s'en enivre. Séduction dangereuse! Quand on s'est abandonné à l'imagination, et qu'on a goûté de ce poison de la chimère, on tie saurait plus s'accommoder des conditions ordinaires de la vie, et descendre sans ennui aux devoirs de la terre. Est-ce donc à ce prix que la vision de l'idéal nous est donnée? Pour avoir entrevu un instant le ciel dans vos rêves, ô poète, vous payerez désormais de votre bonheur ici -bas ce don de la Muse : pour vous, il n'y aura plus en ce monde que désenchante* ment.

On pourrait, dans Tépisode de René, suivre l'histoire intime du jeune Chateaubriand à -cette époque. Il s'y est raconté lui-même :

c'est sa vie, au dehors si vide d'événements, au dedans si pleine d'émotions et de pensées ; c'est son imagination prématurée et dévorante, qui a tout senti avant l'expérience, tout épuisé avant d'avoir joui, tout consumé dans la première fleur et la jeune espérance de la vie'. Rien n'use cependant les forces de l'âme, comme cette agitation dans le vide. Si le désenchantement précoce, qui en est le fruit, a ramené parfois certaines âmes des plaisirs et des ambitions subalternes de la terre au goût anticipé des choses du ciel et à l'amour du divin objet qui seul peut remplir notre cœur, malheur à ceux, au contraire, que consume

I (( On m'accuse d'avoir des goûts inconslants, de ne pouvoir « jouir longtemps de la même chimère, d'élre la proie d'une imagi- « nation qui se hâte d'arriver au fond de mes plaisirs, comme si elle (t était accablée de leur durée ; on m'accuse de passer toujours le « but que je puis atteindre : hélas ! je cherche seulement un bien a inconnu, dont l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute, si ce qui « est fini n'a pour moi aucune valeur? Cependant je sens que j'aime « la monotonie des sentiments de la vie ; et si j'avais encore la folie « de croire au bonheur, je le chercherais dans l'habitude. » {Rcncy |). lî,4.)

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