ENNUI PRÉCOCE
cette nostalgie de l'idéal, et à qui la foi a manqué pour éclairer leur désir inquiet!
Convives blasés au début de la vie, après avoir vidé la lie de la coupe du premier trait , ils n'ont plus qu'à mourir. « Je crois ^ disait a Chateaubriand, que je me suis ennuyé dés le^ « ventre de ma mère. » Il n'avait pas vingt ans, que, triste et dégoûté de tout et de luimême, il essaya d'en finir avec la vie. Il allait tourner son fusil contre sa poitrine, quand l'arrivée d'un garde- chasse le sauva de cette tentation coupable. Une maladie mortelle, qui suivit, acheva de le rendre à lui-même '.
Mais surtout une carrière allait s'ouvrir à son activité. Au moment où il se décidait à retourner à Saint-Malo, dans le dessein de s'embarquer pour les Grandes-Indes, il reçoit un brevet dé sous-lieutenant pour le régiment
I a Ce dégoût de la vie, que j^avais ressenti dès mon enfance, re- « Tenait avec une force nouvelle. Bientôt mon cœur ne fouiiiit plus « d*aliment à ma pensée; et je ne m'apercevais de mon existence « que par un profond sentiment d'ennui. — Je luttai quelque temps « contre mon mal, mais avec indifférence et sans avoir la ferme rétt solution de le vaincre. Enfui, ne pouvant trouver de i-emède à « celle étrange blessure de mon cœur, qui n'était nulle part et qui « était partout, je résolus de quitter la vie. » {René y p. 159.)
de Navarre, alors en garnison à Cambrai. Il restera en France. Bientôt même nous verrons le jeune officier mêlé à la société la plus brillante de Paris, et y aspirant avec ardeur Tesprit du siècle. La gloire était alors aux lettres. Le fils de la Bretagne s'essaye dans une idylle insérée dans \Almanach des Muses. Il se lie avec Fontanes d'une amitié que l'exil devait encore resserrer. Il voit Parny, Chamfort, Ginguené, Laharpe, qui l'accueille avec bienveillance.
Mais surtout il se sent entraîné de préférence par sa nature religieuse et mélancolique vers Bernardin de Saint-Pierre.
Jeune , comme il est encore , il courait grand risque de perdre quelque chose de sa saveur originale au milieu de cette société de beaux esprits compassés et datis cette attnosphère artificielle. Mais il n'en 'aura pas le temps. Voilà en effet que déjà la tempête s'annonce à l'horizon , qui va rompre ce cercle de gens de lettres et disperser à tous les vents ces héritiers de Rousseau et de Voltaire, Déraciné lui-même de son pays par l'ouragan , il sera forcé de faire souche à part. C'est au désert j
c'est dans ses dix années d'exil et de malheur solitaire, que le poète errant achèvera de mûrir son génie et de devenir entièrement luimême.
La Révolution éclate sans solliciter son ambition. L'heure de la politique n'est pas venue pour lui ; les problèmes alors agités n'ont pas encore passionné son âme. A. ce moment en effet, disciple de Rousseau, au milieu de ces raffinés, il ne rêvait que la vie sauvage.
Indifférent à ce qui se passe a,utour de lui, mais ressaisi soudain de la passion des voyages, il part pour l'Amérique du Nord. On sait combien ces explorations étaient en vogue sous le règne de Louis XVI : les succès et les malheurs de Cook et de la Peyrouse avaient enflammé encore les imaginations. En partant, Chateaubriand croyait aller à la recherche du passage polaire au nord-ouest du continent américain. Mais, en réalité, et sans s'en rendre compte, il fuyait surtout la vie du monde, dont il était déjà las'. Le jeune rêveur des
' « Je Youliis me jeter pendant quelque temps dans un monde qui u ne me disait rien et qui ne m*entendait pas. Mon âme, qu*aucune
grèves de la Bretagne était mal à l'aise au milieu des mœurs frivoles et de l'élégante corruption des salons de Paris : il y étouffait ; il avait hâte d'aller chercher dans les savanes du nouveau monde, avec des sensations nouvelles, un champ illimité pour son imagination^. Aussi ne s'arrêtera-t-il guère aux villes
a passion n'avait encore usée, cherchait un objet qui pût rattacher : K mais je m'aperçus que je donnais plus que je ne recevais. Ce n'était n ni un langage élevé, ni un sentiment profond qu'on demandait de « moi ; je n'étais occupé qu'à rapetisser ma vie, pour la mettre au <c niveau de la société. Traité partout d'esprit romanesque, honteux « du rôle que je jouais, dégoûté de plus en plus des choses et des <c hommes, je pris le parti de me retirer. » (Reuéy p. 151.)
I Combien le jeune vagabond, qui avait grandi solitaire et indomptable sur les falaises de l'Océan ou au milieu des bruyères de Combourg, était mal à l'aise dans les salons de Paris et avait hâte d'échapper aux servitudes de la vie sociale, on le sent à l'ivresse avec laquelle son âme va bientôt se dilater à la liberté du désert et se plonger dans l'indépendance de la vie sauvage.
i( Lorsque, daus mes voyages parmi les nations indiennes du Ca- (( nada, je quittai les habitations européennes, et me trouvai , <( pour la première fois, seul au milieu d'un océan de forêts, ayant (( pour ainsi dire la nature entière prosternée à nios pieds, une « étrange révolution s'opéra dans mon intérieur. Dans l'espèce de « délire qui me saisit, je ne suivais aucune route : j'allais d'arbre en « arbre, me disant en moi-même : Ici, plus de chemins à suivre, plus (( de villes, plus d'étroites maisons, plus de présidents de républi- « ques, de rois, surtout plus de lois et plus d'hommes. Des hommes? <c si : quehpies bons sauvages qui ne s'embarrassent de moi, ni moi « d'eux : qui, comme moi encore, errent libres où la pensée les « mène, mangent quand ils veulent, dorment où et quand il leur « plaît. Et pour essayer si j'étais enfin rétabli dans mes droits ori-
américaines. A. peine a-t-il salué Washington , et visité près de Boston le premier champ de
« ginelSy je me livrais à mille acles de volonté qui faisaient enrager le (t grand Hollandais qui me servait de guide, et qui dans son âuie me a croyait fou. » {Essai sur les RévoL^ W part., chap. LVII.)
Les premières scènes de la Révolution, dont il avait été témoic, n^avaient fait que lui inspirer une aversion plus forte encore pour la vie des civilisés. L*éruption Tavait surpris, sans qu'il y fût préparé. Il fuyait surtoutla Révolution, parce qu'il n'était pas encore en état de prendre un parti. Son bon sens condamnait l'ancien régime, et il ré" pugnait aux violences par lesquelles s'inaugurait le régime nouveau. Il ne voulait niémigrer, ni servir la Révolution : cependant son indécision douloureuse l'exposait aux attaques des partis contraires. « Dès ma « jeunesscy dit-il à ce sujet, mon impartialité politique ne plaisait « à personne. » C'est pour finir cette lutte et échapper aux tour-ments de sa propre irrésolution, qu'il se réfugie au désert. Il va de* mander aux sauvages la solution du problème politique.
« Si c'est la vérité politique que nous cherchons^ dit*il, elle est facile « à trouver. Ici, unministre despote me bâillonne, me plonge au fond <c des cachots, où je reste vingt ans sans savoir pourquoi ; échappé a de la Bastille, plein d'indignation, je me précipite dans la démo- <t cratie : un anthropophage m'y attend à la guillotine. Le républi* « cain, sans cesse exposé à être pillé, volé, déchiré par «ne popua lace furieuse, s'applaudit de son bonheur; le sujet, tranquille a esclave, vante les bons repas et les caresses de son maître. — « homme de la nature, c'est toi seul qui me fais me glorifier d'être a homme ! Ton cœur ne connaît point la dépendance ; tu ne sais ce a que c'est que de ramper dans uue cour ou de caresser un tigre « populaire. Que t'importent nos arts, noire luxe, nos villes? As-tu a besoin de spectacle , tu te rends au temple de la nature, à la reli- « gieuse forêt ; les colonnes moussues des chênes eu supportent le a dôme antique; un jour sombre pénètre la sainte obscurité du « sanctuaire: et de faibles bruits, de légers soupirs, des chants « plaintifs ou mélodieux circulent sous les voûtes sonores. On dit a que le sauvage ignore la douceur de la vie. Est-ce lignorer^quede « n'ol>éir à personne, que d'être à l'abri des révolutions, que de
bataille de la liberté, qu'il court aux vieilles forêts, où rhomme n'a pas encore imprimé sa trace; il s'enivre du désert, a 'Le ciel est pur a sur ma tête » ( s'écrie -tr il dans une sorte d'hymne triomphal, où le fier fils d'Adam prend, avec une sauvage allégresse, possession de la solitude et de son indépendance), « l'onde ce limpide sous mon canot qui fuit devant une
(( légère brise Liberté primitive, je te re-
« trouve enfin ! Je passe comme cet oiseau qui « vole devant moi, qui se dirige au hasard, et « n'est embarrassé que du choix des om- « brages. Me voilà tel que le Tout-Puissant « m'a créé, souverain de la nature, porté Qi triomphant sur les eaux, tandis que les hacc bitants des fleuves accompagnent ma course, « que les peuples de l'air me chantent leurs a hymnes, que les bêtes de la terre me saluent, « que les forêts courbent leur cime sur mon c( passage. Est-ce sur le front de l'homme de
( n'avoir ni à avilir ses mains par un travail mercenaire, ni son « âme par un métier encore plus vii, celui de flatteur ! N'est-ce rien <c que de pouvoir se montrer impunément toujours grand, toujours a fier, toujours libre, et de ne point connaître les odieuses distinc- « lions de Télal civil? » {Essai, !!• part., chap. LVi.)
a la société ou sur le mien^ qu'est gravé le a sceau immortel de notre origine * ? »
A ces accents on reconnaît l'élève de Rousseau. Nourri des chimères du maître sur l'innocence et le bonheur de la vie sauvage , et comme lui accusant la civilisation des misères et des vices de l'homme, le jeune voyageur brûlait du désir de visiter au fond de leurs retraites les restes mélancoliques de la population indigène, ces tribus de Natchez, de Hurons, de Muscogulges, chez lesquels il se flattait de retrouver les premiers rudiments de la société humaine, et de voir se réaliser les théo • ries abstraites du ReWur solitaire, — Peut-être même caressait-il déjà dans sa pensée le projet d'une vaste épopée de la vie sauvage, destinée à éclipser les pauvres Incas de Marmontel, et songeait-il pour cela à faire sa palette à travers les forêts vierges du nouveau monde. Ou peutêtre encore ce dessein ne lui vint-il qu'au spectacle de cette nature et de ces mœurs si neuves pour lui.
Quoi qu'il en soit, le passage polaire futbien-
' Foyage en Amérique , I, p. 68.
tôt oublié. Le poète est chose légère ^ ailécy sacrée , a dit Platon. Sait-il Ini-même où son instinct Tentraîne? A-t-il la conscience de luimême? Un Dieu le possède à son insu et le mène. Déjà René ne songe plus qu'à savourer cette poésie nouvelle, que lui ont révélée l'Océan et le désert. Il aime à s'égarer dans les vastes solitudes de ces forêts aussi vieilles que le monde, ou au bord des grands fleuves coulant majestueusement à travers la savane silencieuse '. C'est avec piété, avec amour, que le poète en contemple les beautés-mystérieuses, qu'il en
I Aller, toujours aller, entraîné par la soif insatiable de l'infini à la poursuite de sensations nouvelles, inconnues, immenses, voilà la vague ardeur qui partout respire dans son Voyage en Amérique, et qu'on retrouve encore inassouvie dans mainte page de V Essai sur les Révolutions, Ainsi, après une comparaison entre le Périple étHannon et la Relation du capitaine Cook, il ne peut s'empêcher d'envier encore aux anciens leur ignorance, qui leur laissait au moins un univers inconnu à découvrir. Et se rappelant à ce sujet son voyage au Canada: « Lorsque, dit il, je gravissais uue montagne, mes re- « gards se portaient toujours à l'ouest, sur les déserts infréquentés a qui s'étendent dans cette longitude. A l'orient, mon imagination (( rencontrait aussitôt l'Atlantique, des pays parcourus; et je perdais « aussitôt mes plaisirs. Mais, à l'aspect opposé, il m'en prenait pres- « que aussitôt mal : j'arrivais iucessamment à la mer du Sud, de là
a en Asie, de là en Europe, de là J'eusse voulu pouvoir dire
« comme les Grecs : Et là-bas! là-bas! la terre inconnue! la terre « immense! • (Essai, V^ part., chap. XXXV )
VOYAGE EN AMERIQUF. 33
recueille les soupirs, qu'il en écoute à toutes les heures de la nuit et du jour la voix intime qui parle à son âme. Son Journal nous redit avec un charme singulier ces longues nuits passées sous le dôme des bois à considérer dans une poétique extase les rayons de la lune glissant à travers le feuillage, et les rouges reflets du bûcher qui s'éteint, ou à épier les lointains murmures de l'orage, les gémissements du vent, le réveil de la nature au matin. Ces vagues mélodies bercent doucement les songes de ses nuits* Ne craignez pas qu'il se lasse de son isolement. Déjà il n'est plus seul : déjà il porte avec lui au désert tout un monde enchanté de figures romanesques, de chers fantômes, qui partout l'accompagnent, et qui commencent à s'animer dans son imagination d'une vie immortelle'. Déjà dans ce merveilleux cortège
• Chateaubriand raconte lui-même comment, en voyageant dans ces solitudes sans passé, sans histoire, il a dû, pour en charmer la muette grandeur, les peupler des rêves de son imagination, a Dans « le désert de ma première existence, dit-il, j*ai été obligé d'inventer u des personnages pour la décorer ; j'ai tiré de ma propre substance tt des êtres que je ne trouvais pas ailleurs et que je portais en moi- « Ainsi, j'ai placé des souvenirs d'Atala et de René aux bords de la « cataracte de Niagara comme l'expression de sa tristesse. Qu'est-ce
j*entrevois René, l'Européen fatal, qui se fuit vainement à travers les déserts du nouveau monde, et la douce Céluta, sa triste épouse, et la fière Atala, et le vieux Sachem aveugle, qui conte à René ses funestes amours. Car c'est là sans doute que Chateaubriand a conçu son Iliade sauvage des TVia/cAez, qu'il devait reprendre plus tard pour essayer de l'amener à un art plus parfait, mais qui ne pourra jamais être considérée que comme une puissante ébauche, trop semblable dans sa confusion gigantesque au désordre de ces forêts vierges où elle a été enfantée.
Dès sa jeunesse, le poète avait aimé à se nourrir de la Bible et d'Homère : dans ces deux livres, il avait senti et goûté avec une égale adoration la naïveté poétique des mœurs patriar-
« qii^une cascade qui tombe éternellement à Taspect insensible de la n terre et du ciel, si la nature humaine n'est pas là avec ses des- « tinées et ses malheurs ? S'enfoncer dans cette solitude d*eau et de « montagnes, et ne savoir avec qui parler de ce grand spectacle! Les K flots, les rochers, les torrents, Ses bois pour soi seul! Donnez à c( Tâme une compagne, et la riante parure des coteaux, et la fraîche et haleine de l'onde, tout va devenir ravissant; le voyage du jour, le « repos plus doux de la fin de la journée, le passer sur les flots, le « dormir sur la mousse, tireront du cœur sa plus profonde ten- « dresse. » (Mémoires (T outre-tombe, t. I, p. 417.)
LES NATGHËZ. 36
cales, et respiré ce que Fénelon appelle si bien t aimable simplicité du monde naissant. Là, en effet , non-seulement les croyances et les superstitions, mais les sentiments les plus ordinaires de la vie et les usages domestiques se revêtent naturellement de poésie : là, il semble que l'homme , prenant pour la première fois possession du monde et de lui-même, y porte une vivacité et une candeur d'impression que plus tard il ne retrouvera plus : c'est le charme d'un premier amour. Alors la poésie est partout, on la respire dans l'air, elle embellit toute chose : au lieu d'être le don divin de quelques prédestinés, elle semble le langage ordinaire de tous. Mais la jeunesse du monde, comme celle de l'homme, s'envole pour ne revenir jamais, et avec elle tous ces charmes de grâce printanière.
Après avoir une fois cependant trempé ses lèvres à ces sources vives de la poésie primitive, où ira-t-il désormais, ce fils du siècle de Voltaire, pour retrouver cette simplicité antique, pour retourner à ces premiers jours de l'humanité? Il court au nouveau monde. Voilà ce
qu'il va chercher au milieu de ces tribus sauvages, qui semblent retenues dans une enfance éternelle. Il y poursuit l'antiquité, dont il espère réveiller la poésie dans les savanes ou sur les rives du Meschacebé : il y veut rencontrer des scènes bibliques pareilles à celles de Rébecca à la fontaine, ou des tableaux homériques comme celui de Nausicaa lavant aux bords du tleuve les vêtements de son père, le puissant roi des Phéaciens, ou encore celui d'Ulysse partageant sous le toit d'Eumée le lit de feuillage des porchers. On surprend dans Atala^ mais bien plus encore dans les Natchez^ le dessein de raconter ainsi dans l'antique forme épique les aventures de ces enfants du désert. Le poète, séduit par son imagination, se flatte même de redire dans la langue figurée des vieux âges les luttes récentes de la France au Canada et dans la Louisiane. Cet essai des Nalchez est Jlerreur d'un merveilleux talent. Sans doute on ne saurait assez admirer Tincomparable richesse d'images que l'auteur y déploie. Mais, quoi qu'il fasse, cela sent toujours trop le pastiche : on reconnaît Homère sous le costume de