‹ Chateaubriand, sa vie et ses œuvres: étude littéraire et moraleChapitre 7 sur 41 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le Génie du Christianisme,

L'esprit du siècle et les passions de la jeunesse avaient bien pu obscurcir la foi de Chateaubriand, mais non l'éteindre entièrement; et, si sa raison était devenue incrédule, son imagination et son cœur étaient restés religieux. Il y a dans V Essai même des paroles d'une sympathie pieuse pour le Christianisme. Ainsi que son maître Rousseau, la majesté des Ecritures rétonne j la sainteté de V Évangile parle a son cœur '. Mais c'est le malheur qui le ramè-

> 11 ne croit pas sans doute ; mais il demande le respect pour la foi; il gourmande la témérité des philosophes qui détruisent les croyances, sans s'inquiéter de ce qu'ils mettront à la place pour combler dans le cœur des hommes l'abime que la religion y aura laissé. « Moi, qui suis très-peu versé dans ces matières, dit-il, je ré- « péterai seulement aux incrédules, en ne me servant que de ma

nera à la foi de son enfance, et qui le mettra tout ensemble en possession de tout son

génie.

Au lendemain même de la publication de YEssoiy le jeune émigré apprenait la mort de sa mère, et l'amertume avec laquelle cette femme chrétienne avait dans ses derniers moments ressenti les égarements de son fils. Pour son âme ardente et mobile, ce coup douloureux fut décisif, f ai pleur e\ disait- il, et jai cru. Le cœur du fils pieux et du Breton fidèle tressaillit; les souvenirs de son enfance le ressaisirent. Le Christianisme n'est-il pas d'ailleurs la religion des affligés ? D ésormais Chateaubriand était chrétien.

C est en ce mom ent d'illumination soudaine, qu'il conçut le dessein jde^réhabiliter cette re-

cc faible raison, ce que je leur ai déjà dit : Vous renversez la religion

« de voire pays, vous plongez le peuple dans Timpiété, et vous ne

« proposez aucun aulre palladium de la morale. Cessez celte cruelle

<t philosophie ; ne ravissez point à Tinforluné sa dernière espérance,

et Qu'importe qu^elle soit une illusion, si cette illusion le soulage

« d'une partie du fardeau de Texislenre; si elle veille dans les lon-

« gués nuits à son chevet solitaire et trempé de larmes ; si enfin elle

« lui rend le dernier service de l'amitié, en fermant elle-même sa

« ])aupière, lorsque, seul et abandonné sur la couche du misérable,

« il 8*éyanouit dans la mort? » {Essai ^W^ part, chap. xlyii.)

ligion du Sauveur des hommes^ si outr agée par Voltaire. Le Christianisme apparut au nouveau converti comme un monde nouveau, que la France ne connaissait plus, dans toute la splendeur de son évidence et la grandeur de ses bienfaits. La persécution, du reste, des dernières années, en purifiant l'Église comme Tor dans la fournaise, semblait l'avoir ramenée à la beauté et à la vertu de ses anciens jours. Louis XVl, M""' Elisabeth, les martyrs des Carmes, avaient fait oublier le temps des abbés de cour; les derniers souvenirs de l'Église étaient héroïques. En même temps que Chateaubriand était frappé ^ cette immortelle vertu dé la foi catholique, dans cette religion, que Ton avait si longtemps dénoncée comme hostile au progrès, il découvrait le principe manifeste, l'âme toute-puissante de la civilisation moderne ; cette Église tant calomniée avait été l'unique boulevard contre la barbarie, l'instigatrice de toutes les améliorations sociales, en même temps que le foyer de toutes les lumières, et l'inspiration de toutes les sciences et de tous les arts.

C'est à ce dernier point de vue surtout que

Chateaubriand a conçu une apologie du Catholicisme accommodée à l'esprit de son temps. Le livre qu'il médite sur le Génie du Chrisiianisme ne sera point l'œuvre d'un théologien, ni même d'un philosophe : on n'aurait point alors écouté un tel apôtre. Ce sera surtout une œuvre de poète, dont la raison n'est point tant

subjuguée par le dogme chrétien, que son imagmation n'est émue et son coeur attendri par les souvenirs^du^cult^ de ses céré-

monies, de ses temples, de ses pèlerinages./ <x Les dimanches et les jours de fête , dit-il « dans Renéj j'ai souvent entendu dans le a grand bois, à travers les arbres, les sons de « la cloche lointaine, qui appelait au temple a l'homme des champs. Appuyé contre le tronc a d'un ormeau, j'écoutais en silence le pieux « murmure. Chaque frémissement de l'airain « portait à mon âme naïve l'innocence des « mœurs champêtres, le calme de la solitude, a le charme de la religion et la délectable mé- « lancolie des souvenirs de ma première en- « fance. OU ! quel cœur si mal fait n'a tressailli « au bruit des cloches de son lieu natal, de ces

« cloches qui frémirent de joie sur son berce ceau, qui annoncèrent son avènement à là « vie, qui marquèrent le premier battement a de son cœur, qui publièrent dans tous les a lieux d'alentour la sainte allégresse de son «f père, les douleurs et les joies encore plus « ineffables de sa mère ! Tout se trouve dans « les rêveries enchantées où nous plonge le « bruit de la cloche natale : religion, famille, a patrie, et le berceau et la tombe, et le passé « et l'avenir.» Voilà les impressions d'enfance, qui l'ont ramené lui même auT]hrÎ5tiamsme, et à l'aide desquelles il s'efforcera de réveiller chez les autres l'instinct religieux ' .

X Le poëte n*a pas même dédaigné le souvenir de quelques superstitions populaires si commuues surtout dans sa chère Bretagne ; et il en a tiré plusieurs sujets de tableaux, délicieux sans doute, mais qui ne semblent pas toujours assez dignes de la gravité d'un livre, où il voulait venger le Christianisme des attaques de Voltaire. Nous nous bornons à citer le passage suivant. « Qui ne connaît Notre-Dame des « Bois^ celte habitante du tronc de la vieille épine, ou du creux « moussu de la fontaine ? Elle est célèbre dans le hameau par ses « miracles. Maintes matrones vous diront que leurs douleurs dans « Tenfantement ont été moins grandes, depuis qu'elles ont invoqué « la bonne Marie des Bois, Les filles, qui ont perdu leurs fiancés, ont ce souvent, au clair de la lune, aperçu les âmes de ces jeunes hommes c( dans ces lieux solitaires ; elles ont reconnu leur voix dans les soua pirs de la fontaine. Les colombes, qui boivent de s)?s eaux, ont tou- « jours des œufs dans leur nid : et les fleurs^ qui croissent sur ses

Mais en même temps il s'attachera à dissiper ces préjugés alors trop répandus, qui faisaient / du Christianisme un culte barbare, absurde/ dans ses dogmes, ridicule dans ses cérémonies, ennemi des arts et des lettres, de la raison et de la beauté ; il essayera de montrer, au con- \ traire, « que, de toutes les religions qui ont ja- « mais existé, la religion chrétienne est la plus ff poétique, la plus humaine, la plus favorable « à la liberté, aux arts et aux lettres ; que le a monde moderne lui doit tout, depuis Tagri- « culture jusqu'aux sciences abstraites, depuis « les hospices pour les malheureux jusqu'aux « temples bâtis par Michel-Ange et décorés par « Raphaél;... qu'il n'y a rien de plus divin « que sa morale ; rien de plus aimable, de plus « pompeux que ses dogmes, sa doctrine et son a culte; qu'elle favorise le génie, épure le goût, « développe les passions vertueuses, donne de « la vigueur à la pensée, offre de nobles forte bords, loiijours des boutons sur leur tige. Il était convenable que « la Sainte des foréls fit des miracles doux comme les mousses <t qu'elle habite, charmants comme les eaux qui la voilent. » (11I« part., liv, V, chap. Yi ) Ceci n'est que de la poésie, ce n'est plus le Christianisme.

« mes à l'écrivain et des moules parfaits à Tar- « liste;... que, loin de rapetisser la pensée, elle <» se prête merveilleusement aux élans de Tâme, « et peut enchanter l'esprit aussi divinement a que les dieux de Virgile et d'Homère,... et « qu'il n'y a point de honte à croire avec Newce ton et Bossuet, Pascal et Racine '. » Ainsi^ au lieujej^nver la vérité-du Christianisme, ir?appliquera jphitot à en jglori fier la b eauté, n pensait qu'alors le plaidoye rje plus élo quent jl qu'il pût faire en faveur de l a religio n en dis- [,■ grâce, c'était d'appeler à son serm^r sjrms les enchantements de l'tmaghiatiunBtrteusJes intérêts du cœur.

Le succès de son ouvrage allait bientôt montrer qu'il ne s'était pas trompé. On ne pouvait, du reste, choisir pour la publication une heure plus propice. En tout temps le livre de Cha teaubriand eût fait une vive sensation^ comme l'œuvre irrégulière , sans doute , mais magnifique, d'un superbe talent : l'à-propos en a fait un monument.

Lorsque Chateaubriand rentra en France en

' Génie du Christianisme» Introl.

1800, il y rapportait son Génie duChrislianisme déjà à demi imprimé. Mais, éclairé par les conseils de Fontanes et de Joubert, il comprit tout de suite la nécessité de revoir et de refondre tout l'ouvrage, pour mieux l'accommoder au goût public : il reconnut que Von n'écrit bien que dans sa patrie. Il ajourna donc la publication pendant deux ans. Seulement, pour préparer l'opinion , il détacha de son livre l'épisode à^ Aiala^ que l'on a gracieusement comparé à la colombe de l'arche, mise en liberté pour aller effleurer de ses blanches ailes ce monde récemment sorti aussi d'un déluge, et voir où l'arche pourrait s'arrêter. Nous avons déjà dit si ce retard fut heureux, et quelle mise en scène la fortune préparait à ce livre, en le faisant concourir avec l'œuvre du concordat.

Dans la première partie de son ouvrage, l'apologiste entreprend de traiter des Dogmes du Christianisme , des Mystères , des Sacrements ^ et surtout delà Chute de F homme , dont la tradition explique toute la doctrine chrétienne, en même temps qu'elle peut seule diénouer l'énigme de notre destinée. Nous ne nous arrête-

rons point à cette partie. Sans doute l'auteur a écrit là -dessus des pages d'une admirableéloquence : il y a trouvé les plus beaux sujets de tableaux. Mais en général il demeure ici trop au-dessous de la grandeur du sujet, et risque de compromettre par son insuffisance les sublimes vérités qu'il veut défendre. Sa religion aujourd'hui nous semblera peu exacte, sa science incomplète et légère. Il ne regarde les MjsièreSj que pour en envelopper les redoutables obscurités de splendides métaphores. Il enchante, il séduit, il éblouit, sans s'inquiéter de convaincre. Mais son temps n'en demandait peut-être pas davantage; on avait assez raisonné dans l'âge précédent, on en était las.

Au xvii* siècle, Pascal avait pu comprendre autrement la démonstration de la vérité chrétienne. — Que ce sublime raisonneur, saisissant l'homme soudain dans son ignorance , le retienne en suspens et plein de vertige entre l'abîme de la nature et l'abîme de son propre cœur ; qu'il l'accable des contradictions de son être, et Tétonne tout ensemble de sa grandeur

et de sa bassesse; puis, qu'après l'avoir comme enlacé de toutes parts dans le problème de sa destinée, il le force à chercher en gémissant la lumière ; qu'il le traîne ainsi de philosophie en philosophie , de religion en religion , pour lui montrer enfin que nulle doclrine ne saurait éclairer le chaos de son âme , nul remède guérir sa misère en dehors du dogme chrétien; qu'ainsi vaincu, dompté, il l'amène en détresse à se jeter au pied de la croix, où le divin Rédempteur a réconcilié l'humanité déchue avec son Dieu : voilà la vigoureuse apologie qui convenait à cette époque. C'est un combat à outrance avec l'incrédule, qu'il faut forcer. Mais la sceptique génération formée par le xvm® siècle eût refusé le combat. Ces âmes à la fois affaissées et frivoles, qui se reposaient volontiers sur leur incrédulité , et s'en tenaient dans leur légèreté insoucieuse à la religion de Voltaire , n'eussent guère été troublées par l'effroyable dilemme de Pascal. Ce n'était pas encore l'heure pour un apologiste de réclamer la foi des hommes ; on ne pouvait alors demander pour le Christianisme que jus-

I 6j LA Jli:[3Nli:SSE ET LA POÉSIE.

\ tice, sympathie, admiration. « Je vous ai donné \ du lait au lieu de viande^ que vous n étiez pas je/i état de supporter y » disait saint Paul aux 'Corinthiens.

Ainsi fit Chateaubriand. A çeiyLiJui ne pou- [vaient encore supporter la vérité du Christiajnisme, il parla de sa beauté '. C'était le conseil de son ami Joubert, juge compétent, s'il / en fut. Après tant de dissertations et d'analyses, il voulait que le poëte se bornât à chanter : « Dites-lui qu'il en fait trop, écrivait-il à a M™® de Beaumont, leur amie commune ; que « le public se souciera fort peu de ses citations, a mais beaucoup de ses pensées ! que c'est a plus de son génie que de son savoir, que l'on « est curieux ; que c'est de la beauté, et non pas ff de la vérité, qu'on cherchera dans son ou- « vrage ; et que son esprit seul, et non pas sa a doctrine, en pourra faire la fortune.... Qu'il a fasse son métier; qu'il nous enchante. Écri-* « vain en prose, M. de Chateaubriand neressem-

I Vii^tutem videant, intabescantque relicta,

s^écrie le poëte antique. Devant ces yeux obscurcis par Terreur, que la vérité resplendisse dans la beauté de sa lumière comme uu rayon du soleil.

a ble point aux autres prosateurs ; par la puis- « sance de sa pensée et de ses mots^ sa prose « est de la musique et des vers. II rompt trop a souvent encore les cercles tracés par sa ma- « gie : avec ses citations, il y laisse entrer des « voix qui n'ont rien de surhumain, et qui ne a sont bonnes qu'à rompre le charme et à a mettre en fuite les prestiges... Bossuet citait « sans doute ; mais il citait aux persuadés. Ces a temps-ci ne sontpasles mêmes. Que notre ami « nous raccoutume à regarder avec quelque fa* a veur le Christianisme; à respirer avec quelque « plaisir l'encens qu'il offre au ciel ; à entendre « ses cantiques avec quelque approbation : il « aura fait ce qu'on peut faire de meilleur, et sa « tâche sera remplie. Le reste sera l'œuvre delà « religion. Si la poésie et la philosophie peuvent « lui ramener l'homme une fois, elle s'en sera « bientôt réemparée, car elle a ses séductions « et ses puissances, qui sont grandes. On n'entre « point dans ses temples bien préparé, sans «en sortir asservi '. »

Laissez-le donc, sur le parvis du temple,

' Pensées de JouBert, t. Il, p. 284.

parler de la religion à des auditeurs encore si éloignés, en poète, en artiste, en homme du monde; laissez-le élaler au dehors ses tableaux des Sacrements ou encore des Fêtes de TÉglise, dans tout ce qu'ils ont de charme attendrissant. Que la foule, désaccoutumée de ces pieuses cérémonies, en soit émue comme Enée contemplant à Carthage, sur les murs du temple, les peintures qui lui rappellent les diverses scènes du siège de Troie :

Animum pîctura pascit inani , IMuIta gemens, largoque humectât flumine vultum.

Voilà dans quel sentiment il faut lire encore aujourd'hui cet ouvrage. Ce n'est point un traité, mais un poème, où Chateaubriand a mis toute la séduction de son talent. Il pense avec des sentTmentSf il -raisonne avec desjmages; et ses idées s'échappent de son âme comme un hymne éclatant.

Le poète se retrouvera sur son vrai terrain, lorsque, dans cette première partie , il s'attachera à prouver Y Existence de Dieu par les merveilles de la nature. Puisque en effet le

XVIII® siècle, dans une orgie suprême cl*impiété, avait tenté de chasser Dieu de la nature et du cœur de Thomme, il fallait bien tout ensemble faire éclater la voix de Dieu au fond de notre âme, et montrer sa main partout présente dans l'univers.

Déjà sans doute, dans le siècle précédent, Fénelon, et après lui Bernardin de Saint- Pierre, s'étaient complu à étaler les magnificences de la création , pour prouver le divin architecte par le spectacle de l'édifice , et ramener la Providence dans ce monde si bien ordonné, où chaque chose raconte la fin pour laquelle elle est créée ^ Mais combien le voya*geur d'Amérique renouvelle la démonstration par l'éclat original et la fraîcheur de ses descriptions, où il invite la nature entière à pro-

' Parmi ces hommes, qui, en un siècle d^incrédulité, ont cherché le Créateur dans le spectacle de sa création , aucun ne m'émeut plus encore que le pieux Linné, qui, en étudiant les mystères des plantes, confondu d'admiration, s'incline et adore. « J'ai vu Dieu en pas- « sant et par derrière comme Moïse, s'écrie-t-il ; je l'ai vu, et je suis « demeuré ravi dans une muette extase. J'ai su reconnaître la trace « de ses pas dans les œuvres de sa création. Dans ces œuvres, en « effet, même les plus petites, quelle force ! quelle sagesse ! quelle V inexplicable perfection ! »

clamer avec lui la sagesse et la gloire de son auteur? Il n'a qu'à puiser à pleines mains dans les cartons de ses Voyages et ses souvenirs du désert ; soit qu'il nous peigne les mœurs des oiseaux, et leur industrie merveilleuse, et les mélancoliques instincts qui les conduisent vers les plages lointaines, ou les ramènent au nid qui les a vus naître ; soit que, nous entraînant avec lui au fond des forêts américaines, il en écoute les voix secrètes, et nous apprenne à pénétrer les mystères du génie de la solitude et les divines harmonies de la nature avec notre âme; soit enfin qu'il nous montre sur rOcéan solennel, entre le soleil qui descend dans les flots el la lune qui monte lentement avec la nuit à l'Orient, le pauvre matelot agenouillé sur son esquif, et invoquant le Dieu qui commande aux tempêtes et la Vierge qu'il salue du nom d'Étoile de la mer.

Mais le charme particulier de ses peintures, c'est que partout, au spectacle de ce nouveau monde, qui a l'air dans sa solitude de sortir des mains du Créateur, le rêveur sait mêler les souvenirs du vieux monde, qu'il a vu s'abîmer sous

ses yeux. De cette antithèse éloquente sort une poésie toute neuve, qui répondait bien aux sentiments de cette époque de ruine et de rénovation sociale, toute pleine elle-même d'une vague et flottante poésie de douleurs, de regrets et d'espérances'. En même temps que

I Parfois aussi c^est un retour mélancolique sur sa propre destinée. Ainsi i parlant des Migrations des oiseaux y il songe aux proscrits que les révolutions jettent loin de leur pays sur la terre étrangère, et il en parle en homme qui a connu les misères de Texil. « L^oiseau « n'est banni un moment que pour son bonheur; il part avec ses « voisins, avec son père et sa mère, avec ses sœurs et ses frères; il ne « laisse rien après lui : il emporte tout son cœur. La solitude lui a « préparé le vivre et le couvert; les bois ne sont point armés contre a lui ; il retourne enfin mourir aux bords qui Font vu naître ; il y « retrouve le fleuve, Farbre, le nid, le soleil paternel. Mais le mor- M tel, chassé de ses foyers, y rentre-t-il jamais .'— Hélas! l'homme ne u peut dire, en naissant, quel coin de l'univers gardera ses cendres, « ni de quel côté le souffle de l'adversité les portera. Encore, si on «c le laissait mourir tranquille 1 Mais aussitôt qu'il est malheureux, <c tout le persécute ; l'injustice particulière dont il est l'objet devient u une injustice générale. 11 ne trouve pas, ainsi que l'oiseau, l'hos- « pitalité sur la route; il frap])e, et l'on n'ouvre pas; il n'a, pour « appuyer ses os fatigués, que la colonne du chemin public, ou la « borne de quelque héritage. Souvent même on lui dispute ce lieu « de repos, qui, placé entre deux champs, semblait n'appartenir à « personne ; on le force à continuer sa route vers de nouveaux dé- «c serts; le ban, qui l'a mis hors de son pays, semble l'avoir mis hors « du monde. 11 meurt, et il n'a personne pour l'ensevelir. Son coqts « git délaissé sur un grabat, d'où le juge est obUgé de le faire enle- «c ver, non comme le corps d'un homme, mais comme une immon- « dice dangereuse aux vivants. Ah! plus heureux, lorsqu'il expire « dans quelque fossé au bord d'une grande route, et que la charité

récrivain ramenait les âmes désenchantées par Texpérience et fatiguées par les crimes des hommes vers les pompes sereines et l'impassible majesté de la nature, il les invitait, après tant d'illusions déçues, à revenir aux vérités inébranlables et à ces promesses immortelles avec lesquelles la religion chrétienne nous conduit du berceau à la tombe.

Le XVIII® siècle reprocha surtout au Christianisme d'avoir éteint la civilisation antique dans la barbarie. Il était facile de venger l'Église de cette calomnie. Non-seulement Chateaubriand montre TÉglise sauvant du naufrage de la société grecque et romaine tout ce qui pouvait et devait en être conservé; mais il entreprend de démontrer encore que son génie a suscité à son tour des œuvres d'art, qui ne

« du Samaritain jette en passant un peu de terre étrangère sur ce a cadavre ! — N'espérons donc que dans le ciel, et nous ne crain- « drons plus l'exil ; il y a dans la religion toute une patrie. » (Génie duChrtst.fVw. V, cliap. vil.) Avec quelle amère tristesse ne semble-til pas repasser ici dans son souvenir les années de son émigration à Londres? On dirait qu'il regrette qu'on ne l'ail pas laissé plutôt mourir sur le bord de la route, où, malade, il avait été abandonné dans la retraite de l'armée des princes, après la levée du siège de Thionville.

craignent point la comparaison avec les chefsd'œuvre antiques; et surtout que cet esprit toujours vivant ouvre aux artistes modernes, qui voudront s'en inspirer , des sources bien autrement fécondes que celles où s'était abreuvée la poésie païenne. Cette Poétique du Christianisme, qui tient la plus grande place dans l'ouvrage, en est aussi en réalité le vrai sujet et la partie la plus exquise et la plus durable. Dans sa démonstration , Chateaubriand parcourra le domaine tout entier de l'Art. C'est Y Homme d'abord, qui s'offre à la contemplation du penseur et de l'artiste, avec les événements si divers de sa destinée, les variations de son caractère, et les orages de ses passions; puis c'est la Nature^ considérée dans la richesse de ses créations et les mystérieux rapports qu'elle semble avoir avec nous ; enfin c'est le Monde invisible et divin^ dont nous sentons l'action surnaturelle dans les choses de la terre. L'humanité, la nature et Dieu, voilà les trois sources où l'esprit poétique puise et s'enivre; voilà les trois mondes ouverts à l'imagination. — Or, combien chacun de ces mondes ne

Vo/ LA JEUNESSE ET LA POÉSIE.

s*est-il pas agrandi, lorsque la lumière du Christianisme en a éclairé les ténèbres, et a dissipé les fantômes dont l'imagination païenne les avait peuplés?

V Homme d'abord, qui est l'inépuisable fond de la littérature, n'a connu que depuis l'Évangile toute la dignité et la misère de sa nature morale, et le mystère de sa chute, et la grandeur de sa destinée. En l'affranchissant de la fatalité pour lui restituer toute sa liberté , le Christianisme du même coup a éveillé dans sa conscience la réflexion inquiète, il l'a obligé à se replier sur son propre cœur et à se mieux connaître jusque dans ses plus intimes profondeurs. Il a transformé en même temps les passions et changé les rapports des vertus et des vices ' ; et, en nous imposant le devoir de lut-

< ic Les bases de la morale ont changé parmi les hommes^.du « moins parmi les hommes chrétiens, depuis la prédication de (c rÉvangile. Chez les anciens, par exemple, l'humilité passait pour « bassesse, et Torgueil pour grandeur. Chez les chrétiens, au con- « traire, Torgueil est le premier des vices, et l'humilité une des prea mières vertus. Cette seule transmutation de principes montre la a nature humaine sous un jour nouveau ; et nous devons découvrir « dans les passions des rapports, que les anciens n'y voyaient pas. » (Génie du Christ,, 11* part, liv. 111, chap. I.)

ter contre nous-mêmes , il a multiplié autour de notre conscience ces orages, d'où le drame devait tirer tant de nouveaux moyens d'intéresser et d'émouvoir.

Le Christianisme en outre , quand il faisait entrer les femmes dans la vie morale, d'où la société antique les avait à peu près exclues, quand il les appelait à partager la destinée de l'homme, et leur donnait le droit de penser et de sentir, le Christianisme, dis-je, ne doublaitil pas le domaine de l'âme , et n'ouvrait-il pas à la poésie comme un nouveau monde ? De l'amour , par exemple , où les anciens n'ont guère vu jamais qu'une ivresse des sens, n'estce pas le Christianisme qui a fait cette passion charmante, mélange à la fois délicieux et trou" blant de pudeur, d'amitié et de volupté, un je ne sais quoi composé d'estime et d'attrait, des^ sens et de l'âme, qui peut devenir pour nous la source de la plus haute félicité en ce monde^ et parfois l'aiguillon des plus nobles vertus?

Mais poussons plus loin : au-dessus de ces amours de la terre, il est un autre amour, que l'on n'avait jamais soupçonné avant le Chris-

tîanisme; c'est cet amour divin, qui ravit certaines âmes prédestinées dans la contemplation de la beauté et de la bonté suprêmes, cette passion héroïque qui fait les saints , et dont Corneille nous a montré dans son Poljreucte le pathétique sublime.

Est- ce tout cependant? Non, pas encore. Si le Christianisme, en effet, a créé des passions ■ nouvelles dans les cœurs où îl a pénétré, dan?" ceuxïïa mêrne S' on il s'^st retiré il a laissé à sa place je fie sais quelle vague et dévorante mélancolie, à peu près étrangf ère à la pe nsée antique. CaFcelui qui, au sein de la chrétienté, ri*est pourtant plus chrétien , porte en lui désormais un vide que rien ne pourra combler.

Il ne saurait plus , comme un ancien , borner ses vœux à la terre : malgré qujl en ait , un malaise inquiet le ronge comme le vautour de Prométhée. On sait ce que la poésie du XIX® siècle a puisé d'inspiration dans cette sombre passion.

Tel est le point de vue lumineux où se place Chateaubriand, pour estimer ce que la poésie et les arts modernes doivent au Christianisme

en fait de beauté morale. Si les artistes jusqu'alors n'ont point encore su en tirer tous les chefs-d'œuvre qu'il attend, la source n'en est pas moins plus pure et plus large que celle où fréquentaient les anciens. Mais d'ailleurs le critique ne reculera pas devant une comparaison détaillée ; V Iliade et la Bible, Homère et Milton, Virgile et Racine seront rapprochés dans des parallèles remplis de beautés fines et de nuances exquises. Au lieu d'invoquer des règles de goût arbitraires, l'ingénieux écrivain s'est établi au centre même de l'âme humaine : c'est de là qu'il passe en revue toutes nos affections, pour comparer ensemble les diverses expressions que tour à tour la poésie antique et la poésie moderne nous en ont données, et confronter ainsi de plus près la peinture avec l'éternel modèle. En rattachant de la sorte s^on étude comparée à ce qu'il y a de plus profond et de plus intime dans le cœur humain, il a créé une EsUié tique nouvelle, et fondé la grande critique littéraire de notre siècle.

La Nature^ à son tour, est pleine de poésie pour qui sait la sentir. Outre la beauté et la

merveilleuse variété des phénomènes dans lesquels l'homme admire la puissance du Créateur, un instinct secret nous révèle entre la nature et nous mille harmonies intimes et confuses. Dans sa contemplation muette, nous croyons entendre comme une voix amie qui parle à notre âme; il nous semble presque que la nature vit comme nous, que, comme nous, elle sent, elle sourit, elle souffre, elle aime. Si le poète se plaît à entrer ainsi dans la nature, réciproquement il aime aussi à associer la nature - à ses pensées, à ses émotions, à ses souvenirs, à ses regrets. Or ce genre de poésie n*a guère été connu non plus de l'antiquité païenne. La Poésie descripthe est moderne. « Ce n'est pas, dit Chateaubriand, a que les anciens n'eussent pas d'yeux pour a \5oir la nature ; on trouve parfois dans leurs <c ouvrages des traits excellents de description. « Mais le plus souvent la mythologie leur voi- « lait la nature, et lui ôtait sa vérité en lui « ôtant sa solitude. » En animant le paysage d'une vie divine, Timagination poétique le métamorphosait tout ensemble ; et ces gracieuses

déités, dont la foi populaire avait peuplé les bois, les troublaient de leurs ébats et en dissipaient la rêverie ^. — Mais, avec le Christianisme, le Créateur est rentré en possession de son œuvre et Ta remplie de sa présence solitaire. L'homme a pu en contempler les merveilles dans une méditation recueillie. Aussi

> a Le spectacle de TuniTers ne pouvait faire sentir aux Grecs et R aux Romains les émotions qu'il porte à notre âme. Au lieu de ce « soleil couchant, dont le rayon allongé tantôt illumine une forêt, « talitôt forme une tangente d*or sur Tare roulant des mers ; au lieu « de ces accidents de lumière, qui nous retracent chaque matin le « miracle de la création, les anciens ne voyaient partout qu'une « uniforme machine d'opéra.

a Si le poëte s'égarait dans les vallées du Taygète, au bord du <t Sperchius, sur le Ménale aimé d'Orphée, ou dans les campagnes « d'Elore, malgré la douceur de ces dénominations, il ne rencon- « trait que des faunes, il n'entendait que des dryades : Priape était « là sur un tronc d'olivier, et Vertumne avec les Zéphyrs menait « des danses éternelles. Des Sylvains et des Naïades peuvent frapper « agréablement l'imagination, pourvu qu'ils ne soient pas sans cesse « reproduits; nous ne voulons point

« Chasser les Tritons de Tempire des eaux, « Oter ^ Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux...

« Mais enfin, qu'est-ce que tout cela laisse au fond de l'âme? qu'en

« résulte-t-il pour le cœur? quel fruit peut en tirer la pensée? Ohl

« que le poëte chrétien est plus favorisé dans la solitude, où Dieu se

« promène avec lui! Libres de ce troupeau de dieux ridicules qui

« les bornaient de toutes parts, les bois se sont remplis d'une divi-

« nité immense. Le don de prophétie et de sagesse, le mystère et la

« religion semblent résider éternellement dans leurs solitudes sa-

« crées. » {Génie du Christ., II* part., liv. IV, chap. !•'.)

est-ce dans la cellule des anachorètes, que Chateaubriand cherche le berceau de la poésie descriptive.

Peut-être cependant, en voyant combien fut tardive l'efflorescence de cette branche poétique, qui n*a guère porté ses premiers fruits qu'en plein xviii® siècle, peut-être aurait-il dû' reconnaître que d'autres éléments avaient bien pu contribuer avec l'inspiration chrétienne à .amener sa maturité. Peut-être, en effet, un souffle venu de la Germanie, où il semble que la poésie de la nature soit indigène, a-t-il été nécessaire pour faire éclore chez nous cette fleur d'arrière-saison. Quant à moi, je suis frappé devoir, en outre, que ce genre de poésie ne fleurisse jamais qu'aux époques de maturité excessive, alors que l'homme, fatigué d'une civilisation raffinée jusqu'à en être malade, a besoin, pour se rafraîchir, de se détourner de la vue de soi-même vers le spectacle du monde extérieur. Car l'homme qui goûte le mieux la vie des champs est celui qui a beaucoup vécu de la vie des idées, et qui cherche dans le commerce de la nature l'oubli des

maux de la société : il trouve dans cette contemplation^ qui le distrait de ses souffrances intimes, une saveur que Thomme inculte ne connaît pas. En quoi consiste, en effet, pour la plus grande partie cette poésie de la nature, si ce n'est en mille souvenirs, en regrets, en rêves, en espérances de cœur, que son spectacle réveille par mille sympathies mystérieuses ? Cette voix de la nature n'est éloquente que pour les âmes très-cultivées; pour qui n'a point pensé et surtout n'a pas souffert, la nature demeure muette ^

> Cette pensée a été admirablement exprimée par notre cher et regretté Hippolyte Rigault dans un charmant feuilleton sur le Senti" ment de la nature^ ou les hommes reviennent plus volontiers, ce semble, après avoir essuyé davantage les peines de la vie sociale. « L'amour de la campagne, dit-il, n'est jamais plus profond et ne K trouve jamais pour s'exprimer d'accents plus émus, que dans les a temps de crise, d'alarmes publiques, de déchirements, de guerre. « Ce qui donne aux beaux vers de Lucrèce sur la paix et la majesté « riante de la nature une incomparable beauté, c'est la mélancolie « de ce génie sublime, en face du contraste de l'univers physique « réglé par des lois immuables, et de la société humaine troublée « par d'étemelles révolutions. Ce sont les bruits lointains de la guerre « civile qui retentissent dans son cœur, et qui lui font trouver un a charme plus profond dans le calme de la mer et la sérénité des cieux.

« De même, plus près de nous, jamais les douces peintures de la « grâce des champs, des moissons et des fleurs, n'ont été plus tou- « chantes que dans ces poésies d'un témoin, d'une victime des dis- « cx)rdes civiles, dont, la voix tour à tour suave, plaintive, venge-

n LA JEUNESSE ET LA POÉSIE.

La poésie cependaht ne borne pas son domaine à la terre ; mais, altérée de l'idéal , elle s'élance encore vers le monde invisible sur les ailes de l'imagination ou de la foi. Elle révèle aux enfants de la terre les mystères d'en haut; elle leur raconte dans un divin langage l'intervention des êtres surnaturels dans les événements du monde, et explique par le

« resse, chante le printemps vermeil, pleure sur là patrie, et châtie

(( d'un iambe immortel les bourreaux, barbouilleurs de lois. C'est

« en fuyant la France et le spectacle de ses convulsions, que Cha-

« teaubriand a trouvé dans les savanes d'Amérique ces images, ces

a couleurs, qui ont rajeuni Part et la littérature Devant un tel

« passé, si fécond en orages, et devant l'avenir si rempli de mystère,

« bien des âmes vigoureuses, meurtries aux contre^coups de toutes

« ces grandes chutes, se sentent lasses et vaincues : la vue des choses

K humaines les agite et les froisse; elles éprouvent le besoin de se

(1 pacifier. Et où trouver la paix, où trouver la vie pure de la ré-

« flexion et la calme retraite dans la sphère des idées, sinon loin de

K la ville, centre des intérêts, théâtre de l'action? La rosée, qui se

« répand le soir sur les plantes fatiguées de la chaleur du jour, n*est

« pas plus salutaire que cette paix intérieure versée par la nature

« sur les âmes qu'a blessées le contact des choses L'homme, qui

« aime la nature d'un amour achevé, c'est le sage d'un âge mûr, qui

<c a beaucoup vécu de la vie des idées, qui a vu succomber celles

« qu'il aimait le plus, et qui demande au silence d'une campagne

» solitaire l'oubli des maux amers de la société. C'est Cicéron, à

t Tusculum, plaignant Rome asservie, et comparant son déclin ora-

u geux au soleil, qu'il voit à l'horizon se coucher lentement dans un

K lit de nuages. En nos temps y écrivait ce grand homme, les hommes

« nous ont appris à leur préférer les choses et la f:ature. Mot triste,

« mais bien vrai, » (Conversations littéraires et morales, p. 190.)

Merveilleux le cours inexplicable des choses. Homère, le père de la poésie antique, avait abaissé aux regards des hommes les hauteurs de roiympe, et mêlé les dieux non-seulement à tous les grands accidents du combat, mais encore aux moindres actions de ses héros. Depuis Homère, le Merveilleux est resté Tun des éléments essentiels de la poésie. On sait que l'esprit des hommes fut tellement saisi d'admiration pour ce merveilleux homérique et la beauté de ces dieux de la Grèce, que la mythologie demeura comme la religion de la poésie et des beaux-arts bien des siècles encore après que l'on n'y croyait plus. A la Renaissance, ce culte poétique des dieux d'Homère et de Virgile sembla même ressusciter entouré d'une ferveur nouvelle, comme si, en dehors de ces fables puériles et charmantes, toute poésie fut impossible; et Boileau professait, au xvii® siècle, que les poètes modernes n'avaient rien à faire encore de mieux que d'y revenir. C'était un anachronisme étrange, quand, depuis plus de deux mille ans, cette gracieuse mythologie n'était plus pour la Grèce et pour Rome qu'un

conte de fées qui avait amusé leur enfance.

Lorsque le Christianisme, se levant sur le monde, avait achevé de faire évanouir à sa lumière, comme les songes de la nuit, toutes ces déités dont Homère avait rempli le ciel et la terre, est-ce à dire qu*il ait pour cela banni le Merveilleux de la nature et du cœur de l'homme? Non pas. Le Merveilleux ne cesse jamais de nous envelopper, tout en se transformant selon nos croyances. Quels que soient, en effet, les progrès de la raison et de la science humaine, il y aura toujours une limite où commencera pour l'homme la région du mystère. Au-delà de ce que notre raison comprend s'ouvre et s'étend un vaste espace où notre vue se perd, mais où notre instinct nous révèle la présence d'un monde invisible, qui est en commerce mystérieux avec les événements de la terre, avec la nature et avec notre âme '.

' « Malgré moi, » s'écrie Alfred ds Musset, altéré de cette soif divine :

« Malgré moi Tinfini me tourmente, « Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir, « Et quoi qu'on en ait dit, ma raison s'épouvante « De ne pas le comprendre et pourtant de le voir. «

{Espoir en Dieu.)

A toutes les époques, ce sentiment du surnaturel a toujours tellement obsédé l'esprit de Thomme , que , lorsque les lumières de la foi véritable lui ont manqué pour l'éclairer à ce sujet, «plutôt que de laisser cet espace vide, son imagination l'a peuplé de chimères. Encore aujourd'hui les esprits les plus incrédules, quand ils veulent expliquer le cours et l'enchaînement des événements, sont toujours réduits à confesser qu'il reste certaines choses dont la marche nous échappe, et qu'ils attribuent au hasard, c'est-à-dire à je ne sais quelle puissance plus ou moins surnaturelle. On peut même remarquer que ceux qui ont fait les plus grandes choses parmi les hommes semblent avoir été les plus superstitieux. Enfin, t homme s'agite^ et Dieu le mène : voilà encore le dernier mot de la philosophie de l'histoire.

Or qu'est-ce que ce Merveilleux, entendu dans son vrai sens, sinon l'action divine au milieu des événements de ce monde ? — Que l'histoire, cependant, en retraçant les actions des peuples ou des hommes, se borne à raconter

ce que nos yeux voient, à expliquer ce que notre raison comprend, c'est le seul rôle où elle doive prétendre : de sa nature elle demeure attachée à la terre. C'est à la poésie qu'il appartient, pour révéler le secret des choses, de s'élever à la contemplation du monde invisible, de surprendre les causes surnaturelles des événements, de traduire aux regards mortels les mystères du ciel. Le poète, c'est le Voyant^ qui, illuminé par la foi de son temps, a entrevu dans sa vision la main divine et nous en révèle la présence. Lorsque Homère, au lieu de nous retenir dans la plaine de Troie, nous ravit au sommet de l'Olympe ou de l'Ida et nous fait asseoir au conseil des dieux, ou quand^ au-dessus des bataillons des hommes combattant sur la terre, il nous montre les bataillons invisibles des immortels se heurtant dans le ciel, il n'est que le naïf interprète des croyances de son âge ; il y croit, et tous ceux qui l'écoutent avec lui. Et pareillement, quand le poète de la Dwine Comédie nous transporte dans les régions du monde invisible où le guide une exacte théologie, il n'invente rien; il chante

ce qu'il a entrevu dans les extases de son génie; et nul, en Italie, ne doute de ses révélations. Voilà le Merveilleux. — C'est la mythologie qui, au temps d'Homère, peuplait toute cette région du surnaturel. Mais à ces esprits de mensonge le Christianisme a substitué d'autres esprits : les uns, esprits de lumière et de vérité, qui, du haut du ciel, veillent sur les hommes et le monde; les autres, au contraire, génies déchus et malfaisants, qui, du fond de l'abîme où ils ont été précipités, conspirent sans cesse à la perte du genre humain.

Boileau le janséniste interdisait aux poètes l'emploi du Merveilleux chrétien comme une profanation; mais d'ailleurs il ne pensait pas que ce Merveilleux sublime mais austère put jamais lutter de charme et d'intérêt avec les fictions mythologiques d'Homère et de Virgile. Chateaubriand, au contraire, relève le défi. Il ose établir un parallèle poétique entre cette hiérarchie des êtres célestes dont la foi chi*étienne nous entoure et la mythologie d'Homère, et il veut encore ici prouver la supério-

rite du Christianisme sur l'antiquité païenne, pour les ressorts poétiques qu'il offre à l'artiste.

Mais je crains bien qu'ici sa thèse ne l'ait abusé. Que la grandeur et la supériorité morale soient du côté du Merveilleux chrétien, que le Dieu de la Bible soit fort au-dessus du Jupiter d'Homère, cela est incontestable; nonseulement ici, en effet, le merveilleux est sublime, mais il est vrai. Cependant, par cela même aussi, il se laisse moins facilement manier par les poètes. Par son sublime il échappera souvent aux atteintes de Tart, et par sa vérité il refusera de se prêter aux jeux de l'imagination. Quel poète, en effet, parmi les modernes, a réussi dans l'emploi d'un tel merveilleux, si ce n'est peut-être Bossuet, lorsque, dans son Discours sur l'histoire unii^erselle^ il nous découvre, à travers la succession et les révolutions des empires, les desseins de la politique divine?

Le Merveilleux chrétien, du reste, pour être plus vrai que le merveilleux d'Homère, en est-il pour cela même plus dramatique? Je

LE GÉNIE DU CHRISTIANISME. Sh

crois, quant à moi, que les dieux de V Iliade et de YOdjssée m'intéressent davantage. Pourquoi ? Parce que sans doute , tout faux qu'ils sont, ils me ressemblent davantage, et que leur Olympe est plus voisin de la terre. L'homme ne s'intéresse qu'à l'homme, qu'à l'image de son propre cœur, de ses passions, de ses combats, de ses faiblesses. Or qu'est-ce que ces dieux d'Homère , que des hommes encore , seulement agrandis, idéalisés, et reproduisant dans une sphère plus brillante et plus haute les scènes de la vie d'ici-bas? — Mais, dit Chateaubriand, les anges et les démons reproduiront dans un poème chrétien des luttes analogues, et mettront aux prises les sentiments contraires qui se disputent notre pauvre cœur. Oui, mais cet antagonisme cesse d'être dramatique, parce qu'il est prévu, fatal ^ irrésistible, comme la lutte des éléments dans le monde physique. L'enfer sans doute renferme toutes les passions des hommes; mais ce sont des passions toujours pareilles, dont le jeu ne me touche pas plus que celui des forces de la nature. Cela ne ressemble

plus à Xétre ondoyant et dwers qu'on appelle rhomme '.

Aussi^ dans les poèmes modernes, l'emploi

I Milton, auquel Chateaubriand emprunte ses exemples de préférence, Tavait bien compris. Si, en redisant les premiers jours du monde, il décrit les combats des anges rebelles contre le ciel, il se plaît à redescendre le plus qu'il peut Ters cet Éden, qu*Adam et Eve remplissent de leur présence. Mais en outre il a su composer le caractère de Satan, son chef-d*œuTre, avec une vérité et un art admirables. Ce grand maudit, dans sa déchéance, conserve en son cœur, comme un coin lumineux, un profond souvenir et un regret amer du ciel : il y a place encore dans cette âme condamnée à la haine pour le remords et la pitié ; il est malfaisant par ambition ou par ressentiment, plutôt que par pure méchanceté; il est sensible encore à ce qui est bon et beau. En approchant d'Éden, il s'émeut de compassion pour cette innocence qu'il va empoisonner ; il éprouve presque un sentiment d'amour pour Eve, et voit avec jalousie les caresses des deux époux. Il se trouble, il a l'air d'hésiter ; il se justifie par la fatalité de sa perdition éternelle. On sent encore en lui les luttes du genre humain. — Avec moins de génie, mais un vif sentiment de ce qui fait l'intérêt dramatique, Klopslock a placé au milieu des Esprits de l'abîme un démon repentant, Abbadonah, qui pleure sa déchéance et voudrait conjurer les noirs desseins de l'Enfer contre le Christ et contre les hommes : et l'on sait avec quelle sympathie l'Allemagne entière accueillit cette création du poëte. Voilà comme l'intérêt s'éveille, dès qu'un de ces êtres merveilleux se rapproche un peu de l'humanité. Cet Abbadonah est du reste, dans l'œuvre de Klopstock, le seul de ces Esprits de lumière ou de ténèbres qui ait une physionomie et un caractère. Tous les autres ne sont que des êtres indécis, visions brillantes sans doute, les unes aimables, les autres terribles, mais toujours semblables, et qui ne se distinguent que par leurs noms : voix mystérieuses que la ten*e renvoie au ciel ou le ciel à la terre; échos sublimes ou terribles, mais monotones, du concert éternel ou des fureurs de l'abîme.

de ce Merveilleux chrétien a-t-il toujours quelque chose de froid et de factice. Dès qu'on ly mêle, l'action languît. Chateaubriand lui-même y a mal réussi dans ses Martyrs. On a hâte de quitter son paradis et même son enfer, pour revenir sur la terre parmP les hommes. On souffre de l'impuissance du poète à soutenir ce sublime prolongé, en même temps qu'on en éprouve de l'éblouissement ; et on lui crierait volontiers, comme les Hébreux au pied du Sinaï : « O Moïse, parle-nous toi-même, et nous « t'écouterons ; mais que le Seigneur ne nous « parle pas , de peur que nous ne mourions. » Aussi, en dépit de tous les chefs-d'œuvre, et même de celui de Mil ton, et même de l'épopée des Martyrs ^ faut-il encore en revenir à la sentence de Boileau :

De la foi d*un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont point susceptibles.

Tout en admirant donc des pages de critique littéraire aussi neuves que charmantes, que l'apologiste a écrites sur ce sujet, on désapprouve au fond ce parallèle qu'il établit entre

la fiction d'Homère et le Merveilleux chrétien, dont la beauté tout intime et morale est en grande partie intraduisible; et Ton regrette qu'il se soit ainsi laissé entraîner par son système à chercher dans les mystères de la foi chrétienne Téquiv^ent de la mythologie. Cette comparaison téméraire a pu scandaHser des esprits religieux. Comme on Ta dit alors, « la « doctrine chrétienne n'est pas descendue du « ciel pleine de majesté et de pureté, pour en- « trer en lice avec les imaginations brillantes c< mais mensongères, par lesquelles la poésie « charmait l'enfance de la Grèce '. m

Chateaubriand, dans sa Poétique^ voulait réhabiliter l'Art chrétien aux dépens de l'Art antique. Mais, quelque talent qu'il ait déployé à soutenir sa gageure, le succès de sa cause reste souvent incertain. Et lui-même, qui a un sentiment si vif et si vrai de la beauté antique ^,

I GoDthier, dans la Voix de la religion au XIX* siècle, Lausanne, 1802.

» « Les modernes, dit-il, sont eu général plus savants, plus déli- « cats, plus déliés, souvent même plus intéressants dans leurs cornet positions, que les anciens. Mais ceux-ci sont plus simples, plus au- « gustes, plus tragiques, plus abondants, et surtout plus vrais que les « modernes. Ils ont un goût plus sûr, une imagination plus noble; ils

paraît plus d'une fois embarrassé de sa thèsç. Sa gageure le force à insister d'un coté, et son instinct d'artiste l'incline de l'autre \ C'est que,

(c ne savent travailler que Tensemble et négligent les ornements : un et berger qui se plaint, un vieillard qui raconte, un héros qui coma bat, voilà pour eux lout un poëme ; et Ton ne sait comment il « arrive que ce poëme, où il n*y a rien, est cependant mieux rempli tt que nos romans chargés d*incidents et de personnages. L'art M d'écrire semble avoir suivi Tart de la peinture ; la paletle du poète « moderne se couvre d'une variété infinie de teintes et de nuances : « le poète antique compose ses tableaux avec les trois couleurs de « Polygnote. Les Latins, placés entre la Grèce et nous, tiennent à « la fois des deux manières : à la Grèce par la simplicité des fonds, « à nous par Tart des détails. C'est peut-être cette heureuse har- « monie des deux goûts qui fait la perfection de Virgile. » (Génie du Christ., H» part., liv. II, chap. il.)

Et plus haut : « Les ouvrages des anciens se font reconnaître, nous a dirions presque, à leur sang. C'est moins chez eux, ainsi que « parmi nous, quelques pensées éclatantes au milieu de beaucoup de « choses communes, qu'une belle troupe de pensées qui se convien- K nent, et qui ont toutes comme un air de parenté : c'est le groupe a des enfants de Niobé, nus, simples, pudiques, rougissants, se tenant n par la main avec un doux sourire, et portant pour seul ornement « dans leurs cheveux une couronne de fleurs. » (Ibid, , liv. 1, chap. II.)

' Dans le parallèle entre Virgile et Racine, par exemple, on sent bien que la prédilection de son cœur l'entraîne encore de préférence, malgré qu'il en ait, vers le poète antique, qui unit à une connaissance si mélancolique de l'âme humaine un sentiment si profond de la nature, k Virgile, dit-il , est l'ami du solitaire, le compagnon des « heures secrètes de la vie. Racine est peut-être au-dessus du poète « latin parce qu'il a fait Athalie ; mais le dernier a quelque chose qui «« remue plus doucement le cœur. On admire plus l'un; on aime plus « l'autre; le premier a des douleurs trop royales ; le second parle da- X vantage à tous les rangs de la société. En parcourant les tableaux

si les œuvres inspirées par le Génie du Christianisme ont l'avantage par leur beauté morale sur les œuvres de l'antiquité païenne, celle-ci, par la perfection de la composition et du style, conservent le plus souvent leur supériorité.

Au point de vue de Fart, en effet, les Grecs restent toujours nos maîtres. La Muse les avait doués entre tous les autres peuples d'une nature particulièrement heureuse; ou (comme Fa dit spirituellement Joubert), Dieu^ ne poui^ant pas départir la vérité aux Grecs^ leur a donné la poésie,

«< des vicissitudes humaines tracés par Racine, on croit errer dans les M parcs abandonnés de Versailles : ils sont vastes et tristes ; mais, à « travers leur solitude, on distingue la main régulière des arts et les « vestiges des grandeurs :

« Je ne vois que des tours, que la cendre a couvertes, « Un Qeuve teint de sang, des campagnes désertes.

** Les tableaux de Virgile, sans être moins nobles, ne sont pas bornés « à de certaines perspectives de la vie ; ils représentent toute la na- « ture; ce sont les profondeurs des forêts, l'aspect des montagnes, les « rivages de la mer, où des femmes exilées regardent en pleurant (( l'immensité des flots :

« Cunctsque proftmdum « Pontum adspectabant flentes. •

Dans mainte autre comparaison, on reconnaîtrait pareillement que le parti pris de l'auteur ne l'a pas empêché d'avouer que les anciens restent à plus d'un égard supérieurs aux modernes. Assurément, classique le plus dévot à l'antiquité n'eût pu louer plus dignement ni élever plus haut Virgile, Sophocle et Homère.

Tout chez eux d'ailleurs semblait concourir à rharmonieux équilibre des facultés poétiques. Si la beauté suprême d'une œuvre d'art consiste à atteindre pleinement l'idéal, cet idéal xles Grecs, si voisin du réel, cet Olympe si rapproché de la terre offrait au poète plus de facilité à l'égaler par l'expression dans toute sa plénitude. — Pour le poète chrétien, au contraire, l'idéal semble avoir reculé dans l'infini du ciel. Quoi que fasse l'artiste pour rendre sensibles aux autres les ineffables merveilles qu'il a entrevues dans les élévations de son âme, son expression languit en présence d'un tel idéal ; rien n'arrive au niveau de sa pensée; ni le ciseau, ni le pinceau, ni les pierres élevées jusqu'au ciel, ni la langue même de la poésie dans tout ce qu'elle a d'illusion et d'harmonie^ ne sauraient satisfaire aux exigences de son imagination^ ni parler comme il convient des choses éternelles. De là, dans la plupart des œuvres du génie chrétien, je ne sais quoi d'incomplet, d'inachevé , de mélancolique , qui trahit l'impuissance de l'art humain à égaler cet idéal qui recule toujours, et qui ne permet pas qu'on

s'y repose avec ce sentiment de satisfaction sereine, que Ton éprouve d'ordinaire dans la contemplation des œuvres de Tart grec.

Si Chateaubriand toutefois n'a pas entièrement réussi à faire prévaloir la poésie chrétienne sur la poésie des anciens, il a fait mieux. 11 les a remises à la fois Tune et Tautre en honneur. Il nous a ramenés tout ensemble aux deux sources antiques, alors presque également abandonnées, à celle qui coule de la grotte des Muses sur l'Hélicon, comme à celle qui descend des hauteurs divines du Sinaï'. Le xvn" siècle s'était abreuvé à ces deux sources à la fois ; c'est en réunissant les inspirations du génie chrétien au culte de l'art antique, que les grands écrivains de cet âge créèrent leurs œuvres immortelles. Mais le xviii" siècle avait déserté les deux antiquités. Ce n'est pourtant

JI,^* « Les lecteurs (dit-il au début de sa comparaison entre ranti-

a quité sacrée et l'antiquité profane), aimeront peut-être à s'égarer

u sur Oreb et Sinaï, sur les sommets de Tlda et du Taygète, parmi

<c les fils de Jacob et de Priam, au milieu des dieux et des bergers.

« Une voix poétique s'élève des ruines qui couvrent la Grèce et

" ridumée, et crie de loin au voyageur : Il n'est que deux belles

« sortes de noms et de souvenirs dans l'histoire, ceux des Israélites

« et des Pélasges. » {Génie du C twist, ^ II" part., liv. I, chap. I.)

qu'en revenant à ce double culte, que l'esprit français pouvait retrouver sa tradition et le secret des ouvrages qui ûe meurent point.

Après \es Lettres^ le critique fait des Beaux-- Arts une semblable revue, et il examine successivement ce que chacun d'eux a dû à l'influence de la religion chrétienne. Ici il lui est plus facile encore de répondre aux détracteurs du Christianisme; il peut leur montrer l'Église, non- seulement sauvant les débris des Arts antiques de la barbarie , mais encore les conviant tous de bonne heure à son culte, Archilecture^ Statuaire^ Peinture^ Musique Y et leur ouvrant ainsi une carrière aussi neuve que belle.

Combien l'Art, en s'épurant à ce foyer sacré, s'y est, pour ainsi dire, entièrement renouvelé, on le sait. Il semble même que l'Art, en devenant chrétien , ait presque changé de nature. Car, tandis que l'Art des anciens mettait toute sa perfection dans la beauté et l'harmonie des formes, l'Art chrétien, comme spiritualisé par la religion, vise surtout à \ expression^ c'est-àdire que, dans son ambition plus haute, il s'ef-

force bien davantage d'atteindre à travers les formes matérielles la pensée elle-même, de traduire sur la toile ou sur le marbre le sentiment, en un mot de saisir la vérité intime au fond de l'âme pour la faire rayonner au dehors^. Sa beauté, c'est sa transparence. On dirait même,

> Il semble toutefois que, chez les anciens, Socrate, qui avait été lui-même sculpteur avant de chercher dans la contemplation de Tâme humaine les lois de la vie morale, pressentait déjà que la statuaire, et surtout la peinture, tout en reprodubant le corps humain dans sa beauté , devaient essayer en outre de traduire par V expression les choses de Tàme. Xénophon, en effet, nous rapporte qu^un jour Socrate entra dans Tatelier du peintre Parrhasius : « La peinture, lui « dit-il, n'esl-elle pas la représentation de ce que l'on voit ? Vous K imitez avec des couleurs les enfoncements et les saillies, le clair et « l'obscur, la mollesse et la dureté, le poli, la rudesse, la fraîcheur n et la décrépitude. Mais quoi ! ce qu'il y a de plus aimable, ce qui K gagne la confiance et ce qui touche le désir, Timitez-vous, ou bien « faut-il le croire inimitable? — Parrhasius, Et comment le repré- K senter, puisqu'il n'a ni proportions, ni couleur, et qu'enfin il n'est et pas visible? — Socrate, Mais ne voit-on pas dans les regards tantôt « l'amitié, tantôt la haine? — Parrhasius, Je le crois aussi. — So" « crate. Donc, il faut imiter ces passions par l'expression des yeux... « La fierté, la modestie, la prudence, la vivacité, la bassesse, tous « ces sentiments se montrent dans le visage et le geste, dans la pose « et le mouvement. » — Que prouvent cependant ces paroles, sinon que Socrate, en soupçonnant un art plus spirituel, reconnaissait Tinsuffisance actuelle de l'art grec, qui donnait la vie à la pierre, mais non pas la peusée. Prenez eu effet les chefs-d'œuvre de la statuaire antique, vous y admirerez la pureté exquise des formes, le calme héroïque des attitudes, la vérité des mouvements. Mais si l'art grec a une merveilleuse faculté de rendre le fini et le visible, il n'a pas le don de traduire l'invisible et l'infini.

en vérité, que par les arts devenus chrétiens la matière elle-même se soit comme spiritualisée et transfigurée, pour refléter ainsi l'esprit divin à travers la pierre, l'invisible dans le visible; comme si le Christianisme, en relevant l'homme et en épurant son âme , avait relevé et épuré avec lui toute la nature soumise à son empire; comme s'il avait créé une nouvelle terre, en révélant de nouveaux cieux.

Chateaubriand , on le peut dire , a retrouvé le premier le sentiment perdu de cette Architecture chrétienne, où je ne sais quelle sève mystique partout circule, où le sens du divin partout éclate et parle à tous nos sens , où il semble que l'artiste ait donné à la pierre même Timpatience de la terre et l'ardeur du ciel. S'il ne s'en rend pas compte encore en connaisseur, il la sent du moins en poète. Il est entré sous ces nefs veuves et en deuil : il s'est agenouillé sur ces dalles usées par la prière ; il a écouté dans son âme la voix éloquente des siècles écoulés et de ces générations saintes, qui, après avoir érigé ces temples dans l'enthousiasme de leur foi, s'y étaient couchées dans l'espérance de

leur immortalité», et qui semblaient encore errer autour de lui pour lui rappeler un passé d'une pieuse et ineffable mélancolie.

Si, pour la Statuaire^ dont la perfection consiste surtout dans la beauté et l'harmonie des formes et dans l'eurythmie des proportions et des poses, l'art des Grecs n'a pas été égalé ; combien, en revanche, dans la Peinture y qui vise plus à l'expression, et surtout dans la Musique^ l'art chrétien ne l'emporte-t-il point au contraire par la profondeur de l'idée et par l'expression morale du sentiment? Ce que la Peinture moderne doit de chefs-d'œuvre à l'inspiration chrétienne, nos musées l'attestent suffisamment. Leurs plus grandes richesses sont les dépouilles de nos églises. On y reconnaît partout que l'Italie n'a été la terre classique des beaux-arts que parce qu'elle a été la terre classique du catholicisme.

Mais de tous les Arts, c'est encore la Musique qui s'alliait le mieux par sa nature intime et rêveuse à la prière chrétienne. Puissante et vague à la fois, elle éveille, en effet, plus que tous les autres Arts le sentiment de l'infini ;

elle TOUS ravit loin des intérêts terrestres et vulgaires vers le céleste séjour. Or c'est F Église chrétienne qui a créé l'orgue, pour être comme l'âme du temple, l'orgue qui tantôt semble entr'ouvrir le ciel pour en faire entendre à la foule les divins concerts, tantôt reproduit avec une pathétique harmonie les grandes voix de la nature, tantôt vient prêter sa mélodie aux sentiments confus qui s'agitent au cœur de l'homme, tour à tour soupirant sa tristesse, ou répondant par ses fanfares éclatantes aux éclats de sa joie.

De plus, tous ces Arts, qui ailleurs languissaient séparés et presque sans but, le Christianisme les a réunis dans ses temples, il les a consacrés à son culte, et, en même temps, il les a rendus populaires. Au lieu d'en faire la jouissance privilégiée de quelques-uns seulement, il convie au spectacle de ses cérémonies les petits, les humbles, les ignorants. L'Art chrétien s'est mis à la portée de la multitude. De sa nature, en effet, il semble destiné, moins à charmer les heureux du monde, qu'à faire descendre comme un rayon divin de l'idéal dans

la sombre vie de ceux qui travaillent et qui souffrent.

On peut trouver aujourd'hui ces chapitres sur les Beaux-Arts faibles et superficiels ; on ne les jugera pas plus sévèrement que Chateaubriand ne l'a fait plus tard lui-même. « Tout a ce que j'ai dit des Arts dans le Génie du « Christianisme^ écrivait-il vingt ans après, est « étriqué ou souvent faux. Je n'avais vu ni l'I- «ctalie, ni la Grèce, ni l'Egypte'.» Seulement, au lieu de lui reprocher son insuffisance , il faut se reporter en esprit aux préjugés de cette époque, et se rappeler combien alors le sentiment de l'Art chrétien était perdu. Ce n'était pas seulement le xviii'' siècle qui avait discrédité et relégué dans la barbarie tout ce qui venait de l'Eglise et du moyen âge. Mais auparavant déjà le xvii®, dans son admiration pour les œuvres artistiques de l'antiquité et de la Renaissance, avait méconnu entièrement la beauté de l'art purement chrétien. Fénelon traitait de barbare l'architecture gothique. Chateaubriand est le premier qui nous en ait rendu le senti-

» Mémoires cC outre-tombe, t. II, p. 268.

ment, et nous ait forcés d'ouvrir les yeux.

Quelques lacunes que nous offre cette Poétique du Christianisme, il faut convenir que c'est encore la partie de l'ouvrage la plus complète , et où Chateaubriand s'est arrêté avec le plus de complaisance. Le reste laisse bien plus à désirer encore. On dirait que l'écrivain, à mesure qu'il rentrait davantage dans son œuvre , s'effrayait de voir tant de vastes perspectives s'ouvrir devant lui. Mille choses à la fois , quand il voulait redire les beautés et les bienfaits de la religion chrétienne, l'attiraient d'abord, le charmaient et se disputaient son imagination et son cœur : ici, les pompes des Fêtes de l'Église et les Cérémonies sacrées, dans lesquelles le Christianisme raconte son histoire ou sanctifie les différentes saisons de Tannée et les phases diverses de la vie de Thomme '; là, le doux souvenir des Dévotions populaires , puis les miracles de la cha-

I « Les solennités du Christianisme sont coordonnées d*une maie niére admirable aux scènes de la nature. I^ fête du Créateur a arrive au moment où la terre et le ciel déclarent sa puissance, où « les bois et les champs fourmillent de générations nouvelles ; tout « est uni par les plus doux liens ; il n'y a pas une seule plante veuve

rite catholique, les Missions^ les Ordres religieux. Sur chacun de ces sujets il avait composé d'excellents morceaux destinés à entrer dans le plan de son œuvre. Puis, comme s'il eût désespéré d'achever l'édifice dans les proportions qu'il avait rêvées, il se borna dans une quatrième Partie à recueillir tous ces matériaux , sans essayer même de les relier entre eux. En intitulant cette partie le Culte chrétien y il y a réuni ces fragments divers, dont il a formé une espèce de Musée religieux, qui nous offre des tableaux exquis sans doute, mais assez disparates*

En admirant tous ces morceaux, on imaginait toutefois ici une plus large et plus générale apologie des œuvres de la Religion catholique. V Essai sur les Mœurs de Voltaire exigeait une autre réfutation. Quelle glorieuse revanche, si Chateaubriand eût entrepris ici de

ft dans les campagnes. — La chute des feuilles, au contraire, amène « la fête des Morts pour Thomme, qui tombe comme la feuille des Cl bois. — Au printemps, TÉglise déploie dans nos hameaux une « autre pompe. Là Fête-Dieu convient aux splendeurs des cours, les (i Rogations aux naïvetés du village. L'homme rustique sent avec « joie son âme s'ouvrir aux influences de la religion, et sa glèbe aux « rosées du ciel. » (Génie du Christ,, IV* part., liv. ï, chap. vii.)

retracer à grands traits Thistoire de la Civilisation moderne, laquelle est tout entière l'œuvre du Christianisme ; s'il nous eût montré comment rÉglise seule est parvenue à faire sortir de ce chaos du monde barbare un ordre social incomparablement supérieur à tout ce qu'avaient vu la Grèce et Rome! Car, après tout, cette civilisation antique, brillante à la surface, cachait bien des plaies honteuses sous l'élégance de ses mœurs et le luxe de la vie. Elle s'est affaissée elle-même sous sa propre corruption, et Tinvasion des barbares n'a été que le juste châtiment de ses vices.

Cependant, au plus fort même de la crise où le monde ancien s'est abîmé, ne voyez-vous pas déjà l'Église travaillant au salut de la société? En même temps qu'elle s'applique à purger la terre des restes du paganisme, l'Église se jette au-devant de l'invasion pour en conjurer les ravages, pour apprivoiser aux vertus chrétiennes l'humeur farouche des hordes venues du Nord. Sans doute, pour régénérer le monde après une pareille ruine, il faudra bien longtemps. Une nuit de dix siècles

se répand sur la terre, L^humanité a l'air de rétrograder. Mais non; dans l'ombre et sous les ruines germe le monde nouveau, dont l'Évangile a jeté la semence en terre, et qui apparaîtra au jour marqué dans toute sa sève. Sans relâche, même aux temps les plus sombres, le Christianisme travaillait à faire pénétrer dans les institutions et dans les mœurs des peuples ces principes de justice, de liberté, d'égalité, d'humanité, de fraternité, que notre siècle arbore avec orgueil, et qui seront désormais la loi du progrès social.

Écoutons à ce sujet un grand historien, que Chateaubriand semble avoir suscité, M. Guizot : a Parmi les causes, dit-il, de notre civilisation, « il en est une qui est présente à tous les es- « prits, je veux dire l'Église chrétienne. Aux « âges même les plus obscurs de la barbarie, il « y avait dans le clergé chrétien des hommes « qui avaient pensé à tout, à toutes les ques- « tions morales et politiques ; qui avaient sur « toutes choses des opinions arrêtées, des sencc timents énergiques , et un vif désir de les <c propager. Jamais société n'a fait, pour agir

« autour d'elle et s'assimiler le monde, de tels « efforts que l'Église chrétienne, du v* au x* « siècle. Elle a, pour ainsi dire, attaqué la barce barie par tous les bouts, pour la civiliser en « la dominant '. »

De quelque côté qu'on se tourne en effet, partout où l'on aperçoit dans l'histoire une Institution généreuse, une loi plus humaine, on reconnaît l'inspiration chrétienne, on y retrouve la main de l'Église. Et encore aujourd'hui, en nous montrant justement fiers de notre état social, rendons grâces au Christianisme, qui nous a faits ce que nous sommes, et qui, après nous avoir guidés jusqu'ici dans la voie de toutes les améliorations sociales, est encore en avant de tous nos progrès. Car, quoi que nous fassions^ les œuvres du Christianisme dépassent toujours nos meilleures institutions et en font l'avant-garde. La France elle-même ne marche-t-elle pas à la tête de la civilisation du monde, parce qu'elle est la nation chrétienne par excellence? Au xviii* siècle, sans doute, elle avait eu l'aveugle présomption de

< Histoire de la Civilisation en Europe^ p. 80.

rompre avec le Christianisme, pour chercher le progrès dans d'autres voies. Mais elle ne tarda guère de s'apercevoir qu'elle marchait à l'abîme. On put croire un instantqu'avec le Christianisme la société tout entière allait sombrer dans l'orage. Mais le Christianisme ne saurait périr. Comme la barque du lac de Génésareth, il porte avec lui l'hôte divin qui commande aux vents et aux tempêtes. La civilisation chrétienne a reparu, vomie par le gouffre. Si cependant la tempête gronde parfois encore autour du navire sacré qui porte en ses flancs, comme une arche, les destinées du genre humain, rassurons-nous ; et, confiants dans le présent, pleins d'espérance dans l'avenir, disons avec la foi de Pascal : // est bon détre ainsi battu par l'orage dans unvaisseau qiion sait ne pas pou\foir périr . C'est ainsi qu'en relisant aujourd'hui le Génie du Christianisme^ on l'achève par la pensée, en s'aidant pour cela de tous les ouvrages qu'il a provoqués ^ On peut y signaler bien

' Cliaieaubriand lui-même a senti plus tard combien son livre laissait à désirer, et en quelques pages éloquenles il a esquissé le plan nouveau qu'il adopterait, si l'ouvrage était à refaire. Voyez à ce sujet ses Mémoires d'outre^tombe^ t. H, p. 27 1 .

des lacunes actuelles ; maïs il faut reconnaître que ce livre, tel qu'il est, s'accommodait à merveille aux dispositions des contemporains. L'éclatant succès qui l'accueillit en est la preuve. L'influence de ce livre sur la renaissance du sentiment religieux fut immense. Ce n'est pas, sans doute, l'ouvrage d'un docteur, qui ait fait éclater en une plus vive lumière la vérité du Christianisme; c'est l'œuvre d'un peintre bien plutôt, qui, en illustrant le livre sacré, y a ramené nos yeux. S'il n'a pas relevé le temple, Chateaubriand du moins, par la pompe des cérémonies, a inspiré à la foule la curiosité de revenir aux vestibules déserts. Il fallait convertir les imaginations avant de convertir les âmes. Pour ramener la France au Christianisme, sa Muse précédait comme la colombe qui conduit Énée au rameau d'or. Chateaubriand préparait les esprits, en attendant les Bonald^ les de Maistre, les Beausset, les Frayssinous, les Lamennais, qui devaient continuer cette œuvre de notre régénération catholique.

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