‹ Chateaubriand, sa vie et son caractèreChapitre 1 sur 4 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Lorsque récemment je fus amené par des circonstances pénibles à chercher quelque distraction dans la littérature, les œuvres de Chateaubriand se rencontrèrent sur ma table avec les livres austères de la science médicale; je me repris d'aniour pour cet écrivain séducteur qui avait charmé ma jeunesse; une fois de plus, je m'attendris sur les malheurs d'Atala; je relus, avec l'enthousiasme d'années déjà lointaines, certaines pages superbes des Martyrs; je revis avec admiration les tableaux qui ornent comme un musée le Génie du christianisme. Mais, en savourant la jouissance littéraire, je cherchai à découvrir le visage de ce magicien qui savait évoquer avec une telle puissance les divinités païennes et le Dieu du Sinaï, qui peignait avec des couleurs si splendides les batailles héroïques et les fêles sacrées, les bords du Jourdain et ceux du Meschacébé, les orages du cœur et ceux de la nature, qui savait tantôt chanter l'amour, tantôt exhaler la haine avec un tel lyrisme. Sa vie à la fois si brillante et si triste, si pleine et si variée, fixa mes regards sympathiques; je m'efforçai de pénétrer le caractère de cet homme si pompeux et si pitoyable, et j'en vins ainsi, par des degrés insensibles, à essayer l'opération que parfois

la science médicale entreprend, avec les ressources dont elle dispose : analyser un homme au point de vue mental, scruter et tixer sa personnalité intellectuelle et morale, autant qu'il est possible de résoudre ce problème délicat.

Assurément, comme l'a dit M. Thiers dans son admirable langage : « Ce sont les balances de Dieu qu'il faudrait pour peser de tels hommes (1) » ; mais l'insuffisance ne doit pas enchaîner nos efforts et paralyser nos tentatives. Essayons donc de grouper les faits, de saisir leurs relations et de déduire enlin quelques conclusions concernant ce que j'appellerai d'un seul mot le caractère de Chateaubriand; nous ferons ainsi, avec les égards dus au génie, ce qu'on pratique à l'endroit du plus vulgaire des hommes dans une expertise médicale.

Deux parties composeront cette étude.

Dans la première, nous esquisserons à grands traits la vie très longue et très mouvementée de l'illustre écrivain; nous irons le trouver à son berceau; nous remonterons même jusqu'aux germes mystérieux de ses facultés; le suivant jusqu'à sa tombe, aux rochers de Saint-Malo qui l'avaient vu naître, nous recueillerons, au cours de sa carrière, les observations utiles qu'il nous importe de rassembler.

La seconde partie sera consacrée à l'étude spéciale de

(1) Histoire du Consulat et de l'Empire, édition de Bruxelles, Méline, Cans et 0% 1862, t. XXVII, p. 339.

diverses particularités saillantes qui réclament certains développements. Ainsi nous aurons fait, ou du moins essayé, une étude d'anatomie morale, suivant l'expression pittoresque inventée par je ne sais quel auteur moderne. De même, dans une autopsie on recherche d'une manière générale l'état des diflerents systèmes organiques, et l'on s'applique ensuite à déterminer l'état de quelque organe en particulier.

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