‹ Chateaubriand, sa vie et son caractèreChapitre 2 sur 4 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La carrière de Chateaubriand dans son ensemble.

Une règle élémentaire qui s'impose dans les opérations de ce genre nous oblige, non seulement à retourner aux premiers jours de la vie que nous voulons analyser, mais encore à rechercher les influences héréditaires ou ancestrales. Qu'il nous soit donc permis de remonter au delà du berceau de Chateaubriand ; nous fouillerons d'ailleurs sous la conduite du grand homme lui-même dans la série de ses nobles aïeux et de ses proches les plus aimés.

François-René de Chateaubriand (1) naquit à Saint- Malo en 1768, et non pas en 1769, comme on le dit et

(l) Pour abréger — et me conformant d'ailleurs à l'usage — je le nommerai tout simplement « Chateaubriand ».

De même, je déclare ici, une fois pour toutes, que les détails biographiques qui vont suivre sont généralement empruntés aux Mémoires d'outre- tombe. Le lecteur qui voudrait les contrôler les retrouvera fort aisément sans que nous dussions préciser davantage en surchargeant ces lignes d'indications encombrantes. Cela étant, je puis aussi faire observer que si je verse dans l'erreur, la faute en retombera sur l'auteur lui-même, puisque je le prends pour guide.

récrit communément (1). Remarquons, en passant, l'admirable fécondité que présente la petite cité malouine pour la production des grands hommes : ne fut-elle pas le berceau de Duguay-Trouin et de Surcoût, de Maupertuis et de La Metlrie, de Broussais et de Lamennais, d'autres encore? Il n'existe, je pense, aucune ville au monde qui ait fourni une telle pléiade de célébrités eu égard au chiffre de sa population; le sang breton, ou plutôt le cerveau breton, semble à Saint-Malo atteindre à l'apogée de sa vitalité.

Dans un brillant discours prononcé à Saint-Malo même, lors du cinquantenaire des funérailles de Chateaubriand (2), le regretté Brunetière s'est appliqué à faire ressortir dans l'illustre écrivain les caractères de la race bretonne, le représentant de la poésie celtique, « le génie de sa province », tantôt enchanteur irrésistible, tantôt polémiste redoutable.

D'après lui-même, les aventures tragiques de la comtesse Françoise de Chateaubriand, aimée du roi de France, intéressent son nom, mais ne touchent pas à son sang; car « la coupable, et peut-être la victime, était la dame de Foix, et le comte de Chateaubriand était Jean de Laval )) (5).

(4) On a peine à croire comment des erreurs existent et se perpétuent à propos de telles particularités : ainsi un personnage de très réel mérite, M. le comte l^ouis de Carné, entreprend pour un dictionnaire très répandu une notice étincelante consacrée à son célèbre compatriote, et il débute comme ceci : « Chateaubriand (François- Auguste de) naquit à Combourg, en 1769. » Or, dans cette ligne il y a trois grosses erreurs !

(2) Discours académiques, pp. 175 et suiv.

(3) y o\Y Généalogie de ma famille, dans les Mémoires d'outre-iombe, édition de Bruxelles, Méline, Cans et O^, 1850, t. VI, p. 419.

Ce qu'il ne lui coûte pas d'avouer, c'est que, dans la longue suite de ses ancêtres, on compte un meurtrier homicide par amour, B riant de Chateaubriand, puîné de la maison de Beaufort, qui fit périr un sieur de Vaucouleurs et devint bientôt l'époux de sa complice; il eut la tête tranchée à Rennes vers 1574 (1).

Sans attacher aucune importance à ce crime passionnel, à ces influences lointaines, descendons aux proches parents du grand homme.

Nous rencontrons d'abord la poésie chez une taule de sa mère, qui « s'était consolée en célébrant ses amours ». L'auteur donne un petit échantillon de sa versification badine.

Un de ses oncles paternels entra dans les ordres; soit fierté, soit insouciance, il ne réclama aucun des bénéfices auxquels il pouvait prétendre, et il s'ensevelit dans une cure de campagne; il avait la passion de la poésie et mourut insolvable.

Un autre de ses oncles abandonna la Bretagne pour se rendre à Paris; le seul signe d'existence qu'il ait jamais donné, dit Chateaubriand, lut d'écrire à sa mère chaque premier de janvier. C'était d'ailleurs un érudit, tandis que son frère était un poète.

Le père de René manifesta d'abord un caractère hardi, même aventureux : à l'âge de 15 ans il s'embarque, participe bravement à des actions militaires, lait naufrage, est dépouillé par des bandits, se rembarque une troisième lois pour les colonies. A 50 ans il engendre celui de ses dix enfants qui devait immortaliser son nom.

(1) Voir Ibidem, p. 431.

« L'état habituel de mon père, dit l'auteur des Mémoires d'outre-tombe, était une tristesse profonde que l'âge augmenta, et un silence dont il ne sortait que par des emportements. » Il faut voir, pour les détails, quelle atmosphère de vie pitoyable cet homme avait créée à l'entour de lui : l'épouse et les enfants étaient « transformés en statues » par sa seule |)résence, ou « saisis de terreur « par ses paroles. Notre illustre écrivain n'a d'ailleurs pas manqué de sentir et d'enregistrer celte influence : « Le caractère de mon père, un des plus sombres qui aient été, a inllué sur mes idées en effrayant mon enfance, contrislant ma jeunesse et décidant du genre de mon éducation. »

Dans cette noire mélancolie, le vieux gentilhomme montrait néanmoins une passion qui « le dominait, celle de son nom ». Enfin le fils illustre, lui-même si vaniteux et si triste, estime que son père « avait certainement du génie »; sans doute le mot est excessif, comme il le fut pour l'aimable Lucile; mais respectons ces sentiments du fils ou du frère.

« Ma mère, dit-il à un autre endroit, était douée de beaucoup d'esprit et d'une imagination prodigieuse.... Elle savait tout Cyrus par cœur.... (i). Elle n'avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu'elle éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu'elle était.... Ses distractions étaient inconce-

(1) Pourquoi faut-il que dans le portrait de sa mère l'auteur ait inséré trois mots qui causent un douloureux étonnemenl? — Il a osé écrire : Elle était « laide ». Je me suis trouvé tellement confondu en les remarquant que j'ai vérifié leur présence dans différentes éditions des Mémoires d'outre-tombe. Hélas ! on les y retrouve toujours.

vables : je la rencontrai un malin flans la rue, portant une de ses pantoufles sous son bras en guise de livre de

prières Elle me faisait de beaux contes en vers,

qu'elle improvisait. »

N'est-il pas évident que François de Chateaubriand est tout entier en germe dans le couple ainsi décrit? On voit poindre ici le voyageur, l'aventurier, le soldat vaillant (car lui aussi courut librement affronter le léu des batailles), l'orgueilleux, le grand mélancolique avec une mémoire extraordinaire et une « imagination prodigieuse », et même le poète.

Assurément la transmission par la voie de l'hérédité ne s'opère point d'une manière fatale; grâce à Dieu, non; car bientôt toute l'humanité serait victime de la folie, des névroses, du cancer, de cette foule de maladies ou d'inlirmités qui se transmettent de génération en génération avec une fréquence variable, au point de désoler les familles et d'éteindre les races

Mais pourquoi tel enfant est-il soumis à la loi mystérieuse de l'hérédité plutôt que son frère ou sa sœur? Pourquoi l'auteur d\itala fut-il favorisé de certains dons splendides, tandis que rien de pareil n'échut à son frère aine Jean-Baptiste? — C'est un secret de la nature parfois dévoilé à l'oreille du médecin par certains détails. -Mais le fait est incontestable et il apparaît clairement dans l'histoire que nous écrivons ici.

Poursuivons notre étude en considérant les autres enfants issus du même mariage.

Les quatre premiers vécurent quelques mois seulement; ils périrent ce d'un épanchement au cerveau », d'après les Mémoires d'outre-tombe; mais cette affirmation est inacceptable; en l'absence d'autopsie, tout au plus

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pouvait-on dire qu'ils succombèrent à des accidents cérébraux, et c'est déjà très significatif. Après ce désastre naquirent encore cinq enfants : Jean-Baptiste, qui devait être conduit à l'écbafaud dans la même charrette que M. de Malesherbes, le vénérable défenseur du roi Louis XVI, et quatre filles dont les deux dernières seules nous intéressent (i) : Julie, qui devint, par son mariage, comtesse de Farcy, et Lucile, future M'"" de Caud ; celle-ci fut, comme on sait, la sœur préférée de François, la tendre amie de son enfance. M™^ de Farcy, dit-il, avait un vrai talent pour la poésie; la comtesse Lucile pourrail être connue par quelques pages admirables. Voilà donc qu'apparait chez ces deux sœurs le don du style, qui allait éclater dans toute sa splendeur chez leur frère cadet, et le goût de la poésie signalé déjà chez une tante, puis chez un oncle, le curé de campagne. Or, notre grand écrivain doit être tenu comme poète; car, avant d'engager sa plume dans la pratique de la |)rose où il excella, il sacrifia aux Muses en composant « une foule de petites idylles »; on accordera même volontiers que telles de ses plus brillantes compositions, ainsi Les Martyrs, sont de véritables poèmes avec toutes les ce machines » requises en l'occurrence.

Mais chez ces deux jeunes femmes nous relevons encore d'autres traits qui correspondent curieusement à

(4) Au moment où nous écrivons ces lignes, on annonce la publication du Journal inédit de Madame de Marigny, la sœur ainée de Chateaubriand. Nous ignorons la valeur de ce livre et ne voudrions pas essayer de la déterminer. Mais du moins nous pouvons dire que l'on trouve en la sœur ainée, comme dans le reste de la famille, le goût de la composition littéraire.

(les particularités de l'existence du grand frère. Julie, douée d'une beauté remarquable, devenue comtesse de Farc3% après avoir été à Paris une mondaine remarquée, peut-être excessive, après s'être livrée à la poésie, au point d'en faire son unique occupation, se tourna, jeune encore, vers les choses religieuses, et pratiqua les austérités avec une ardeur extrême, au point que, vers la fin de sa courte carrière, elle avouait ingénument avoir porté trop loin l'amour de la pénitence (1). Ce changement profond et imprévu de la « mondaine Julie » me fait songer involontairement à la conversion subite qui nous valut le Génie du christianisme.

Quant à la tendre Lucile, elle était atteinte de mélancolie, et « croyait que tout le monde était conjuré contre elle ». Certains aliénistes diraient tout crûment que, à cette époque déjà, c'était une lypémaniaque avec délire des persécutions. La mort prématurée de son mari et celle de sa sœur Julie aggravèrent son état : elle devint violente, impérieuse, déraisonnable, au dire de son frère François; « le génie de Lucile et son caractère, écrit-il encore, étaient arrivés presque à la folie de J.-J. Rousseau », et les détails qu'il fournit plus loin, dans les Mémoires <ï outre-tombe, sont tristement significatifs; il assure même que la mort de M"'® de Beaumont « acheva» d'altérer la raison de sa sœur chérie qui, peut-être, s'abima dans le suicide. Je n'invente et je n'exagère donc rien en disant qu'avec cette aimable et sympathique Lucile le spectre de la folie apparut dans la famille de Chateaubriand.

(1) Pour la biographie de Julie de Gliateaubriand, consulter Vie des justes dans les plus hauts rangs de la société, par l'abbé Garron.

François fut le dernier des dix enfants. « J'étais presque mort, dit-il, quand je vins au monde. »

Parmi les faits multiples qui viennent d'être exposés, retenons bien les plus graves : la folie existe au foyer des Chateaubriand; sur dix enfants, les quatre premiers sont emportés dès le jeune âge par des accidents cérébraux; le père est un homme bizarre et chagrin, comme nous l'avons assez dit; pour le suivre jusqu'au bout, nous dirons qu'il mourut subitement d'une attaque d'apoplexie, après avoir traversé une période de mouvements convulsifs et de paralysie, ce qui atteste une lésion des centres nerveux. Or, disons-le d'emblée, le grand écrivain présenta les symptômes d'une altération du cerveau dans les derniers temps de sa vie.

Que prouvent ces particularités d'ordre médical venant s'ajouter à d'autres déjà notées chez les oncles, tantes et divers membres de la famille? — Elles démontrent que le cerveau forme à certains égards un organe faible dans l'économie de la race; elles attestent ce que l'anthropologie moderne nommerait une tare cérébrale. Si une telle situation ne va point fatalement jusqu'à l'aliénation mentale, elle correspond, pour le moins, à une susceptibilité excessive de l'organe taré ; le danger d'une maladie {)Ositive se dressera en permanence; il y aura pour le caractère ce qu'un grand palhologiste moderne, le professeur Griesinger (de Berlin) a très bien nommé la faiblesse irritable; dans toute la sphère cérébrale, il y aura une vivacité et une mobilité d'action remarquables; mais aussi on pourra voir certain défaut d'équilibre dans les divers compartiments intellectuels et moraux, soit prédominance de la mémoire, du sentiment, ou de l'imagination sur les facultés maîtresses de ferme jugement et de haute raison;

ailleurs on pourra reconnaître l'insuffisance de cette moralité supérieure qui élève tous les actes, même ceux de la vie privée, au niveau des convictions les plus dignes.

Or, ces différents caractères ne se retrouvent-ils pas chez Chateaubriand? — La suite de notre étude donnera peut-être les éléments d'une réponse à cette question délicate.

En définitive, après avoir vu ce que l'hérédité directe pouvait donner à Chateaubriand, si nous recherchons les apports qui pouvaient lui échoir de par les collatéraux, nous trouvons, de ce côté, le talent littéraire qu'il manifeste avec éclat, comme aussi la possibilité de l'érudition qu'il déploie à un très haut degré dans certaines de ses œuvres {Génie du christianisme, Les Martyrs). Nous trouvons encore le germe de son esprit peu pratique, dédaigneux de la fortune; car le fécond écrivain, le brillant diplomate, le ministre magnifique, le pair de France fut souvent, dans sa vie et jusqu'aux approches de la mort, aussi insolvable que le curé breton.

Nous retrouvons encore la fatale mélancolie de sa race, dont fut atteinte sa sœur favorite, la compagne de son enfance, comme aussi la mère, et surtout le père, qui fut source de tant de mal. Enfin la susceptibilité cérébrale que j'ai relevée paraît être en rapport avec l'émotivité, la mobilité, la prédominance de l'imagination, le caractère passionné, même impulsif, que l'on observe chez lui et que nous aurons l'occasion de signaler en analysant sa carrière.

A côté de l'influence héréditaire, il faut placer l'in-

fluence du milieu oii se produisent les phénomènes et surtout où se déroulent les premières époques de la vie. Ceci rentre en partie dans ce que nous avons vu déjà, puisque ce milieu est constitué par divers personnages qui ont été passés en revue. Nous avons dit le fait capital peut-être, à savoir combien ce milieu était désolé par la tristesse profonde et l'humeur sombre du père. Voyons maintenant les lieux où la scène se passait.

A cet égard, nous trouvons deux particularités bien différentes : le château de Combourg avec toutes ses tristesses lamentables et la petite ville de Saint-Malo avec la mer magnifique qui la baigne et l'embrasse.

Le château de Combourg! Mais il ne méritait pas ce nom, ce n'était qu'un infect réduit. Un voyageur anglais, passant un jour par là, compose une description de l'état pitoyable où se trouvait la localité, ajoutant ce détail, sans savoir à quel nom illustre il touchait : « Il s'y trouve (à Combourg) un château et il est même habité. Qui est ce M. de Chateaubriand, propriétaire de cette habitation, qui a des nerfs assez forts pour résider au milieu de tant d'ordures et de pauvreté? »

Or, « ce M. de Chateaubriand était mon père «, répond l'auteur des Mémoires d'outre-tombe.

Mais en revanche, il y avait tout près de là Saint- Malo où l'on était né, où l'on retournait souvent, où l'on pouvait revoir la mer admirée dès l'enfance, entendre sa voix puissante et triste, subir l'influence de grandeur et de mélancolie qui semble s'élever de l'Océan. Mais en écrivant ces deux mots : grandeur et mélancolie, n'ai-je pas résumé les caractères essentiels de Chateaubriand, la tristesse de son âme et la magnilicence de son style?

Destiné tout d'abord à la rude vie de marin, il fut

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abandonné aux mains de la domesticité et il eut l'enfance oisive, courant pendant le jour comme un espiègle et un batailleur sur la plage, ramené par le soir sous l'œil de parents sévères. Lui-même, nous déclare que cette « rude éducation a rendu ses idées moins semblables à celles des autres hommes ». Et il ajoute : « Ce qu'il y a de plus sûr encore, c'est qu'elle a imprimé à mes sentiments un caractère de mélancolie née chez moi de l'habitude de souffrir à l'âge de la faiblesse, de l'imprévoyance et de la joie. » Ces quelques lignes peuvent paraître étranges; car on ne voit pas bien où est « la rude éducation » de l'enfant abandonné en liberté, ni comment il pouvait trouver là « une habitude de souffrir ».

Mais bientôt commença la vie sérieuse et réglée du collège. Malheureusement deux livres tombèrent entre ses mains, lui révélant certains secrets de la nature et développant chez lui un extrême émoi; frappé à la fois au physique et au moral, il en perdit le sommeil, ou bien il s'endormait en balbutiant des phrases incohérentes. Si je prends à la lettre — comme j'en ai le droit — ce qu'il nous rapporte lui-même, je puis déclarer qu'à cette époque il (ut halluciné. Un jour il fut atteint de fièvre tierce, ce qui d'ailleurs n'offre aucun intérêt du point de vue qui nous occupe. Mais l'évolution naturelle qui transforme l'enfant en homme fut très orageuse pour lui : avec son imagination ardente et son tempérament erotique, il se crée un fantôme d'amour qu'il nomme sa sylphide, sa nymphe, sa déesse, sa démone; pendant deux années, il est en proie au délire; c'est le mot qu'il emploie lui-même. « Je parlais peu, dit-il, je ne parlai plus; j'étudiais encore, je jetai là les livres; mon goût

pour la solitude redoubla. J'avais tous les symptômes d'une passion violente; mes yeux se creusaient; je maigrissais; je ne dormais plus, etc. » Il consacre à sa sylphide des pages enllammées, au point que l'aliéniste sévère pourra formuler le diagnostic d'érotomanie avec dépérissement et insomnie. Tels furent, après le fabuleux Pygmalion, tous les détraqués, amoureux fous d'une statue où le marbre incarnait la beauté, amoureux maladifs d'une femme imaginaire ou d'une femme absolument inaccessible pour eux.

A l'apogée de cette période dévorante se place même une tentative de suicide parfaitement caractérisée, qui échoua comme par miracle.

La crise se termina par une maladie avec fièvre, qui mit la vie en péril pendant six semaines; mais ici les détails manquent, et il m'est absolument impossible de savoir quelle fut cette atteinte morbide (1).

(i) Si nous traduisions en prose vulgaire les élans passionnés et magnifiques de Clialeaubriand, nous pourrions parler ainsi :

« L'enfant n'est plus, l'adolescent commence, et les idées, les penchants et les goûts subissent une métamorphose complète sous l'intluence d'une véritable invasion de sentiments et d'instincts nouveaux. L'individu s'affirme et la notion du moi parait dans toute son ampleur. Mais cette transformation radicale, loin de s'opérer toujours en silence et dans le calme d'une évolution régulière, donne souvent lieu à des orages violents. 11 est, en effet, deux types parmi les enfants qui arrivent à la puberté : les uns sont paisibles, et chez eux le changement s'opère sans secousse; les autres sont agités; ils ont des crises de tristesse qui se manifestent par des pleurs, par de la mélancolie, par le taedium vitae, enfin par des impulsions au suicide. C'est parmi les individus de cette seconde espèce que se manifeste cette forme particulière de délire que les Allemands ont appelée hébéphrénie. Elle frappe surtout les prédisposés et plus spécialement

Enfin rétabli, il devient sous-lieutenant au régiment de Navarre et, après des allées et venues entre la province et Paris, il s'embarque pour l'Amérique, en avril 1791. Ici nous devons nous arrêter quelques instants; car ce voyage a paru offrir un caractère mystérieux, et, dans tous les cas, la recherche des motifs qui déterminèrent une expédition si aventureuse et si étrange présente un intérêt véritable pour la psychologie de Chateaubriand.

Tout d'abord il faut reconnaître que pareille entreprise, redoutable pour beaucoup d'hommes à cette époque, ne pouvait l'être autant pour lui : dès l'enfance, il était familiarisé avec la mer, son immensité et ses déchaînements. Le père avait été un aventurier hardi, même soldat de marine, et François avait été lui-même destiné à la carrière du marin; en diverses circonstances d'ailleurs, avec son habituel dédain de la vie, il fit preuve d'un rare courage civique ou militaire! La lecture des écrits de Bernardin de Saint-Pierre, et surtout de J.-J. Rousseau, dont le talent et le caractère offrent de remarquables analogies avec le sien, avaient fortifié en lui le goût de la solitude, le culte de la nature, le désir de vivre de la vie simple et primitive des sauvages; il

les héréditaires ou, pour exprimer la même idée sous une forme différente, les prédispositions latentes choisissent volontiers ce moment pour se manifester. Sa forme habituelle est la dépression, la lypémanie, accompagnée d'excentricités singulières... »

On remarquera combien ces paroles austères s'appliquent au jeune Chateaubriand; or, elles sont tout simplement extraites d'un traité classique de médecine mentale : Leçons sur les maladies mentales, par B. Ball, professeur à la Faculté de médecine de Paris, 1880-1883.

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existait même alors, tout autour de lui, un courant général de préférence pour l'état de pure nature, avec une afïeclion spéciale pour la jeune république américaine dont la France avait défendu le berceau.

Ne s'étant attaché jusqu'alors à aucune femme en particulier, ainsi qu'il le prétend, il emmènerait très aisément avec lui sa « sylphide » comme une idéale compagne de courses fantastiques dans les forêts et les prairies du Nouveau Monde.

Tel était le fond des prédispositions où il flottait quand des événements positifs vinrent le déterminer : la vue des têtes coupées de Foulon et de Berthier, promenées dans les rues au bout de piques et approchées de son visage, lui inspira un dégoût profond pour la canaille de Paris; le nom aristocratique qu'il portait le désignait manifestement aux persécutions et aux dangers, et l'on ne saurait douter que, s'il fût resté en France, il eût été conduit à Téchafaud comme son frère, ou du moins emprisonné comme sa femme, sa mère et ses sœurs.

Enlin, nous voyons pour la première fois apparaître ici un nouvel aspect de son caractère, l'orgueil rongeant son âme ardente. « Personne ne s'occupait de moi, s'écrie-t-il; j'étais alors, ainsi que Bonaparte, un mince sous-lieutenant, tout à fait inconnu. »

D'un pareil mélange, esprit d'aventures et intrépidité native, horreur des choses vues et prudence légitime, imagination amoureuse et vanité souffrante, naquit l'idée de (piilter la patrie secouée par les premiers spasmes de la Révolution, et de savourer dans la libre et paisible Amérique les charmes de la nature et de la solitude avec la poésie qui s'en dégage.

Un motif de ce fameux voyage, exposé verbalement et

par écrit, c'était de découvrir pour la navigation, au nord-ouest de l'Amérique, un passage qui permit d'atteindre les Indes. Entreprise vraiment insensée, celte expédition scientifique tentée par un jeune homme romanesque, par un rêveur mélancolique, étranger aux choses de la navigation et de la géodésie, à toutes les connaissances requises pour le succès, s'acheminant seul vers les glaces lointaines du pôle ! Il a eu la naïveté d'écrire : « Si je m'en étais cru, je serais parti tout droit pour aller au pôle, comme on va de Paris à Pontoise. » A son excuse on doit dire qu'il était vivement excité à ce voyage par M, de Malesherbes. Mais en présence du sourire sceptique de Washington et de la réalité des choses, il comprit enfin l'inanité de son projet, et ne tarda pas à se comporter selon son tempérament, comme un coureur des bois, mais non comme un explorateur arctique. L'itinéraire qu'il suivit, dirigé vers le sud plutôt que vers le pôle, ne démontre même pas l'intention qu'il indique, d'un second voyage mieux préparé pour une exploration géographique.

Maintenant quittons avec Chateaubriand les rivages de l'Armorique, et suivons-le dans la traversée des mers.

Pendant les nombreuses journées de ce lent trajet, son attitude donne lieu à des observations intéressantes pour notre étude.

Sur ce point, on possède son témoignage personnel, consigné dans les Mémoires d' outre-tombe, et j'y renvoie; mais, circonstance inespérée, parmi les rares compagnons de la traversée, il en est un qui a fait entendre sa voix : en 1842, l'abbé Edouard de Mondésir a consigné par écrit ses appréciations sur le jeune voyageur, alors inconnu, qui franchissait l'Atlantique avec lui en 1791 ; le manuscrit»

conservé à la bibliothèque du Séminaire de Saint-Sulpice, à Paris, a été vu par M. Victor Giraud qui en a extrait quatre pages encadrées d'un fort beau texte (1). Il n'était assurément pas en odeur de sainteté le futur défenseur des autels catholiques, dans ce groupe de prêtres austères qui formaient presque toute la société du navire; aussi le voit-on gentiment persiflé par l'abbé de iMondésir, et à propos de sa prédication fougueuse du Vendredi-Saint, et à propos du bain de mer dans l'Océan, et h propos de son attitude pendant la tempête, alors qu'il était, comme Ulysse, attaché au grand mât du vaisseau. Mais aussi, à cette époque, il était, comme on le sait, un « esprit fort», et ses compagnons perspicaces n'avaient pas tardé à s'en apercevoir. Les traits de l'abbé sont fort piquants dans une forme contenue et doucereuse; mais ils atteignent bien « le chevalier, je dirais presque le Don Quichotte »; suivant d'autres expressions textuelles, il est l'auteur de « menteries incroyables » à propos d'un incident du voyage. Enfin quand, en 184!2, l'abbé de Mondésir apprécie la carrière alors terminée de Chateaubriand, il résume ainsi sa pensée : « En lui, dans ses écrits et dans sa conduite, sunt bona mixla malis... Tout en admirant ce que la Providence a mis d'admirable en lui, je l'appelle de son vivant : Magni nominis unibra. Je l'accuse d'avoir plus que frisé l'hérésie, « etc.

Après cela ce n'est pas se montrer fort diflicile que décrire : « Le manuscrit de l'abbé de Mondésir est tout à l'honneur de Chateaubriand (:2) ! »

(1) Voir Le Correspondant, 1905, p. 583.

(2) Edmond Biré, Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac. Paris, i907, p. 83.

Le séjour en Amérique ne nous laisse pas grand'chose à glaner; on y rencontre beaucoup d'audace et de témérité, de tendances poétiques et amoureuses. Notre intéressant jeune homme risque sa vie sans y regarder ; à deux reprises, on le voit sur le point d'être dévoré parle Niagara; mais il a la chance de sortir du gouffre avec une simple fracture du bras; plus tard on le découvre assis au pied d'un magnolia entre deux sauvagesses qui lui inspirent des sentiments tendres; de l'une, il a fait Atala, de l'autre Céluta, « par expiation », dit-il; mais on reconnaîtra qu'il dut faire un merveilleux effort d'imagination pour transformer en ces types immortels les deux Floridiennes dont il fut le compagnon éphémère ; car avec ces « demoiselles Muscogulges » il ne pouvait échanger aucune parole suivie : « Je n'entendais pas, écrit-il, un mot de ce qu'elles me disaient, elles ne me comprenaient pas. » Mais bientôt ces deux aimables compagnes lui furent enlevées par jalousie, et il se sentit affligé, humilié, au point qu'il se hâta de quitter le désert; car « la solitude lui paraissait vide ». Qu'on veuille bien remarquer ici Tétat d'esprit chagrin où le laisse la disparition de ses deux Floridiennes, tellement qu'un vague appel arrivant d'Europe pourra l'y faire revenir; sans ce revers d'amoureux, la voix de l'honneur fût peut-être arrivée vainement à son oreille.

Un soir, encore ému de son « veuvage », il est abrité dans une ferme-moulin; or, tandis qu'une vieille femme prépare les patates de son maigre souper, un journal anglais se trouve par hasard entre ses mains, et, à la lueur de l'âtre, il aperçoit écrits en grosses lettres ces mots : Fuite du Roi; c'était le récit de la tentative d'évasion du malheureux roi Louis XVI et de son inlortunée

famille, venant échouer à Varennes. Aussitôt, comme par l'effet d'un éclair, son parti est pris : il retournera en France, et, pour défendre son Roi, il ira prendre place dans l'armée des émigrés dont le journal annonçait la formation.

Après la sensibilité spéciale qui lui est habituelle, qui l'attache aisément à toute femme, remarquons le caractère chevaleresque de ses déterminations et la rapidité qui préside à leur éclosion. Des analyates sévères pourraient voir ici quelque chose d'anormal et emploieraient peut-être la qualification vulgaire d' « impulsif » par dépit amoureux. Nous pouvons tout aussi bien — et il nous plaît de le faire — ne trouver ici que la rapidité normale de résolutions viriles prises par un jeune homme vaillant, généreux, amoureux déconfit.

Dès le iO décembre 1791, il s'embarque pour le retour « à crédit «; car ici commencent les embarras pécuniaires où il se débattit toute sa vie, selon son propre aveu. Le !2 janvier 4 792 il entre au Havre, ramenant, comme il sait le dire avec sa finesse coutumière, ce non des Esquimaux des régions polaires, mais deux sauvages d'une espèce inconnue : Chactas et Atala ».

Ici, entre son retour d'Amérique et son départ pour l'armée de Condé, se place un événement grave qui généralement fait époque dans la vie de l'homme, mais qui paraît tenir peu de place dans la sienne, je veux dire le mariage. Pour lui, ce fut un mariage d'argent bâclé par ses sœurs. « L'affaire fut conduite à mon insu, dit-il. A j)eine avais-je aperçu trois ou quatre fois M"*' de Lavigne... Je ne me sentais aucune qualité de mari. » Ce fut un mariage de résignation, et il semble bien qu'on s'en aperçoive dans la suite, malgré les très remarquables

qualités de cœur et d'esprit que possédait M™'' de Chateaubriand. Pour comble de malheur, survint bientôt une triste déconvenue dans la bonne affaire qu'on avait cru réaliser à son profit, et il fallut emprunter.

Nous voyons ici un mariage sans vocation et sans amour, arrangé par quelques jeunes femmes qui se sont montrées absolument imprévoyantes; lui-même ne s'assure pas davantage de la situation ; ses véritables maitresses à cette époque sont la mer et la muse; il demeure passif et se laisse enchaîner, lui dont le cœur était si volage et qui aima toutes les femmes quelque peu aimables, excepté la sienne.

Nous devrons par la suite toucher encore à cette matière délicate.

A côté de son mariage, il faut signaler ici deux incidents curieux qui présentent une certaine signification.

Un jour qu'il rapportait une forte somme empruntée chez un notaire, il se laisse entraîner dans des salons de jeu, ce qui montre encore la faiblesse de son caractère. Ainsi qu'il arrive souvent, celte première faute se double d'une seconde : rentré chez lui, il raconte avoir laissé les 10,000 francs dans un fiacre, tandis qu'il les avait perdus à la table du jeu. Le mensonge aggrave la première aventure.

Un autre jour, il va, comme à un pèlerinage d'adieu, visiter, dans la vallée de Montmorency, l'habitation rendue célèbre par le séjour de J.-J. Rousseau dont les écrits avaient fasciné sa jeunesse, ce qui nous renseigne sur son état d'esprit à cette époque.

Enfin, après diverses péripéties, le voilà dans les rangs de l'armée des Princes, où il prend place sans conviction, ainsi qu'il l'avoue lui-même; car il va jusqu'à dire qu'il

« n'aimait pas la cause » pour laquelle il était sous les armes. Néanmoins il s'y montre aussi courageux qu'original. 11 prend part au siège de Thionville, et là, tandis qu'il dort, un obus envoyé de la place l'atteint à la cuisse droite. Pour comble de malbeur, « la maladie prussienne », sans doute la dysenterie, vient l'infecter. C'est accablé sous cette double misère qu'il franchit la frontière pour passer en Belgique, lorsque sa compagnie se débande près de Longwy. Bientôt un troi.sième mal tombe sur lui : une maladie éruptive, la petite vérole (?), qui, probablement, se manifeste pleinement à Arlon.

Dans cette pitoyable situation, notre pauvre jeune homme se met courageusement en route, à pied, pour atteindre Ostende,où il s'embarquerait pour l'Angleterre.

Qu'il me soit permis d'ouvrir ici une large parenthèse.

On a vanté, et récemment encore (1), l'exactitude des

(Ij Voir l'intéressant livre déjà cité et paru sous le titre: Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac, par Edmond Biré. Cet auteur écrit même un cliapitre spécial sous le titre significatif : « De l'exactitude dans les Mémoires d'outre- tombe. » Dès l'apparition d'Atala, des attaques se produisirent concernant l'exactitude des splendides descriptions que Chateaubriand avait rapportées d'Amérique ; en 4827, l'assaut se renouvela sous la plume d'un pseudonyme, René de Mersenne; plus récemment, il fut repris par M. Joseph Dédier et par M. Gaston Deschamps ; ce dernier écrivain en arrive à dire finalement que Chateaubriand pourrait bien n'être qu' « un Tartarin sublime ». Voici que la question rentre même tout à coup dans le domaine médical, puisqu'on écrit : « La poétique légende du voyage en Amérique offre un exemple achevé d'auto-suggestion ; c'est un beau cas. » Mais il me semble que M. Georges Bertrin a suffisamment écarté ces reproches (voir Le Correspondant, livraison du 10 juillet 1900). Aussi je n'insiste pas sur des droits de médecin inquisiteur alléché par le

Mémoires d'outre-tombe. D'une manière générale, je ne veux pas y contredire; mais, pour ce qui concerne la traversée du Luxembourg par l'illustre auteur à'Atala, moi, Luxembourgeois, je puis relever dans son récit certaines erreurs imperceptibles pour tout critique qui ne connaîtrait pas les lieux mêmes ou ne consulterait pas attentivement une carte exacte et détaillée. En effet, il est absolument impossible de concilier ces deux passages des Mémoires :

En sortant d'Arlon (pour se rendre à Namur) faire un trajet de 5 lieues et se trouver déposé sur un tas de pierres , puis l'aire pendant cinq jours assez de chemin pour atteindre Attert, Flamizoul et Bellevue par charrette.

Pour qui connaît les lieux, il est évident que la première de ces chevauchées a déjà transporté le voyageur bien au delà d'Attert.

Mais si l'erreur est flagrante, on peut invoquer, comme excuse, l'état pitoyable où se trouvait notre auteur; luimême, d'ailleurs, a écrit que, dans cette traversée des Ardennes, il perdit « la force des souvenirs ». Seulement, mon accusation d'inexactitude ne le lâche point pour

« beau cas ». Mais on ne s'est pas borné à faire ressortir les fantaisies et les erreurs de Chateaubriand ; un reproche plus grave s'est élevé; car cet homme, qui a joui de toutes les gloires et de tous les triomphes, semble destiné aussi à subir toutes les avanies : on l'accuse aujourd'hui formellement de plagiat. Voir à cet égard la thèse du D^ Ernest Dick, à Bâle, sous le titre significatif : Plagiats de Chateaubriand. J'avoue ne pouvoir me prononcer sur ce point; mais voilà une accusation précise qui vient, après d'autres révélations scandaleuses, mettre gravement en suspicion le caractère de notre personnage.

cela; car alors je lui reprocherai de n'avoir pas, en écrivant ces quelques lignes, consulté un allas de Belgique à l'ambassade de Londres, où il trônait en 1822. El puis encore, si l'on avait perdu la force des souvenirs, il ne fallait pas, surtout trente ans plus lard, descendre, concernant les lieux traversés et la maladie endurée, à des détails où l'erreur, l'invraisemblance, l'iinpossibilité même s'accouplent d'une manière déplorable; ainsi, pourquoi prendre une roule détournée, par Altert, et suivre des chemins affreux, que j'ai connus tels soixante ans plus tard, par Flamizoul et Bellevue, au lieu de passer par Habay-la-Neuve, Neulchâleau, Recogne, elc. ? Sans doute dans l'embarras où l'on se trouvait, on cherchait des occasions de transport par charrette; mais ces occasions heureuses devaient être plus fréquentes sur les grandes voies de communication, et c'est là qu'il fallait les guetter. Est-il bien sûr enfin — j'en viens à poser la question — que, même en faisant le détour par Atterl et Bastogne, Chateaubriand ait passé par des hameaux perdus entre les bois, dépourvus de presque tous moyens de communication, comme Flamizoul (1) etBellevue?

11 y a lieu de signaler ici une coïncidence remarquable.

Nous venons de voir Chateaubriand traverser Arlon ; or, précisément à la même époque, vers le milieu du mois d'octobre 1792, un autre écrivain illustre, Gœthe, y passait aussi, revenant de Longwy.

(1) J'écris toujours comme l'auteur le nom de ce hameau, sachant bien que c'est contraire à l'orthographe universellement admise qui écrit Flamisoul ; mais voici que sur la carte de l'État major belge je trouve FlamizouUe I

Qui nous dira si l'auteur d'Atala et l'auteur de Faust ne se rencontrèrent point et n'échangèrent pas le salut des armes sur la route, la même route qu'ils suivirent en revenant des camps de la coalition, ou dans les rues de noire capitale du Luxembourg? L'un et l'autre emportaient les manuscrits d'œuvres retentissantes, et ils le disent expressément : pour Chateaubriand, c'était, dans le havresac qui lui servait d'oreiller, l'immortel roman d'Atala; pour Goethe, c'étaient les notes de sa fameuse théorie des couleurs.

Enfin, il me plaît vraiment de constater que ces deux hommes, dont le caractère offre de si frappantes analogies, et qui allaient bientôt représenter avec tant de gloire le génie de la France et le génie de l'Allemagne, rendent un hommage éclatant et précis au caractère aimable et hospitalier des Luxembourgeois.

Recueilli par les fourgons du prince de Ligne au moment oîi il allait peut-être succomber, étendu sur le dos dans un fossé (1), la tête soutenue par le sac d'Atala, sa béquille à ses côtés, l'infortuné jeune homme est transporté jusqu'à Namur; il vante la bonté pitoyable des c< Namuriennes » {sic) à son égard; mais à Bruxelles, aucun hôtelier ne voulut le recevoir; on lui fermait la porte au nez, on le chassa d'un café, etc., et cela se conçoit aisément s'il était accoutré, hideux et variolisé comme il le dit. Enfin il retrouve son frère qui lui amène un chirurgien et un médecin, a Le docteur, dit-il, ne

(1) D'après son récit, ce dut être dans les bois magnifiques qui jadis s'étendaient entre Bellevue et Marche. Il faut admettre aussi qu'alors c'était le long de la grande route; car les fourgons du prince de Lio-ne n'allaient pas s'égarer à Flamizoul ou à Bellevue.

revenait pas de son élonnement : il regardait cette petite vérole sortante et rentrante qui ne me tuait pas, qui n'arrivait à aucune de ses crises naturelles, comme un phénomène dont la médecine n'offrait pas d'exemple. »

Tout médecin éprouvera le même étonnement que le docteur bruxellois; cette maladie exposée avec les détails donnés par Chateaubriand lui-même est absolument invraisemblable, pour ne pas dire impossible. Comment? Une variole « conlluente » (le mot y est), c'est-àdire une variole grave avec fièvre, avec complication d'une blessure à la cuisse tuméfiée et atteinte par la gangrène, une variole ainsi compliquée qui permet le long trajet d'Arlon à Bruxelles en partie à pied, en partie sur charrette, c'est déjà bien extraordinaire; mais qu'elle sorte et qu'elle rentre comme un décor d'opéra, c'est encore moins admissible. On dirait vraiment que l'auteur veut se présenter à la postérité avec une pathologie supérieure comme son talent, exceptionnelle comme ses aventures, et j'en viens finalement à me demander si cette fameuse variole n'était pas une simple urticaire.

En faveur de ce diagnostic formulé cent quinze ans après la maladie, j'invoque le fait que Chateaubriand ne présenta pas, à ma connaissance, les cicatrices indélébiles qui succèdent presque fatalement à la variole confluente. Et si l'on m'objecte la fièvre dont il parle, je répondrai qu'elle ne fut point positivement constatée, et que, l'eùt-elle été, nous pourrions l'attribuer à l'inflammation de la blessure, ou même à l'urticaire.

Ainsi donc, après les invraisemblances du trajet dans les Ardennes, relevées au point de vue géographique, voilà des invraisemblances de pathologie relevées au point de vue médical.

Enfin, par navigation sur les canaux, notre intéressant voyageur arrive à Ostende, où il s'embarque; mais bientôt il se trouve déposé à Guernesey, parce que, ditil, le capitaine ne voulait pas avoir un décès à bord; on lit à son oreille les prières des agonisants et on le fait descendre sur le quai; on l'assied au soleil, le dos

contre un mur Il faut avouer que cet abandon d'un

mourant est peu vraisemblable, et montre des mœurs qui sont peu pitoyables et peu croyables. Heureusement une femme — encore et toujours les femmes — intervient si efficacement qu'il déclare lui devoir la vie. Alors il se fait transporter à l'Ile de Jersey, « tombé dans le délire, ne disant que des radoteries «, et demeure quatre mois « entre la vie et la mort », soigné avec un affectueux dévouement dans la famille d'un parent hospitalier.

Mais quelle était donc cette maladie qui le retint ainsi sous le toit de son oncle de Bédée?

L'auteur est fort sobre de détails à. cet égard; il ne donne point d'étiquette à l'ensemble, comme il l'a fait pour sa maladie prussienne et pour sa petite vérole; il nous signale un seul symptôme, le délire (1). Mais ce mot fait naître immédiatement dans l'esprit du médecin un soupçon grave, et la question se pose irrésistiblement : N'aurait-il pas été atteint d'aliénation mentale ? Car enfin, quoique le délire appartienne à de nombreuses maladies, son territoire le plus large est celui de la folie; toute aliénation se caractérise même par du délire; si ce n'est point le délire de l'intelligence, c'est le délire des

(l) Quand il revient à cet épisode, dans une préface à VEssai historique, il se borne à nous renseigner « un complet délire ».

sens ou celui des actes. La durée de quatre mois milite grandement en faveur de notre soupçon ; car elle exclut toute une série de formes morbides à caractère délirant, et se trouve conforme à l'évolution ordinaire des psychoses vers lesquelles se porte le diagnostic. Suivant son propre témoignage, sa sœur Lucile paya le tribut à la folie. L'influence héréditaire pesait lourdement sur lui ; qu'on se rappelle les hallucinations et la tentative de suicide que nous avons signalées;- que l'on se représente la mélancolie chronique qu'il oflïait à cette époque, sa nature sauvage, son impressionnabilité extrême, son imagination exubérante, son caractère impulsif, ses inconséquences ordinaires, et l'on en viendra peut-être à voir en lui ce que nous appelons un candidat à la folie. Cela étant, quoi de surprenant si, à la faveur des circonstances, la folie mette la main sur lui? Or, de telles circonstances se sont rencontrées dans la vie, si dure à tous égards, dont il avait eu à porter le poids dans les derniers temps. En admettant qu'il ait eu la variole — ce qui me parait douteux — on comprendrait mieux encore l'épisode douloureux qui nous arrête en ce moment; car c'est un fait bien connu, en médecine mentale, que les fièvres éruptives éveillent parfois le germe de la folie, et que la variole se place au premier rang de toutes en cette incitation dangereuse. Ce n'est point surprenant d'ailleurs quand on songe au délabrement général que provoquent les maladies de ce genre, au trouble de la circulation et de la nutrition qui existe dans le cerveau, surtout pendant la convalescence, et enfin à l'influence, signalée avec détails par un aliéniste éminent, le professeur Kraepelin, des produits loxiques qui empoisonnent l'écorce cérébrale.

Nous pouvons même préciser davantage, sans faire la moindre concession au parti pris, mais en invoquant très simplement les données classiques de la science.

Si pendant la période d'éruption la variole engendre la folie* c'est une forme d'excitation maniaque qui naîtra de préférence à toute autre ; au contraire, pendant la convalescence, c'est une forme mélancolique ou dépressive qui verra le jour. Or, pour Chateaubriand le délire lypémaniaque n'était qu'une simple exagération, un renforcement léger de son état ordinaire; ici, au milieu de toutes ces coïncidences et convergences frappantes, nous retrouvons donc l'application de la formule posée comme une loi par le grand aliéniste français B. -A. iMorel: la folie dans sa forme n'est que l'exagération du caractère habituel de l'individu frappé. Il n'est d'ailleurs aucune honte à se trouver atteint d'une folie dont l'origine est pure; c'est la source seule qui peut en faire le déshonneur. Le chagrin dans le cœur le plus noble fait mûrir ce fruit amer, tout autant que des excès ignominieux. Qui donc oserait se dire à l'abri de cette aventure? Que celui-là lève la tète, et demain peut-être il la courbera sous le vent de la folie. La force même des facultés n'en préserve personne : qu'on se rappelle la folie de Newton, malgré une vie tout exemplaire de régularité et malgré la puissance suprême du cerveau. Bref, comme la foudre frappe les sommets, ainsi la folie atteint parfois les plus hautes cimes des vertus et de l'intelligence.

En définitive, nous pensons, à en juger par le récit de l'auteur lui-même, qu'il y eut là, à cette époque de sa vie, une atteinte de folie, sans doute de lypémanie. Si nous nous trompons, lui-même nous a induit en erreur.

Quoi qu'il en soit, l'état où il se trouvait après ces quatre mois est ainsi résumé par lui : « La petite vérole était passée. » C'est là une affirmation cligne d'un seigneur de La Palisse plutôt que d'un vicomte de Chateaubriand. « Je souffrais de la poitrine et il me restait une faiblesse que j'ai gardée longtemps. » Hors d'état de retourner en France pour y guerroyer contre l'odieuse Révolution, il fit voile vers l'Angleterre, pourvu de trente louis qu'un bateau fraudeur de Saint-Malo lui avait apportés, et c'est ainsi que, pauvre, maladif, inconnu, il fit, le 21 mai 1793, son entrée à Londres, où plus tard il devait revenir trôner comme « magnifique ambassadeur ».

Il s'en fut modestement loger dans un grenier pour passer bientôt après dans une mansarde dont la lucarne s'ouvrait sur un cimetière où, « chaque nuit, l'on venait, dit-il, voler des cadavres », ce qui semble être une exagération véritable. Il travaillait le jour à des traductions et — détail qu'il a dissimulé — donnait des leçons de français dans une institution privée (1) pour gagner de quoi vivre ; pendant la nuit, il composait V Essai historique. Bref, il menait l'existence d'un littérateur miséreux.

A l'île de Jersey, il avait commencé à souffrir de la poitrine; ici la situation s'aggrava : « J'étais maigre et pâle, écrit-il, je toussais fréquemment, je respirais avec peine; j'avais des sueurs et des crachements de sang. » A ces quelques traits, on reconnaît aisément la plus terrible ennemie du genre humain, la tuberculose pulmo-

{\) Anatole Le Braz, Chateaubriand, professeur de français, d'après des documents inédits. (Revue de Paris, 15 août 1907.)

naire. Il continue ainsi : « Mes amis, aussi pauvres que moi, me traînaient de médecin en médecin. Ces Hippocrates faisaient attendre cette bande de gueux à leur porte, puis me déclaraient, au prix d'une guinée, qu'il fallait prendre mon mal en patience, ajoutant : T'is done, dear Sir. « C'est fait, cher monsieur. » Le docteur Godwin, célèbre par ses expériences relatives aux noyés et faites sur sa propre personne d'après ses ordonnances, fut plus généreux : il m'assista gratuitement de ses conseils; mais il me dit, avec la dureté dont il usait pour lui-même, que je pourrais durer quelques mois, peut-être une ou deux années, pourvu que je renonçasse à toute fatigue. « Ne comptez pas sur une longue carrière », tel fut le résumé de ses consultations. )>

Sans doute Godwin parlait brutalement, mais son langage paraît exact, en présence des symptômes qui se mani feslaient. Et vraiment, c'est miracle que son pronostic ne se soit pas accompli, d'autant plus que le malade vivait dans des conditions affreuses : il souffrait même parfois de la faim, comme du froid et de l'insomnie : « La faim me dévorait; j'étais brûlant; le sommeil m'avait fui ; je suçais des morceaux de linge que je trempais dans l'eau; je mâchais de l'herbe et du papier... Je n'avais point de draps; quand il faisait froid, mon habit et une chaise, ajoutés à ma couverture, me tenaient chaud. Trop faible pour remuer ma couche, elle restait comme Dieu me l'avait retournée. »

Réserve faite sur ce dernier trait, qui assurément est excessif, la situation était absolument menaçante. Heureusement, un séjour à la campagne et l'exercice du cheval ranimèrent cette santé compromise. En même temps, la publication de VEssai historique, les malheurs

adVeux de sa famille, el sans doute aussi la manifestation journalière de son talent littéraire, inclinèrent vers le noble exilé la sympathie avec l'estime. Il devint « presque un personnage »; il fut recherché par la haute émigration et connut des jours moins amers.

Mais nous touchons ici à des événements de la plus haute portée qui intéressent la conscience dans ce qu'elle a de plus profond, et où se révèle, avec une netteté parfaite, le caractère habituel de Chateaubriand.

Le 1"' juillet 1798, sa sœur Julie lui mandait la mort de leur mère commune qui, jetée à 72 ans dans les cachots de la Révolution, venait de rendre le dernier soupir sur un grabat. Quand cette douloureuse nouvelle parvint à destination, la comtesse Farcy, elle-même, était descendue an tombeau. On connaît les touchantes et vibrantes paroles qu'il écrivit en cette occasion lugubre; ces deux voix de femmes aimées, s'élevant ensemble du sépulcre pour parler tendrement à l'oreille du fds et du frère, le frappèrent profondément ; les reproches qu'elles lui adressaient au sujet de ses erreurs le saisirent, et soudain il lit un retour complet aux croyances de sa famille et de son enfance.

« Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles : ma conviction est sortie du cœur; j'ai pleuré el j'ai cru. »

Ces derniers mots sont absolument remarquables. On y voit bien les traits coutumiers de son caractère, la toute-puissance du sentiment avec la rapidité extrême de la décision; on y voit même en germe tout le Génie du christianisme ; car enfin ce livre mémorable ne forme pas une démonstration attestant que la religion chrétienne est nraie : il démontre simplement qu'elle est ôeWe, ce qui

est beaucoup moins important. Ce cachet de beauté, se traduisant dans les rites chrétiens, est d'ailleurs très variable selon les circonstances, tandis que la vérité est plus immuable que le roc; toutes les fleurs du monde accrochées aux murs n'augmentent en rien la solidité du vieux temple catholique.

La conversion de Chateaubriand fut donc un acte'de pur sentiment, comme son œuvre magistrale est un produit artistique.

Sans nouvel incident qui doive nous retenir, nous arrivons au terme de ce qu'il appelle lui-même sa « première carrière », après laquelle s'ouvre « la carrière de l'écrivain », comme si V Essai historique n'existait pas.

En ce temps-là, lui qui a si brillamment célébré l'amour de la patrie, il n'éprouvait même pas le désir de revoir la France où vivaient sa tendre Lucile, parce qu' c elle ne portait plus son nom » (!), et sa légitime épouse dont il parle en ces termes étranges : « Ma jeune veuve, qui ne me connaissait que par une union de quelques mois, par le malheur et une absence de huit années. » Entin >]nie d'Aguesseau proposa de le conduire à Paris: « il se laissa aller », et au printemps de l'année 1800, sous un faux nom, il débarquait aux rivages de la patrie.

L'année suivante, il mit an jour son admirable roman d'Ataki, dont la vogue fut énorme : « je devins à la mode; la tête me tourna», dit-il. Un an plus tard, grâce au Génie du christianisme comprenant l'épisode de Bené, un autre triomphe couronnait son talent et son

travail. La naissance de la petite Atala avait été un événement littéraire; l'apparition du « grand livre » devint un fait historique.

Des succès aussi éclatants ne vont pas sans périls; dans ce nuage d'encens, il y a danger pour la modestie, et on sait s'il y succomba; nous aurons l'occasion de revenir sur ce point; il est encore un danger plus intime dont il parle dans ses Mémoires avec une finesse admirable et qui menaçait surtout l'auteur passionné d'Atala et de René : « J'étais enseveli sous un amas de billets parfumés On se disputait un mot de ma main; on ramassait une enveloppe suscrite par moi, et avec rougeur, on la cachait, en baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure. » Vis-à-vis de ces tentations redoutables, le jeune triomphateur du jour montra tout d'abord une « curieuse faiblesse ». Plus tard la curiosité ne diminua guère, mais la faiblesse alla bien vite s'aggravant. Nous reviendrons encore à cette situation délicate.

La littérature, qui subitement avait forcé pour lui les portes de la gloire, lui ouvrit du même coup la carrière diplomatique. Par une noble inspiration, le premier consul Bonaparte décida d'envoyer auprès du chef de la catholicité le jeune Breton royaliste qui avait chanté avec tant d'éclat les pompes de la religion chrétienne. Chateaubriand partit donc pour Rome en 1805, laissant à Paris sa (émme légitime, mais suivi par sa protectrice, M""^ de Beaumont, qui, atteinte de phtisie pulmonaire, n'allait en Italie q>ie pour y mourir.

Dans ses fonctions de premier secrétaire d'ambassade, il débuta par « l'effroyable sottise » d'une visite à un roi abdicalaire. Bientôt après la « médiocrité du travail « et

« d'infimes tracasseries politiques », venant s'ajouter au chagrin que lui causait la perte de son amie, l'inclinaient à quitter la carrière diplomatique. iMais tout à coup le Premier Consul, continuant sa faveur éclatante à l'homme dont il devait |)ar la suite recevoir les plus violentes injures, créa tout exprès pour lui une place d'ambassadeur au Valais, en attendant qu'une grande ambassade devint vacante. Or, tandis que, revenu à Paris, il faisait les préparatifs du départ, un événement se produisit qui chaugea sa destinée comme celle de l'Europe entière : l'assassinat du duc d'Enghien. Aussitôt qu'il entendit ce crime annoncé par les rues, il rentra chez lui, s'assit devant une table et écrivit sa démission, sans attendre un instant ni s'enquérir de l'authenticité nu des circonstances du fait, cédant ici encore à la tendance de son caractère. C'était assurément, avec quelque étourderie, un acte de véritable courage; car, ainsi qu'il l'a dit luimême : (c Le lion avait goûté le sang; ce, n'était pas le moment de l'irriter. »

Dès lors, et jusqu'à la chute de ^Japoléon, notre grand écrivain vécut d'une vie essentiellement littéraire, interrompue par de longs voyages et quelques aventures ; c'est assez dire que nous cessons de le suivre pas à pas.

-Mais à peine « le lion » fut il tombé sous les coups de l'Europe coalisée. Chateaubriand fit une rentrée sensationnelle dans la carrière politique par un écrit qui présente un véritable intérêt au point de vue qui nous occupe; j'ai nommé son fameux pamphlet : De liuonaparle et des Bourbons. Malgré les éloges, les approbations, les excuses prodigués à cette œuvre, je vais dire les appréciations sévères que j'en conçois comme indices du caractère de son auteur.

Assurément la colère éveillée par le crime deVinceiiiies et la haine farouche suscitée par certains actes du despotisme impérial, avaient pu effacer du cœur de Chateaubriand le souvenir de la bienveillance toute spéciale (|ue le Premier Consul lui avait témoignée. De tels sentiments, longuement couvés dans son âme ardente et entretenus par son entourage, avaient dû accumuler des flots de rancune; mais rien au monde ne saurait excuser le débordement de ces flots tel qu'il apparaît dans la trop fameuse brochure De Buonaparle et des Bourbons. On en jugera par quelques échantillons qui feront voir jusqu'où la passion peut égarer un noble esprit quand la rai^on n'applique pas son frein modérateur.

Après avoir insisté d'une manière ridicule sur ce fait, matériellement faux, que Bonaparte serait un élranger pour la France, il le traite d'insensé en attendant qu'il parle de ses crimes. « Bonaparte, dit-il, n'avait rien pour lui, hors des talents militaires égalés sinon même surpassés par ceux de plusieurs de nos généraux. » El plus loin, renchérissant sur cette formule, il ose écrire ces lignes où la violence le dispute à la déraison : « Absurde en administration, criminel en politique, qu'avail-il donc pour séduire les Français, cet étranger? Sa gloire militaire? Eh bien! il en est dépouillé. C'est, en eflèt, un grand gagneur de batailles; mais hors de là, le moindre général est plus habile que lui. Il n'entend rien aux retraites et à la chicane du terrain; il est impatient, incapable d'attendre longtemps un résultat, fruit d'une longue combinaison militaire.... On a cru qu'il avait perfectionné l'art de la guerre, et il est certain qu'il l'a fait rétrograder vers l'enfance de l'art. » Et ici, comme s'il avait compris qu'il vient de dépasser loiile mesure.

Chaleaubriand place mesquinement en noie ces deux lignes : « 11 est vrai, pourtant, qu'il a perfectionné ce qu'on appelle l'administration des armées et le matériel de la guerre. » Plus loin encore : « Bonaparte est un faux grand homme.... La nature le forma sans entrailles. Sa tête, assez vaste, est l'empire des ténèbres et de la confusion. L'imagination le domine et la raison ne le règle point, etc. »

Voilà comment un personnage bien informé, mais passionné, se permet de traiter à la (ace du monde le restaurateur de l'ordre et des autels, le père du Concordat, le promoteur du Code civil qui régit encore aujourd'hui presque toute l'Europe civilisée, l'organisateur de l'administration moderne, l'homme qui possédait, avec le talent de l'éloquence militaire, le génie de la guerre, à un degré tel que nul capitaine ne l'a jamais surpassé! Quel triste spectacle que la passion égarant ainsi la raison !

Combien supérieur à Chaleaubriand se montre Victor Hugo, qui, malgré une haine féroce, sait rendre hommage à la vérité et à la gloire tout ensemble !

Sa grandeur éblouit l'histoire

dit-il, en parlant de l' Empereur.

Bizarrerie de la destinée : il était réservé à la dynastie des Napoléon de subir les invectives littéraires des deux plus grands écrivains de la France au siècle dernier; Chateaubriand traîne Buonaparte sur la claie; Victor Hugo invective « Napoléon le Petit » dans toutes les formes possibles. Je dois avouer que, à cette occasion, le poète de Besançon me paraît être, dans ses vers brûlants, bien supérieur à l'écrivain de Saint-Malo.

Mais non seulement dans celte rencontre Chateauhriand est surpassé pour la forme littéraire; il est encore contredit par lui-même : en effet, dans ses Mémoires d'outre- tombe, comme s'il voulait atténuer les exagérations coupables de son pamphlet, il parle en tontes lettres de « l'admiration que Bonaparte lui inspirait »; et ailleurs : « Mon admiration pour Bonaparte a toujours été grande et sincère », aflirmalion incroyable et ridicule sous sa plume. Ailleurs, à propos des premières campagnes d'Italie, il écrit : « Le génie de la guerre même est descendu. » Nous voici bien loin du « moindre général plus habile que lui ». Enfln, pour abréger, je produis cette citation qui en résume cent autres : « Bonaparte était un poète en action, un génie immense dans la guerre, un esprit infatigable, habile et sensé dans l'administration, un législateur laborieux et raisonnable. »

On trouverait diflicilement dans l'histoire des lettres une palinodie aussi formelle, une contradiction aussi pitoyable. Pour rendre plus complète cette étrange conversion, il alla même s'asseoir à la table des Napoléon, après avoir échangé avec la reine Hortense tel billet où il montre plus de galanterie que de dignité; au sortir de table, il écrivait que le grand Empereur, « le héros est encore trop près de sa gloire », ce qui donne enfin le pendant du vers, cité tantôt, de Victor Hugo.

11 ne faut pas croire d'ailleurs que Chateaubriand fut inviolablement fixé dans ses préférences politiques; car en 1850 on le vit hésiter devant les ouvertures que la maison d'Orléans lui faisait, et couvrir d'invectives la royauté croulante à laquelle son passé l'enchaînait.

De cette triste équipée, retenons une conclusion : chez Chateaubriand, la passion peut entraîner la plume

au point d'outrager non seulement un adversaire, mais la vérité elle-même dans ses droits imprescriptibles. Lui, — que « l'imagination ne domine pas », sans doute, — il a poussé en ceci la violence aux extrêmes limites, tellement qu'il semble avoir été en proie, vers 1814, à un accès de délire comme aux plus sombres époques de sa jeunesse.

Dès la Restauration, Chateaubriand commence à jouer un grand rôle sur la scène publique, ce qui correspond à l'alfaiblissement de sa vie littéraire. Mais il ne sied pas à un simple médecin de le suivre dans celle carrière ondoyante où les coulisses et les Cabinets recèlent des mystères parfois aussi impénétrables que ceux des alcôves privées. Poursuivant la tâche que j'ai assumée, je me bornerai à rechercher les manifestations' de son caractère personnel, soit dans les affirmations que lui-même a produites, soit dans les faits historiques qui sont le mieux établis.

A l'entendre, il aurait été un personnage vraiment digne des hautes positions où il fut élevé : ministre, ambassadeur, pair de France, etc. Les finances, il les a « toujours sues », suivant sa propre expression, ce qui n'empêche qu'ailleurs il se qualifie très vulgairement de « panier percé ». Il ose écrire lui-même que, selon des témoignages sérieux, on avait « rencontré en lui un homme d'Etat ». « Je pourrais donc, sans me vanter, ajoute-t-il, croire que le politique a valu en moi l'écrivain. » Ceci est tout simplement un liait d'orgueil à la double puissance et qui dépasse toute mesure.

Mais, en réalité, cette haute capacité est-elle si bien établie? — Il est permis d'en douter. Les chefs de son parti même ne l'affîrmeraient pas, [)uisque à deux reprises ils le frappèrent de destitution publique, en I8IG comme ministre d'État, en 1824 comme ministre des affaires étrangères. Il n'est en cela rien qui doive surprendre : avec son caractère allier, capricieux, indiscipliné, avec son exubérance d'imagination, avec son insuflisance dans les choses pratiques, combien il s'éloigne du tempérament qui distingue le véritable homme d'État, contenu, pondéré, maître de soi-même pour devenir maître des partis et des événements ! Son style suffirait à prouver que telle n'était pas sa vocation, car il est tout l'opposé du langage sobre et mesuré de la politique et de la diplomatie. Il aimait trop le triomphe de la phrase sonore, où il excellait, sacrifiant parfois le fond à la forme, ce qu'un homme d'affaires ne se permettra jamais. VA puis, si nous descendons au fond des choses, quel accueil pouvait obtenir auprès des partis politiques très échauffés un personnage dont le programme bizarre se résumait en ces quelques mots : « Je suis bourbonien par honneur, royaliste par raison et par conviction, républicain par goût et par caractère »? Mais alors, comment agir quand la raison contrarie l'honneur et quand le goût diffère de la conviction? Une formule pareille est une entrave perpétuelle à l'action qui caractérise l'homme d'État.

Ce qu'on pouvait prévoir arriva : de même qu'on l'avait vu, dès ses premiers pas dans la carrière diplomatique, mécontenter son chef d'ami)assade, le cardinal Fesch, oncle de Napoléon Bonaparte, on le voit plus tard irriter le roi Louis XVIll, et plus tard encore compromettre l'unité d'action du ministère, au point que ses collègues

n'hésitent pas à le débarquer, même brutalement (1). Mais, ainsi traité, il se gonlle d'orgueil et de colère, il se retire « en rugissant », comme il l'avoue lui-même, et tout aussitôt il se met à combattre fiévreusement le ministère royaliste, comme si c'était une troupe ennemie, — singulières mœurs en vérité, qu'heureusement la pratique réprouve absolument aujourd'hui. Finalement, il eut la joie féroce de voir sombrer le navire ministériel criblé de ses feux; mais il doit porter devant l'histoire la responsabilité de sa rancune implacable. Un de ses admirateurs dévoués a pu dire que lui, le bourbonien irréductible, « il porta mi coup funeste à la monarchie, aux intérêts solides du pays (2i ». Un autre de ses partisans estime qu' « en voulant sauver la Restauration de ses propres excès, il en accéléra la chute (5) », et l'illustre secrétaire perpétuel de l'Académie française déjà cité a très bien dit que « le défenseur de la place (M. de Villèle) n'en avait pas été arraché sans quebjue ébranlement du rempart (4) ». Enfin, plus récemment, dans une admirable notice, où les splendeurs de la forme le disputent à la grandeur du fond, M. le vicomte Melchior de Vogué écrivait qu' «il contribua à renverser ses princes sans le faire exprès (5) ».

(1) M. Villemain, dans sa longue étude sur Chateaubriand, nous a révélé quelques secrets ministériels qui complètent la connaissance des choses connues par tous : l'irritation jalouse de Chateaubriand à propos d'une décoration (le Cordon bleu) accordée au chef du cabinet, M. de Villèle. iVoir p. 352 du livre.)

(2) CoLLOMBET, Chateaubriand, sa vie et ses écrits, p. 31S.

(3) Ch. Benoit, Chateaubriand, sa vie et ses œuvres, p. 211.

(4) Villemain, Op. cit., p. 433.

(5) Revîie des Deux Mondes, 1892, livraison du 15 mars, p. 4G7. '

Si j'accumule les citations, c'est pour fixer un point grave d'histoire où la responsabilité de Chateaubriand est engagée et où se révèle tout son caractère passionnel.

Mais voici d'autres témoignages qui attestent son infatuation sur le terrain politique,

« Son influence était nulle sur ses amis, alors même qu'elle était la plus puissante contre ses adversaires », écrivait le comte Louis de Carné, qui se montre pourtant fort sympathique dans ses appréciations sur son illustre compatriote (1).

M. de Cormenin déclare tout crûment qu'il n'était « en nulle façon homme de pratique ni homme d'État (2) ».

Bref,, un personnage comme lui n'était pas un homme de gouvernement; c'était un orateur ou un écrivain d'opposition, peut-être même ce qu'on a nommé un dissolvant. Si à certains moments ses contemporains relevèrent sur le pavois de la politique et de la diplomatie, ce fut tantôt pour honorer en lui le génie de la littérature avec la fidélité au drapeau, tantôt, très malicieusement, pour écarter de Paris un personnage comme lui, brouillon et altier, en l'exilant aux ambassades de Berlin, de Londres et de Rome.

Rendons-lui d'ailleurs cette justice que, par ses vues élevées, il était bien supérieur à la foule stupide des nombreux bourboniens qui « n'avaient rien appris, ni rien oublié », et que, dans un esprit vraiment libéral, il s'efforça de concilier la royauté légitime avec la liberté, ce qui lui créa des embarras infinis.

(1) Dictionnaire de la conversation, article « Chateaubriand ».

(2) Livre des orateurs, 1. 1, p. 126.

Nous arrivons au terme de sa carrière politique.

Dans un discours très littéraire, il fit, pour ainsi dire, son testament public devant la Chambre des Pairs, le 7 août 1850; puis il envoya toutes ses démissions. « Mes broderies, dragonnes, franges, torsades, épauleltes, vendues à un juif et par lui fondues (1), m'ont rapporté 700 francs, produit net de toutes mes grandeurs )), dit-il avec une désinvolture charmante.

Sept cents francs, c'était peu, mais le geste avait été beau, l'abdication éloquente et chevaleresque.

Toutefois, en déposant ses titres avec leurs bénéfices, le vaillant athlète ne dépose point les armes; loin de là, car on le voit bientôt et longtemps encore lutter pour les Rois de son cœur, pour VEnfant du miracle dont les intérêts s'étaient incarnés en sa mère, la duchesse de Berry; à celle-ci, il témoigne toujours une ardente sympathie, et il est payé de retour, plus que par les deux frères rois Louis XVIII et Charles X, qui ne l'estimaient guère. N'est-ce point parce qu'il voyait en elle une femme, et une femme aventurière comme lui-même? — Le cœur humain oflre de ces attractions.

Son opposition à la dynastie nouvelle lui valut d'être arrêté, comme un vulgaire malfaiteur, pendant la nuit du 19 au 20 juin 1832, sous la prévention de complot contre la sûreté de l'État; l'emprisonnement avait manqué à sa carrière; voici cette lacune comblée. La détention ne lui pesa guère, semble-t-il, car il en parle d'une

(1) Trois siècles auparavant, Françoise de Foix, comtesse de Chateaubriand, faisait fondre aussi en lingots les bijoux qu'elle avait reçus du roi de France et renvoyait la masse informe à son volage amant.

manière très alerte. Dix jours plus lard, il était remis en liberté.

Mais alors il tombe des mains du geôlier entre les griffes de créanciers qui, par nuées, le harcèlent cruellement; il avait déjà vendu son argenterie; la situation était critique; heureusement M. Lalïitte consent à lui prêter 10,000 francs, et bientôt une somme plus forte lui est remise de la part du roi exilé, tandis qu'un secours égal lui arrivait de sa famille.

L'année suivante, nouvelles poursuites pour un article retentissant où l'on trouve la fameuse phrase adressée à la duchesse de Berry : « Madame, votre fils est mon roi. » Cette fois encore, il est acquitté, et alors il reprend le bâton du voyageur; il franchit les Alpes pour la dixième fois, comme il avait quatre fois traversé les grandes mers; il visite Charles X, les princes, les princesses, la Cour de l'exil, pour rentrer à Paris le 6 octobre 1853; dix ans plus tard, quoique âgé et souffrant, il passe encore le détroit afin de revoir à Londres le comte de Chambord qui lui fait un accueil touchant, si bien que, en 1845, il se rend encore à Venise pour servir une dernière fois celui qu'il appelle V Héritier des siècles.

Dès lors, il s'ensevelit dans la retraite, « au sein d'un cercle choisi où le cœur et l'esprit étaient à l'aise sous les auspices de la grâce et du génie (1) ». Cette «grâce » — faut-il le dire? — n'était autre que M""^ Récamier, grande charmeuse d'hommes, espèce de sirène, — et j'emploie ce mot dans un sens anatomique plus exact peut-être

(1; Eloge de M. de Cliateaubrinnd, par M. le duc de Noailles, prononce à l'Académie française le 6 décembre 1849.

qu'on ne saurait le croire, — merveille de beauté, créature adorable qui s'efforça de dérider la vieillesse chagrine de son illustre ami. Lorsqu'il devient veuf le 9 février 4847, il voulut même — le croirait-on? — épouser M""" Récamier. Or lui, il était alors dans la soixante-dix-neuvième année de son âge, tandis qu'elle, quoique remarquable encore, aimable toujours, allait devenir septuagénaire, et que sa vue était absolument compromise par une cataracte déjà opérée deux fois sans succès (i).

Pour excuser un pareil projet de mariage, nous admettrons volontiers qu'à cette époque l'illustre vieillard ne jouissait plus de la plénitude des facultés intellectuelles, et, à cet égard, j'ai la bonne fortune de pouvoir faire entendre deux témoins hors ligne. Victor Hugo, qui a beaucoup fréquenté Chateaubriand, nous dit qu' « au commencement de 1847, il était paralytique (2) »; or, selon toute vraisemblance, celle paralysie reconnaissait une origine cérébrale, c'esl-à-dire que l'organe de la pensée était en souffrance. L'autre témoin est Lamennais, qui, le l""^ septembre 1847, écrit que « Chateaubriand semble être tombé dans une prostration complète et qu'il revient toujours affligé quand il l'a vu ». Et il ajoute : « Malheureusement, on ne saurait le distraire, parce qu'il faudrait pour cela qu'il put causer, et il n'en a pas la force (5). »

(1) Dr Cabanes, La cécité de M'^e Récamier, dans la Chronique ^ MÉDICALE du 15 mars 1906.

(2) Choses vue<!, article « Chateaubriand ».

(3) Lettre de Lamennais au baron de Vitrolles, reproduite par le D' Cabanes, loc. cit.

Les nuages de la vieillesse s'accumulaient sur sa tête; le 16 août 1846, il fit une chute au Champ de Mars, se cassa la clavicule, et dès ce moment il cessa de marcher; l'année suivante. M™* de Chateaubriand descendit au tombeau; bientôt après, ce fut le tour du bon et fidèle Ballanche, dont la mort coûta tant de larmes à M""* Récamier qu'elle acheva d'y compromettre sa vue. A partir de cette perte cruelle, lui-même se renferma dans un morne silence.

Enfin nous touchons au terme de sa glorieuse carrière, au 4 juillet 1848.

Au témoignage de Victor Hugo, qui visita la dépouille mortelle et assista aux funérailles en la chapelle des Missions étrangères. Chateaubriand « était depuis cinq ou six mois atteint d'une paralysie qui avait presque éteint le cerveau, et depuis cinq jours, d'une fluxion de poitrine qui éteignit brusquement la vie ». Le mot « brusquement » me parait excessif; car depuis quelques jours on voyait la mort venir pour s'emparer de l'illustre victime: le dimanche 2 juillet, il reçut les derniers secours de cette Église dont il avait célébré les rites et les pompes funéraires avec un éclat incomparable; ainsi qu'il l'avait écrit en son admirable langage : « La religion le balança dans le berceau de la vie ; ses beaux chants et sa main maternelle l'endormirent dans le berceau de la mort (1). » Le lendemain lundi, il dicta à son neveu quelques lignes qui méritent d'être conservées :

(c Je déclare devant Dieu rétracter tout ce qu'il peut y

(1) Génie du chrisiianisme, « L'extréme-onction ».

avoir dans mes écrits de contraire à la foi, aux mœurs et généralement aux principes conservateurs du bien. »

Enfin, le mardi 4 juillet, à huit heures et quart du matin, le chantre immortel s'endormit doucement « en pleine connaissance » (1), baisant le crucifix, d'après le

(1) Nous rencontrons ici pour la première fois un auteur qui a exercé une critique très acre sur Ciiateaubriand; j'ai nommé Sainte- Beuve, qui vient s'inscrire en faux contre cette assertion de l'abbé Deguerry : « A quoi bon, écrit-il, dire ainsi le contraire de la vérité? »

Deux considérations nous permettraient de trancher le litige entre le spirituel critique et le prêtre vénéré, si déjà des juges autorisés, tel M. Emile Faguet, ne considéraient la question comme tranchée.

D'abord, comme médecin, j'ai le droit spécial de faire observer que dans la pneumonie la mort survient par asphyxie, sauf complication rare; l'intelligence peut ainsi demeurer présente, à peine voilée, jusqu'aux tout derniers instants.

Mais voici des preuves directes :

Que dans les derniers temps de sa vie l'intelligence parût abaissée chez l'illustre écrivain, tous les témoins en conviennent; mais quand Sainte-Beuve atîirme « une véritable oblitération des facultés », il produit une assertion complètement fausse; deux faits suffisent à le confondre : l'intérêt que Chateaubriand portait à la lutte fratricide engagée dans Paris et dont il entendait le tumulte ; la dictée importante faite la veille même de la mort et que nous avons rapportée.

L'abbé Deguerry, témoin éminemment respectable, pouvait donc parler ainsi qu'il le fit; les observations de Sainte-Beuve ne représentent qu'une misérable chicane dont pourtant on voit aisément la tendance; aussi lui attirèrent-elles, de la part du prêtre offensé, une fière et écrasante réplique dont il ne se vanta jamais (M. G. Bertrin la reproduit dans Le Correspondant, 10 mars -1900, p. 99).

D'ailleurs, il est évident que l'auteur des Lundis se laisse inspirer par un esprit systématique de dénigrement à l'égard de l'auteur du Génie du christianisme^ à part la question purement littéraire; ainsi que l'a très bien dit un auteur belge : « A l'écrivain, il décerne la gloire, il perd d'honneur l'homme » (article par M. M. Dullaert dans Le JI« Siècle, 30 janvier 1900). Je conviens que Sainte-Beuve

témoignage du vénérable abbé Deguerry, qui recueillit son dernier soupir. Cette vie tumultueuse et brillante, qui pendant un demi-sièele avait été mêlée à tant d'événements, s'achevait obscurément dans un modeste rezde-chaussée de la rue du Bac, actuellement n" 120, en présence de quatre personnes, un neveu, M™^ Récamier, une religieuse et le digne prêtre qui devait, en 1871, tomber sous les balles des assassins communards.

Ainsi mourut Chateaubriand après quelques jours de maladie aiguë, victime de la pneumonie, mais atteint, comme son père, d'une affection cérébrale qui l'aurait conduit aux derniers degrés du marasme si n'était survenue la lésion pulmonaire qui vient si souvent abréger l'évolution des maladies chroniques du vieillard.

Il avait donc atteint l'âge de 80 ans, malgré les agitations d'une vie extraordinaire, toute pleine d'aventures périlleuses, de voyages fatigants et longs sur terre et sur mer, malgré les émotions de toutes espèces que donne la carrière publique, malgré de véritables excès de Ira-

rendit à la vérité le service de révéler des faits positifs concernant la vie de Chateaubriand; mais même alors il encourt des reproches mérités, sans compter celui d'mgratitude : ainsi, à propos de l'aventure amoureuse de Grenade, il mérite, sinon la qualihcation de faussaire, du moins les appréciations sévères de M. G. Michaut, professeur à l'Université de Lille : il a commis une « indiscrétion », puis une « indélicatesse », enfin un « abus de confiance » {Études sur Sainte-Beuve, 1905, p. 137j.

N'oublions pas que, en attaquant Chateaubriand avec l'acrimonie que l'on sait, Sainte-Beuve commettait un acte de noire ingratitude; enfin, quand il s'avise de toucher à la vie privée du grand homme pour l'abaisser, — et il n'y a que trop réussi, — on a le droit de lui crier ^ue celte besogne n'appartient pas à un libertin.

vail (1), malgré toute une série d'accidents et de maladies qu'il est intéressant de récapituler.

Dans l'enfance et la jeunesse, fièvre tierce, hallucinations, délire, mélancolie avec une tentative de suicide, dépérissement, etc. C'est ce que nous savons déjà; nous verrons bientôt ce qui concerne sa fameuse mélancolie.

En 1792, un bras cassé au Niagara.

L'année suivante, une blessure à la cuisse droite, par éclat d'obus devant Thionville; puis, coup sur coup, la dysenterie, peut-être la variole (?J; selon toutes probabilités, un accès d'aliénation mentale; enfin toutes les apparences de la phtisie commençante.

En 1803, des accidents hépatiques, des flux de bile accompagnés de mouvement fébrile. « Je garde le lit avec ma jaunisse aflieuse », écrit-il le 25 novembre 1803. Le 48 juin 1804, il écrit encore : « Je ne dors point, je ne mange point, je suis malade ». Plus tard encore, la goutte arrive, avec le vulgaire rhumatisme qui lui fait de nombreuses et cruelles visites; du moins, il avoue ces deux ennemis, et sans doute il les confond; car le 30 juin 1838, il écrit à M. Collombet qu'il a toujours son rhumatisme à la main droite et qu'il a été obligé de dicter cette lettre à son secrétaire, ne pouvant l'écrire lui-même, et le 14. mai 1839, il écrit au même que « la goutte lui engage la main droite (2) ». A chaque instant, il exhale ses plaintes à propos de rhumatismes qui le tenaillent

(1) A 56 ans, il travaillait encore douze à quinze heures par jour (lettre inédite du 20 novembre 1824, citée par M. V. Giraud, Revue fies Deux Mondes, l'^r mars 1907).

(2) Collombet, Chateaubriand, sa vie et ses écrits, pp. 410 et 41i

d'un côté ou de l'autre. Dans le courant de 1824, il mandait de Berlin à M""" Récamier, avec une certaine exagération assurément : u Je suis absolument perclus. Le climat n)e fait un mal affreux (1). » D'autres fois, il se plaint de rhumatisme dans la tête, etc. Bref, il semble avoir beaucoup souffert de cette affection contractée, sans doute, au cours du voyage en Amérique, de l'expédjtion à l'armée des Princes et sous l'influence de la misère à Londres.

M. l'abbé Pailhès, dans son livre très documenté : Chateaubriand, sa femme et ses amis, eut le mérite de soulever une question intéressante lorsqu'il écrivit : « Peutêtre le spécialiste découvrirait-il entre le spleen et ces douleurs coutumières quelque étroite parenté (2). « Pour répondre à cette question, qui vaut bien la peine d'être posée d'une manière générale, il suftira de faire observer que le spleen existait chez Chateaubriand, et même atteignit à l'apogée, avant que ces douleurs coutumières eussent fait leur apparition. Il n'en reste pas moins vrai que certains spécialistes ont signalé l'influence du rhumatisme sur le caractère, qui devient acerbe, comme la douleur rhumatismale, et sur l'humeur, qui devient mobile comme la maladie elle-même (5). Parfois même, les choses pourraient aller jusqu'au développement d'une véritable folie rhumatismale, qui souvent revêt la forme mélancolique; mais il ne saurait en être question ici.

(Ij Souvoïirs et correspondances tires des papiers de iV'"e Récamier, 1. 1, p. 353.

(2) Livre cité, p. 218.

(3) Faure, Influence du rhumatisme sur le caractère. (Archives GÉNÉRALES DE MÉDECINE, 1871, vol. III, )). 306.) Cet auteur va même jusqu'à parler d'un suicide d'origine rhumatismale 1

En 1808 et 1811 surviennent des symptômes graves qui peut-être se rattachent au» rhumatisme ou à la goutte : palpitations avec douleurs à la région cardiaque, pour lesquelles on consulte un compatriote, l'immortel René Laënnec (1).

En 1846, par accident de voiture, Chateaubriand se casse une clavicule.

Puis survient lentement une paralysie d'origine cérébrale.

Enfin, la pneumonie, grande faucheuse des vieillards, met un terme à cette longue carrière.

Laissons dans l'ombre des incidents menus, par exemple le coup de fouet signalé par M"*' de Duras, sans compter d'autres qu'on découvrirait peut-être par des recherches approfondies.

Tel est le bilan pathologique de l'illustre Chateaubriand.

En analysant comme médecin ce tableau de misères, je remarque plusieurs points noirs distincts, des éléments

(1) Laënnec était le seul médecin en qui M"^® de Chateaubriand eût confiance; aussi ramenait-elle son mari de la Vallée-aux- Loups à Paris, lorsque la situation l'exigeait. Quant à M. de Chateaubriand lui-même, sait-on comment il appréciait les choses et comment il s'exprime en termes qui s'appliquent à l'un des plus grands génies de la médecine? — Voici un passage édifiant à cet égard : « Au mois de juillet 1808, je tombai malade, et je fus obligé de revenir à Paris. Les médecins rendirent la maladie dangereuse. Du vivant d'Hippocrate, il y avait disette de morts aux enfers, dit l'épigramme : grâce à nos Hippocrates modernes, il y a aujourd'hui abondance. » M""* de Chateaubriand a inscrit dans ses Souvenirs des détails plus sérieux et plus intéressants, d'où il résulte qu'en 1812 son mari pensait être atteint d'un anévrisme cardiaque, mais qu'une visite à Laënnec rassura les deux époux.

morbides qui affectent un rapport étroit avec le caractère de Chateaubriand. Il y a les accidents traumatiques (IVactures osseuses) en rapport avec le tempérament hardi, imprudent, aventurier. Il y a l'élément douloureux (rhumatismes, goutte) qui porte naturellement à la mélancolie, d'autant plus que le foie — le volumineux organe de l'hypocondre droit — ne fonctionnait pas toujours selon le type physiologique. Il y a enfin l'élément psychia- " trique comprenant les obsessions, les hallucinations, le délire, etc., dont nous avons déjà parlé et sur lequel nous reviendrons encore.

Il avait formellement défendu qu'on lui infligeât une «sacrilège autopsie» (!); mais nous allons l'accompagner jusqu'au lieu de sa sépulture définitive; car, même dans ces circonstances funèbres, on peut reconnaître l'empreinte de son caractère sauvage et superbe; on peut même y démêler l'envie à l'égard de celui qu'il considérait comme un rival en gloire et en génie : l'Empereur avait eu son tombeau dans le creux du rocher sur une île désolée; l'écrivain voulut une sépulture pareille, chrétienne, mais sans nom.

(c Ici gît... point de nom... Demandez à la terre. » (Lamartine.)

« J'aimerais mieux Chateaubriand reposant, comme Thomas Gray (1), dans un cimetière de village », dit le Père Longhaye (2).

J'aimerais tout autant que, pour marquer son repentir, il eût enfin rejoint sa digne épouse qui repose dans un

(1) Chateaubriand avait été traducteur de cet écrivain anglais.

(2) XIX^ siècle. Esquisses littéraires et morales, 1907, p. 94.

asile de charité. Mais il ne me déplaît pas de le savoir seul là-bas, en face de la nature dont il fut le peintre incomparable et l'amant fidèle; soit que les tempêtes se déchaînent sur sa tête, soit que les clartés lunaires, qu'il a si brillamment décrites, illuminent la pierre tombale, il est vraiment bien là à sa place, seul à seul avec les éléments.

A Paris, les funérailles furent très simples, et même la mort du grand homme passa presque inaperçue au milieu des graves événements qui se déroulaient : l'émeute grondait dans la rue; le bruit du tocsin et de la fusillade remplissait la grande ville; la veille tout un peuple avait, comme dans un triomphe, honoré l'archevêque martyr; après la chute du trône, l'ordre social était en péril.

Mais le jour où la glorieuse dépouille fut déposée dans le flanc du Grand-Bé, il y eut dans la rade de Saint- Malo une de ces manifestations pompeuses dont il aimait le spectacle et qu'il avait sans doute entrevue lorsqu'il sollicitait, dès 1828, une concession pour son tombeau sur le rocher qui se dresse en face de son berceau : la foule inondant la ville en deuil, la baie couverte de vaisseaux, « l'immense cortège, que la croix précédait, portant le cercueil au sommet du rocher (1) », les cloches pleurant le plus illustre enfant de la cité malouine et mêlant leur clameur désolée à la grande voix du canon qui annonçait la mort d'un roi de la littérature, telle fut l'apothéose décernée à celui (|u'on déposait entre le ciel et la terre, au milieu des grandes eaux qu'il avait tant aimées et dont il écoule silencieux, dans son sépulcre de granit, les mugissements et la plainte éternelle.

(1) Duc DE NoAiLLES, Discours ci lé.

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