‹ Chateaubriand, sa vie et son caractèreChapitre 3 sur 4 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Nous avons accompagné le glorieux écrivain aussi loin que possible; toute sa carrière a été retracée dans les lignes essentielles qui importaient à notre tâche. Maintenant, aflVanchi de l'ordre chronologique, nous allons présenter la personne physique; puis, remontant vers les sphères intellectuelles et morales, nous choisirons des points de vue généraux d'où nous partirons pour glaner dans la vie de Chateaubriand ce qui se rattache à chacun d'eux.

Chateaubriand au point de vue physique

Dans une expertise médico-légale conduite avec toute la rigueur possible, on ne saurait plus se dispenser d'établir les caractères anthropologiques du sujet, afin d'enregistrer les stigmates de dégénérescence ou tares anatomiques. Vis-à-vis d'un personnage comme Chateaubriand, il semble ridicule de descendre à cette recherche sévère; car, après tout, on ne peut guère songer à le représenter comme un aliéné, un dégénéré, un irresponsable.

Néanmoins, puisqu'on est venu décrire ses tares psychiques, il faut bien que nous songions à ses tares anatomiques.

Je n'attache aucune importance au fait qu'il était légèremenl engoncé, ce qui fit écrire dans une de ses biographies, du moins il l'affirme, qu'il était bossu; d'où il conclut, en plaisantant, que « toutes les bossues sont ses sœurs ».

On s'accorde à dire qu'il possédait une tête belle et aristocratique, plus tard « olympienne » (l'expression est de Lamartine), «la tête la plus belle du monde», suivant Sainte-Beuve. Sa physionomie, à traits fins et purs, nous est conservée dans quelques portraits et bustes, où l'on reconnaît aisément un favori de la nature. Ces particularités, s'ajoutant à l'auréole de sa gloire, servent à nous expliquer le succès prodigieux qu'il obtint auprès des femmes.

Sa constitution était robuste; sa taille, un peu en dessous de la moyenne, n'arrivait qu'à l mètre 62 centimètres et demi (1) ; c'était la taille la plus élevée qu'il atteignit ; car alors il touchait à l'âge de 25 ans. Ceux qui l'ont connu plus tard, dans sa longue vieillesse, ont dû le trouver petit; car, par une évolution naturelle des choses, notre taille s'affaiblit sous le poids des années, tellement que à 40 ans elle est retombée au chiffre de la 20*' année, et à l'âge de 80 ans, — âge de Chateaubriand à sa mort; — elle est redescendue au chifTre de 16 ans à peu près, suivant les tableaux de notre illustre compatriote Ad. Quetelet (2); ainsi, l'automne ramène dans la nature certains aspects du printemps, comme par une amère dérision.

Suivant le même document anglais que nous signalions tantôt, les cheveux et les favoris étaient bruns. Quant à

(1) Nous pouvons poser ce chiffre d'après son signalement qui fut établi à Southamplon le 18 mai 1793; en effet, à cette époque, il mesurait o pieds 4 pouces. Prenant la valeur du pied anglais, c'està-dire 0"'30479, et calculant le pouce au douzième du pied, nous arrivons à ce chiff're.

(2) Physique sociale, t. II, p. 84.

la couleur des yeux, nous laisserons M. Pailhès ferrailler sur ce point, pour nous peu intéressant, avec Sainte- Beuve, qui en a ridiculement disserté.

Son regard puissant possédait les clartés de l'intelligence, et lançait parfois les éclairs de la passion ou du génie.

Sa chevelure était ondulée et sa denture resta belle jusqu'à un âge avancé.

Sa voix était enchanteresse. « Je n'en ai retrouvé l'harmonie que dans la bouche de Canning et dans celle de M"^ Mars », dit le baron Billing (1).

J.-J. Ampère écrit que « son langage, comme ses manières, était d'une extrême élégance et d'une extrême simplicité ». Il était très soigneux de sa personne, comme il le fut de son style et de sa gloire; on peut dire qu'en toutes choses il était amoureux de la forme; il poussait même les choses jusqu'à la coquetterie, et assurément ce n'était pas sans surprise qu'on voyait un personnage comme lui circulant dans les rues de Paris une badine à la main et une fleur à la boutonnière, alors que déjà l'âge semblait lui imposer des allures plus austères.

Avec tout cela, nous sommes très loin de la tenue d'un mélancolique; nous avons plutôt devant nous un vaniteux, ou bien un conquérant d'amour.

En aucun cas, ce n'est un dégénéré dans le sens anthropologique du mot. Bref, si on lui attribue des tares psychiques, comme nous le verrons bientôt, on ne lui connaît aucune tare anatomique.

(1) Lettre du baron Billing à Jules Janin, publiée dans ï Appendice ;iu tome l" des Mémoires d'outre-tombe, édition de Edmond Biré, p. 470.

Considérant Chateaubriand sous divers aspects dans l'ordre intellectuel et moral, analysons-le d'abord à un point de vue mesquin, étroit, inférieur, si l'on veut, mais significatif et très connu : les embarras financiers contre lesquels il se débattit presque toute sa vie. Nous rencontrerons ensuite la mélancolie de René et l'orgueil dont il est tout imprégné; nous insinuant dans son cœur et dans sa vie privée, nous rechercherons ses amours, ses convictions, divers attributs de sa nature ondoyante; nous devrons même, en passant, apprécier son style; nous tâcherons de déterminer sa puissance intellectuelle et sa valeur morale; nous terminerons par quelques traits généraux cette esquisse du portrait d'un des hommes les plus complexes qui fut jamais.

Chateaubriand et ses besoins d'arg^ent.

En partant du premier point de vue, nous rencontrons des faits positifs et des paroles incohérentes ; enregistrons les uns et les autres; nous discuterons ensuite.

La devise inscrite sur l'écusson des Chateaubriand était : « Je sème l'or. » Le grand écrivain qui porte ce nom semble avoir pris à tâche de la suivre toujours. Il ressentit pour la première fois les embarras d'argent sur la rive américaine, au moment du retour, et depuis lors jusqu'au terme de sa vie, il y fut plongé. On conçoit cette situation pour les premiers temps, puisque personnellement il ne possédait point de fortune et que son mariage avait trompé les espérances de sa famille; mais par la suite, comment était-il possible de se trouver toujours

acculé aux plus pénibles nécessités : emprunter chez des notaires ou des banquiers, hypothéquer ses biens, vendre son argenterie, même sa bibliothèque, mettre en loterie la maison tant aimée de la Vallée-aux-Loups, et pour finir, faire des Mémoires de sa vie une spéculation nécessaire qu'il a lui-même qualifiée si étrangement en disant qu' « il hypothéquait sa tombe » (1)?

Et pourtant les hautes fonctions qu'il occupa dans l'État lui valurent, par intervalles, des avantages notables, tandis que sa plume puissante et féconde devait lui procurer des bénéfices réels; le succès d'Atala, du Génie du christianisme, De Buonaparte et des Bourbons, durent en particulier être pour lui l'occasion d'une fortune.

Où donc allaient les sommes parfois considérables qui venaient de ces deux sources? Quelle fut la cause de cette gêne perpétuelle ?

Lui-même s'en est expliqué dans une lettre datée du 4 avril 1828, où il met en garde une de ses nobles amies contre le danger de fonder un hospice : « Je sais, dit-il, ce que cela coûte. J'y ai mis tous les travaux et toutes les sueurs de ma vie. Vhifirmerie est fondée, prospère, mais c'est aux dépens de ma santé et de mon aisance. Sans elle, je serais aujourd'hui indépendant et à mon aise : et je n'ai rien, à la fin de mes jours, et je suis obligé, pour vivre, d'être aux gages d'un libraire! Prenez bien garde à cela, et arrêtez-vous à propos (2)! »

(1) Il passait sa vie et consumait son revenu, dit Ch. Lenormant, à payer des intérêts en attendant le remboursement du capital, qui finissait toujours par venir. {Le Correspondant, 1848, t. XXII, p. 330.)

(2) Un dernier amour de René. Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... 1903, p. 90.

Ainsi donc il acccuse l'Infirmerie Marie-Thérèse d'avoir absorbé sa fortune et il se plaint, dans l'intimité, de la position 011 il se trouve réduit.

II aurait encore pu, d'une manière générale, mettre en cause son esprit charitable et bienfaisant. Je suis heureux de pouvoir cueillir le trait suivant dans l'histoire de sa vie retracée par un éminent écrivain : « Une autre fois encore, comme il donnait à de pauvres gens, ruinés en 1830, un billet considérable de son libraire, et que son ancien secrétaire d'ambassade, M. de Givré, lui faisait quelque objection de prudence : « Ah ! laissez, mon cher ami, dit-il, c'est la plus facile manière d'être chrétien; l'aumône est plus aisée que la pénitence (i). » Charmante parole où le cœur le dispute à l'esprit.

Il était d'ailleurs coutumier du fait, même avant de connaître l'or de la prospérité; car à Londres, lors de son premier séjour, « pauvre, obscur, ignoré », il avait généreusement secouru une famille « plus pauvre, plus obscure, plus isolée encore que lui (2) ».

A côté de cette admirable générosité, signalons aussi sa condescendance envers ses libraires ou ses éditeurs ; lorsqu'il s'agissait d'exécuter des contrats, il relâchait trop généreusement la rigueur des clauses qui assuraient ses intérêts.

Pour tâcher d'être complet, ajoutons enfin ce trait si joliment aiguisé par Sainte-Beuve : « Ambassadeur ou ministre, il eût mis tout son traitement de l'année dans une fête, dans une corbeille; il eût fondu toutes les

(1) ViLLEMAiN, M. de Chateaubriand, p. 511.

(2) Lettre du baron Billing à Jules Janin, déjà citée.

perles de l'Océan, tontes les étoiles du ciel, pour un sourire de Cléopâtre (1). »

Le même écrivain parle d'une espèce de marchandage auquel Chateaubriand se serait un jour livré envers le roi Charles X; mais je me défie de Sainte-Beuve quand il s'agit de Chateaubriand; d'ailleurs le malicieux critique ajoute « qu'il était le plus libéral et le plus généreux des hommes (2) ».

Négligent, charitable, prodigue, magnifique, il semait l'or à pleines mains conformément à la devise de sa famille; puis, grand seigneur, il parlait de sa misère avec une désinvolture charmante; du moins c'est le ton le plus ordinaire; car parfois il devient sérieux, comme nous l'avons vu tantôt; il est vrai qu'il voulait alors donner une leçon de finance. Il redevient sérieux aussi quand il songe à la situation où pourrait tomber la fidèle compagne de sa vie; ainsi, en 1850, après avoir donné toutes ses démissions et retiré de ses défroques sept cents francs, comme nous l'avons vu, il est encore embourbé dans la détresse, et il écrit ces lignes touchantes : « S'il ne s'agissait que de moi, dans un hôpital je me trouverais à merveille; mais M"'^ de Chateaubriand?» Alors il lance une boutade curieuse, contraire à ses sentiments habituels : « Heureux juifs, marchands de crucifix, qui gouvernez aujourd'hui la chrétienté, qui décidez de la paix ou de la guerre, qui mangez du cochon après avoir vendu des vieux chapeaux, qui êtes les favoris des rois et des belles, tout laids et tout sales que vous êtes!

(1) Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, t. II, p. 409.

(2) Gpus citatum, p. 408.

Ah! si vous vouliez changer de' peau avec moi! Si je pouvais au moins me glisser dans vos coffres-forts, vous voler ce que vous avez dérobé à des fils de famille, je serais le plus heureux homme du monde! »

Après cette note dure et violente, on se demande si c'est bien le même homme qui eut avec Charles X l'entretien que voici :

« Combien, Chateaubriand, vous faudrait-il pour être riche, dit le Roi? »

— « Sire, vous y perdriezvolre temps! Vous me donneriez quatre millions ce matin que je n'aurais pas un patard le soir. »

Le Roi me secoua l'épaule avec la main: « A la bonne heure! Mais à quoi diable mangez-vous votre argent? »

— « Ma foi. Sire, je n'en sais rien, car je n'ai aucun goût et ne fais aucune dépense ; c'est incompréhensible!... »

Ainsi donc, voilà un personnage qui ne comprend pas où s'écoule l'argent de ses coffres, et pourtant affiche la prétention d'être un maître en finances: Ah! les finances, s'écrie-t-il pompeusement, les finances «je les ai toujours sues » !

Quel mélange incroyable d'orgueil et d'incapacité, de badinage et de colère, de prudence et de légèreté ! Et comme on retrouve bien encore ici le caractère mobile qui se laisse aller aux caprices du moment, aux passions et au sentiment, même au goût d'une belle phrase ou d'un mot piquant !

Mais enfin, oii est la note vraie dans tout ce verbiage? Assurément, on doit la rechercher dans la correspondance intime ; ainsi nous devons retourner à la lettre très

sérieuse qu'il adressait à' la marquise de V... Mais pourquoi faire toute cette comédie, comédie jouée à un âge austère? car la lettre grave à la belle marquise est de 1828, et la conversation folâtre avec le vieux Roi est de

Une chose certaine, c'est que Chateaubriand fut un pitoyable administrateur de sa fortune. Sans doute, il n'avait pas d'enfant et plus d'une fois il fut exploité par les éditeurs de ses œuvres; sans doute encore, il fit un noble usage du bien qu'il possédait; mais, avec un tempérament d'artiste, il manqua de prévoyance : à certains moments, quand l'or abonda entre ses mains, c'était un devoir pour lui d'en retenir ce que réclamaient l'avenir de sa noble compagne et la dignité de sa vie; car enfin l'équité nous commande de payer nos dettes, et il n'est pas agréable, je suppose, ni honorable d'être à chaque pas « harcelé par des créanciers ■>■>, comme il advint à

Il est vrai que beaucoup de poètes lui ressemblèrent dans cette imprévoyance ou cette incapacité ; mais alors il doit être entendu que les favoris des Muses ne prétendront pas devenir conducteurs des hommes et des événements, ce qui était une des nombreuses prétentions de Chateaubriand.

La mélancolie de Chateaubriand.

Sa mélancolie, exprimée depuis l'enfance précoce jusqu'à la vieillesse chenue, est tellement notoire qu'il semble inutile d'en parler, il ne s'en cache pas; il y revient toujours, même à l'instant où le lecteur s'y

attend le moins; c'est une manie, dirait le public; c'est une obsession, diraient les spécialistes.

Mais avec son talent créateur et son pinceau magique, il ût plus : il imagina le type de René, en prétendant « exposer une inlirmité de son siècle », et regretta plus tard d'avoir engendré ce triste enfant. Qu'il y eût là une maladie sévissant déjà par la faute de J.-J. Rousseau et de Gœthe, on peut le croire ; mais il eut le tort d'en cultiver les germes et de les jeter à tous les vents du ciel, au point qu'elle infecta toute une génération. Quant à ses regrets tardifs, on doit les admettre; hélas! ils ne réparent point le dommage commis.

Mais enfin pourquoi lui-même fut-il ou semble-t-il poursuivi toute sa vie par le spectre de la mélancolie? On conçoit que jusqu'à l'an 1801 maladif, exilé, errant, souvent inoccupé, il se laissât aller à la dérive; mais à partir de cette date, il entre dans la gloire; une carrière brillante s'ouvre devant lui; les plus aimables femmes, et on sait combien il aimait le sexe de la beauté, s'empressent autour de lui ; le commerce des lettres, où il obtenait tant de faveur et montrait une rare activité, aurait pu suffire à dissiper les nuages qui entouraient son front. Assurément, il connut des jours de malheur; mais quel homme échappe à la loi des larmes? Si nous devenions tous des René à cause du chagrin, quel spectacle, mon Dieu ! offrirait le monde!

Voici, selon nous, comment on doit comprendre la situation.

Dans les premiers temps, la mélancolie de Chateaubriand tut sincère et profonde, tellement qu'elle le conduisit, par une pente naturelle de la maladie, à une

sérieuse tentative de suicide; elle reconnaissait pour cause l'influence héréditaire et l'influence du milieu, comme nous l'avons exposé.

Mais, par la suite, ce ne fut sans doute qu'une aff'ection tout en surface, ou plutôt une attitude qui lui semblait commandée par la logique, ou encore une pose intéressante, une manœuvre d'amoureux, ou enfin un effet de l'habitude, si puissante sur la nature humaine; le tourhillon des affaires, l'enivrement de la gloire, l'entraînement des voyages, les succès en amour, une activité merveilleuse ne se concilient guère avec la mélancolie de Bené; son style chaud, vivant, magnifique, proteste aussi, excepté dans les lignes où précisément il fallait aftîcher encore la tendance désolée ; voyez, en effet, comment il montre une désinvolture parfaite, une humeur rayonnante aux moments qui devraient s'accuser par les accents de la plus profonde désolation, et précisons par quelques exemples.

Prenons-le à l'instant où il est peut-être le plus pitoyable : il traverse nos Ardennes, le plus souvent seul en ce rude pays qui lui est inconnu ; il a une cuisse blessée, tuméfiée, gangrenée; il souffre encore de la dysenterie, et la petite vérole (?) le rend hideux; il est dévoré par la fièvre et se traîne sur une béquille; il est un malheureux soldat vaincu, sans sou ni maille, et enfin il voit venir la mort, - la mort à 24 ans, quand on a du génie! — dans le fossé où il s'est affalé. Or, comment prend-il cette situation affreuse? — Par des côtés poétiques, je dirais presque charmants. Qu'on relise ses Mémoires d'outretombe à cette époque de sa vie, et l'on verra s'il en est autrement; la fraîcheur des tableaux et des évoralions,

la légèreté d'expression des sentiments, tout forme un contraste inouï avec la gravité de la situation.

L'année suivante il est à Londres, malade, alïamé, miséreux, vivant entre les cimetières et les greniers; eh bien ! sa belle humeur ne semble pas altérée, toujours à en juger d'après ses propres récits; il est facétieux et plaisant, et couronne sa journée par une partie de danse.

D'une manière générale, dans le commerce de la vie, il ne manifeste point l'esprit morose et chagrin des mélancoliques. « La mélancolie de René demeurait reléguée dans la haute région de sa fantaisie; peut-être se cachaitelle dans les secrètes profondeurs de son âme, mais elle ne troublait jamais l'agrément de son commerce. Ceux qui arrivaient jusqu'à lui après avoir traversé ses ouvrages et franchi, pour ainsi dire, son éblouissante renommée, étaient émerveillés de trouver chez lui une gaieté douce, une facilité charmante, une aimable sérénité (I). »

Cette expression de « gaieté douce » a paru si vraie qu'elle a été reprise textuellement par M. le duc de Noailles (2).

J'insiste sur ce point, car il présente une haute importance pour la thèse que j'expose et défends.

Il est des témoins nombreux et autorisés (M"^ de Beaumont, Fontanes, Joubert et Chateaubriand lui-même) pour nous apprendre que, du moins à partir de l'année 1800, il montrait « une gaieté inépuisable », « des extravagances

(1) Discours prononcé aux funéraillesparJ.-J. Ampère et reproduit par le Journal des Débals dans son numéro du 24 juillet 1848.

(2) Éloge de M. de Chateaubriand, prononcé à l'Académie française, le 6 décembre 1849.

de gaieté » avec « des rires fous ». Et pourtant, vers 1800 et dans les années qui suivent, il souffre cruellement de tracasseries politiques, d'après son propre aveu; il est très douloureusement éprouvé par la mort de M"** de Beaumont; il est atteint de maladies fréquentes, notamment de ces dérangements biliaires qui assombrissent tout particulièrement l'humeur, ainsi que les médecins l'ont reconnu dès la plus haute antiquité. Or, c'est précisément vers l'époque où ces attestations de gaieté inéjjuisable et folle sont accumulées, qu'il livre au public son fameux roman de René, c'est-à-dire que, au moment où il propageait un type de caractère si morose et si mélancolique, il était lui-même dans les ébats du rire et de la joie ! L'éditeur des Souveiiirs de M'""" Récamier nous affirme que quand Chateaubriand « se livrait à sa vraie nature et devenait tout à fait lui-même, l'entrain de sa conversation qui souvent touchait à l'éloquence, la gaieté de ses saillies, ses bons rires donnaient à son commerce habituel un incomparable agrément (1) ». Encore une fois voilà « les bons rires », « la gaieté ». J'ajouterai enfin que, dans les nombreux embarras d'argent qu'il traverse, il montre généralement l'esprit serein, plaisant, ironique, et ne paraît guère ou jamais s'affliger pour lui-même, quoiqu'il soit foncièrement égoïste.

En définitive, son style, son humeur, son activité, sa tenue déjà signalée, son attitude en certaines circonstances précises ne sont pas le fait d'un mélancolique sincère, h partir du moins de certaines é[»oques. Si la tristesse et

(ly 1\ené bouMic, Les dernières années de Chateaubriand, dans la Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1903.

l'ennui le tenaillent dans sa prime jeunesse, bientôt il échappe à l'étreinte; l'influence d'un travail énergique, les tumées de la gloire, le contact d'amis fidèles, le sourire de femmes charmantes, les distractions de nombreux voyages, les entraînements de la grande vie littéraire et plus tard d'une haute carrière politique ont dû guérir le spleen de l'enfant et du jeune homme. Finalement, j'en viens à penser que si plus tard la plainte coutumière coule encore de sa plume, c'est surtout par habitude, alors que le fond est changé. Des raffinés ou des malicieux pourraient dire que ce fut par un comble de logique, ou encore par esprit de pose, afin de parader devant la galerie, devant les femmes, devant la postérité.

Il est même infiniment probable — et c'est mon dernier mot dans cette analyse délicate — que ces divers motifs se combinèrent dans l'esprit si large et si subtil de Chateaubriand.

La vanité de Chateaubriand.

Passons à un autre trait du caractère complexe que nous analysons, je veux dire la vanité; certains juges plus sévères diraient l'orgueil.

En ceci, il est vraiment démesuré ; mais quelques citations doivent d'abord rappeler au lecteur devant quelle immense vanité il se trouve arrivé.

C'est une habitude chez lui de se mettre en parallèle avec Napoléon; le rapprochement entre ces deux gloires si différentes ne tarde pas à s'opérer dans le livre, tout tissé d'orgueil, qui forme les Mémoires d'outre-lombe ;

dès les premières pages on trouve ces mots significatifs : « Bonaparte et moi, soiis-lieutenants ignorés. » Bientôt après, il élève sa vanité jusqu'au soleil : « ^Jous nous couchions ensemble, lui, pour se lever plus glorieux, moi, etc. » Un peu plus loin, regardant les jeunes Anglaises qui passaient devant lui à Hyde l*ark en 1795, il ose écrire : « Quelque belle femme avait-elle deviné l'invisible présence de René? m, — affirmant ainsi, en quelques mots, sa fatuité incommensurable et sa passion si vive pour les femmes. Enfin, racontant sa visite à l'arsenal de Venise en 1855, il en vient à ceci : « Ma gloire m'a fort gêné; elle rayonne sur mon front à mon insu : le feld-maréchal Pallucci, amiral et commandant général de la marine, m'a reconnu à mes cornes de feu. »

Voilà quelques extraits entre mille.

Le public dira que c'est un orgueil insensé; beaucoup d'aliénistes diagnostiqueront une /b/fg des grandeurs, une espèce de mégalomanie.

Comment allons -nous interpréter un sentiment si intense qui ose s'exprimer avec une telle crudité?

11 faut mettre d'abord à la base de cette jactance une prédisposition créée par la nature; qu'on se rappelle comment dès sa jeunesse l'obscurité pesait « au mince sous-lieutenant tout à fait inconnu »; ce fut même pour lui un des motifs d'entreprendre réqui()ée qui le conduisit en Amérique. Les circonstances vinrent féconder ce germe, au point de produire une excroissance énorme d'orgueil; ces circonstances se résument en quelques traits : à un âge peu avancé, l'auteur arrive tout d'un coup à une célébrité inouïe; son petit roman Atala et son grand livre Le Génie du christianisme révolution-

nent la littérature française, font tressaillir l'Fglise universelle, émeuvent tous les cœurs sensibles et tous les esprits attentifs; bientôt le chef de l'État, le jeune héros couronné déjà par la gloire et par la sagesse politique, vient au-devant de lui et l'envoie à un poste d'honneur; arrivé dans cette Rome qui attire tant les intelligences et les cœurs, dès la première audience pontiflcale il éprouve la satisfaction d'apercevoir Le Génie du christianisme ouvert sur la table de Pie VII. D'autre part, il avait son groupe d'admirateurs comprenant l'élite des écrivains, entre autres, parmi les plus jeunes, V. Hugo qui criaillait : « Je veux être un Chateaubriand », et Sainte- Beuve pour qui le Vicomte était un dieu, mais depuis... oh! le perfide! A côté de ce groupe illustre paraissait un groupe plus redoutable peut-être derrière ses éventails : c'était un essaim de femmes nobles et distinguées couime lui-même, qui avaient souffert aussi des horreurs de la Révolution, et qui applaudissaient avec transport aux accents de ce jeune émigré qui chantait dans une langue nouvelle l'amour et les autels; M"'^ de Custine, M"'« de Beaumont, M"® de Mouchy, — qui sais-je encore? — en attendant l'incomparable Juliette Récamier, se disputaient son cœur et sa pensée. D'autre part encore, les honneurs venaient récompenser son travail et son talent : il devenait membre de l'Académie française, pair de France, ministre, ambassadeur. Il connaissait même les ivresses de la popularité : au milieu des fureurs de l'émeute en 1830, il était porté en triomphe par une jeunesse ennemie de la Royauté mais amoureuse de la liberté, tant était grand le prestige qui s'attachait à sa personne et à son génie.

Comment résister à tant de séductions accumulées, ne pas être fasciné par tant d'hommages réunis? Assurément, pour rester modeste, il aurait dû posséder une dose énorme de vertu, ce qui n'était pas en lui, au contraire, puisqu'il portait en son âme un levain de haute vanité.

Mais, en admettant même qu'il tût poussé par la force des choses au comhle de la vanité, il aurait dû surveiller sa plume, ne pas lui permettre les écarts que nous relevons en ce moment et qui se reproduisent même à une époque très avancée de sa vie; à cet égard, il est sans excuse comme il a été sans retenue, à tel point que nous devons le blâmer sévèrement. De même, un homme obsédé par des images obscènes peut demeurer innocent et pur, et personne n'a le droit de lui jeter la pierre aussi longtemps qu'il tient enfermée la fange dans son esprit; mais il devient coupable s'il expose à la face du public les turpitudes qui hantent son cerveau, s'il élève à la rue un tas d'immondices, suivant l'énergique expression d'Anatole France.

Quoi qu'il en soit, nulle part on ne saisit un trait positif qui permettrait de faire rentrer cet immense orgueil dans les cadres de la pathologie mentale et d'en taire une mégalomanie; c'est un vice, ce n'est pas une folie, à moins qu'on ne veuille — thèse spéciale — considérer comme morbide toute passion qui obsède l'intelligence.

Chateaubriand et les femmes.

Soiis le titre qui vient d'être inscrit, nous toucherons à un point délicat entre tous; nous allons, nous devons franchir le mur de la vie privée du grand homme; hélas! ce pauvre mur, on a tant passé par-dessus qu'il est tout hranlant, très ébréché, presque percé à jour. Nous parlerons ici avec toute la liberté de l'histoire, mais aussi avec le regret de trouver tant de faiblesses associées à tant de génie.

Qu'il présentât le tempérament erotique, presque au suprême degré, on ne saurait en douter; ses écrits et sa vie l'attestent surabondamment.

Ses écrits, ai-je dit. Qu'on relise les pages si fines consacrées dans ses Mémoires aux années orageuses qui transformèrent chez lui l'enfant en homme, et l'on verra comment l'idée de l'autre sexe le poursuit et l'obsède : il adore et il fuit la femme ; il la désire et il la repousse ; il est à la fois amoureux et sauvage; finalement il imagine une femme idéale qui devient sa compagne mystérieuse; quel émoi quand il se trouve seul dans une chaise de poste avec une marchande de modes! quel trouble quand il se trouve « pour la première fois au bord du lit d'une femme qui n'est ni sa mère ni sa sœur »! Du reste, il est en aveu, et il a eu la fadeur d'écrire cette phrase : « Si j'avais pétri mon limon, peut-être me fussé-je créé femme, en passion d'elles. »

Plus tard, dans ses Mémoires, il revient avec complaisance au sexe de l'amour et de la beauté; il le remarque partout et toujours : jeune marinière de l'île Saint-Pierre, sauvagesses de la Floride, bohémiennes dans nos Ardennes, femmes Namurieniies (sïc), \épouse d'un pilote anglais, la pauvre Charlotte Ives et la jeune fille aux chats,

Misves jolies ou matrones de Rome, servante d'auberge ou paysanne cueillant des pommes, petite bossue et courtisanes de Venise, toutes les filles de la Germanie, — et l'on s'en aperçoit encore lors de ses voyages de 4835 et 1834, — et surtout les belles dames de l'aristocratie française, bref, la femme sous toutes les formes est toujours présente à sa pensée.

Il y a là un trait remarquable et significatif de son caractère.

Avec ses aimables correspondantes , Chateaubriand savait déployer, comme en beaucoup de choses, une activité inouïe et suggestive : ainsi le 28 mai 1828, vers 2 heures, il rentre à Paris venant de Rome où il était ambassadeur pour la France; or, le soir même après ce long voyage, cet homme de presque 61 ans demande un (c rendez-vous » à « sa chère Marie », l'invisible châtelaine avec qui il entretenait une correspondance depuis longtemps. A minuit la belle Marquise lui répond, et, plus sage que lui, elle dit textuellement : « Les anciens amis doivent passer avant moi, et le Roi par-dessus tout (1). )) Dès les premières heures du matin, il reprend la plume pour fixer lui-même le jour et l'heure de l'entrevue.

Une autre remarque, qui se place naturellement ici, pour dépeindre notre énigmaîique personnage, c'est l'aisance avec laquelle il sait entretenir plusieurs intrigues avec ses douces amies; ainsi de Rome il écrit en même temps la même chose à M""' Récamier et à la marquise de V... : « Venez me rejoindre, venez me rejoindre. »

(1) Un dernier amour de René. Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... Paris, 1903, p. 247.

Il écrit aussi : « Rome m'ennuie, tout m'ennuie ! J'ai passé l'âge des joies; il faut que je me retire (1) » — ce qui ne l'empêche de fréquenter notoirement alors trois jeunes dames; il en ramena même une en France et mena avec elle, comm« nous Talions voir, une existence galante, tandis qu'il exposait à M™^ Récamier « un plan de vie que rempliraient la religion, l'amitié, les arts (2) ».

Cela dépasse la duplicité. Comment faut- il dire, puisque nous trouvons ici tout un groupe féminin : M'"« de Saman, la marquise de V..., M"" Récamier, sans compter l'épouse légitime qui ne comptait guère, et probablement d'autres encore ?

Un dernier trait à relever se rencontre dans les peintures souvent lascives qu'il a laissées. Encore une fois, comment dirais-je? — Mais le mot doit être permis à un médecin : une espèce de sadisme. Une série de textes habilement rapprochés par Sainte-Beuve (3) autorise à parler ainsi. Toutefois il y a lieu d'accorder ici le bénéfice de circonstances atténuantes, à raison du goût et des mœurs de l'époque.

Mais il ne se bornait pas à aimer et à remarquer les femmes de la réalité : il créa plusieurs types immortels qui s'appellent Atala, Céluta, Velléda, Amélie et Blanca, tandis qu'il n'eut guère qu'un fils littéraire, René, lequel, après tout, n'était que lui-même. Et ici un rapprochement s'impose à l'esprit : comment, en effet, ne pas songer au plus parfait des tragiques français, à

(1) Un dernier amour, etc., p. 174.

(2) Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Madame Récamier, t. II, p. 375.

(3) Causeries du lundi, 2^ édii., t. II, p. 123.

Jean Racine, qui excelle à créer les caractères féminins? Lui aussi, comme Chateaubriand, montrait un penchant intense pour les femmes.

Considérons surtout les faits eux-mêmes.

Je ne m'arrêterai pas à l'attachement profond et partagé qu'il conçut très naturellement pour sa sœur Lucile, créature étrange et céleste qui devait être couronnée par une beauté mélancolique, le malheur et « le génie » (cette dernière expression est de son frère) ; ici tout fut absolument irréprochable ; même je ne puis croire que la pauvre jeune fille devînt l'héroïne voilée d'un triste roman, encore qu'un caprice littéraire aurait voulu nous la présenter sous le nom d'Amélie; sa vie tout entière est si haute, si digne, si pure que l'on ne doit même pas s'arrêter à un soupçon qui serait outrageant pour sa mémoire. D'ailleurs, dans la réalité des choses, Lucile n'entra jamais en religion; elle se laissa marier à un vieillard, et devenue bientôt veuve, — si « toutefois il y eut mariage en fait (1) », — elle éprouva pour le poète ChênedoUé, ami de son frère, une affection intense, bizarre et éthérée qui s'atteste par une correspondance qu'on ne peut lire sans émotion (2).

Arrivons, ou plutôt revenons au mariage de Chateaubriand lui-même; nous l'avons déjà signalé en esquissant sa carrière dans les grandes lignes; mais nous n'avons pas encore dit tout ce qu'il nous faut en dire.

Comment se fait-il que, si prompt à s'enflammer, il

A (1) Anatole France a consacré quelques pages étincelantes à Lucile de Chateaubriand. Je lui emprunte cette expression.

(2) Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, t. II, p. 231.

ne SB soit pas attaché à la belle jeune femme blonde que le mariage mettait entre ses bras? Comment se fait-il que, l'ayant quittée après quelques mois, il semble l'oublier au point qu'il est comme mort pour elle, et qu'il la nomme plaisamment sa «jeune veuve »? Comment se fait-il qu'il demeure des années entières sans la revoir et sans l'appeler auprès de lui? Comment se fait-il que, en 1800, rentrant à Paris où elle se trouvait, il ne s'empresse même pas de la rejoindre?

Il y a là un mystère dont j'avoue ne point connaître le fond : mystère du cœur, mystère d'alcôve, que sais-je!

Cherchons un peu.

On ne saurait croire que ce fut la désillusion provoquée par l'anéantissement de la fortune de la jeune épousée; car pour lui, on le sait, les questions d'argent ne comptaient pas, du moins habituellement.

Y aurait-il eu déjà en ce temps-là une enchanteresse inconnue qui aurait joui de ses préférences intimes? — (Mais on n'en signale aucune ; les faiblesses n'arrivèrent que plus tard.) ù^U$^t'0LU^(yu>>r<i''kt*^ ■

Que si l'on invoque l'incompatibilité d'humeur, j'oppo^ serai à cette formule banale ces mots que le grand écrivain a lui-même insérés dans le Génie du christianisme : « Ce qu'il (l'homme) prend pour des différences d'humeur entre lui et sa compagne n'est que le penchant . de son inconstance et l'inquiétude de son désir. »

D'ailleurs, la jeune vicomtesse de Chateaubriand possédait à tous égards de très hautes qualités : intelligence, esprit, talent littéraire, dévouement inaltérable à son mari, charité agissante et, à travers toutes les épreuves, une fidélité bien supérieure à celle de son volage conjoint — ce qui est peu dire. Bref, c'était une fière et

spirituelle Bretonne. La pauvre « chatte » — ainsi qu'on la nommait dans le cercle intime — eut beaucoup à souffrir et à pardonner; quelle est la femme honnête ou amoureuse qui à sa place n'eût pas fait sentir ses griffes?

Une chose plus grave, c'est que René dissimule même le lien qui l'enchaîne : ainsi, pendant son premier séjour en Angleterre, il noue avec Charlotte Ives une intrigue amoureuse, au point que la mère de la jeune, fille lui fait une proposition de mariage... et alors il s'effondre, et il s'enfuit en balbutiant : « Je suis marié. » Étrange psychologie et inqualifiable conduite de ce jeune mari qui fait la cour dans une honnête et paisible famille comme s'il était libre! En réalité, il était absolument épris de la jeune Anglaise, et il ne s'en cache pas : « Charlotte, dit-il, absorbait mes facultés; elle était le centre à travers lequel plongeait mon intelligence... » Et il parle de « l'inexprimable ardeur de ses vœux » et de « l'épouse qui lui avait été destinée » ! Et il continue sur ce ton, tout à l'ail comme s'il n'y avait pas en France une jeune femme à qui déjà il a juré amour et fidélité! Puis, — est-ce croyable? — il laisse imprimer tout cela(l)!

Vraiment, Monsieur le Vicomte, vous en prenez fort à l'aise avec nous comme avec M™^ de Chateaubriand, et il semble bien que vous ayez pour votre usage une

(1) De même, mais avec moins de gravité, à d'autres endroits des Mémoires (Toutre-lombe, les sentiments exprimés représentent une impertinence publique vis-à-vis de l'épouse légitime : « En a|)procl)ant de ma fin, il me semble que tout ce qui m'a été cher m'a été cher dans Sladame llécamier et qu'elle était la source cachée de mes affections, etc. »

morale toute personnelle, absolument comme vous avez une pathologie toute spéciale !

D'autre part, il a rendu publiquement hommage aux mérites de sa campagne dévouée; il faut lire les pages vibrantes qu'il a écrites comme un épilhalame rétrospectif et comme amende honorable : « Je ne sais s'il a jamais existé une intelligence plus fine que celle de ma femme... Quel bonheur a-t-elle goûté pour salaire d'une affection qui ne s'est jamais démentie? Elle a subi mes adversités ; elle a été plongée dans les cachots de la Terreur, les persécutions de l'Empire, les disgrâces de la Restauration, et n'a point trouvé dans les joies maternelles le contrepoids de ses chagrins... Timide et tremblante pour moi seul, ses inquiétudes sans cesse renaissantes lui ôtent le sommeil et le temps de guérir ses maux : je suis sa permanente infirmité et la cause de ses rechutes... Je dois donc une tendre et éternelle reconnaissance à ma femme dont l'attachement a été aussi touchant que profond et sincère. Elle a rendu ma vie plus grave, plus noble, plus honorable, en m'inspirant toujours le respect, sinon toujours la force des devoirs (1). »

M) Dans divers livres publiés par M. G. Faillies, on rencontrera beaucoup de documents et d'appréciations qui concernent Madame de Chateaubriand et qui sont fort à sa louange. Dans la Revue des Deux Mondes, livraison du l^i- février 1889, se trouve un remarquable article consacré par M. M. Paléologue à la Vicomtesse. Au cours d'une analyse très fine, l'auteur fait admirablement ressortir l'intéressante physionomie, l'attitude si digne de la noble Bretonne: il en résulte qu'elle possédait un remarquable ensemble de qualités intellectuelles et morales, mais qu'elle manquait de ce « charme féminin » qui araait fixé son volage époux, si la chose avait été possible. Pour d'autres appréciations, voir les publications du baron de VitroUes, du comte d'Haussonville, de J'. Turquan.

En présence d'un tel hommage conjugal, on s'étonnera profondément d'entendre V. Hugo déclarer que Chateaubriand délestait sa femme (1). Je crois comprendre que si quelqu'un était détesté,«c'était V. Hugo lui-même, très mal reçu par l'honorable dame qui, sans doute, avait des raisons pour agir ainsi.

Un témoignage plus sérieux que celui de V. Hugo, jeune en ce temps-là, passionné toujours, est celui de l'abbé Deguerry, qui visita familièrement le vieux couple de la rue du Bac pendant quinze années et qui, dans une lettre importante, déjà citée, a écrit ceci : « La mort de M™® de Chateaubriand, arrivée l'année dernière, frappa si fortement M. de Chateaubriand qu'il nous dit à l'instant même, en portant la main sur sa poitrine : « Je viens de sentir la vie atteinte et tarie dans sa source; ce n'est plus qu'une question de quelques mois. »

Je n'insisterai pas sur certains écarts de mœurs qui trop souvent désolèrent les meilleurs amis de Chateaubriand; l'ardeur de son tempérament, la faiblesse naturelle de son caractère, qui ne sut élever la conduite au niveau des convictions, la puissance des séductions qui l'environnèrent, — car s'il fut le favori des Muses, il fut aussi le favori des femmes, — telles furent les circonstances atténuantes des scandales dont sa vie est émaillée.

Il y aurait à écrire un terrible réquisitoire contre Chateaubriand au point de vue des mœurs, à la lumière de révélations successives dues surtout au malicieux Sainte-Beuve; je laisse à d'autres cette triste besogne. Toutefois, la vérité doit être connue dans sa substance,

(1) Choses vues, loc. cit.

sinon dans ses détails scandaleux, et pour la révéler je |)roduirai un seul tableau où se dévoile la misère du grand homme.

Quel spectacle*douloureux pour un admirateur fanatique de Chateaubriand comme il en fut jadis des foules, comme il en reste encore quelques-uns aujourd'hui : l'auteur du Génie du christianisme et des Martyrs ou le triomphe de la religion chrétienne, couronné d'années et de gloire, l'ambassadeur « magnifique » du Roi très chrétien, revenant de Rome, encore tout imprégné du parfum de la Ville éternelle, et allant faire des dîners dans un cabinet de restaurant, près du Jardin des Plantes de Paris, avec une jeune beauté qu'il avait ramenée d'Italie, déjà mère d'un bâtard en attendant la suite! Dansées rendez-vous galants on sablait le Champagne, et la jolie demoiselle faisait entendre, et répétait sur la demande de son illustre compagnon, des couplets de Béranger (1). En retour de sa complaisance, il allait « mettre le pouvoir et la France à ses pieds » !

(1) Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, édition de 1861.

Madame de Saman, Les enchantements de Prudence, avec préface de George Sand, 1873.

Le comte d'Haussonville, Ma jeunesse, souvenirs, 1885, pp. 190 et 214.

G. Brandes, Die Hauptstrômungen der Litteratnr des neunzehnten Jahrhunderts, Band III. Die Reaktion in Frankreich, 1897.

Revue de Paris, 1897, diverses livraisons, article par M. Léon Séché.

Voir enfin les lignes superbes, vengeresses et indignées, consacrées à ce triste épisode par Barbey d'Aurevilly, Les Bas-Bleus, pp. 203 et suivantes : « Oh ! mon pauvre et grand Chateaubriand ! etc. »

Les convictions et les pratiques religieuses

de Chateaubriand.

]| nous faut parler avec quelques détails des convictions religieuses de Chateaubriand; car la critique s'acharnant sur l'illustre écrivain, a été jusqu'à nier qu'il en eut, comme aussi on a prétendu qu'il négligeait les diverses pratiques qu'impose le dogme catholique dont il s'était fait le champion.

A cet égard, nous possédons un volume dont le titre est une affirmation très significative : La sincérité religieuse de Chateaubriand, par l'abbé Georges Bertrin, docteur es lettres, 1899. Plus récemment, le livre d'Edmond Biré : Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac, paru en 1907, a développé et complété la thèse de M. Bertrin.

H résulte de ces démonstrations que Chateaubriand observait les prescriptions de l'Église sur le jeûne et l'abstinence, même à un âge avancé; il en résulte que, malgré une affirmation rendue publique, il avait un confesseur, et lui-même l'a nommé; il soigna scrupuleusement le caractère religieux de sa sépulture ; il reçut pieusement les secours de la lleligion à son lit de mort; nous avons même rapporté des détails à ce sujet, notamment les quelques lignes dictées par lui à son neveu Louis de Chateaubriand quelques heures à peine avant l'instant fatal.

Mais qui peut nous garantir qu'il n'y eut jamais de lacunes dans cette pratique religieuse? Ce qui était vrai en 1842 on 1857 l'était-il en 1812 et en 1807? — Il est permis de conserver des doutes à cet égard quand on met dans la balance, à côté des actes de sa vie publique, les

nombreuses inconséquences de sa vie privée ; qu'on se rappelle son fameux pèlerinage en Terre-Sainle qui fut loin d'être inspiré par un sentiment religieux ou littéraire; car dès les premiers jours du voyage, sous « la voile impatiente », il aspirait aux rivages de l'Espagne pour y cueillir le fruit défendu longtemps convoité. Si, au risque d'un scandale public qui arriva, le père ardent de l'impétueuse Velléda sacrifiait ainsi à la passion ses devoirs d'époux et de chrétien, on pourra facilement croire qu'il ait négligé d'entendre une messe ou de manger maigre. Je connais même à ce propos une anecdote inédite que je me permettrai d'intercaler ici; car les droits de la vérité passent avant les égards dus à M. de Chateaubriand.

Cette anecdote, la voici telle que je me la suis fait encore récemment raconter par mon très honoré collègue de l'Académie royale de médecine, M. le docteur Van den Corput, qui joint à la science d'un gVand médecin les connaissances d'un lin lettré, et dont la mémoire fidèle défie les atteintes de l'âge.

Vers 1840, un personnage qui s'est acquis en Belgique une grande réputation comme littérateur. Baron visita Chateaubriand pendant une matinée de dimanche; et comme l'heure s'avançait, et comme le visiteur s'apercevait qu'il allait devenir impossible au Maître de satisfaire à l'obligation spéciale du dimanche, il lui en fit l'observation, soit par étourderie indiscrète, soit avec une certaine malice. A quoi Chateaubriand de répondre : « iVloi, j'écris pour la religion, mais la pratique c'est autre chose ! »

Du moins, tel est le récit que, rentré à Bruxelles, Baron ne manqua pas de faire, et que l'éminent col-

lègue, dont je viens de citer le nom, entendit personnellement.

Mais il est une chose plus sérieuse et plus haute que les pratiques extérieures d'un culte : c'est la conviction intime et profonde qui pénètre et remplit la conscience; les premières ne sont que le feuillage dont la chute même ne compromet point l'arbre; l'autre, c'est la racine, puissante et toujours active, dont la mort amène fatalement une perte irréparable. Or, cette conviction sincère, celui qui écrivit le Génie du chrhtianisme, nous paraît l'avoir possédée; elle se trouve attestée à diverses reprises dans les termes les plus énergiques; il va même jusqu'à écrire qu' « il ne croit en rien, excepté en religion ». Et comme s'il craignait qu'on ne lui objecte son adhésion ardente et fidèle à la cause des Roys, il s'empresse d'ajouter que « la chaleur de ses opinions n'a jamais excédé la longueur de ses discours ou de sa brochure ». El plus loin, arrivant au terme de ses Mémoires, il écrit ces lignes énergiques : « Ma conviction religieuse, en grandissant, a dévoré mes autres convictions; il n'est ici-bas chrétien plus croyant et homme plus incrédule que moi. «

Je sais bien que l'on croit avoir remarqué dans sa vie des périodes de retour à l'incrédulité, ou du moins des époques de scepticisme. Mais je pense aussi que rien de positif n'est établi à cet égard. D'ailleurs le souille du doute ne s'élève-t-il pas quelquefois dans l'âme de personnages reconnus pour leur sainteté? Qui ne connaît les luttes pour la foi, les combats avec le diable, les périodes d'aridité ou de sécheresse dans la vie des dévots? Que l'on ne demande donc pas une exception ou la perfection à une nature essentiellement passionnée, à un homme dominé par l'imagination, à un pauvre pécheur comme

Qualités et défauts divers du caractère de Chateaubriand.

Après avoir gravé avec quelque insistance certains traits du caractère de Chateaubriand, nous devons en signaler d'autres qui, parfois très significatifs, se prêtent néanmoins à peu de développements.

Au cours d'une carrière longue, mouvementée ef très en vue, il a fait preuve tle haute fierté et de rare indépendance, poussant les choses jusqu'à l'indiscipline envers les partis et jusqu'au sacrifice de ses intérêts personnels.

A l'occasion même, il a manifesté un véritable courage civique, ainsi en jetant sa démission à la face de Bonaparte lors du meurtre de Vincennes, comme il avait produit les preuves de son courage militaire à l'armée des Princes. Toutefois on pourrait prétendre que de tels actes sont faciles à qui porte en son âme ennuyée le dédain de la vie.

Pour échapper aux obsessions de l'ennui funeste, — qui aurait pu le ramener vers le suicide, — il eut l'heureuse inspiration de pratiquer ardemment le travail, et ce fut peut-être son salut, comme ce fut pour ses contemporains et la postérité un noble et grand exemple; à ce point de vue encore, il faut s'incliner avec admiration devant cette activité merveilleuse qui se prolongea jusqu'au moment où l'âge et les infirmités en refroidirent la chaleur. Cette activité s'explique par le caractère même de l'auteur, qui est essentiellement un passionné : passionné pour la nature et pour les lettres, pour la gloire et pour les femmes, passionné d'amour pour son Roy

légitime el passionné de haine contre Bonaparte, passionné même pour l'inconnu, pour « l'âme de la solitude »...

Il fut aussi et avant tout un fils des preux, un vrai gentilhomme. On peut regretter qu'il n'ait pas toujours tenu son honneur de chrétien à la hauteur de ses croyances, et qu'il n'ait pas pris des mesures sérieuses pour payer ses dettes, ainsi que le fait tout homme qui a le souci de sa dignité. iMais l'histoire nous raconte que pareilles faiblesses furent communes à beaucoup de chevaliers, et lui-même a écrit ces lignes suggestives : « L'amour des femmes, quand il ne descend pas trop bas, n'a jamais nui dans les Gaules : Charlemagne a été absous; les galanteries de Philippe-Auguste, de Charles VU, de François I", de Henri IV, de Louis XIV, de tous les chevaliers, depuis Dunois jusqu'à Bayard, ont bravé auprès de la nation les moralités des historiens (1). « Et il continue sur ce ton peu édifiant, ce qui n'empêche pas Edmond Biré de saluer en lui « le maître de l'honneur (2) », comme J.-J. Ampère l'avait signalé adorant l'honneur (3). Il est vrai que ce mot est très élastique, et je n'insiste pas.

Pour d'autres défauts ou qualités, je renvoie aux pages qui précèdent. J'aime à rappeler l'esprit généreux et charitable dont il fit preuve en diverses circonstances. Mais si sa main bienfaisante s'ouvrait aisément pour semer un or dont il n'appréciait pas toujours la valeur, il

(i) Voir Généalogie de ma famille, suite aux Mémoires d' outre-tombe, édition de Méline, Cans et C'^ Bruxelles, 1830, t. VI, p. 419.

(2) Introduction aux Mémoires d'outre-tombe, p. xli.

(3) Discours déjà cité prononcé aux funérailles.

faut dire aussi que sa plume manqua souvent de charité : les Mémoires d'outre-tombe fourmillent de traits fort littéraires assurément, mais qui ont dû causer des blessures cuisantes; ces traits acérés étaient lancés, pour ainsi dire, en présence de la postérité, par le plus redoutable des archers qui s'abritait après coup derrière sa tombe pour échapper h toute réplique et à toute responsabilité, ce qui projette une ombre sur son caractère. L'écrivain montre aussi toute la dureté de sa plume en parlant souvent de son père et de sa mère avec une liberté qui viole le respect.

L'orgueil avait naturellement établi chez Chateaubriand un esprit de domination très accentué : « C'est un homme qu'on n'acquiert qu'en se mettant complètement sous sa tutelle », a dit de lui la comtesse de Boigne (1). Toutefois dans sa vie privée, au foyer domestique, il était d'une douceur remarquable, qui se traduisait par ces mots souvent répétés : « Comme vous voudrez. »

Le style de Chateaubriand.

Puisque la parole bien connue : « Le style c'est l'homme » paraît être vraie, il convient d'examiner le style de celui qu'on a nommé le « père du romantisme », pour établir des inductions sur le caractère de l'homme lui-même. Toutefois, il importe de remarquer que ce caractère s'est dévoilé directement dans

(1) Mémoires de la comtesse de Boigne, dans la Revue des Deux Mondes, livraison du i" octobre 1907.

les actes de la vie publique et privée, comme aussi dans le fond des écrits, assez clairement pour qu'on ne soit pas tenu de recourir à ce mode d'information détournée, si l'on veut connaître le personnage. D'ailleurs, des flots d'encre ont déjà coulé sur ce thème, et ce n'est pas moi qui pourrais nourrir la prétention d'ajouter la moindre gerbe à une moisson si plantureuse. Enlin, j'avoue que, médecin comme je le suis, je ne saurais me hasarder qu'en tremblant sur ce territoire placé en dehors de toute compétence que je pourrais avoir conquise.

Néanmoins, je dois parler, mais je le ferai sobrement.

Il y a lieu, me semble-t-il, de distinguer en Chateaubriand plusieurs manières d'écrire. Le poète est inférieur au prosateur, comme si la mesure et la rime formaient une entrave à l'essor de cette nature indépendante et libre; dans sa prose même, quelle distance entre les périodes enflammées û\4tala, le verbe académique du Génie du christianisme, les phrases superbes des Martyrs, les accents du pamphlétaire, la forme si variée des Mémoires d'outre-tombe! Et ceci nous montre l'élasticité de sa plume correspondant à la souplesse de sa pensée, à la mobilité de son âme ondoyante et sensible.

Mais au milieu de ce concert donné par sa lyre, je veux retenir comme caractéristique son grand style, sa belle manière, le talent descriptif où il excelle et triomphe. Or, selon ma faible compétence, il est là sans rival, et si j'avais, comme un simple berger, à décerner le prix de beauté, je l'accorderais à Chateaubriand comme au maître de la prose française contemporaine.

S'il fallait préciser le caractère particulier de son style triomphal, j'indiquerais le mouvement et la vie, l'image et la couleur.

Je ne sais à qui le comparer parmi les princes de la littérature; je préfère même — ce qui peut paraître étrange — le comparer aux artistes du pinceau, et j'en arrive à le placer aux côtés du plus puissant et du plus beau de tous les coloristes, j'ai nommé le Titien. Cette puissance de couleur s'alimente naturellement chez lui dans son caractère même, dans sa vie même, comme dans une fournaise ardente: il a souffertd'un ennui mortel, il crée le type de René; — il connaît toutes les agitations et les ivresses de l'amour; alors, ajoutant aux émotions du cœur et au délire des sens toute la magie de son pinceau, il évoque en traits de feu la fille de Simaghan et la blonde Gauloise à la faucille d'or; — pendant de longues années, une haine féroce s'accumule en son âme contre V Homme du destin; aussi quand elle peut s'épancher, c'est un torrent impétueux, qui couvre tout, même la vérité. Il en est ainsi d'ailleurs pour les choses matérielles qu'il veut décrire; les feuillets du grand livre de la nature remplacent alors les replis de son âme; et, ici encore, on doit lui rendre un hommage particulier: plus sincère que beaucoup d'autres littérateurs, il prend la peine d'aller voir ce qu'il veut dépeindre : il parcourt le monde pour contempler les plaines, les montagnes, le ciel et les mers, pour recueillir des couleurs et des esquisses; il écoute les mugissements du Niagara et rêve aux bords du Meschacébé; il baise la pierre du Saint-Sépulcre;

a L'eau du Jourdain remplit sa gourde voyageuse »

(V. Hugo.)

il visite Lacédémone, Athènes, Rome, Carthage, Grenade;

rien n'échappe à l'œil pénétrant de ce voyageur infatigable; dès lors il sait par lui-même quels contours il doit graver, quelle couleur il doit employer, et cette couleur, il la trouve toujours sur la plus merveilleuse palette qui jamais ait été confiée à la main d'un peintre.

D'ailleurs, il est évident que Chateaubriand vise aux effets du style ; faisant appel à l'histoire ou à la nature, il opère soit des rapprochements, soit des antithèses qui frappent et saisissent le lecteur. Comme certains orateurs, il sait même pratiquer le mot final qui soulève et transporte.

De même, dans sa carrière, ne le voit-on pas toujours se préoccuper de l'effet? — Il pose devant ses contemporains ou pour la postérité, et se tient drapé dans ses dignités ou dans sa gloire, en dépit de tous ses aveux d'humilité.

En général aussi, un des caractères de son style, qu'il nous plaît de relever parce qu'il est en rapport avec l'ensemble de sa carrière, c'est une haute dignité, une distinction suprême ; mais aussi Chateaubriand était né gentilhomme ; il fut ambassadeur, ministre, pair de France, et à part quelques mois vécus avec les sauvages, les Floridiennes, la soldatesque, des pèlerins ignorants, il s'épanouit dans le commerce des papes, des rois, des princes, des hommes les plus éminents, des femmes les plus distinguées, y compris même son épouse légitime, qui était une personne de l'esprit le plus fin.

Remarquons enfin que lui, l'homme instruit, il aime à montrer son érudition au risque de surcharger le style; il a même poussé cette faiblesse de parade au point que certaines de ses œuvres — excepté pour quelques passages — ne sauraient devenir populaires; il écrit donc,

souvent du moins, pour le groupe des lettrés, et sa plume hautaine semble dédaigner les succès vulgaires. Encore une fois, tout cela rentre bien dans son caractère, dont nous avons signalé le vice d'orgueil.

La valeur intellectuelle de Chateaubriand.

Maintenant que nous approchons du terme de cette notice, élevons-nous à un point de vue plus haut encore, et demandons-nous quelle est la force intellectuelle de ce puissant écrivain, de ce styliste incomparable.

Homme d'État, il l'est médiocrement, malgré ses prétentions; car il ne possède point l'esprit de suite, la maîtrise de soi-même, le calme et la finesse qui sont nécessaires sur les sommets de la politique et de la diplomatie.

Chef de parti? — Mais il est trop orgueilleux, trop capricieux, trop éclectique.

Historien? — Il est trop passionné. Sa brochure />eBMonaparte et des Bourbons lui interdit de porter ce noble titre; elle suffit pour le disqualifier.

Apologiste de la religion? — Il ne l'est pas davantage. Sans doute, il rendit un immense service à la cause catholique en publiant le Génie du christianisme. Quand, au jour de Pâques 1802, Bonaparte rouvrait les portes rouiilées de Notre-Dame, quand les cloches longtemps muettes appelaient au vieux temple les fidèles émus, quand le Corse victorieux se tenait debout et grave, près de l'autel, en son costume rouge de Consul, on aurait dû voir à côté de lui le jeune Breton qui venait de faire éclater aux yeux de tous le génie du catholicisme, comme

le vainqueur d'Arcole, de Rivoli el de Marengo avait démontré en sa personne le génie de la guerre et le génie de la France; oui, vraiment, après les journées inoubliables de la Terreur, l'éternelle Justice aurait dû nous donner ce spectacle résumant une des plus belles pages de l'histoire à l'aurore du siècle dernier, le triomphe de la plume avec le triomphe de l'épée, la victoire de la religion avec la victoire de l'ordre et de la liberté.

Toutefois faut-il considérer le service rendu par Chateaubriand comme un service définitif? En d'autres termes, a-t-il fait une démonstration durable? Mérite-t-il à un degré quelconque le titre d'apologiste?

La réponse négative s'impose. Il a orné le temple comme tant de grands artistes l'ont fait avant lui et le feront toujours; seulement, au lieu de l'embellir par le pinceau ou le burin, il l'a décoré par sa plume. Voltaire et les encyclopédistes avaient ridiculisé nos églises; le culte de la déesse Raison les avait souillées; Chateaubriand les releva de ce dédain et les remplit d'une poésie merveilleuse; aussi quand la foule rentra, à la suite du Premier Consul dans les basiliques el dans les chapelles, elle trouva, pour ainsi dire, les murs ornés de tapisseries magnifiques, les piliers décorés par le plus merveilleux des peintres; mais pour cela les murs et les piliers étaient-ils devenus plus solides?

Rref, il y a ici un admirable artisie, mais nullement un apologiste.

Artiste, assurément il le fut par la magie du style, mais il le fut encore par des qualités plus hautes; tel le pouvoir admirable de l'imagination qui sait constituer la trame de sa longue épopée. Les Martyrs, l'art suprême

de grouper les faits et d'exalter les sentiments, comme il le fit dans le Génie du christianisme pour séduire et entraîner le peuple vers les autels désertés; ainsi, en définitive, l'artiste consommé n'est pas seulement le prince du coloris, mais encore il est un maître dans la fiction où il sait disposer tout avec une ordonnance parfaite.

La valeur morale de Chateaubriand.

La dernière partie de notre lâche est peut-être la plus délicate : apprécier en Chateaubriand l'homme moral.

Nous avons exposé la plupart des faits; reste à établir les conclusions d'ensemble.

Tout d'abord, il est des attributs dans son caractère et des faits dans sa vie qui ne sortent pas des limites physiologiques malgré l'exagération dont ils sont empreints; car le type humain présente une large élasticité : ses tendances ou ses manifestations se tiennent à des degrés très variables sur l'échelle de moralité sans atteindre aux frontières redoutables de la folie, ni même aux confins de l'extravagance.

Ainsi, que Chateaubriand présentât par nature une sensibilité vive, c'est dans les choses normales. Que cette sensibilité vive se trouvât exaltée par l'influence du milieu de vie que nous avons étudiée, par des épreuves accumulées, — tels les infortunes des rois de son cœur, et encore plus les malheurs qui pesèrent si lourdement sur sa famille à l'époque de la Ter^^eur, lui prirent à la fois le sang de son frère et la fortune de sa femme, infligèrent la prison à ses proches et l'exil à lui-même, —

il n'est rien en cela que d'humain, de naturel, même d'inévitable (1).

Qu'à côté de cette faculté sensitive avivée par les événements, il y ait eu, comme pendant, une puissance intellectuelle prédominante, l'imagination, c'est encore parfaitement dans le cadre de la réalité.

Que, soumis à cette double influence, le célèbre écrivain fût en toutes choses extrêmement passionné, brûlant dans ses haines comme dans ses amours, c'est un autre anneau de la chaîne que nous déroulons. Mais évitons de nous plaindre; car c'est à cet ensemble, sensibilité exquise, imagination créatrice, passion ardente, que nous devons la beauté de l'œuvre littéraire du Maître immortel.

Qu'il fût à l'origine déjà vaniteux, pour devenir plus tard un orgueilleux de marque, cela complète le type; c'est l'exagération de la sensibilité égoïste, de la passion du moi, et, comme nous l'avons vu, les circonstances contribuèrent d'une manière fâcheuse à enfler un sentiment naturel, au point d'en faire une déformation.

Qu'en même temps il fût un prodigue, c'était presque inévitable. De même encore, dans la carrière politique, il ne fut et ne pouvait être pratique; il y fut même inconséquent comme dans la vie privée; je veux dire qu'il ne sut

(1) M. DE Marcellus fils, dans son livre Chateaubriand et son temps, ))p. 307 et 384, rap|)orte que plus d'une fois il lui arriva de trouver l'illustre écrivain pleurant tout seul, lui qui ne pleurait devant personne. 11 semble que ces larmes secrètes étaient versées sur les infortunes de la Royauté. Toutefois, comme cette scène de douleurs a dû précéder souvent la chute des Bourbons, nous avons le droit de soupçonner d'autres causes : dépit politique, chagrins d'amour (?).

pratiquer les principes fermes et stables qui maîtrisent les passions; la phrase étincelait à l'horizon; l'imagination tenait la barre; l'orgueil et la fantaisie enflaient la voile; en naviguant ainsi on ne pouvait éviter les écueils.

On voit, dans cette esquisse sommaire, les traits s'appeler les uns les autres pour constituer la physionomie d'ensemble sur le fond physiologique.

Mais toute mesure est dépassée quand surviennent des hallucinations, quand se forge un type de femme imaginaire qui obsède et domine, quand s'établit une tristesse sans motif qui pousse jusqu'au suicide, tristesse maladive et sublime qui inspire le génie et nous a valu le type impérissable de René.

En définitive, nous pouvons soutenir qu'à certains moments (diateaubriand fut halluciné, érolomane, même plus ou moins lypémaniaque avec la tendance au suicide qui existe souvent chez les malades de ce dernier groupe; nous avons vu que des soupçons graves d'un accès de véritable aliénation mentale, a délire complet », se légitimaient absolument.

Dans une étude psychologique sur l'ennui (1), M. le docteur Emile Tardieu range Chateaubriand au nombre de ceux qu'il baptise ennuyés par épuisement, et il en arrive à le classer entre M'"" du Deffand et Alfred de Musset. On peut être surpris de voir notre illustre écri-

(1) Revue philosophique de la Franœ et de l'étranger, dirigée paj- M. Cil. Kibot. 19UU, p. û.

vain ainsi posé entre une « célèbre marquise qui a connu toutes les excitations sensuelles et intellectuelles » et le poêle brillant, mais licencieux, dont les excès abrégèrent l'exislence. Nous ignorons ce qui a pu épuiser Cliateaubriand dès l'enfance, au point qu'il tut aussi vite que possible dévoré par l'ennui ; si épuisé il fut, il l'était en naissml; car il nous dit dans une expression hardie et ridicule : « Je n'étais pas à une nagée du sein de ma mère que déjà les tourments m'avaient assailli. « Mais ce sont des phrases creuses et des fictions de poète. Singulier épuisé, vraiment, celui-là qui amasse des trésors d'érudition, qui élève un monument littéraire admirable par la beaulé des lignes comme par le choix des matériaux, qui compose une épopée et des romans immortels, qui mène pendant de nombreuses années une existence capable de ruiner les plus robustes organisations, et qui arrive enfin, à travers mille travaux et maints orages, aux extrêmes limites de la vie. En vérité, on ne peut que souhaiter à l'espèce humaine beaucoup à'épuisés pareils.

Après avoir écarté l'appréciation de M. le docteur Emile Tardieu, approuverons-nous l'admission de notre grand écrivain dans l'immense galerie des supérieurs intelleclaels à tares psychiques décrite par M. le docteur Grasset, de Montpellier, dans un récent et remarquable ouvrage (1)?

Cette galerie, toute pleine de gloire et de folie, produit assurément sur le public un effet énorme et déplorable ; car on y aperçoit les hommes qui ont le plus honoré notre race réunis pêle-mêle sous des étiquettes déso-

(1) Deinifou.s et demiresponsabies, 1907, pp. IbO cl \%6.

lantes (1); près d'eux apparaissent des sujets médiocres qui ne sont guère à leur place, — et ceci est un autre défaut grave, — non que les tares leur manquent, mais parce que ce ne sont plus des intellectuels supérieurs. L'éminent professeur de Montpellier nous avertit même qu'on pourrait encore accroître le nomfire des personnages ainsi parqués (2). Mais il est trop judicieux pour ne pas croire intimement et ne pas dire, même avec insistance, que « cette documentation (en particulier celle de Lombroso) est insuffisamment contrôlée (5) ». « Beaucoup de ces faits, ajoute-t-il ailleurs, sont peut-être controuvés ou inexacts (4) ». Regrettant ce « peut-être », je dirais volontiers à mon honoré collègue qu'il appartenait à son puissant esprit et à sa vaste érudition d'écarter tous les faits inexacts, même tous les faits suspects, et de nous fournir une documentation suffisamment contrôlée. Après cela, il aurait fallu procéder à un classement méthodique, au lieu de nous présenter, dans une promiscuité effrayante, toutes ces illustrations plus ou moins élevées, les unes renversées, les autres à peine effleurées par un coup d'aile de la folie, d'autres encore touchées par un tic inoffensif, d'autres enfin pratiquant certaines manœuvres d'ordre physiologique pour mettre leur cerveau en activité ; car n'est-ce pas un spectacle illogique et troublant celui auquel nous assistons? -

(1) Cette tendance regrettable de certains savants modernes est combattue avec beaucoup de talent par M. le docteur L. Danel, dans ime série d'articles qui viennent de paraître dans le Journal des sciences médicales de Lille.

(2) Op. cit., p. 184. en note.

(3) Ihid., p. 13d.

(4) Ibid., p. 184

Voici, à côté de Chateaubriand , notre grand Bossiiet qui se trouve introduit dans cet étrange Panthéon, uniquement parce que « il travaillait dans une chambre froide, la tête enveloppée de linges chauds » ; voici le vénérable Bourdaloue admis aussi, parce que « il raclait un air sur son violon avant d'écrire ses sermons » ; Victor Hugo est introduit pour des raisons futiles, entre autres, parce que « à quatorze ans, il écrit sur son journal de collège : Je veux être Chateaubriand ou rien »; voici, enfin, une des plus puissantes et complètes organisations qui fut jamais donnée à un homme. Napoléon le Grand! Et, pêle-mêle avec toutes ces gloires, avec ces esprits si brillants ou si positifs, sous l'étiquette commune doublement fausse de demifous et demiresponsables, une phalange de malheureux qui sont franchement des aliénés, tels Auguste Comte, Guy de iMaupassant, Gérard de Nerval, André Gill, Donizelli, Schumann, Nietzsche, qui furent atteints au point de subir l'internement, comme de vulgaires fous, dans des asiles spéciaux ! Or, je ne saurais trop le dire, l'opération qui réunit ainsi dans un même groupe des hommes si disparates est absolument inadmissible; il y a lieu de procéder à un classement des personnages, surtout dans les interminables galeries imaginées par Lombroso,

Il y aurait, d'ailleurs, comme enquête préalable, à rechercher l'exactitude des faits; il faudrait ensuite peser leur signification psychologique; il faudrait, enlin, discuter à fond la thèse d'une parenté existant entre le génie, le talent, la Jolie, la dégénérescence et les psychonévroses.

Mais je n'ai pas à entrer dans ce dédale ; la seule chose qui m'intéresse aujourd'hui c'est l'état de Chateaubriand.

Or, il importe beaucoup de remarquer que les manifestations nerveuses ou cérébrales, simplement suspectes ou franchement mauvaises qu'il présenta, furent loin de peser sur sa vie entière; je n'en excepte même pas sa mélancolie qui, très réelle dans le principe, s'atténua ou disparut par la suite, comme nous l'avons exposé. Sortons donc avec lui de ce Panthéon où les rayons de la gloire et les grelots de la folie se mêlent et s'entrecroisent étrangement; s'il a pu légitimement y être admis aux journées orageuses de sa jeunesse, il n'y est guère demeuré; sa place définitive n'est point là, encore bien qu'il y retrouverait avec bonheur M™« de Staël et M'"^ Récamier; bref, on ne peut le considérer ni comme un demi-fou, ni comme un demi-responsable. Qu'on me permette une hypothèse qui peut-être jettera quelque jour dans la question : supposez des hommes comme Chateaubriand et Bossuet comparaissant devant la Justice; quel est l'avocat assez osé pour plaider la demi-folie el la demiresponsabilité de tels clients? Ce qu'on n'oserait essayer devant une Cour de Justice, on ne doit pas le faire devant le public.

Tout au plus pourrait-on admettre que la tristesse extrême, même morbide, qui le désola pendant une période de sa vie, alluma pour une part le flambeau du génie dans certaines de ses créations, absolument comme un amour réel inspire utilement l'écrivain erotique, comme la haine donne du souffle au pamphlétaire. A côté de cette inspiration venant du cœur, vibrait une imagination exubérante qui constituait un défaut dans l'équilibre des facultés, mais qui donnait des ailes aux sentiments. Et, en définitive, je me rallierais sinon pleinement, du moins volontiers, à la citation où mon illus-

tre Collègue de Montpellier combine sa pensée à celle d'un autre dans les termes suivants : « Comme dit L. Bourdeau, « l'équilibre des facultés n'aboutit la plupart du )> temps qu'à une médiocrité heureuse. Les tendances ^) géniales dépriment certaines facultés et en exaltent » d'autres. Il y a dans le génie une part de névrose qui » lui donne, pour ainsi dire, sa force d'impulsion » ou, ajouterai-je, trop souvent aussi le limite (1). « Et encore, cette dernière affirmation, concernant l'existence d'une névrose à côté du génie, pour l'exalter ou le brider, ne semble pas d'une rigueur absolue. Mais j'aime à dire que, dans celle question, M. Grasset nous a fourni une excellente formule qui marque un véritable progrès; la voici dans sa simplicité et sa profondeur : « Le tronc commun qui unit la supériorité et la névrose est un tempérament, mais n'est pas une maladie (2). »

Après avoir discuté sommairement l'avis de deux notables confrères de la profession médicale, je formulerai en quelques mots, pour finir, le jugement qui me paraît équitable et juste sur le grand écrivain au caractère si complexe qui nous a retenu pendant cette longue étude.

Considérations générales et conclusions finales.

Si l'influence héréditaire directe et collatérale, si l'influence du milieu ont ensemble pesé lourdement sur le berceau et l'enfance de Chateaubriand, au point d'en faire, pour quelques périodes de sa vie, un halluciné, un

(1) Grasset, Op. cit., pp. 190 et 191, en note.

(2) Op. rAl., p. 189.

érotomane, un lypémaniaqne avec tendance au suicide, nous n'admettons pas qu'il ait été, dans l'ensemble de sa carrière, dominé par l'étal morbide; ainsi aussi, de ce qu'il fut un jour vaincu par l'obsession du suicide, on n'acquiert pas le droit de le ranger parmi les monomanes du suicide.

La physiologie et la psychologie normales revendiquent ce brillant personnage comme leur appartenant. On trouve chez lui, non pas l'ennui par épuisement, ni la lolie, ni même la demi-folie, mais des faiblesses comme en toute créature humaine, surtout faiblesse d'orgueil et d'amour favorisée par les circonstances de sa vie extraordinaire, le tout se résumant en l'égoïsme et s'exaltant à la passion qu'il appliquait à toutes choses.

Du côté de l'intelligence, la faculté maîtresse chez lui lut assurément l'imagination, ce qui nous valut des chefsd'œuvre impérissables, mais compromit I équilibre des facultés intellectuelles, à ce point que le plus brillant des écrivains était le moins pratique des hommes.

Enfin il avait reçu du Ciel un merveilleux talent de style, tellement qu'on ne saurait dire si la langue française connut jamais une lyre plus souple, plus sonore et plus harmonieuse que la sienne.

On peut admettre qu'en général nous jugerons exactement du mérite d'un homme par les services rendus.

Eh bien! voyons quels services Chateaubriand rendit aux grandes causes, aux nobles objets qui occupèrent sa vie, à la religion catholique, à larjyaiité légitime, à la littérature française .

Assurément par la composition du Génie du christianisme, il fut un bienfaiteur du temple. Mais les licences de

sa plume voluptueuse, la création du type malsain de René, les scandales retentissants et répétés de sa vie privée ne contre-balancent-ils pas ce mérite?

11 se posa en champion irréductible de la Légitimité; le (ait est que, par son pamphlet De Buonaparte et des Bourbons, il valut une armée à la Restauration, suivant la parole du roi Louis XVIII lui-même. Mais quand plus tard, par rancune, il fit tomber le ministère de Villèle, il porta à la Légitimité un coup fatal.

11 fut le serviteur glorieux de la littérature. Ici nous pouvons le louer sans réserve; car il fut un écrivain de génie; aussi longtemps que la langue française existera parmi les hommes, ses oeuvres seront un objet d'admiration universelle, et son nom brillera entre tous comme un astre étincelanl.

En définitive, cette vie si longue et si brillante n'aboutit qu'à un bénéfice de littérature française; elle ne laisse aucun profit démontré pour l'ordre religieux, moral, social ou politique. C'est le résultat inévitable de l'organisation cérébrale de Chateaubriand, le fruit naturel et (atal de son caractère; l'imagination créatrice et l'art suprême du style, réunis dans tout leur éclat, mais trop souvent affranchis du contrôle des facultés supérieures, ne pouvaient produire ni mieux ni plus.

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