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Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac

Les thèses pour le doctorat — j'entends le doctorat es lettres — valent presque toujours d'être lues. Elles forment d'ordinaire une monographie composée avec soin, puisée le plus souvent aux sources mêmes. L'auteur sait que son œuvre sera examinée de près par des juges compétents, qui ont mission de relever ses erreurs et ses inexactitudes, s'il lui arrive d'en commettre ; il lui faut donc prévoir les critiques, aller au devant et d'avance y répondre. Pour cela, force lui est bien d'étudier son sujet sous toutes ses faces, de le retourner de çà, de là, partout, de suivre enfin le conseil :

Creusez, touillez, bêchez; ne laissez nulle place Où la main ne passe et repasse.

Ainsi vient de faire M. l'abbé Georges Bertrin, dans sa thèse sur Chateaubriand, récemment soutenue par lui, à la Faculté des Lettres, cum summo plausn, aurait dit la vieille Sorbonne.

{i) La sincérité religieuse de Chateaubriand, par M. l'abbé Georges BerthiiN, docteur es lettres. 1899.

On a cherché de toutes manières à prendre la parole de Chateaubriand en défaut, pour ce qui regarde la religion. C'est Sainte-Beuve qui a mis à la mode ces attaques et ces insinuations contre le grand écrivain. Dans les premiers chapitres de son ouvrage, M. l'abbé Bertrin démontre victorieusement que Chateaubriand, lorsqu'il a entrepris le Génie du Christianisme, était revenu franchement à la religion. Il en donne plusieurs preuves, dont la moins décisive n'est pas la lettre écrite de Londres à Fontanes par le jeune émigré, le 27 octobre 1799. M. Bertrin n'en a cité que des fragments. Comme j'ai un faible pour les documents complets, je la reproduirai ici en entier :

« Ce 27 octobre 1799 (Londres).

« Je reçois votre lettre en date du 17 septembre. La tristesse qui y règne m'a pénétré l'àme. Vous m'embras sez les larmes aux yeux, me dites-vous. Le ciel m'est témoin que les miens n'ont jamais manqué d'être pleins d'eau toutes les fois que je parle de vous. Votre souvenir est un de ceux qui m'attendrissent davantage, parce que vous êtes selon les choses de mon cœur, et selon l'idée que je m'étais faite de l'homme à grandes espérances. Mon cher ami, si vous ne faisiez que des vers comme Racine, si vous n'étiez pas bon par excellence, comme vous l'êtes, je vous admirerais, mais vous ne posséderiez pas toutes mes pensées comme aujourd'hui, et mes vœux pour votre bonheur ne seraient pas si constamment attachés à mon admiration pour votre beau génie.

« Au reste, c'est une nécessité que je m'attache à vous de plus en plus, à mesure que tous mes autres liens se rompent sur la terre. Je viens encore de perdre ma

sœur (i) que j'aimais tendrement et qui est morte de chagrin dans le lieu d'indigence où l'avait reléguée Celui qui frappe souvent ses serviteurs pour les éprouver et les récompenser dans une autre vie. Une âme telle que la vôtre, dont les amitiés doivent être aussi durables que sublimes, se persuadera malaisément que tout se réduit à quelques jours d'attachement dans un monde dont les figures passent si vite, et où tout consiste à acheter si chèrement un tombeau. Toutefois Dieu, qui voyait que mon cœur ne marchait point dans les voies iniques de l'ambition, ni dans les abominations de l'or, a bien su trouver l'endroit où il fallait le frapper, puisque c'était lui qui en avait pétri l'argile et qu'il connaissait le fort et le faible de son ouvrage. Il savait que j'aimais mes parents et que là était ma vanité : il m'en a privé afin que j'élevasse mes yeux vers lui. Il aura désormais avec vous toutes mes pensées. Je dirigerai le peu de forces qu'il m'a données vers sa gloire, certain que je suis que là gît la souveraine beauté et le souverain génie, là où est un Dieu immense qui fait cingler les étoiles sur la mer des cieux comme une flotte magnifique, et qui a placé le cœur de l'honnête homme dans un fort inaccessible aux méchants.

« Il faut que je vous parle encore de l'ouvrage auquel vous vous intéressez. Je ne saurais guère vous en donner une idée à cause de l'extrême variété des tons qui le composent ; mais je puis vous assurer que j'y ai mis tout ce que je puis, car j'ai senti vivement l'intérêt du sujet. Je vous ai déjà marqué que vous y trouveriez ce qu'il y a de mieux dans les Natchez. Puisque je vous ai entretenu

(i) M""= de Farcy.

de morts et de tombeaux au commencement de cette lettre, je vous citerai quelque chose de mon ouvrage à ce sujet. C'est dans la septième partie où, après avoir passé en revue les tombeaux chez tous les peuples anciens et modernes, j'arrive aux tombeaux chrétiens. Je parle de cette fausse sagesse qui fit transporter les cendres de nos pères hors de l'enceinte des villes. Je dis : « Un peuple « est parvenu au moment de sa dissolution, etc.. » (i).

« Dans un autre endroit je peins ainsi les tombeaux de Saint-Denis avant leur destruction : « On frissonne « en voyant ces vastes ruines où sont mêlées également la «grandeur et la petitesse, les mémoires fameuses et les «mémoires ignorées, etc..» (2).

« Je n'ai pas besoin de vous dire qu'auprès de ces couleurs sombres on trouve de riantes sépultures, telles que nos cimetières de campagnes, les tombeaux chez les sauvages de l'Amérique (où se trouve le tombeau dans l'arbre), etc. Je vous avais mal cité le titre de l'ouvrage ; le voici : Des beautés poétiques et morales de la Religion chrétienne et de sa supériorité sur tous les autres cultes de la terre. Il formera deux volumes in-S^ de 350 pages chacun.

« Mais, mon cher ami, ce n'est pas de moi, c'est de vous que je devrais vous entretenir. Travaillez-vous à la Grèxe sauvée (3) ? Vous parlez de talents : que sont les

(i) Chateaubriand cite tout un morceau de son livre, qui se retrouve, avec plusieurs corrections, dans le Génie du Christianisme (IV° paitie, livre II, au chapitre des Tombeaux chrétiens).

(2) Ici encore. Chateaubriand envoie à son ami un long passage de son livre, reproduit également avec des corrections dans le chapitre du Génie du Christianisme intitulé : Saint- Denis (chapitre ix du livre II de la IV partie).

(3) Poème de Fontanes, resté inachevé.

nôtres auprès de ceux que vous possédez ! Comment persécute-t-on un homme tel que vous ? Les misérables i mais enfin ils ont bien renié Dieu qui a fait le ciel et la terre ; pourquoi ne renieraient-ils pas les hommes en qui ils voient reluire, comme en vous, les plus beaux attributs de cet Etre tout-puissant ?

(( Tâchez de me rendre service touchant l'ouvrage en question ; mais, au nom du ciel, ne vous exposez pas. Veillez aux papiers publics lorsqu'il paraîtra ; écrivezmoi souvent. Voici l'adresse à employer : A M. César Godefroy, négociant à Hambourg, sur la première enveloppe ; et, au dedans, à MM. Dulau et C'^, libraires. Mon nom est inutile sur l'adresse ; mettez seulement après Dulau, deux étoiles...

« Je suis à présent fort Ué avec cet admirable jeune homme (i) à qui vous me léguâtes à votre départ. Nous parlons sans cesse de vous. Il vous aime presque autant que moi. Adieu ; que toutes les bénédictions du Ciel soient sur vous ! Puissé-je vous embrasser encore avant de mourir ! »

Mais si Chateaubriand, à l'époque où il écrivait leGénie du Christianisme, a été sincère dans ses sentiments religieux, l'est-il resté jusqu'à la fin ? Sa foi n'a-t-elle pas faibli ? Ne s'est-elle môme pas éteinte ? Sur ce point encore, la démonstration de l'abbé Bertrin est complète et décisive. Il établit, à l'aide de preuves aussi nombreuses qu'irrécusables, que juscju'à la lin. malgré ses faiblesses

(1) Christian de Lamoignon.

8 l'RK.MlKRK l'ARlU':

et ses misères. Chateaubriand a gardé fidèlement dans son cœur ces trois sentiments, ces trois cultes, qui furent la sauvegarde et l'honneur de sa vie : l'amitié, le patriotisme et la Religion, la Religion passant avant tout le reste : « Soyez surtout bon chrétien ! » écrivait-il en 1829, au fils du héros grec qui venait de s'immortaliser au service de son pays, au jeune Canaris.

On voudra lire, dans le volume même, de M. Bertrin, les détails dans lesquels il est entré et qui ne laissent aucune place au doute. Il en est quelques-uns que j'ai été assez heureux pour lui fournir. C'est ainsi qu'on trouvera à la page 389, une lettre que Victor de Laprade m'écrivait au sujet de Chateaubriand, le 12 août 1878 (et non 1870, comme on l'a imprimé par erreur, dans le livre de M. Bertrin). Le lecteur me saura gré, j'en suis sûr, de mettre sous ses yeux cette lettre de l'auteur des Symphonies :

« A ceux qui veulent douter de sa foi chrétienne, vous pouvez raconter ce détail que je tiens d'une dame protestante, qui fut longtemps sa voisine, et qui habite encore la maison où il est mort, rue du Bac, n° 120. Madame Mohl (i) était très liée avec M^^^ de Chateaubriand, qui ne sortait pas et ne voyait presque personne. La femme de ce vrai grand homme gémissait souvent près de sa voisine de la peine qu'elle avait à empêcher son mari de suivre dans leur plus scrupuleuse rigueur les règles du Carême et des autres temps de jeûne et d'abstinence. Chateaubriand avait alors atteint l'âge où l'Eglise nous en dispense, et sa santé se trouvait fort mal de ces

(i) Femme de M. Jules Mohl, célèbre orientaliste, professeur de persan au Collège de France et membre de l'Institut.

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austérités. Il les pratiquait néanmoins avec son opiniâtreté bretonne, et il fallait toutes les supplications de sa femme pour le faire fléchir quelquefois. Ceci n'était pas fait pour tout le monde et pour la pose, comme on dirait aujourd'hui. M™^ de Chateaubriand et sa confidente en étaient seules témoi ns, et j e suis peut-être le seul qui le sache aujourd'hui. Vous qui êtes jeune, gardez et transmettez ce souvenir de l'auteur du Génie du Christianisme. (( Je me laisse aller volontiers à ces racontages de vieux, mais c'est ainsi que les traditions se conservent. J'ai connu touv un monde évanoui. Il n'y a plus guère de gens qui aient vu Chateaubriand de près. Nous ne sommes plus que deux à l'Académie française qui ayons vu le salon de M"ie Récamier, M. le duc de Noailles et moi. En dehors de l'Académie, je ne connais plus que M^^^ Lenormant etM'n^^Mohl qui aient vécu dans ces illustres intimités (i). »

Chateaubriand ne se contentait pas de s'astreindre aux prescriptions de l'Eglise sur l'abstinence et le jeûne ; il allait à confesse. En 1842, le philosophe Jouffroy venait de mourir. M. Lafaye, alors professeur au lycée de Marseille, mort depuis en bon chrétien, doyen de la Faculté des lettres d'Aix, dit à ce propos à ses élèves : « Jouf- « froy, le sceptique, a appelé un confesseur, personne ne « peut nommer celui de l'auteur du Génie du Clnistia- « nisme.))Ces paroles, au moins imprudentes, firent du bruit, et M. Lafaye craignant d'être destitué, supplia un écrivain royaliste, le très érudit et très spirituel (iaston de Flotte, d'écrire à Chateaubriand d'intercéder pour lui

(i) Voyez Victor de Laprade, sji vie et ses <viirres, par Edmond BiRÉ. 1884.

auprès du Ministre de l'instruction publique, M. Ville-' main. Chateaubriand répondit :

« Grâce à Dieu, Monsieur, je n'ai ni ne peux avoir aucun crédit auprès du gouvernement actuel. Lorsque j'ai possédé quelque pouvoir politique, je ne me souviens pas de l'avoir jamais employé qu'au profit des personnes qui pourraient être opprimées. M. Lafaye ne m'a point du tout offensé ; mais s'il était inquiété à cause de moi, je prierais qu'on le laissât tranquille. Je ne m'occupe plus de ce qui se passe dans la société. Mon rôle est fini. Monsieur. Je suis loin du monde, et on me pardonnera, j'espère, à cause de mon grand âge, d'avoir un confesseur. C'est M. l'abbé Séguin, prêtre de Saint-Sulpice. Quand on a beaucoup de jours, on doit s'accuser de beaucoup de fautes. »

M. Bertrin aurait pu rappeler, à cette occasion, que Chateaubriand composa son dernier ouvrage, la Vie de Rancé, à la demande de son confesseur, à qui le livre est dédié.

Le volume de M. Bertrin se termine par cette note : « Dans la lettre qu'il adressa, le z novembre 1831, au maire de Saint-Malo, à propos de la sépulture, dont il régla luimême l'éclatante simplicité. Chateaubriand écrivait: « La croix dira que l'homme reposant à ses pieds était un chrétien : cela suffira à ma mémoire. »

Chateaubriand écrivit plusieurs autres lettres relatives à sa tombe du Grand-Bé. Dans toutes, il exprime les mêmes sentiments. En voici un ou deux extraits qui corroborent celui que que donne M. Bertrin et qui s'y peuvent ajouter.

C H ATI': AU H RI. VXD I I

Le 15 août 1836, il écrit à M. Hippolyte La Morvonnais :

« Vous savez, Monsieur, qu'il ne faut aucun travail de l'art, aucune inscription, aucun nom, aucune date, sur la pierre, qui doit porter une petite croix de fer, seule marque de mon naufrage ou de mon passage en ce monde... Le cippe posé et l'enceinte fermée, je désire que M. le curé de Saint-Malo bénisse le lieu de mon futur repos ; car, avant tout, je veux être enterré en terre sainte. »

Le 4 septembre 1838, il écrit au même correspondant :

<( Je suis presque affligé de la croix massive de granit ; j'aurais préféré une petite croix de fer, un peu épaisse seulement, pour qu'elle résiste mieux à la rouille ; mais enfin, si la croix de pierre n'est pas trop élevée, je ne serai pas aperçu de trop loin, et je resterai dans l'obscurité de ma fosse de sable, ce qui est surtout mon but. Je tiens avant tout à la bénédiction du lieu sur lequel votre piété et vos espérances chrétiennes ont bien voulu veiller. »

Au lendemain de la Révolution de 1830, un certain nombre de jeunes écrivains catholiques, Edmond de Cazalès, Louis de Carné, Franz de Champagny, Eugène de la Gournerie, etc., fondèrent, pour défendre leurs idées, la Revue Européenne. Chateaubriand encouragea leurs efforts et leur adressa une très longue lettre (|ui parut, le 20 décembre 1831, en tête de la nouvelle revue. Je regrette que M. l'abbé Bertrin ait omis de signaler cts pages si profondément religieuses.

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En commençant, l'auteur du Géiiie du Christianisme disait à ses jeunes amis :

« Si, comme autrefois, il se formait des écoles et que l'âge fût une autorité, j'oserais me flatter, Messieurs, de vous avoir pour disciples ; vous avez conçu, l'alliance de la religion et de la liberté ! Je suis persuadé qu'il n'y a d'autre vérité fondamentale dans le monde que la vérité chrétienne, et vous êtes de mon opinion. Audelà de cette vérité, il n'existe rien, et si elle pouvait être abandonnée, la société retomberait dans le chaos. »

Après de hautes et fortes considérations sur l'avenir de la société, sur les menaces du socialisme, et son triomphe possible, certain même, si la France laisse s'affaiblir en elle le sentiment chrétien. Chateaubriand ajoute que la société religieuse ne subira pas le sort de la société politique ; elle ne disparaîtra pas pour toujours, parce que son principe est la vie sans terme. La lettre de Chateaubriand se termine par cette belle page :

« Le christianisme commença dans les catacombes, perça la terre pour monter dans les temples, élargit la vérité philosophique retenue prisonnière depuis trois mille ans dans ces temples, se répandit avec elle dans les villes, gagna les campagnes et s'étendit de proche en proche sur le globe. Aujourd'hui, il se replie, quitte peu à peu la foule, rentre dans les églises, d'où il redescendra dans les catacombes pour en sortir de nouveau. J'ai vu Jérusalem et Rome ; j'ai entendu les diverses sectes chrétiennes entonner leurs cantiques autour du Saint- Sépulcre, non loin du Jourdain, dans la terre des miracles; au milieu des ruines des siècles, j'ai ouï les hymnes

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chantés aux tombeaux des Saints Apôtres, au bord du Tibre, parmi les cercueils des Césars et les châsses des martyrs, et j 'ai senti ce qu'il y avait à la fois de transformable et d'étemel dans le christianisme. Un tableau surtout est resté dans ma mémoire.

'< Le i6 avril 1829, j'assistais à Rome, au Miserere du Jeudi Saint, dans la chapelle Sixtine. Le jour s'affaiblissait ; les ombres faisaient disparaître par degrés les fresques des voûtes ; on n'apercevait plus au fond du sanctuaire que quelques grands traits du pinceau de Michel- Ange, dans le Jugement dernier. Les cierges, tour à tour éteints, laissaient échapper de leur lumière étouffée une fumée légère, image assez naturelle de la vie qui s'évapore et que l'Ecriture compare à une petite vapeur. Les cardinaux étaient à genoux ; le nouveau pape, Pie VIII, qui devait bientôt mourir, était prosterné au même autel où, quelques semaines avant, j'avais vu son prédécesseur Léon XII. La prière de pénitence et de miséricorde, succédant aux exclamations du prophète, s'élevait par intervalles dans le silence et la nuit. Rome chrétienne était là avec tous ses souvenirs ; mais, au lieu de ces pontifes puissants, de ces prêtres qui déposaient leurs monarques, un pauvre vieux pape paralytique, des princes de l'Eglise sans éclat, annonçaient la fin d'une puissance temporelle qui civilisa le monde moderne. Les chefs-d'œuvre des arts s'effaçaient avec elle sur les murs du Vatican à demi abandonné. Une double tristesse s'emparait du spectateur : la Rome de saint Pierre, en commémorant l'agonie du Christ, avait l'air de célébrer la sienne, de redire pour la nouvelle Jérusalem les paroles que Jérémie adressait à l'antique Sion : Qtwmodo scdct sola civitas ? Vice Sion lugent eô quôd non sint qui ventant ad solcmnitatem.

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« Mais ce n'était là qu'une transformation non une lin. Le christianisme retournera à l'obscurité des cryptes qu'avaient reproduites nos basiliques du moyen âge ; il se replongera dans le tombeau du Sauveur pour y rallumer son flambeau, pour y ressusciter au jour glorieux d'une nouvelle Pâque, et changer une seconde fois la face de la terre. »

M. l'abbé Bertrin s'est proposé, dans son ouvrage, un double but : il édifie d'une main et il démolit de l'autre. Il met, d'une part, en pleine lumière, il met hors de toute contestation possible la sincérité religieuse de Chateaubriand ; et, d'autre part, il détruit l'œuvre si laborieusement échafaudée pc'!r Sainte-Beuve pour diminuer, pour dénigrer, pour déshonorer l'auteur du Génie du Christianisme. Il montre que celui qui a manqué ici de sincérité, c'est le critique, et que son fameux livre sur Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire est un livre de mauvaise foi.

Le talent de Sainte-Beuve n'est point ici en cause. Que ce talent fût considérable, nul ne le conteste, et M. l'abbé Bertrin moins que personne. Mais si le talent était grand, il n'en allait pas de même du caractère.

De 1830 à 1848, le célèbre critique n'a cessé de célébrer avec un véritable enthousiasme tous les écrivains qui pouvaient le servir, lui donner une place de bibliothécaire ou le faire entrer à l'Académie, où il voulait arriver de bonne heure et du premier coup, avant quarante ans, ne parlant de rien moins que de se faire sauter la cervelle, s'il n'était pas nommé d'emblée et dès sa

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première candidature. Or, pendant qu'il célébrait ainsi, dans la Revue des Deux Mondes ou dans le Journal des Débats, Villemain, Cousin, Guizot, Thiers et vingt autres, il avait ce que Montaigne appelait sa gardoire : il tenait assez régulièrement son Journal, et là il se dégonflait, il se vengeait des louanges qu'il lui avait fallu décerner, il éreintait en secret ces mêmes hommes qu'il venait de glorifier en public. Je citerai quelques exemples de cette comptabilité littéraire en partie double.

Un des hommes que Sainte-Beuve a le plus loués, c'est Villemain. Or, voici ce qu'il en dit, dans son Journal: « Villemain dit aujourd'hui du bien de tout le monde, lui qui auparavant était le plus méchant singe... Villemain, depuis son accident, use et abuse de l'intérêt universel pour se gorger des louanges que chacun lui prodigue, et pour se faire gratter à toute heure et partout sur sa bosse de vanité littéraire... Dès qu'on va droit sur Villemain, il recule et il fouine... »

Guizot est, selon Sainte-Beuve, « un grand esprit, un admirable orateur, un merveilleux talent » ; cela pour le public. Voici le Guizot du Journal :

« Thiers, dit de M. de Guizot : « N'allez pas vous étonner ! En politique, Guizot est bête. » — M. Mole me dit : « Il n'y a point d'homme qui soit moins homme d'Etat que lui. » — Ce Guizot, l'historien philosophe, s'est trouvé en définitive plus bête qu'un Polignac... Tous ces livres de Guizot et ces articles j)ar lesquels il cherche à prolonger son importance ne sont pas grand'chose au fond. 11 a beau faire, je ne puis me raccommoder avec cette façon hautaine et personnelle, et je ne comprends pas qu'un lionunc (pii a i)résidé à un tel naufr.ige cl ([ui

I(J l'RIvMIKRK l'AKTIK

y a aidé de toutes ses forces s'obstine à venir donner des leçons de navigation. — Guizot, dans son ambition dernière et sa soif insatiable d'influence, ne sachant plus où se prendre, vise à dominer ou à paraître dominer l'x^cadémie ; et pour cela il n'y a intrigue qu'il ne fasse... O légèreté, suffisance et faux semblant ! C'est là tout l'homme. »

Au tour de Thiers, maintenant, de Thiers, dont le critique a tracé, dans le Revue des Deux Mondes, un portrait où l'admiration déborde et que le Journal nous présente ainsi :

« Thiers, premier ministre, — Allez, triomphez, tirezvous des mauvais pas et des mauvaises paroles ! Que Mercure vous porte de ses six ailes ; croyez-vous le Génie de ces temps ! Mettez dehors les maréchaux de France, et ces autres qui passaient, hélas ! pour trop philosophes. Soyez seul, et faites-vous, pour vous croire plus grand, un piédestal, une colonne de tout ce qui se fait de monuments d'art, d'obélisques à grands frais rapportés, de vases étrusques, de pots cassés... Que vos complaisants s'y ajoutent ; que les convives de vos villas et de vos folies s'empressent, le dos voûté, et y servent, aux quatre faces, de cariatides... Allez, allez au bout, et vous ne ferez jamais qu'il y ait sur votre colonne autre chose que la statue du plus spirituel des MARMOUSETS ! »

Et ainsi pour tous les autres, pour Béranger, par exemple, qu'il avait presque déifié dans ses articles, auquel il décernait couramment l'épithète de sublime, et qu'il jugeait ainsi dans son Journal.

« Un homme calculé, faux bonhomme, un comédien

qui ne fait rien que par rapport à son rôle, dans les plus petites choses, comme dans les plus importantes ; d'une vanité qui n'a de comparable que celle de M. Lafayette... Je souriais en entendant Cousin défendre chaleureusement Béranger ; je me rappelais que celui-ci ne l'appelait jamais dans un temps que le laquais de Platon ou encore un Phédon-Scapin. »

Voilà la sincérité de Sainte-Beuve ! Il se croyait supérieur par le talent à tous ces hommes qui tenaient le . premier rang dans la politique ou les lettres. Leurs succès, leur popularité lui pesaient, et pourtant il lui fallait les louer, les célébrer. Rentré chez lui, il épanchait dans ses notes intimes ses colères, sa haine et son mépris. Il rêvait de se venger un jour du supplice d'avoir ainsi prodigué tant d'éloges à des hommes qu'il détestait ; mais pour qu'il pût se venger d'eux sans péril, il fallait attendre qu'ils fussent morts, et presque tous s'obstinaient à vivre autant et plus que lui. Ce pauvre Chateaubriand eut le tort de mourir avant lui ; et comme c'était celui devant lequel il avait fait fumer le plus d'encens, ce sera lui qui paiera pour tous.

Pendant quinze ans, Sainte-Beuve avait été l'hôte le plus assidu du salon de M'"'- Récamier. Lui, le» carabin matérialiste », l'adepte de l'école sensualiste, il s'était fait l'enfant de chœur de la petite chapelle catholique et monarchiste de l'Abbaye-au-Bois.II avait desservi pieusement l'autel du chantre des Martyrs. Chateaubriand n'était pas seulement jjour lui le plus grand écrivain du dix-neuvième siècle, c'était un Dieu, son Dieu. Quant aux Mf'moircs d' Outre-Tombe, il n'en parlait qu'avec des transports d'entliousiasnie. avec une émotion cpii allait

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jusqu'aux laiines. Chateaubriand meurt, et Sainte- Beuve aussitôt de brûler ce qu'il a adoré, de crier haro sur r « empereur enterré » et de faire des Mémoires d'Outre-Tomhe une exécution en règle. Et, maintenant, jusqu'à sa mort, pendant vingt ans, il s'acharnera après Chateaubriand. Sans se lasser jamais, il ramassera partout, jusque dans le ruisseau, tous les bouts de papier qu'il croira de nature à salir le grand écrivain, le grand homme d'honneur que fut Chateaubriand. Efforts impuissants ! Tentative misérable et vaine !

La statue de Chateaubriand se dresse plus haute que jamais. Ce sera l'honneur de M. l'abbé Bertrin, d'avoir apporté sa pierre au monument ; et s'il lui est arrivé, en passant d'égratigner un peu le buste de Sainte-Beuve, c'est un service de plus qu'il a rendu à la vérité, à la justice, aux Lettres.

24 décembre 1899.

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Chateaubriand, l'Abbé Lacordaire et Alfred Nettement.

Ayant eu occasion ces jours derniers, de feuilleter la Gazette de France de 1836, j'y ai trouvé, sinon dans son texte, du moins dans ses grandes lignes, un sermon de Lacordaire qui n'a pas été recueilli dans ses Œuvres et qui me paraît mériter d'être tiré de l'oubli .11 a été prononcé, non à Notre-Dame, mais à l'Infirmerie de Marie- Thérèse, rue d'Enfer, et c'est un article d'Alfred Nettement, publié par la Gazette de France du 8 avril 1836, qui nous en a conservé l'analyse. Cet article est intitulé: M. Lacordaire chez M. de Chateaubriand.

Depuis le 27 janvier 1836, Alfred Nettement donnait à la Gazette, le mercredi de chaque semaine, un article de critique, consacré quelquefois aux gloires du passé, et plus souvent, comme il était naturel, aux renommées du présent. C'est ainsi qu'il passa successivement en revue Honoré de J^alzac, Victor Hugo, Lamartine. Béranger. Casimir Delavigne, Eugène Scribe, Jules Janin, Mignet, Thiers, Michelet, George Sand.

20 l'RK.MIliRK l'ARIIl';

En littérature comme en politique, Alfred Nettement avait des principes, une doctrine. Le critique chez lui se doublait d'un historien et d'un moraliste. Historien, il se plaît à rattacher la marche des idées à celle des événements. Moraliste, il indique comment le talent et le génie lui-même sont condamnés à l'erreur et à l'impuissance, s'ils ne reconnaissent d'autre loi que leur bon plaisir, s'ils n'acceptent d'autre guide que leur orgueil. C'est ainsi que, dès 1836, il signale chez Victor Hugo " cet orgueil intraitable qui est le fond du caractère du poète, orgueil si prodigieux qu'on se prend quelquefois à se reprocher de rendre justice au talent même de l'écrivain et à s'en vouloir de l'admirer. » Et il ajoute: « Depuis que le protestantisme a proclamé l'autorité individuelle de l'homme par-dessus toutes les autorités, l'arrogance humaine, perdant toute retenue, a pris de jour en jour d'immenses développements. L'homme préféra d'abord sa faible raison à la loi des cœurs et des intelligences, et l'on vit Luther et la Réforme. L'homme préféra ensuite sa volonté à la loi des faits, c'est-à-dire à la loi sociale, et l'on vit Mirabeau et la Révolution. Quand tout l'édifice fut tombé, quand tous les principes furent mis à terre, épouvanté des ruines qui l'entouraient et de la solitude qu'il s'était faite, l'homme qui ne croyait plus ni à la puissance de la société, ni à la puissance de Dieu, et qui avait cependant besoin d'une croyance, car le scepticisme n'est qu'un instrument de destruction, l'homme crut à la puissance de l'homme, et l'on vit Napoléon et l'Empire. La foi en la puissance de l'homme, tel est donc le sj'mbole du siècle (i). »

(1) (javelle de France, 1 1 mai iS3G

Si le génie de Victor Hugo, en 1836, était unanimement reconnu, salué même par Ses adversaires, si la presse lui faisait cortège, il n'en allait pas de même de Balzac. Il lui fallait se pousser lui-même, se créer seul sa vogue et sa faveur auprès du public. La presse presque tout entière lui était hostile ; la critique affectait de ne le point prendre au sérieux. Sainte-Beuve se gaussait de son (( vocabulaire incohérent » ; il lui faisait des chicanes de grammairien : « M. de Balzac ne connaît que le en... Cet en est partout employé à faux par M. de Balzac. Au lieu de dire : il y va de la vie, de la fortune, il ne manque pas de dire : il s'y en va de la vie. » Il affecte de l'appeler M. Honoré Balzac tout court, afin de bien marquer que si l'auteur d'Eugénie Grandet abuse du en, il abuse aussi du de.

L'article de Sainte-Beuve avait paru dans la Revue des Deux Mondes en 1834. En 1836, ce n'est plus seulement la Revue des Deux Mondes que Balzac a contre lui, c'est aussi la Revue de Paris. Il est en procès avec cette dernière, qui a trouvé bon de livrer, sans son autorisation, à la Revue étrangère de Saint-Pétersbourg, les épreuves du Lys dans la vallée, épreuves encore informes et non revêtues du bon à tirer. Ce procès, il le gagnera. Mais, en attendant, il est l'objet d'une levée de boucliers générale de la part de ses confrères, presque tous inféodés à l'une ou à l'autre des deux revues, qui appartiennent l'une et l'autre aux mêmes propriétaires, MM. Bonnaire et Buloz. Tous épousent la querelle de ses adversaires. Plusieurs même signent ime déclaration dans laquelle ils jurent leurs grands Dieux que la contrefaçon, horrible à Bruxelles, est, à Saint-Pétersbourg, chose charmante. Cette pièce étrange porte les signatures à' Alexandre

22 l'RliMIKRK l'ARTlI':

Dumas, Léon Gozlan, Roger de Beauvoir, Frédéric Soulié, Eugène Sue, Méry, Jules Janin et Loève-Veimars. Un seul écrivain se leva pour défendre Balzac ; ce fut Alfred Nettement. Voici comment Balzac parle de cet épisode de sa vie littéraire dans V Historique du procès auquel a donné lieu LE LYS DANS LA VALLÉE :

« Dans la ville où cent quatorze notaires, cent neuf avoués, douze cents avocats, mille comédiens, tous ennemis les uns des autres, sont tous réunis en corps et se soutiennent, les artistes sont isolés ; quand l'un d'eux est calomnié, tous les autres arrivent à l'œuvre, la pelle à la main, et lui creusent sa fosse, espérant qu'il succombera, tandis que le corps entier des avoués, des avocats, se lève si l'on touche à l'un d'eux... Ainsi, dans la lutte actuelle, où je défends les intérêts de l'exploité contre l'exploitant, de l'écrivain contre le marchand, je suis seul, pas un de ceux qui devraient, comme les apprentis de la Cité dans Nigel, crier : Aux hâtons ! pas un ne bouge. Non, pas une sympathie ! Je dois même rendre justice à la presse, il y a chez elle une honorable unanimité contre moi. Toutefois, dans la Gazette de France, récemment, un homme d'un beau talent, un vigoureux critique, sans déguiser sa pensée sur mes œuvres, les condamnant ou les approuvant à son gré, a pris mon parti contre ces lâches, qui viennent effrontément s'asseoir chez moi sans y être jamais entrés, raconter ce qui s'y fait, y clouer de prétendus tapis, y poser des divans fantastiques, m'habiller des laquais, me vernir des carrosses, après avoir porté le désordre dans mes petites affaires. Critiquer les meubles de l'auteur pour se dispenser de parler de ses livres, est une des faces de la polémique littéraire. Que M, Alfred

CHATKAUliRIAXH • 23

Nettement trouve ici l'expression de ma reconnaissance pour ses articles. Et quelle épigramme contre le temps présent que de considérer comme une belle action l'observance des lois de la bonne compagnie ! Encore si la république des lettres se contentait de me laisser seul ; mais plusieurs véritables hommes de lettres sont intervenus, hier, en faveur de mon adversaire, ils le secourent de toutes leurs forces. — Abattez-le, nous l'achèverons, a dit naguère un journaliste qui avouait m 'avoir poursuivi d'injures pendant trois ans (i). »

Plus remarquables encore que ses articles sur les romanciers ou les poètes sont ceux que Nettement consacre aux historiens, particulièrement à Michelet et aux premiers volumes de son Histoire de France. Au début de l'un de ces articles, il mettait en regard M. Guizot et M. Michelet. Au talent du premier, à son style ferme et sobre, mais d'une sobriété qui fait songer parfois aux murailles de ces temples protestants, d'ori un fanatisme puritain bannit tous les ornements, toutes les images, il oppose « le talent plus catholique du second ». M. Guizot, c'est la prose ; M. Michelet, c'est la poésie de l'histoire, et ce serait à merveille si l'auteur de V Histoire de France ne péchait pas souvent par excès de poésie. « A force de découvrir l'histoire, dit Alfred Nettement, quelquefois l'historien l'invente. M. Michelet oublie peut-être trop fréquemment que l'imagination en histoire ne doit être que la lumière qui éclaire le fait, et non le rayon qui le colore. Si M. Guizot a dans sa marche quelque chose de trop méthodique et de trop compassé, M. Michelet procède par

(i) (Kuvres complètes de H. Je BjIjjc t. .Wll, p. 43S.

24 pri-:.miI':rk partik

sauts et par bonds, et se laisse aller à ses impétueuses saillies avec un abandon qui est loin d'être toujours irréprochable. On dirait vraiment, en maintes rencontres, qu'il écrit l'histoire pour son plaisir plutôt que pour l'instruction des autres, ralentissant ou précipitant sa marche en voyageur égoïste, suivant que les sites lui plaisent ou le fatiguent, et s'arrêtant quelquefois tout à fait pour réciter une ode en face de quelque grande ruine qu'il aperçoit en passant. »

En le remerciant de cet article, Michelet lui écrivait : « Je vous en suis très reconnaissant, principalement de l'éloge que vous m'y donnez, d'être dans la forme et par le style, l'historien catholique (i).

Alfred Nettement ne s'occupait pas seulement, dans ses Etudes littéraires, des poètes, des romanciers et des historiens. Les orateurs trouvaient, aussi, place dans sa galerie, et il croyait avec raison, ne pas excéder son cadre en montrant Berryer à la barre, Thiers à la tribune, l'abbé Lacordaire dans la chaire.

Son article du 8 avril 1836 est intitulé : M. Lacordaire chez M. de Chateaubriand.

Les fatigues de la station quadragésimale de 1835, avaient ébranlé la complexion fort délicate alors de l'abbé Lacordaire. Le médecin lui prescrivit les bains de mer et lui indiqua Dieppe. L'abbé y passa le mois de juillet. M'"6 Récamier qui s'y trouvait à ce moment, fit au

(1) Lettre inédite de Michelet.

Conférencier de Notre-Dame les avances les plus gracieuses. Presque tous les soirs il se rencontrait chez elle avec M. de Chateaubriand, M. le duc de Noailles, M. Ampère fils, M. Ballanche. L'auteur du Génie du Christianisme se flattait à bon droit d'avoir teint de ses couleurs la plupart des écrits de son temps. Il ne pouvait manquer de reconnaître dans Lacordaire un de ses plus glorieux élèves. Il lui demanda un sermon pour I'Œuatc de Marie-Thérèse (i).

M.^^ de Chateaubriand avait fondé, en 1819, avec le concours et sous les auspices de Madame la Dauphine, y Infirmerie de Marie-Thérèse, destinée à recevoir un certain nombre de vieilles dames, ruinées parla Révolution, et d'ecclésiastiques âgés et privés d'asile. Situé au numéro 86 de la rue d'Enfer (2;, cet hospice communiquait avec la maison habitée par l'auteur des Martyrs (3;.

Cette maison, ou- plutôt ce pavillon, avait été achetée par Chateaubriand, et surpayée par lui quelques années auparavant, uniquement pour préserver V Infirmerie d'un fâcheux voisinage. « Il s'agissait, dit-il, de sauver l'Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par les soins de ]M"^<2 de Chateaubriand et contiguë au pavillon : une compagnie d'entrepreneurs se proposaient d'établir un café et des Montagnes russes dans le susdit pavillon, bruit qui ne va guère avec l'agonie (4). »

Une fois son pavillon acheté, ce que Chateaubriand avait de mieux à faire était de l'habiter. Il allait, du

(1) Vie du R. P. Lacordaire, par M. Théophile Foisset, t. I, p. 359.

(2) Aujourd'hui n'^ 92, rue Denfert-Rochereau.

(3) Au n" 84 de la rue d'Enfer.

(4) Mémoires d'Outre-tombe, t. VI, p. 2.

r'RKMii<;Ri': partie

reste, s'y trouver à merveille. Le gros sacrifice d'argent qu'il avait fait dans cette circonstance, et que tant d'autres avaient précédé ou devaient suivre, ne resta pas du moins sans récompense. Lui-même nous a dit, dans ses Mémoires, ce qu'était cette habitation singulière et charmante :

« La démolition d'un mur m'a mis en communication avec l'Infirmerie de Marie-Thérèse ; je me trouve à la fois dans un monastère, dan? une ferme, un verger et un parc. Le matin, je m'éveille au son de VAnqelu's ; j'entends de mon lit le chant des prêtres dans la chapelle ; je vois de ma fenêtre un calvaire qui s'élève entre un noyer et un sureau ; des vaches, des poules, des pigeons e*: des abeilles ; des sœurs de charité en robe d'étamine noire et en cornette de basin blanc, des femmes convalescentes, de vieux ecclésiastiques vont errant parmi les lilas, les azalées, les pompadouras et les rhododendrons du jardin, parmi les rosiers, les groseilliers, les framboisiers et les légumes du potager. Quelques-uns de mes curés octogénaires étaient exilés avec moi : après avoir mêlé ma misère à la leur, sur les pelouses de Kensington, j'ai offert à leurs derniers pas les gazons de mon hospice ; ils y traînent leur vieillesse religieuse comme les plis du voile du sanctuaire...

« Ma maison, les divers bâtiments de V Infirmerie avec leur chapelle et la sacristie gothique, ont l'air d'une colonie ou d'un hameau. Dans les jours de cérémonie, la religion cachée chez moi (i), la vieille monarchie à mon hôpital, se mettent en marche. Des processions compo-

(8) Chateaubriand écrivait cette page de ses Mémoires au mois de mai i833.

CHATHAUBR[.\N"l) 27

sées de tous nos infirmes, précédés des jeunes filles du voisinage, passent en chantant sous les arbres avec le Saint-Sacrement, la croix et la bannière. M^e de Chateaubriand les suit, le chapelet à la main, fière du troupeau, objet de sa sollicitude. Les merles sifflent, les fauvettes gazouillent, les rossignols luttent avec les hymnes. Je me reporte aux Rogations dont j'ai décrit la pompe champêtre ; de la théorie du christianisme, j'ai passé à la pratique...

(( Nous n'entendons parler du monde à ïlnfirmerie qu'aux deux quêtes publiques et un peu le dimanche ; ces jours-là, notre hospice est changé en une espèce de paroisse. La Sœur supérieure prétend que de belles dames viennent à la messe dans l'espérance de me voir ; économe, industrieuse, elle met à contribution leur curiosité en leur promettant de me montrer, elle les attire dans le laboratoire ; une fois prises au trébuchet ; elle leur cède bon gré mal gré, pour de l'argent, des drogues en sucre. Elle me fait servir à la vente du chocolat fabriqué au profit de ses malades... La sainte femme dérobe aussi des trognons de plume dans l'encrier de M"ie de Chateaubriand ; elle les négocie parmi les royalistes de pure race, affirmant que ces trognons précieux ont écrit le superbe Mémoire sur la captivité de Madame la dttchesse de Berry. (( C'est à qui sera reçu à Marie-Thérèse. Les pauvres femmes obligées d'en sortir quand elles ont recouvré la santé se logent aux environs de VInfirmerie, se flattent de retomber malade et d'y rentrer. Rien n'y sent l'hôpital : la juive, la protestante, la catholique, l'étrangère, la Française y reçoivent les soins d'une délicate charité qui se déguise en affectueuse parenté : chacune des affligées croit reconnaître sa mère...

28 ' PRKMIKRE l'ARTIE

« Grand nombre de veuves de chevaliers de Saint- Louis sont nos habituées ; elles apportent avec elles la seule chose qui leur reste, les portraits de leurs maris en uniforme de capitaine d'infanterie : habit blanc, revers roses ou bleu de ciel, frisures à l'oiseau royal... (i). »

Quelques bons tableaux de l'école italienne, une Vierge de Guérin, la Sainte-Thérèse, du baron Gérard, ornaient la chapelle de V Infirmerie. C'est dans cette chapelle, que l'abbé Lacordaire, le 24 mars 1836, prononça son sermon, au milieu de la plus brillante assistance. Mgr de Quélen, officiait, et devait, après le salut, poser la première pierre d'un nouveau bâtiment destiné à agrandir l'hospice.

Ce confesseur de la foi, que la Révolution avait chassé de son palais et qui répondait à la proscription par des bienfaits, à la calomnie par des vertus ; ce jeune prêtre dont la gloire naissante avait l'éclat de l'aurore ; en face de lui, dans les splendeurs du couchant, le grand écrivain qui, au début du siècle, avait redressé la croix abattue et appelé la France au pied des autels relevés : dans l'assemblée, les noms les plus illustres, splendeurs vivantes du passé de notre histoire ; au fond du sanctuaire, les hôtes de la maison : invalides du sacerdoce, pauvres dont la vie s'était usée au service des pauvres — saintes et nobles femmes, filles indigentes de ces maisons jadis riches et puissantes qui ne connaissaient l'indigence que pour la secourir ; au frontispice de l'Infirmerie, le nom auguste de la victime du Temple, de la fille de Louis XVI, de celle qui s'occupa des souffrances des autres toutes les fois qu'elle cessa de souffrir. Alfred Nettement retrouvait

(i) Mémoires d^ Outre-tombe t. VI, p. 4.

CHATKAUBRIAM) 2Ç)

là, dans un cadre incomparable, tous les objets de son culte : la religion, la jeunesse, la Monarchie.

Son article fut digne du sujet. J'en détache l'analyse du discours de Lacordaire, discours qui n'a pas été reproduit dans les Œuvres de l'illustre dominicain. Prêchant devant un auditoire où quelques hommes seulement avaient pu trouver place, l'orateur s'était attaché surtout à montrer quels liens étroits rattachaient les besoins du sacerdoce et la charité des femmes :

« Ces luttes puissantes, disait-il, ces existences pleines de veilles et de travail, toutes ces laborieuses destinées du sacerdoce sont au-dessus des forces de votre sexe : il y a plus, elles sont, en quelque sorte, étrangères à vos douces et utiles destinées. Ces devoirs vous sont défendus par vos devoirs, ces vertus interdites par vos propres vertus. Et, cependant, que ne devez- vous pas aux prêtres ?

« Dans toute société chrétienne, ce sont de nobles et de puissants intermédiaires entre vous et vos affections, les tuteurs de votre faiblesse, les gardiens de votre bonlieur. Comme à tous, les prêtres vous ouvrent la vie de la religion dans le baptême, vous préparent aux saintes initiations des sacrements, consacrant, conseillant, éclairant quelquefois ces unions d'où dépend votre vie. Entre le voile blanc des épousées et le linceul .des funérailles, la protection du prêtre vous suit, sans vous abandonner un instant. La tendresse de vos enfants, l'affection de vos époux, ou leur retour, sont leur ouvrage, car ils prêchent tous les devoirs dont se compose votre félicité. Que ne devez-vous pas aux prêtres ? Aux prêtres ! De nouveaux et de touchants devoirs sont imposés envers eux dans les temps où nous sommes, devoirs in-

3o l'RE.MIHRl': l'ARTIE

connus aux siècles passés comme les nouveaux besoins du sacerdoce. Quand la voix de Vincent de Paul trouvait des mères pour des milliers d'enfants, qui lui doivent et qui lui devront la vie, et qui, à deux pas de cette demeure vivent du lait qu'il a fait couler pour eux, Vincent et ses dignes émules ne connaissaient que la pauvreté volontaire. Mais depuis que le Ciel, dirai-je dans sa justice sévère, dirai-je dans sa bonté, a purifié le clergé de son opulence, le prêtre, brisé des fatigues de l'apostolat, éprouve au bout de sa carrière cette pauvreté qu'il assistait jadis et n'est pas sûr de trouver dans sa vieillesse la paix de ses dernières journées et le lit de mort de son agonie. Ce sont ces vénérables misères que vous devez secourir en ce moment. Quand ces vies si utiles et si nécessaires au monde, plus nécessaires aux riches qu'aux pauvres, car le riche a de plus grands devoirs et de plus difficiles vertus, quand ces vies sont épuisées de dévouement, usées de travail, dévorées par le zèle, il faut qu'elles puissent trouver dans ce séjour de repos et de prières un asile unique, dont nul asile rival ne s'élève en France, une dernière retraite et un premier tombeau (i) ! »

L'abbé Lacordaire, qui prêchait depuis deux années à Notre-Dame, avec un succès sans cesse grandissant, était à la veille de quitter Paris et de se rendre à Rome, pour y étudier, disait-on, en réalité, pour s'y préparer à prendre l'habit de dominicain. Voici, en quels termes, Alfred Nettement annonçait le prochain départ du jeune et éloquent prédicateur :

« M. Lacordaire va descendre de cette chaire encore tout émue de son éloquence ; dans une époque où tout

(i) Gajettc de France du 8 avril i838.

CHATEAUBRIAND 3l

commence et où rien ne s'achève, où le talent prend ses premiers combats pour des victoires et ses premières fleurs pour des fruits, il rompt brusquement avec la gloire, il l'écarté de son chemin et va s'ensevelir dans la solitude et le recueillement. C'est que le succès, qui aveugle l'homme médiocre, éclaire et avertit l'homme supérieur, l'admiration de la foule lui découvre ce qui lui manque, car la foule admire bien plus les défauts que les qualités. Son propre jugement lui est plus sévère que celui des autres et, au lieu de jouir de sa gloire, il aime mieux s'occuper de la mériter.

« C'est ainsi qu'on vit un Bossuet descendre de la chaire où il était monté si jeune encore, et aller demander à l'étude et à la retraite cette vaste érudition et cet immortel génie qui devinrent plus tard l'un des remparts de l'Eglise et qui sont aujourd'hui l'une de ses gloires. Illustre exemple suivi par M. Lacordaire, qui, lorsque tout le monde a soif de sa parole, se condamne au silence et, se retirant pour plusieurs années à Rome, cette auguste solitude, va puiser à la source de la science sacrée et des immortelles inspirations (i). »

C'est une bonne fortune de trouver une lettre inédite de la vicomtesse de Chateaubriand. Voici celle qu'elle écrivit à Alfred Nettement, après avoir lu son article :

« J'aurais voulu. Monsieur, vous remercier dès hier, en mon nom et en celui de M. de Chateaubriand, de votre admirable article sur l'Infirmerie de Marie-Thérèse ; mais j'étais extrêmement souffrante et j'ai même de la peine à dicter ce billet aujourd'hui. J'ai encore,

(i) Galette de Frcince, n" du S avril i83t).

32 l'RKMIKRI': l'ARTIK

Monsieur, une grâce à vous demander ; vous serait-il possible, quand vous en trouverez l'occasion, de dire une chose qui favoriserait vos bonnes intentions pour mon pauvre établissement ? L'Infirmerie de Marie-Thérèse est légalement reconnue indépendante des hospices ; elle appartiendra après ma mort et celle de M. de Chateaubriand, à l'archevêché de Paris : elle est, par conséquent, autorisée à recevoir des legs, ce qui la mettra un jour à même de ne plus dépendre de la charité publique. C'est une chose très essentielle à faire connaître dans l'intérêt de cet établissement et vous accomplirez ainsi, Monsieur, l'œuvre charitable que votre talent a si bien commencée.

« Recevez de nouveau, je vous prie, IMonsieur, mes remerciements les plus sincères. M. de Chateaubriand est plein de reconnaissance et trouve seulement que vous l'avez trop bien traité.

« Vicomtesse de Chateaubriand. »

« Oserai-je vous prier de remercier M. de Genoude d'avoir bien voulu permettre que la Gazette de France prît sous sa protection l'asile des vieux prêtres et des victimes de nos malheurs ? »

Dans les papiers d'Alfred Nettement, que sa fille a bien voulu me communiquer, je trouve plusieurs lettres de Chateaubriand, écrites de 1831 à 1845.

Au début de la seconde Restauration, M. Philippe

CHATEAUBRIAND J.i

Nettement, père du futur rédacteur de la Gazette de France, avait été nommé, par le gouvernement de Louis XVIII, chancelier du Consulat de France à Londres. Lors de son ambassade en Angleterre, en 1822, Chateaubriand eut vite fait d'apprécier le caractère et le mérite de M. Philippe Nettement, et il ne tarda pas à lui confier le poste de Vice-Consul de France. Il allait souvent le voir au Consulat, et s'il lui arrivait de trouver tout le monde sorti, à l'exception de la plus jeune des filles, âgée de cinq ans seulement, il ne laissait pas d'entrer quelques instants. Il avait pour cette enfant une affection particulière et se plaisait à dire quelquefois : « Je n'ai jamais été mieux reçu que par cette petite, en l'absence de ses parents. »

Alfred Nettement ne devait pas oublier les témoignages d'estime et d'affection que le grand écrivain avait donnés à sa famille. Jusqu'à la fin, il restera l'un des plus fidèles admirateurs de l'auteur du Génie du Christianisme.W ne négligera aucune occasion de louer ses écrits.

Dès l'apparition des Etudes historiques, au mois d'avril 1831, la Quotidienne leur consacra un article non signé, mais sur l'auteur duquel Chateaubriand ne se trompa pas. Le jour même, il écrivit à Alfred Nettement (i) pour le remercier :

« Paris, ce 18 avril 1831.

« Je crois vous devoir, Monsieur, l'article obligeant que je viens de lire dans la Quotidienne. Je vous en remer-

(i) Alfred Nettement a reproduit cet article au tome 1, pages 108 à 128, de son Jlisloire fantMttique de la Révolution de Juillet en soixante-dix articles, ou Recueil de Variétés insérées dans Lk Quotidienne. Deux volumes in-8'.

:54 PREMIERE l'ARTIE

cie pour moi et je vous en félicite pour vous, non à cause des éloges que vous voulez bien me donner, et que je ne mérite guère, mais parce qu'il est bien conçu, bien pensé, écrit avec un rare talent.

« Recevez de nouveau, Monsieur, je vous prie, mes remerciements sincères et mes compliments les plus empressés. »

En 1834, ^ux mois de février et de mars, eurent lieu, à l'Abbaye-au-Bois, dans le salon de M™^ Récamier, les lectures des Mémoires d' Outre-Tombe, Alfred Nettement n'y assista pas, mais il obtint de s'asseoir à la table même de l'auteur, dans son cabinet de travail, et de prendre connaissance du précieux manuscrit. II lui fut donné de le feuilleter tout à son aise. La fête dura deux jours, d'autant plus complète que, lorsqu'il relevait les yeux, il apercevait Chateaubriand, assis en face de lui, le front incliné dans ses pensées, ou se promenant à pas lents dans son jardin, sous les arbres, qu'il avait plantés. Rentré chez lui, il écrivit, pour l'Echo de la Jeune France, deux articles, (i) qui furent aussitôt reproduits par la Quotidienne, et qui furent recueillis, à quelque temps de là, dans le volume publié sous ce titre : Lectures des Mémoires de M. de Chateaubriand, ou Recueil des articles publiés sur ces Mémoires, avec des fragments originaux (2) .

Après celui de Sainte-Beuve dans la Revue des Deux

(i) L'Echo de la Jeune France, mai et juin 1834. — Nettement, au mois d'avril i833, avait fondé cette Revue, dans le but d'ouvrir une tribune aux jeunes écrivains et de réunir sur le terrain religieux les jeunes gens des Ecoles. ^ C'est la jeunesse, lui écrivait Chateaubriand en lui envoyant son adhésion, c'est la jeunesse religieuse et libre qui fera l'avenir de la France ; c'est elle qui retrouvera, dans l'anarchie des idées où nous sommes plongés, le principe de la société nouvelle. >>

(2) Un vol. in-80, Paris. 1834.

Mondes (i), ces deux articles, faits de verve, sont les plus remarquables qui aient paru alors sur les Mémoires d'Outre-Tombe. On y rencontre, à chaque page, des traits heureux, des lignes éloquentes, celles-ci, par exemple, sur Mirabeau, à propos, des périls que, à la veille de sa mort, il essayait de conjurer et que vraisemblablement il n'aurait pu vaincre :

Les grands hommes ont beau se coucher en travers d'une situation comme Attila en travers de la porte de son camp, les situations sont moins faciles à émouvoir que les armées. Il y eut un moment où Fouché fut plus puissant que Bonaparte, et où l'homme de la police put mettre insolemment aux arrêts, dans l'Elysée, l'honneur de la victoire. Il y eut au moment où l'épée du vainqueur d'Austerlitz resta scellée dans son fourreau par une parole sortie de ce Sénat d'une bassesse si lâche en face de cette grande fortune, d'un courage plus lâche encore contre cette grande adversité. Eh bien, il fût advenu à Mirabeau ce qu'il advint à Bonaparte. Les trente voix lui eussent répété cette loi du silence sous laquelle il les courbait naguère ; les trente voix eussent crié : « Silence à la grande voix ! « Sa vie, disent admirablement les Mémoij'es., eût montré sa faiblesse dans le bien. Sa mort l'a laissé en possession de sa force dans le mal ».

Chateaubriand lui écrivait, après avoir lu cet article :

(( 21 mai 1834.

« Je viens de lire, Monsieur, dans la Quotidienne, l'article que j 'avais lu dans l'Echo de la Jeune Francc.Loua.nges à part et le plaisir de mon amour-propre compté pour rien, votre article est admirable. Je prends un intérêt

(1) i5 avril 1834.

tout particulier à votre beau talent ; je vous regarde comme mon élève, et vous savez combien j'étais attaché à Monsieur votre père.

« Je vous remercie, mille fois, Monsieur, je vous félicite, en même temps, et suis entièrement à vos ordres. »

Si les Mémoires d' Outre-Tombe étaient l'œuvre de prédilection de Chateaubriand, il avait aussi un faible particulier pour sa tragédie de Moïse, composée pendant les derniers temps de l'Empire. La voir jouer par Talma avait été longtemps un de ses rêves.Talmamort,ilsefût contenté de Lafon, mais les négociations avec la Comédie Française, n'aboutirent pas ; c'est pourquoi le jeudi 2 octobre 1834, par une belle journée d'automne, tout ce qu'il y avait de carrosses revenus des châteaux à Paris roulait sur la route de Versailles. La ville de Louis XIV donnait asile, ce jour-là, à la tragédie sacrée, bannie des scènes parisiennes ; le théâtre de Versailles jouait le Moïse de Chateaubriand. La pièce, certes, renfermait de beaux endroits, et l'on y trouvait çà et là, comme un écho, à demi voilé, des chœurs d'Esther ou d'Athalie. Malheureusement, si l'œuvre était remarquable au point de vue du style, si même la conception en était assez forte, elle ne laissait pas d'être très imparfaite au point de vue dramatique. Les décors étaient des décors de banlieue, les acteurs étaient des comédiens de troisième ordre. Dans ces conditions, la représentation ne pouvait être qu'un désastre. Si les loges firent bonne contenance, le parterre ne cacha pas son ennui. Tout le monde sortit triste, comme on sort d'une cérémonie funèbre. A la porte du théâtre, ]\/{me Récamier, pressée et coudoyée par la foule, qui ne la reconnaissait pas sous son voile baissé, avait peine à

CHATEAUBRIAND jy

retenir ses larmes, il lui fallut attendre longtemps, au milieu de cette cohue, la voiture de louage que M. Ballanche cherchait en vain dans la me. Cette fois, c'en était bien fait de Moïse : il était écrit qu'il n'entrerait jamais dans la terre promise.

Alfred Nettement rendit compte de la représentation dans la Quotidienne du 5 octobre, et il s'appliqua de son mieux à panser les blessures du poète ; il cita ses plus beaux vers ; il évoqua, pour consoler Chateaubriand, les grandes ombres de Louis XIV et de Racine. Chateaubriand lui écrivit :

« Paris, 6 octobre 1834.

« Il faut toujours, Monsieur, que je vous remercie, et je n'ose presque plus revenir sur le chapitre de ma reconnaissance, de peur d'être importun et ennuyeux. Vous aurez bien de la peine. Monsieur, à faire vivre mon pauvre Moyse six vingt ans (i) ; le temps des longues séries est passé. Toujours dois-je vous dire combien je suis touché de votre bienveillance et vous félicite de votre talent. Mille compliments empressés. Monsieur, toutes mes amitiés à M. Brian (2). »

Sous la Restauration, le Conservateur, rédigé par Chateaubriand, La Mennais, Fiévée, de Bonald, avait jeté, de 1818 à 1820, un incomparable éclat. Des royalistes voulurent, en 1835, sinon le faire revivre, du moins ressusciter son titre : ils fondèrent le Nouveau Conservateur (3). Le Conservateur de 1818 avait pour devise : Le

(i) Moïse mourut à l'âge décent vingt ans.

(2) Le baron de Brian, directeur de la Qiiolidicnnc.

(3) Journal hebdomadaire. Ses bureaux étaient rue Caumartin, 7.

Roi, la Charte, et les Honnêtes Gens ; devise que le Nouveau Conservateur modifia ainsi : La liberté par V ordre, V ordre par la monarchie, la monarchie par les honnêtes gens. Au premier rang de ceux qui avaient créé la nouvelle Revue, se trouvait Alfred Nettement. Chateaubriand s'empressa de lui adresser la lettre suivante :

« Paris, 2 juin 1835.

«Je viens de lire, Monsieur, votre belle Introduction au Nouveau Conservateur et je m'empresse de vous remercier de l'obligeance avec laquelle vous avez bien voulu parler de V ancien. On m'a souvent proposé, depuis 1830, de rétablir en mon nom le Conservateur ; je m'y suis refusé : le passé seul m'occupe, le présent ne m'est rien, l'avenir ne m'appartient pas. Mes dernières paroles à la tribune des Pairs annonçaient au gouvernement de Juillet qu'il ne pourrait marcher avec la liberté de la presse : me suis-je trompé ? Tous les efforts du gouvernement tendent à tuer une liberté, aujourd'hui la vraie constitution de la France, et dans laquelle chaque opinion trouve un asile. C'est donc un devoir sacré de la défendre. Quand on se sert comme vous. Monsieur, avec un égal succès, du raisonnement et de la plaisanterie, on est doublement armé.

« Recevez de nouveau, Monsieur, je vous prie, avec mes félicitations et mes remerciements, l'assurance de ma considération la plus distinguée. »

En cette même année 1835, pressé par le besoin, Chateaubriand s'était \ u forcé de s'atteler à d'ingrates besognes. Vieux et cassé par l'âge, il traduisit, pour la librairie Gosselin, le Paradis perdu comme aux jours de sa

jeunesse, à Londres, il faisait, pour l'imprimeur Baylis, « des traductions du latin et de l'anglais ». Le chantre des Martyrs réduit, pour vivre, à traduire le poème de Milton, il y avait là, pour Alfred Nettement, le sujet d'un bel article. Celui qu'il publia dans la Quotidienne lui valut de recevoir la lettre qu'on va lire :

« Vous m'avez rendu un vrai service, Monsieur, en n'imprimant pas mon triste billet. Je n'écris que pour gagner mon pain ; en dehors de ce but, je regarde toutes mes paroles comme des paroles inutiles dont je rendrai compte à Dieu. Je ne regrette de mes douze lignes que ce que je disais de vous et de votre talent. Du reste, je ne suis pas le moins du monde découragé, mais je pense que j'ai payé mon tribut par quarante ans de combats qui ont fini vers le terme de mes jours par me mettre aux gages d'un libraire. C'est assez pour les rois ; si je les avais trahis, ils m'aimeraient beaucoup mieux et je ne serais pas obligé de traduire du Milton à l'aune. Je leur souhaite donc toutes les couronnes qu'ils portent à présent en Europe avec tant de gloire et d'honneur. Moi, je n'ai plus affaire qu'à ma tombe.

« Croyez, Monsieur, à mon sincère attachement et dévouement. « Chateaubriand.

"II juin 1835. )>

Alfred Nettement fit paraître, en 1839, une traduction des Conférences du docteur Wiseman (i) sur les doctrines

(i) Nicolas-Patrice-Etienne Wiseman, né à Séville, le 2 août 1802, mort le 16 février i8()5. Son nom, illustré par ses écrits et ses conférences, restera surtout attaché au rétablissement complet de la hiérarchie catholique en Angleterre (1849). I.e 3o septembre i85o, il fut élevé par le pape Pie IX aux (lignirés de cardinal, d'archevêque de Westminster et de Primat de l'Eglise catholique d'Angleterre.

40 pri-:m]i-:ri-; partie

d les pratiques les plus importantes de l'Eglise catholique, précédée d'un Essai sur les progrès et la situation du Catholicisme en Angleterre.

Dans son Introduction, principalement consacrée à l'émigration ecclésiastique en Angleterre, Nettement rappelait le souvenir des pieuses cérémonies célébrées par les évoques et les prêtres français dans la chapelle de Little-George Street, à Londres. Il racontait comment cette chapelle avait été bâtie par un prêtre émigré, un

sulpicien, M. Bouret. « L'emplacement était humble

comme l'édifice qui allait s'y élever. On avait choisi une de ces ruelles, si communes à Londres, où sont placées les écuries et les remises des hôtels situés dans les rues élégantes du voisinage Quand les fonds furent rassemblés, on se mit à l'œuvre. Pour édifier l'église qu'on allait consacrer au Très-Haut sur la terre étrangère, il fallut supprimer deux écuries : qu'importe ! Le Christ n'était-il pas né sur une crèche, et n'est-ce pas d'une étable qu'est sortie cette loi qui a sauvé le monde, et qui peut seule le conserver aujourd'hui ? La ruelle n'avait pas changé de destination en donnant asile à la chapelle française. Les écuries, les remises, les étables subsistaient autour de la maison de la prière... »

Chateaubriand était l'un des derniers témoins de ces années d'exil que faisait revivre le traducteur deWiseman. Alfred Nettement, qui lui avait fait hommage de ses deux volumes, en reçut cette réponse :

«Un million de pardons, INIonsieur ; une multitude de petites souffrances et d'ennuyeuses affaires m'ont empêché de vous remercier plus tôt de votre inestimable présent. Je n'ai pu même encore achever que votre Intro-

duction, et suis à peine dans les Conférences. Votre Introduction m'a paru sérieuse, animée et pleine de faits. Vous sentez combien j'ai dû être touché, moi qui avais assisté, dans la petite chapelle, au miUeu des écuries, au service funèbre célébré par mes compagnons d'exil, avec Monsieur votre père, pour la mort de Marie- Antoinette. Mon admiration pour vos talents. Monsieur, vous est connue, et j'aime à vous en réitérer l'expression. Le rhumatisme fatigant qui m'engage toujours la main droite m'obUge à recourir à la main de Pilorge (i) ; je vous en fais toutes mes excuses, Monsieur, et je vous prie d'agréer de nouveau, avec tous mes remerciements, l'assurance de ma considération la plus distinguée.

« Jeudi, 21 août 1839. »

Dans un de ses meilleurs ouvrages, {'Exposition royaliste, publiée au mois d'avril 1842, Alfred Nettement, à l'occasion de la guerre d'Espagne, avait rappelé, avec de justes éloges, les services rendus par Chateaubriand pendant son trop court passage au ministre des Affaires étrangères. Le 26 avril il recevait cette lettre :

<( Vous m'avez fait trop d'honneur. :\Ionsieur, en citant mon nom dans V Exposition royaliste ; vous avez usé envers moi de votre indulgence ordinaire ; je vous en remercie mille fois. Les armes sont maintenant entre vos mains et vous les maniez avec un bras moins fatigué que celui du vieux serviteur des rois, désabusé sans être infidèle. Vous voyez. Monsieur, que le temps ne répare pas les maux (lu'il m'a faits ; je ne puis toujours tenir la

(i) M. Hyacinthe Piloryc, socrctairo de ChatcaubnanJ.

plume et je suis toujours obligé de dicter à Pilorge ; vous voudrez bien m'excuser. Si à mon âge, on ne se guérit plus de rien, on se console de tout.

« Je vous renouvelle, Monsieur, mes remerciements

et mes félicitations sincères.

« 26 avril. ))

L'année suivante, à la veille du voyage de Belgrave- Square et de la visite de Chateaubriand au comte de Chambord, Alfred Nettement tint à signaler une fois de plus les titres de l'auteur du Génie du Christianisme à l'estime et à l'admiration de tous les Français. Chateaubriand le remercia en ces termes :

« Paris, ce 16 novembre 1843.

« J'ai vu, avant-hier, votre frère (i). Monsieur ; nous avons parlé de l'article beaucoup trop flatteur que vous aviez eu la bonté de faire sur moi. Je l'avais lu, non avec l'admiration d'un auteur qui s'enfle en s'entendant louer, mais avec la satisfaction d'un homme qui a quelque connaissance de la manière des grands écrivains.

« Si je ne vous ai pas encore remercié, Monsieur, malgré toute l'envie que j 'en avais, c'est que je suis souffrant d'une telle manière, que j'en suis à craindre d'être incapable de me rendre à Londres.

« Quoi qu'il en soit, Monsieur, je vous prie de croire à la reconnaissance du vieil ami de Monsieur votre père et d'agréer, avec mes remerciements très sincères, la nouvelle expression de toute mon admiration. »

(i) Francis Nettement, journaliste comme son frère, rédacteur de la Quotidienne et de VOpinion publique.

Dès l'apparition de la Vie de Ramé, le dernier livre du chantre des Martyrs, Alfred Nettement en rendit compte dans la Gazette de France, le 23 août 1844. Le même jour, Chateaubriand lui écrivait :

« Paris, 23 août 1844.

(( Je n'ai pas eu besoin. Monsieur, pour vous reconnaître, de Hre jusqu'au bout votre article ; dès la seconde ligne, vous vous étiez décelé. Quand on écrit comme vous, on ne peut se cacher. Vous m'avez vu avant-hier : vous aurez été apparemment touché de mes souffrances, de ma vieillesse, et puis vous vous serez souvenu des rapports d'amitié qui m'ont lié jadis à votre père. Je consens très volontiers à nourrir cette amitié qui a pris naissance pour vous dans un tombeau (i). Les cendres paternelles m'auront protégé auprès de vous. Votre talent a fait le reste. »

En 1845, un nouvel article valait à Nettement cette dernière lettre :

« Mes vieux doigts se redressent pour vous remercier, Monsieur. Vous n'avez vu en moi qu'un ancien serviteur de la monarchie dont vous déplorez la perte avec tant de cœur et d'éloquence. J'ai bien peur que vous soyez le dernier à la pleurer, mais il y a de la gloire à se promener comme vous sur des ruines immortelles.

« Pardonnez à mon écriture. Les morts tiennent mal la plume.

(i) Le père d'Alfred Nettement était mort quelques mois auparavant, le i^ janvier 1X44.

44 l'REiMIKRE PARTIE

'( Vous connaissez, Monsieur, toute mon admiration et toute mon amitié.

« 20 septembre 1845. »

Je suis heureux, en insérant ici ces lettres, d'apporter une intéressante contribution à la Correspondance de Chateaubriand, qui ne tardera pas, je l'espère, à être publiée. Elles joignent à leurs autres mérites celui d' être d'être admirablement datées. L'illustre écrivain n'avait pas cette aversion du chiffre et du millésime, qui était commune à deux de ses amis, M^^ de Staël et le duc de Laval. Ce dernier se plaisait souvent à dire avec un certaine moue : (( Les dates ! C'est peu élégant ! »

23 décembre 1900.

De l'exactitude dans les « Mémoires d'outre=tombe)).

Au point de vue littéraire, les Mémoires de Chateaubriand sont un chef-d'œuvre, au-dessus duquel peuvent seuls être mis les prodigieux et incomparables Mémoires du duc de Saint-Simon. J'ai eu déjà plus d'une fois occasion d'en parler, et je ne promets pas de n'y point revenir encore, à l'occasion (t). Aujourd'hui, je voudrais seulement examiner, en quelques mots, quelle est leur valeur au point de vue de l'exactitude des faits et de la véracité de l'auteur.

Un critique et un historien distingué, M. L. de Lanzac de Laborie, écrivait récemment, à propos du premier \olume des Mémoires du chancelier Pasquier : « Pasquier, mille fois plus véridique et plus impartial que Chateaubriand, ne saurait entrer en lice avec lui pour l'éclat du style et le prestige de l'éloquence (2) ». Si je comprends

(i) Depuis la publication de ce chapitre (octobre i8q3), j'ai donné, à la librairie Garnier frères, une édition nouvelle des Mémoires cV Outre- Tombe, avec notes et appendices, et où, pour la première l'ois, se trouve rétablie, contormément aux intentions de l'auteur, la division de l'ouvrage en quatre Parties, comprenant chacune plusieurs Livres.

(2) Le Correspondant du 10 juin 1893.

4(5 i'R]-:.MiKRi'; I'Ariik

bien, cela veut dire que Chateaubriand, dans ses Mémoires, n'est pas véridique du tout, et que très fréquemment, sinon toujours, il en prend à son aise avec les faits et les accommode à sa guise. C'est là, je ne crains pas de le dire, une accusation sans fondement. Les Mémoires d'Outre- Tombe sont presque partout, dans les petites choses comme dans les grandes, d'une exactitude irréprochable. J'en veux donner ici quelques exemples.

Chateaubriand naquit à Saint-Malo le 4 septembre 1768 ; il dit, au début de ses Mémoires : « J'étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l'équinoxe d'automne, empêchait d'entendre mes cris: on m'a souvent conté ces détails, leur tristesse ne s'est jamais effacée de ma mémoire. Il n'y a pas de jour où, rêvant à ce que j'ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m'infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil, le frère infortuné qui me donna un nom que j'ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées. »

Quelques lecteurs soupçonneront peut-être le grand poète d'avoir imaginé, en vue de l'effet à produire, quelques-unes de ces circonstances et, en particulier, cette tempête romantique, qui éclate si à propos. Mais voici que M. Charles Cunat, le savant et consciencieux archiviste de Saint-Malo, confirme de la façon la plus précise, dans un écrit publié en 1850, la parfaite exactitude de tous les détails donnés par Chateaubriand :

« En effet, dit-il, une pluie opiniâtre durait depuis

près de deux mois ; plusieurs coups de vent qu'on avait éprouvés n'avaient pas changé l'état de l'atmosphère ; ce temps pluvieux jetait l'alarme dans le pays ; ce fut dans la nuit du samedi au dimanche, à l'approche du dernier quartier de la lune, qu'eut lieu la tempête horrible qui accompagna la naissance de Chateaubriand et dont les terribles effets se firent sentir dans le pays et notamment à la chaussée du Sillon. De la chambre de M^^^ de Chateaubriand, le bruit causé par la tempête devait parfaitement se faire entendre ; il est peu de maisons à Saint- Malo, même celles qui se trouvent le plus abritées contre la direction du vent, qui, dans une tempête, n'en ressentent les effets. L'hôtel de la Gicquelais, occupé par la famille de Chateaubriand, était en première ligne et n'avait rien à le préserver, depuis le faîtage jusqu'au second étage compris, qui étaient à découvert (i). »

La continuité et la violence des tempêtes, en ces premiers jours de septembre 1768, furent telles que l'évêque et le chapitre firent exposer pendant neuf jours, comme aux époques des plus grandes calamités, les reliques de saint Malo dans le chœur de la cathédrale ; les voûtes de l'antique basilique ne cessèrent de retentir des chants de la pénitence et des appels à la miséricorde divine. Enfin, l'orage s'apaisa, le ciel reprit sa sérénité et, le dimanche 18 septembre, on porta processionnel lement les précieux restes du saint à travers les rues de la ville et autour des remparts, au milieu d'uun concours immense de la population. Les reliques, précédées du clergé, étaient portées

[\) Recherches sur plusieurs des circonstances relatives aux origines, à la naissance et à l'enfance de M. de Chateaubriand, par M. Charles Cunat, Saint-Maio, i85o.

par deux chanoines et suivies par Mgr Jean- Joseph Fogasse de la Bastie, évêque du diocèse.

Chateaubriand fut mis en nourrice à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. Au bout de trois ans on le ramena à Saint-Malo. « Nous n'habitions plus, dit-il, la maison où j'étais né ; ma mère occupait un hôtel, place Saint- Vincent, presque en face de la porte qui communique au Sillon. » — Ceci concorde encore avec les renseignements fournis par M. Ch. Cunat : « Lorsque Chateaubriand revint de nourrice, écrit-il, sa famille avait quitté depuis peu de temps l'hôtel de la Gicquelais et habitait le premier étage de la belle maison de M. White de Boisglé, qui est presque en face de la porte Saint-Vincent ; c'est celle qu'on voit à droite quand on entre dans la ville (i). »

Après avoir parlé de ses jeux d'enfant sur la grève avec son ami Gesril, Chateaubriand ajoute : « Je ne sais si ce ne fut point cette année que le comte d'Artois vint à Saint-Malo ; on lui donna le spectacle d'un combat naval. Du haut du bastion de la poudrière, je vis le jeune prince dans la foule au bord de la mer ; dans son éclat et dans mon obscurité, que de destinées inconnues ! » — En effet, dit M. Cunat, le comte d'Artois, frère du roi, arriva à Saint-Malo le 11 mai 1777 et n'en repartit que le 13.

Sous l'ancien régime, on entrait jeune dans toutes les carrières. Dès qu'il eut dix-sept ans, il parut à Chateaubriand et à ses parents que l'heure était venue pour lui de se prononcer.

« Je dis à ma mère, écrit-il, que je n'étais pas assez (i) Ch. Cunat.

fortement appelé à l'état ecclésiastique. Je variais pour la seconde fois dans mes projets ; je n'avais pas voulu me faire marin, je ne voulais plus être prêtre. Restait la carrière militaire ; je l'aimais : mais comment supporter la perte de mon indépendance et la contrainte de la discipline européenne ? Je m'avisai d'une chose saugrenue : je déclarai que j'irais au Canada défricher des forêts, ou aux Indes chercher du service dans les armées des princes de ce pays. Par un de ces contrastes qu'on remarque chez tous les hommes, mon père, si raisonnable d'ailleurs, n'était jamais trop choqué d'un projet aventureux. Il gronda ma mère de mes tergiversations, mais il se décida à me faire passer aux Indes. On m'envoya à Saint-Malo ; on y préparait un armement pour Pondichéry. » — C'était au mois d'avril 1786. M. Cunat confirme en ces termes le récit du grand écrivain : « Chateaubriand alla à Saint-Malo pour s'embarquer à bord de V Indien, capitaine Jean Bazin, armé par M. Blaize-Maisonneuve. « Il ne fut pas donné suite à ce projet d'embarquement, et, à peu de temps de là, le jeune Chateaubriand partait pour Cambrai avec un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre que lui avait fait obtenir son frère aîné, récemment marié à la petite-fille de Malesherbes, M"<^ de Rosambo. En traversant Paris pour se rendre à sa garnison, il vit plusieurs Bretons, entre autres son cousin Moreau, dont il nous trace ce portrait :

« Entrent mon frère et un de mes cousins, fils

d'une sœur de ma mère qui avait fait un assez mauvais mariage. Mon cousin Moreau était un grand et gros homme, tout barbouillé de tabac, mangeant comme un ogre, pariant beaucoup, toujours trottant, soufflant, étouffant, la

5o PREMIÈRE PARTIE

bouche entr'ouverte,la langue à moitié tirée, connaissant toute la terre, vivant dans les tripots, les antichambres et les salons... » — Cette fois, c'est un livre paru cette année même — La Chalotais et le duc d' Aiguillon, par M. Henri Carré (i) — qui va nous fournir la preuve de l'exactitude de ce passage. Dans ce livre, il est souvent parlé de M™^ Moreau et de son fils, et, en un endroit, M. Carré leur consacre une note, où je relève les détails suivants :

« Julie- Angélique-Hyacinthe de Bédée de la Bouëtardaye, fille d'Ange-Annibal de Bédée, seigneur de la Bouëtardaye, et de Bénigne- Jeanne-Marie de Ravenel, était l'une des sœurs de la mère de Chateaubriand, Appoline- Jeanne-Suzanne de Bédée. Julie-Angélique épousa, en la paroisse de Bourseul, le 14 avril 1744, Jean-François Moreau, procureur au Parlement et échevin de Rennes. On peut, dit M. Carré, s'étonner de ce mariage, qui était une véritable mésalliance, rachetée probablement par des avantages pécuniaires considérables. Le fils Moreau, qui reçut, comme son grand-père de Bédée, le prénom d'Annibal, s'engagea comme volontaire au régiment d'Autichamp, où il ne laissa point d'avoir des aventures de toutes sortes. » Aussi M. Carré, ajoute-t-il, après avoir reproduit, d'après les Mémoires d'Outre-Tombe, le portrait du cousin Moreau : « Tel pouvait être, en effet, l'ancien soldat du régiment d'Autichamp, qui avait dû garder des habitudes de caserne et d'estaminet (2). »

(i) La Chalotais et le duc d'Aiguillon, Correspondance du chevalier de Fontette, publiée par Hen.i Carré, professeur d'histoire à la Faculté des lettres de Poitiers. Paris, i8g3.

(2) Henri Carré, p. 487.

CHATEAUBRIAND :> l

Chateaubriand était depuis peu de mois au régiment lorsqu'il lui arriva, toujours grâce à son frère, d'être présenté à la Cour et de monter dans les carrosses du roi. On sait que cet épisode lui a fourni quelques-unes des plus jolies pages de ses Mémoires ; il le place à la date du 19 février 1787. Il faut bien croire qu'ici encore, il a été véridique, puisqu'on lit ce qui suit dans la Gazette de France du mardi 27 février 1787 :

« Le comte Charles d'Hautefeuille, le baron de Saint- Marsault-Chatelaillon et le chevaher de Chateaubriand, qui précédemment avaient eu l'honneur d'être présentés au Roi, ont eu, le 19, celui de monter dans les voitures de Sa Majesté, et de le suivre à la chasse. »

Monter dans les carrosses du roi, c'était quelque chose ; mais le frère de Chateaubriand rêvait mieux encore pour lui : il s'agissait de le faire attacher à l'ordre de Malte, au moyen de quoi le chevalier jouirait de gros bénéfices. « Ce fut, dit-il, à cette époque (1788), que mon frère, suivant toujours ses projets, prit le parti de me faire agréger à l'ordre de Malte. Il fallait pour cela me faire entrer dans la cléricature : elle pouvait m'être donnée par ]\I. Cortois de Pressigny, évêque de Saint-Malo. Je me rendis donc dans ma ville natale... Comme M"^^ de Chateaubriand était une véritable sainte, elle obtint de l'évêque la promesse de me donner la cléricature; il s'en faisait scrupule: la marque ecclésiastique donnée à un laïque et à un militaire lui paraissait une profanation qui tenait de la simonie. M. Cortois de Pressigny, aujourd'hui archevêque de

52 I^REMIÈRE PARTIE

Besançon et pair de France (i), est un homme de bien et de mérite. Il était jeune alors, protégé de la reine, et sur le chemin de la fortune, où il est arrivé plus tard par une meilleure voie : la persécution. Je me mis à genoux, en uniforme, l'épée au côté, aux pieds du prélat ; il me coupa deux ou trois cheveux sur le sommet de la tête ; cela s'appela tonsure, de laquelle je reçus lettres en bonne forme... «

La pièce justificative de ce récit a été retrouvée par M. Cunat dans le registre destiné à enregistrer « les dispenses, démissoires, lettres d'ordres, synodes, délibérations du clergé du diocèse, et généralement les expéditions quelconques du secrétariat de l'évêché. »

Voici le texte de cette pièce, en marge de laquelle sont écrits ces mots : i6 décembre 1788, lettre de tonsure pour M. de Chateaubriand :

>< GABRIEL CORTOIS DE PRESSIGNY miseratione divina et sanctae sedis apostolicae gratia Episcopus Macloviensis, etc. Notum facimus quod lios die data? preesentium in sacello palatii nostri dilectum nostrum nobilem Franciscum-Augustum-Renatum de Chateaubriand, filium Renati-Augusti et dame Appollinie-Joannae Suzannœ de Bédée conjugum, ex paroehia et civitate Macloviensi laïcum de légitime matrimonio procreatum, examinatum capacem et idoneum repertum, ad primam tonsuram clericalem promovendum duximus et promovimus. — Datum Maclovii sub signe sigilloque nostris et secretarii nostri suscriptione, anno Domini millésime septingentesimo octogesimo octavo die vere decembris décima sextà.

« G. Epus Macloviensis.

« De Mandate « Met, secret (2). »

(i) Chateaubriand a écrit cette partie de sesMcmoires eni82i. (2) Gh. Cunat, op. cit.

CHATEAUBRIAND n:>

Chateaubriand retourna à Paris après quelques mois de séjour en Bretagne. En 1791, il revint à Saint-Malo, afin de s'y embarquer pour l'Amérique. « Je fis marché, dit-il, avec un capitaine nommé Dujardin : il devait transporter à Baltimore l'abbé Nagault, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, et plusieurs séminaristes, sous la conduite de leur chef. » M. Charles Cunat a fait, aux archives de la marine, des recherches sur cet embarquement. Leur résultat concorde en tous points avec le texte des Mémoires : « 5es préparatifs de voyage terminés, écrit M. Cunat, Chateaubriand s'embarqua à bord du brick le Saint-Pierre, de 160 tonneaux, capitaine Dujardin Pinte-de-Vin, allant aux îles Saint-Pierre et Miquelon d'où il devait relever pour Baltimore, le capitaine Dujardin s 'étant engagé à y transporter l'abbé Nagault, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, et plusieurs séminaristes sous ses ordres. »

D'après les Mémoires, le départ de Chateaubriand aurait eu lieu dans les premiers jours d'avril 1791. « Une lettre de mon frère, dit-il, a fixé dans ma mémoire la date de mon départ : il écrivait de Paris à ma mère en lui annonçant la mort de Mirabeau. » L'auteur, ici, a-t-il un peu arrangé les choses, en vue de faire coïncider son départ de France avec un grand événement ? En aucune façon. Mirabeau mourut le 2 avril i79i.Trois jours après, le 5 avril, le Saint-Pierre quittait le port de Saint- Malo (i).

Le 2 janvier 1792, Chateaubriand, qui avait interromjîu son voyage en Amérique à la nouvelle de l'arrestation de Louis XVI, à Varennes, rentrait en France et

(l) Ch. CUN.\T.

débarquait au Havre. Pendant son absence, ses sœurs avaient arrangé son mariage avec une de leurs amies, Mlle Céleste de Lavigne-Buisson, âgée de dix-sept ans, orpheline de père et de mère, demeurant à Paramé, près de Saint-Malo, chez son grand père, M. de La vigne, chevalier de Saint-Louis, ancien commandant de Lorient. Sainte-Beuve qui, après avoir accablé de ses adulations Chateaubriand debout ,n d, cessé de poursuivre de ses insinuations venimeuses Chateaubriand enterré, est revenu à plusieurs reprises sur ce mariage, et il s'est donné un mal infini pour accréditer certaine historiette, qu'il raconte en ces termes :

« M. Viennet, dans ses Mémoires (inédits) raconte qu'étant entré au service de la marine vers 1797, il connut à Lorient un riche négociant, M. Lavigne-Buisson, et se lia avec lui. Quand l'auteur d'Atala commença à faire du bruit, M. Buisson dit à M. Viennet : « Je le connais, il a épousé ma nièce, et il l'a épousée de force. « Et il raconta comment M. de Chateaubriand, ayant à contracter union avec M^i^ de Lavigne, aurait imaginé de l'épouser comme dans les comédies, d'une façon postiche, en se servant d'un de ses gens, comme prêtre et d'un autre comme témoin. Ce qu'ayant appris, l'oncle Buisson serait parti, muni d'une paire de pistolets et accompagné d'un prêtre, et surprenant les époux de grand matin, il aurait dit à son beau-neveu : « Vous allez maintenant, « Monsieur, épouser tout de bon ma nièce, et sur l'heure » « Ce qui fut fait. »

Certes, Sainte-Beuve savait mieux que personne que ce récit était faux d'un bout à l'autre. La mère et les

sœurs de Chateaubriand se seraient-elles prêtées à une aussi infâme comédie ? Très pieuses, tenant pour illégitime un mariage fait par un prêtre constitutionnel, elles avaient voulu que la bénédiction nuptiale fût donnée par un prêtre non assermenté, ce qui ne pouvait avoir lieu qu'en secret. Un oncle paternel de la jeune fille, M. de Vauvert, grand démocrate, qui s'était opposé au mariage de sa nièce, apprenant ce qui s'étiat passé, jeta feu et flamme et lâcha contre les nouveaux époux la magistrature, sous prétexte de rapt et de violation de la loi. Céleste de Lavigne, devenue M™^ de Chateaubriand, fut enlevée au nom de la justice et mise au couvent de la Victoire, à Saint-Malo, en attendant la décision des tribunaux. Les choses en étant venues à ce point, la famille comme il arrive d'ordinaire, en pareil cas, se désista de son opposition et de sa plainte, et la justice accorda des délais pour donner le temps de procéder à un mariage régulier et légal. En conséquence, le 19 mars 1792, dans l'église paroissiale de Saint-Malo, le curé constitutionne et assermenté, M. Duhamel, après publication de bans, célébra publiquement le mariage. M. Charles Cunat a relevé sur les registres de l'état civil les extraits qui suivent :

«Du dimanche 18 mars 1792.

« Il y a eu promesse de mariage entre : « François-Auguste-René de Chateaubriand, fils mineur de feu René-Auguste et de dame Appoline-J canne - Suzanne de Bédée, et demoiselle Céleste Buisson, fille mineure de feu Alexis-Jacques et de feue dame Céleste Rapion, tous deux originaires et domiciliés de cette ville : i''*" et 3^ bans. »

i>0 l'REMlÈIŒ !>AKTIK

«Lundi, 19 mars 1792.

« François-Augiiste-René de Chateaubriand, fils second et mineur de feu René- Auguste de Chateaubriand et de dame Apolline- Jeanne-Suzanne de Bédée, et demoiselle Céleste Buisson, fille mineure de feu sieur Alexis- Jacques Buisson et de dame Céleste Rapion de la Placelière, tous deux originaires et domiciliés de cette ville, ont reçu de moi soussigné curé la bénédiction nuptiale dans l'église paroissiale, ce jour 19 mars 1792, en conséquence d'une bannie faite au prône de notre messe paroissiale, sans opposition, et de la dispense du temps prohibé et de deux bans. La présente cérémonie faite en vertu de deux décrets émanés de la justice de paix de cette ville, attendu la minorité des parties contractantes, en présence de François- André Buisson, Jean-François Leroy, Michel-Thomas Bossinot et Charles Malapert, qui ont attesté le domicile et la liberté des parties ; et ont signé avec les époux :

(( Céleste Buisson, François de Chateaubriand, François-Auguste Buisson, Michel Bossinot, Malapert fils,

Leroy.

« Duhamel, curé. »

Ce mariage du 19 mars, célébré publiquement, régulièrement, après la publication des bans, après deux décrets émanés de la justice de paix, exclut nécessairement le prétendu mariage au pistolet et à la minute de l'oncle Buisson.

Mais il y a plus : cet oncle Buisson, « le riche négociant de Lorient », n'a jamais existé, la famille de Lavigne n'a

jamais entendu parier de lui, ni de son voyage de Saint- Malo, ni de ce mariage à main armée (i).

Lorsqu'on lit les Mémoires d' Outre-Tombe, comme je me suis donné le plaisir de le faire, en recourant, pour chaque fait, aux sources elles-mêmes, aux documents contemporains, aux travaux spéciaux qui s'y rapportent, on reste surpris en voyant combien peu de ces faits ont été présentés par Chateaubriand d'une façon inexacte. Ecrits de longues années après les événements, ces Mémoires renferment, sans doute, quelques erreurs, et il ne se pouvait guère qu'il en fût autrement ; mais elles sont si rares et si peu graves, qu'il convient d'admirer ici la conscience de l'écrivain à l'égal de son génie lui-même.

On comprend que je ne puis, dans un simple feuilleton, multiplier les exemples. Je tiens pourtant à en donner encore un.

Le 6 juin 1824, Chateaubriand fut renvoyé du ministère. Voici comment il raconte sa destitution :

« ... Je traînai ensuite jusqu'à la Pentecôte, pourtant mes amis n'étaient pas sans inquiétude ; ils me disaient souvent : Vous serez renvoyé demain. Tout à l'heure si l'on veut, répondais-je. Le jour de la Pentecôte, 6 juin 1824, j'étais arrivé dans les premiers salons de Monsieur: un huissier vint me dire qu'on me demandait. C'était Hyacinthe, mon secrétaire. Il m'annonça, en me voyant,

(1) Voir le premier chapitre du volume de M. ('.hkdieu de KoBETHON, sur CkaWaiibriaud et Mme de Custinc.

o8 i>ri;m!krk partie

que je n'étais plus ministre. J'ouvris le paquet qu'il me présentait ; j 'y trouvai ce billet de M. de Villèle :

« Monsieur le vicomte,

« J'obéis aux ordres du roi en transmettant de suite à Votre Excellence une ordonnance que Sa Majesté vient de rendre :

(( Le sieur comte de Villèle, président de notre Conseil « des ministres, est chargé par intérim du portefeuille « des affaires étrangères, en remplacement du sieur « vicomte de Chateaubriand (i). »

Dans le Congrès de Vérone, qui n'est, on le sait, qu'un long fragment détaché de ses Mémoires, Chateaubriand entre dans plus de détails :

« Le 6 au matin, nous ne dormions pas ; l'aube murmurait dans le petit jardin ; les oiseaux gazouillaient : nous entendîmes l'aurore se lever ; une hirondelle tomba par notre cheminée dans notre chambre, nous lui ouvrîmes la fenêtre : si nous avions pu nous envoler avec elle ! Les cloches annoncèrent la solennité de la Pentecôte ; jour mémorable dans notre vie ; ce même jour, nous avions été relevé à sept ans des vœux d'une pauvre femme chrétienne ; après tant d'anniversaires, ce jour nous rendait à notre obscurité première ; de là, s'en allait nous attendre au palais des rois de Bohême, où nous devions le saluer, ce Charles X exilé, à qui l'on ne nous permit pas, en 1824, ^^ chanter aux Tuileries l'hymne des félicitations.

(11) Mémoires d'outre-tombe, t. IV, p. 286.

« A dix heures et demie, nous nous rendîmes au château. Nous vouhons d'abord faire notre cour à Monsieur. Le premier salon du pavillon Marsan était à peu près vide ; quelques personnes entrèrent successivement et semblaient embarrassées. Un aide de camp de Monsieur nous dit : « Monsieur le vicomte, je n'espérais pas vous rencontrer ici ; n'avez-vous rien reçu ? » Nous lui répondîmes : « Non, que pourrions-nous recevoir ? » Il répliqua : « J'ai peur que vous ne le sachiez bientôt. » Là dessus, comme on ne nous introduisit point chez Monsieur, nous allâmes ouïr la musique à la chapelle.

« Nous étions tout occupé des beaux motets de la fête, lorsqu'un huissier vint nous dire qu'on nous demandait : Nous suivîmes l'huissier, il nous conduit à la salle des Maréchaux. Nous y trouvons notre secrétaire Hyacinthe Pilorge ; il nous remit la lettre de M. de Villèle et l'ordonnance royale en nous disant : « Monsieur n'est plus mice nistre. » M. le duc de Rauzan, directeur des affaires politiques avait ouvert le paquet pendant notre absence et n'avait osé nous l'apporter... (i).»

D'après le duc Victor de Broglie, ce récit ne serait aucunement conforme aux faits. Voici, selon lui, comment les choses se seraient passées :

« Le 8 juin (2), à dix heures du matin, le lendcumin du jour où son sort avait été décidé à son insu, comme il entrait aux Tuileries pour faire sa cour au comte d'Artois, son secrétaire, consterné et la larme à rceii, lui remit

(i) Congres deV^erone, par M. de Chaticaubriand, t. 11, p. 3Slii. (2) C'est le G juin — et non le 8 — que (Chateaubriand fut renvoyé au ministère.

bO FREMlivRK PARTIE

un message qui le congédiait à peu près aussi cavalièrement qu'un laquais de bonne maison...

« Je dois ajouter, pour ne rien omettre, que les amis de M. de Viltèle ne se firent pas faute de l'excuser, comme on excuse en ce bas monde, en aggravant le tort par la calomnie, en insinuant malignement que l'auteur du Génie du Christianisme devait s'en prendre à lui-même si son congé ne l'avait rejoint qu'en plein midi et en pleine cour ; qu'il l'aurait reçu en temps et lieu convenables, s'il fût rentré chez lui la veille au soir, et s'il y eût passé la nuit. J'ai toujours regardé, pour ma part, cette sottise comme inventée à plaisir et après coup. M. de Chateaubriand, dans ses Mémoires d'Outre-Tombe, en m'imputant (gratuitement, de son propre aveu) un acte de persécution aussi faux en lui-même qu'étranger, j'ose le dire à mon caractère, a trouvé bon d'y joindre cette réflexion : qu'en tout cas j'en étais bien capable. Il ne tiendrait qu'à moi de lui rendre aujourd'hui la pareille ; mais les mauvais exemples ne sont bons qu'à éviter (i). »

Voilà qui est bien dit, et qui est habile, mais parfaitement inexact.

L'ordonnance royale qui chargeait M. de Villèle par intérim du portefeuille des affaires étrangères en remplacement de M. de Chateaubriand, se terminait ainsi : « Donné à Paris, en notre château des Tuileries, le 6 juin de l'an de grâce 1824. »

C'est le dimanche, 6 juin, que Chateaubriand se présente aux Tuileries pour faire sa cour à M. le comte d'Artois ; l'ordonnance qui le renvoie du ministère est de ce même jour ; elle n'a donc pas pu être portée chez lui la

(i) Souvenirs du duc de Broglie, t. II, p. 405,

CHAJ'EAUhîKIAND 6l

veille au soir. Que devient en présence de ce fait indéniable, de cette date incontestée, le récit du duc de Brogiie ? Que deviennent les bruits, les insinuations recueillis dans ses Souvenirs ? Qu'en reste-t-il surtout après le témoignage suivant, émané de M. de Villèle et que je détache de ses carnets :

« Le 6 juin, jour de la Pentecôte, je fus mandé à dix heures du matin, chez le roi. Je m'y rendis et à peine la porte du cabinet était-elle fermée, qu'il me dit : « Villèle, Chateaubriand nous a trahis... (i) Je ne veux pas le voir ici à ma réception d'après la messe. Faites l'ordonnance de son renvoi. Qu'on le cherche partout, et qu'on la lui remette à temps. Je ne veux pas le voir à ma réception. » Je représentai au roi la brièveté du temps. Il me lit dresser l'ordonnance sur son propre bureau, ce qu'il n'aurait jamais fait dans une autre occasion. Il la signa, j'allai l'expédier. On ne trouva plus M. de Chateaubriand chez lui, il était déjà dans les appartements de S. A. R. Monsieur, attendant la sortie du prince pour lui présenter ses hommages. Ce fut là seulement qu'on put lui remettre l'ordre du roi qui le révoquait de ses fonctions. De cette circonstance fâcheuse sont sorties toutes les récriminations sur la forme (2) . »

Le duc de Broglie avait, sans doute, espéré faire coup double et atteindre à la fois ses deux bêtes noires, Cha-

(i) Chateaubriand avait refusé de défendre à la Chambre des pairs le projet de loi sur la conversion des rentes, projet qui fut rejeté à la majorité de 120 voix contre loS.

(2) Cet extrait des carnets de M. de Villèle a été public par M. Alfred Nkttkment au t. Vil, page 706, de son Histoire de la Restauration.

62 PREMIÈRE l'ARTIE

teaubriand et Villèle. li se trouve, on vient de le voir, que le coup a fait long feu, car les dates sont là, et rien n'est brutal comme une date.

Le 10 octobre i8q3.

L'Itinéraire de Paris à Jérusalem par... Julien ^'K

Voici que l'on revient encore sur la prétendue inexactitude de Chateaubriand dans ses récits. Cette fois, c'est à propos de son Itinéraire.

L'illustre écrivain a fait plus d'un chef-d'œuvre, mais de tous ses ouvrages celui qui approche le plus de la perfection est peut-être son Itinéraire de Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris.

Les récits de voyage forment une des branches importantes de la littérature au dix-neuvième siècle. Ici encore c'est Chateaubriand qui a ouvert la voie. Son Itinéraire est une œuvre complètement originale. Le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, de l'abbé Barthélémy, et le Voyage en Egypte et en Syrie, du jihilosophe \^olney.

(i) Itinéraire de Paris à Jérusalem, par Jii.ikn, domestique de M. de Chateaubriand, public avec introduction et notes par Edouard (Champion. Librairie Honoré Champion, 9, quai Voltaire. 1904. — Chateaubriand à vingt-deu.v ans, d'après des documents inédits, par 1\1. Victor Giuaud. iyo5.

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