‹ Chateaubriand, Victor Hugo, H. de BalzacChapitre 2 sur 10 · PKKMIKRI': PARTII · texte numérisé non relu

PKKMIKRI': PARTII

l'avaient bien précédé (i), mais ils étaient conçus sur un tout autre plan. Le Voyage du jeune Anacharsis était le journal d'un érudit qui, pendant trente ans, sans sortir de son cabinet, avait tenu registre de ses impressions de lectures ; ce n'était pas le journal d'un touriste, qui note ses impressions personnelles : l'abbé Barthélémy n'avait jamais vu la Grèce. M. Chassebœuf de A^olney avait bien visité la Syrie et l'Egypte, mais il s'était borné à donner, dans des vues d'ensemble, les résultats généraux de ses observations. Il est fermé à tout ce qui est couleur, lumière, émotion, poésie. Il a peur de tout ce qui est charme, évite avec soin de se mettre en scène, et ne nous montre nulle part l'homme, le voyageur.

Chateaubriand, au contraire, nous donne son Journal de route ; il nous initie à ses aventures, à ses joies et à ses ennuis ; on ne lit pas, on le suit ; c'est plus qu'un guide, c'est un compagnon. L'illusion est d'autant plus facile, que le pinceau du grand artiste, réunissant à la vigueur et à l'éclat dont ses premières œuvres étaient empreintes, une sobriété et une mesure qui leur avaient quelquefois manqué, met véritablement sous nos yeux les paysages, les monuments, le ciel et ta lumière de l'Orient. Et ce ne sont pas les lieux seulement, qui revivent sous son pinceau,ce sont encore les plus grands souvenirs de la religion et de l'histoire. \J Itinéraire de Paris à Jérusalem est, en même temps que l'œuvre d'un voj'^ageur et d'un peintre, celle d'un pèlerin, d'un historien et d'un poète. Telle est la perfection, tel est l'art ou plutôt le naturel exquis avec lequel ces inspirations diverses se combinent entre elles,

(2) Le Voyagj en Egypte et en Syrie avait été publié en 1787 et le Voyage cf Anacharsis en 1786. {.^Itinéraire parut en 181 1.

que le livre de Chateaubriand forme un tout harmonieux, un ensemble achevé. U Itinéraire demeurera l'un des plus rares chefs-d'œuvre de la littérature française ; en l'écrivant, Chateaubriand a créé un genre et il en a, du même coup, donné le modèle.

Vingt-cinq ans plus tard, Lamartine, à son tour, fera le même voyage ; il repassera sur les traces du pèlerin de 1807, et il dira de l'auteur de l'Itinéraire : « Ce grand écrivain et ce grand poète n'a fait que passer sur cette terre de prodiges, mais il a imprimé pour toujours le sceau du génie sur cette terre que tant de siècles ont remuée ; il est allé à Jérusalem en pèlerin et en chevalier, la Bible, l'Evangile et les Croisades à la main (i) ».

Lorsque le i^^" août 1806, Chateaubriand s'embarqua à Trieste pour, de là, gagner la Grèce, il emmenait avec lui son domestique, Julien. Celui-ci devait l'accompagner jusqu'au jour où tous les deux rentrèrent à Paris, le 5 juin 1807. Frère de la cuisinière de Chateaubriand, Julien était lui-même quelque peu cuisinier, et il fut, de ce chef, très utile à son maître, au cours de leur commun voyage. Dans quel équipage, il quitta Paris, et dans quel costume, c'est ce que nous apprend Joubert, dans une de ses lettres à M'"^ de Vintimille :

'( Chaicaubiianci partit de Paris, le dimanche i3 juillet, à trois heures après midi, pour se donner le plaisir de voyager la nuit. Dans la matinée, il eut du loisir, et

(1) Voyage en Orient.

bb l'RKMIÈRE PARTIK

en employa une partie à visiter ses plus chers amis, quoiqu'il eût reçu leurs adieux la veille au soir... Rentré chez lui, il se trouva du temps de reste, et, pour se désennuyer par quelque fantaisie, il se fit apporter des armes ; j'entends des armes à acheter, des pistolets, des carabines, des espingoles. Je nomme ces dernières sur la foi de la redation qu'on m'a faite, car je ne sais pas ce que c'est. ,Ie n'avais jamais lu ou entendu ce mot depuis Louvet <\\ L'ennui était grand, apparemment, et la fantaisie fut forte. Il prit beaucoup de cette menue artillerie; M. de Clausel (21 homme digne de foi, m'a protesté qu'il lui en avait vu payer pour 800 francs... Il eut besoin sans doute de beaucoup d'adresse pour distribuer ce surcroit d'équipage dans sa voiture déjà pleine, et surtout pour l'y cacher aux yeux très pénétrants de M"i'= de Chateaubriand, qui lui avait déclare l'avant-veille, en ma présence, qu'en voyage « elle aimerait mieux voir un brigand qu'un pistolet ». Tous ces arrangements finis, les chevaux arrivèrent, et on partit. Il avait pour voiture une grosse, grande et belle dormeuse : c'est un bâton de voyageur... Cette porteuse démarre, en emportant sa femme et lui dans le fond, une énorme femme de chambre sur le devant, et, sur le siège, le frère de la cuisinière [Julien qu'il emmène à Constantinople et que, par une bizarrerie dont assurément il rira pendant toute la route, il s'est avisé d'habiller comme un icoglan. Il faut vous dire que cet icoglan, qui est d'ailleurs un brave garçon, a au moins ses quarante-six ans et la peau d'un rôti brûlé. On l'a aftuhlé d'une espèce de turban bleu, orné de galons d'or, petite veste et pantalon de même couleur. Il a oublié les moustaches, ce qui sera la cause que le pauvre homme, qui a l'air fort doux et

(i) Louvet de Couvray, membre de la Convention, dans ses curieux Mémoires intitulés : Quelques notices pour riiistoire et le récit de mes périls depuis le 3 1 mai (Paris, 1793, in S").

(2) M. de Clausel de Goussergues, l'un des meilleurs amis de Chateaubriand, celui que Mme de Chateaubriand, dont il faisait toutes les commissions, appelait toujours le bon Clausel.

l'œil d'un menuisier honnête, tel qu'il l'avait toujours été, ne pourra faire peur à personne et fera rire tout le monde à commencer par son patron.

« Il arriva que le postillon se trouva vêtu comme le domestique, et tout à neuf, ce qui fit faire à la portière de la maison des conjectures qu'elle communiquait à tous ceux qui entraient, l'un après l'autre, pour diner chez sa maîtresse, ce jour-là, et qu'heureusement pour lui le voyageur n'entendit pas : « Voyez-vous, Monsieur? voyezvous, Madame ? disait-elle, le postillon et le domestique ont le même habit. Monsieur part aux dépens du gouvernement. Oh 1 il a une bonne place 1 « Quelques charitables personnes voulurent se donner la peine de redresser ses idées ; mais elle persista sur la haute opinion qu'elle avait de ce départ, et, au passage de la voiture, on remarqua qu'elle lit une de ces profondes inclinations de corps, de ces révérences d'anéantissement que ses semblables réservent pour les occasions où il entre de ce respect qu'on rend aux têtes couronnées (i). »

On ne peut vivre, paraît-il, dans l'intimité d'un grand écrivain sans éprouver soi-même, fût-on un simple valet de chambre, la démangeaison d'écrire. Ainsi en advintil de ce pauvre Julien. A côté de son maître et comme lui il tint son journal de route. « Julien, mon domestique et compagnon, dit Chateaubriand, a, de son côté, fait son Itinéraire auprès du mien, comme les passagers sur ini vaisseau tiennent leur journal particulier dans un voyage de découverte (2) . »

Que devint Julien, après son retour de Constantinople, de Jérusalem, d'Alexandrie et de Carthage ? Chateaubriand nous le dit dans ses Mémoires :

(i) Pensées, Essais et Corresfond.mce de J. Joubert, t. 1,

|-.>) .\ïénioires d'oitlre-toinbe, t. II, p. S*>7-

68 pri<:.miÎ';re i'artie

«... Le camarade d'Ulysse, Julien, qu'est-il devenu r II m'avait demandé, en me remettant son manuscrit d'être concierge dans ma maison, rue d'Enfer ; cette place était occupée par un vieux portier et sa famille que je ne pouvais renvoyer. La colère du ciel ayant rendu Julien volontaire et ivrogne, je le supportai longtemps ; enfin, nous fûmes obligés de nous séparer. Je lui donnai une petite somme et lui fis une petite pension sur ma cassette, un peu légère, mais toujours copieusement remplie d'excellents billets hypothéqués sur mes châteaux en Espagne. Je fis rentrer Julien, selon son désir, à l'hospice des vieillards; il )acheva le grand et dernier voyage (i). «

L'Itinéraire de Julien est un manuscrit de quarantetrois pages, de format petit in-folio, couvertes recto et verso d'une écriture assez large : elle est malhabile et d'une orthographe désastreuse. Mis en vente, il y a quelques années, ce manuscrit accompagnait tout un lot de documents variés : Petits échantillons des productions du cœur, recueil d'acrostiches, de poésies, etc.. Offert à 3,fme /^ vicomtesse de Chateaubriand par une personne inconnue,— différentes lettres des dames de la Halle désireuses d'offrir à S. A. R. M™^ la duchesse de Berry un berceau pour le jeune prince attendu et la minute autographe de la lettre de Chateaubriand chargé de cette présentation. Ce dossier était curieux. Il fut acquis par un bibliophile éminent et ami des lettres, M. Lesouëf, qui a bien voulu autoriser M. Edouard Champion à publier le manuscrit de Julien.

M. Edouard Champion est un très jeune écrivain, déjà (i) Mémf'ires d'oiitre-tombe, t. 11, p. 546.

CHATEAUBRIAND Gq

connu par plus d'une publication remarquable, le Tombeau de Louis Ménard, les Entretiens avec M. Sully- Prudhomme, les Idées politiques et religieuses de Fustel de Coulanges. J'ai lu avec intérêt l'Introduction et les Notes de son Julien ; je regrette seulement de ne pouvoir en adopteç les conclusions. M. Edouard Champion estime, en effet, que Chateaubriand dans ses Mémoires, et en particulier dans son Itinéraire, « se place obstinément en deçà de la vérité ». D'après lui, les récits du grand écrivain, toutes les fois qu'il se met en scène, sont « inexacts et imprécis », si bien que Y Itinéraire n'a aucune valeur documentaire et tire tout son mérite de quelques belles images et de quelques phrases magnifiques. Il triomphe des contradictions qu'il croit apercevoir entre le Journal de route de Chateaubriand et les notes de voyage de son domestique. Mais ces contradictions existent-elles réellement ? J'avoue que je ne les vois pas.

Et d'abord, sur un chapitre, ici très important, celui des dates, l'accord des deux touristes est aussi complet que possible. Les textes ci-après ne laissent à cet égard aucun doute.

MANUSCRl T DE JULIEN ITINÉRAIRE

Nous soin mes partis de En quittant de nouveau

Paris pour Lyon le diman- ma patrie le \'}< juillet 1806. chc i3 juillet 1806.

Nous sommes partis dv .le quittai Venise le 28, et

Venise pour Trieste , le je m'embarquai à 10 heures

lundi 28, à dix heures du du soir pour me rendre en

soi)-. terre ferme.

Nous nous sommes em- Nous appareillâmes le

barques a Trieste) le ven- r' août, a une heure du

yO PREMIERE PARTIE

dredi i'^^' août ; mais le vent matin. Nous eûmes les n'étant pas favorable pour vents contraires en sortant sortir du port, nous y som- du port, mes restés jusqu'au lendemain.

M. de Chateaubriand me laissa à bord à Modon) pour continuer ma route jusqu'à Smyrne et avoir soin de tous ses effets... Je suis arrivé le lundi 1 8 août, à 7 heures du soir, dans le port de Smyrne.

Je laissai à bord Julien, mon domestique français, que j'envoyai m'attend re avec le vaisseau à la pointe de l'Attique, ou à Smyrne si je manquais le passage du vaisseau... Julien était arrivé à Smyrne le 1 8 août.

J'attendais M. de Cha- Le 2 septembre, nous

teaubriand de jour en jour; vînmes raser le château qui

il n'est arrivé que le 2 de commande le fond du golfe

septembre. ou le port de Smvrne.

Nous sommes partis de Le 4 septembre, au matin,

Smyrne le 4 septembre, à tous les arrangements étant minuit. faits, le garde partit avec

les chevaux... Le soir, après avoir remercié M. le Consul, je m'embarquai dans un bateau avec Julien.

Nous sommes arrivés Le 1 3 septembre, àl'aube,

dans le port de Constanti- nous nous trouvâmes sous nople, un dimanche. 14 la côte d'Europe... Quelseptembre, ques heures plus tard, nous

abordâmes h Galata...

(Etait-ce le i3 ouïe 14?

Le i3 sans doute, comme le dit Chateaubriand, puisque nous avons une lettre de lui à sa cousine, Mme de

Talaru, datée de Constantinople le i3 septembre;.

Notre départ pour Jaffa a Le i8 septembre à midi

été le jeudi i8 septembre, je fus conduit sur le vaisoù nous nous sommes em- seau des pèlerins... Nous barques sur un bâtiment levâmes Tancre le jour grec. même de mon embarque-

ment à quatre heures du soir.

Nous arrivons un matin de très bonne heure à Rhodes.

Le 2 5, ^ 6" heures du matin, nous jetâmes l'ancre dans le port de Rhodes.

Nous sommes entrés le Le mercredi i*^' octobre,

mercredi i<^' octobre chez nous vinmes jeter l'ancre les religieux de Jaffa. devant Jaffa.

Nous sommes arrivés à Le père Clément Pérès,

Jérusalem le samedi 4 octo- procureur général du coubre. vent (des Pères de Terre-

Sainte), me conduisit à la chambre d'honneur des pèlerins. On V déposa mes bagages... Les religieux se mirent ii chanter dans l'église du Monastère. Je demandai la cause de ces chants, et j'appris que l'on célébrait la fête du patron de l'Ordre. Je me souvins alors que nous étions au 4 octobre, jour de la Saint- François, jour de ma naissance et de ma fcic.

Nous somnus repartis de

Le 12 octobre, nous sor

Jérusalem le vendredi lo, pour retourner à Jaffa, où nous sommes arrivés le samedi 1 1 .

times de la ville (Jérusalem) au coucher du soleil, par la porte des pèlerins... J'arrivai à Jaffa le 1 3, à midi.

(Il y a ici, entre le maître et son domestique, un désaccord de deux jours — le 12 au lieu du lo, le i3 au lieu du II. — Il semble bien que les chiffres de Chateaubriand soient les véritables, et qu'il n'a pas eu trop des huit Jours écoulés du 4 au 12 octobre, pour visiter en détail Jérusalem, réglise du Saint-Sépulcre, le jardin des Oliviers, Bethléem, le couvent de Saint- Saba, le torrent de Cédron, la mer Morte, le Jourdain.

Jéricho, la vallée de Josaphat, les « champs de bataille immortalisés par le Tasse ».

Nous sommes repartis de Ja'ffa le jeudi iti pour Alexandrie.

Jean et Julien ayant porté nos bagages à bord, je m'embarquai le i6 à huit heures du soir... Je restai sur le pont aussi longtemps que je pus apercevoir les lumières de Jaffa.

Notre trajet n'a été que de quatre jours ; nous y sommes arrivés le lundi 20, nous avons descendu chez M. Drovetti, consul français.

Ma navigation de Jaffa à Alexandrie ne dura que quatre jours... Le 20, à huit heures du matin, la chaloupe de saïque me porta à

terre et je me fis conduire chez M. Drovetti, consul de France...

Le 2 3, M. de Château- Nous nous embarquâmes

briand a parti, avec deux le 23 pour Rosette. M. Dropersonnes de la connais- vetti garda Julien, qui avait sance de M. le Consul, pour \a fièvre... le Caire et n'a ramené que son domestique interprète.

11 m'a laissé ayant un mouvement de fièvre...

Nous partimes(d'Alexan- Le 23 novembre, à midi,

drie le dimanche 23 no- le vent étant devenu favovembre,avectousles regrets rable, je me rendis à bord de quitter toutes les person- du vaisseau avec mon doues qui nous avaient si bien mestique français... Notre reçus. navire était à l'ancre dans

le grand port d'Alexandrie...

Nous levâmes l'ancre à deux

heures.

Nous sommes repartis Le ii janvier 1807, nous

pour reprendre notre route mouillâmes sous le cap de

sur Tunis, et le 11 janvier Carthage. Le 12, nous je-

1807, nous avons approché lames l'ancre devant hi

du port sans pouvoir v en- Goulette, écheUe ou poitde

trer avant vent contraire. Tunis.

Enfin, nous sommes donc J'écrivis à M. Devoise.

descendus le dimanche 18 consul français auprès du

janvier à ce pori de la Gou- bey. Je craignais de subir

Jette, dont aussitôt on a fait encore une quarantaine,

savoir l'arrivée de M. de mais M. Devoise m'obiini

Chateaubriand à M. Doise la permission de débarquer

(M. Devoise, consul de le 18.

France à Tunis, qui, de

suite, a renvoyé son interprète et des chevaux pour aller par terre.

Le lundi 9 mars, nous Je m'embarquai sur le sommes partis pour rejoin- schooner américain, où dre notre brick américain, M. Lear m'avait fait obtenir qui était au large dans le un passage. Nous appareilgrand port, environ à une lames de la Goulette le lundi demi-lieue de celui de la 9 mars 1807, et nous fimes goulette. voile pour TEspagne.

Nous sommes restés à .Te descendis à Algésiras

Algésiras depuis le lundi le lundi de Pâques. J'en 3o mars, jusqu'au samedi partis le 4 avril pour Cadix, 4 avril que nous en sommes où j'arrivai deux jours repartis pour Cadix... Nous après, sommes arrivés à Cadix le lundi 6.

Nous sommes arrivés à Madrid le mardi 21 avril.

J'arrivai le 21 avril à Madrid. .

Nous sommes arrivés a Le 3 de mai, je mis le

Bavonne le mardi 5 mai. pied sur les terres de France;

j'arrivai le 5 à Rayonne.

Nous sommes arrivés à Julien ne me lâcha pas

Paris le 5 juin 1807, à trois qu'il ne m'ait ramené sur la heures après midi. place Louis XV, le 5 juin

1807, à trois heures après midi.

Mémoij-cs cfOutretombcK

On le voit, depuis le commencement jusqu'à la fin, du jour du départ au jour de retour, la concordance des

(:iiAri;Ai'BRiAM> 73

dates est parfaite. Aussi, Chateaubriand, s'est-il donné le plaisir, dans ses Mémoires d'Outre-Tombe, non sans cequetterie, je le veux bien, de mettre en regard de plusieurs passages de son Itinéraire le texte de son compagnon de voyage. En publiant aujourd'hui dans son entier le manuscrit de Julien, M. Edouard Champion a complété, sans le vouloir peut-être, la démonstration commencée par le grand écrivain. Entre les deux textes, il n'y a pas une seule contradiction véritable. De tous les auteurs de Mémoires, et l'Itinéraire, comme le Congrès de Vérone, n'est en réalité qu'un fragment de ceux de Chateaubriand, — de tous les auteurs de Mémoires, Chateaubriand demeure sans conteste celui qui est le plus précis, le plus sincère et le plus exact.

Les pages qu'on vient de lire étaient écrites depuis quelques mois, lorsque M. Victor Giraud, l'auteur de belles et fortes études sur Chateaubriand, a publié, dans le Correspondant du 10 août 1905, un précieux document sur la jeunesse du célèbre écrivain et sur sa traversée de France en Amérique.

On sait qu'il s'embarqua, à Saint-Malo, le 8 avril 1791, sur le brick le Saint-Pierre, capitaine Dujardin. Parmi les autres passagers se trouvait l'abbé Nagot, supérieur à Paris de la communauté des Robertins, une des annexes du séminaire de Saint-SuljMCC ; il se rendait à Baltimore pour y fonder un séminaire et emmenait avec lui trois prêtres et cinq séminaristes, dont deux Américains et deux Anglais. L'unique séminariste français s'appelait

yb l'RE.\IIKkl<: PARTIE

Edouard de Mondésir. En 1842, M. Faillon, qui réunissait de toutes parts des matériaux pour la Vie de M. Emery, s'adressa à lui et le pria de rassembler et de mettre par écrit ses souvenirs. Du 2 août au 21 octobre 1842, l'abbé de Mondésir, alors septuagénaire, rédigea des notes restées inédites et d'où M. Victor Giraud a extrait le récit du voyage d'avril 1791, où Chateaubriand tient naturellement une grande place. Il ne sera pas sans intérêt de rapprocher les détails fournis par le Sulpicien de ceux donnés par les Mémoires d'Outre-Tombe et ï Essai sur les révolutions.

« Le capitaine Dujardin, lisons-nous dans les Mémoires, devait transporter à Baltimore, l'abbé Nagot, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, et plusieurs séminaristes, sous la conduite de leur chef Parmi eux, se

trouvait un Anglais. Francis Tulloch avait servi dans l'artillerie : peintre, musicien, mathématicien, il parlait plusieurs langues. L'abbé Nagot, supérieur des Sulpiciens, ayant rencontré l'ofïïcier anglican, en fit un catholique : il emmenait son néophyte à Baltimore )>. — L'abbé de Mondésir dit, de son côté : « Voici les passagers que le capitaine Dujardin, de Saint-Malo, s'était engagé à débarquer à Baltimore : MM. Nagot, Garnier, Texier, Le Vadoux, sulpiciens ; cinq élèves, Tulloch et Floyd, jeunes Anglais convertis; Périnault, jeune Canadien, sortant avec moi du petit séminaire Saint-Sulpice, un jeune Américain que M. de La Fayette avait amené en France pour

son éducation Tulloch, bel homme, d'une belle figure,

d'un caractère doux, retourna en Angleterre, où il se maria bientôt à une riche veuve qui revenait de l'Inde. J'étais le cinquième élève à bord »

chati:aubri vNi»

Ce que l'abbé de Mondésir dit de l'Anglais Tulloch, concorde parfaitement avec le texte des Mémoires.

u Qu'est devenu Francis Tulloch ? écrit Chateaubriand. La lettre suivante m'a été remise à Londres, le 12 du mois d'avril 1822 :

« Trente ans s'étant écoulés, mon très cher vicomte, « depuis Vépoch de notre voyage à Baltimore, il est très « possible que vous ayez oublié jusqu'à mon nom ; mais « à juger d'après les sentiments de mon cœur, qui vous a « toujours été vrai et loyal, ce n'est pas ainsi, et je me « flatte que vous ne seriez pas fâché de me revoir. Pres- (( que en face l'un de l'autre (comme vous verrez par la « date de cette lettre), je ne sais que trop que bien des (( choses nous séparent. Mais témoignez le moindre désir « de me revoir, et je m'empresserai de vous prouver, au- « tant qu'il me sera possible, que je suis toujours, comme « j'ai toujours été, votre fidèle et dévoué,

c. Franc. TULLOCH.

« P. -S. — Le rang distingué que vous vous êtes acquis « et que vous méritez par tant de titres, m'est devant « les yeux ; mais le souvenir du chevalier de Chateauu briand m'est si cher, que je ne puis vous écrire (au « moins cette fois-ci) comme ambassadeur, etc., etc. « Ainsi, pardonnez, le style en faveur de notre ancienne f( alliance.

« Vendredi, 12 avril.

« Portland Place, n" 30.

■( Ainsi, Tulloch était à Londres ; /'/ iic s'csl point fait

-(S l'RE.MliiRl': PARTIE

prêtre. Il s'est marié ; son roman est fini comme le mien. Cette lettre dépose en faveur de la véracité de mes Mémoires et de la fidélité de mes souvenirs. Qui aurait rendu témoignage d'une alliance et d'une amitié formées, il y a trente ans, sur les flots, si la partie contractante ne fût survenue ? et quelle perspective morne et rétrogade me déroule cette lettre ! Tulloch se retrouvait en 1822 dans la même rue que moi ; la porte de sa maison était en face de la mienne, ainsi que nous nous étions rencontrés dans le même vaisseau, sur le même tillac, cabine vis-à-vis cabine. Combien d'autres amis je ne rencontrerai plus ! L'homme, chaque soir en se couchant, peut compter ses pertes ; il n'y a que ses ans qui ne le quittent point, bien qu'ils passent ; lorsqu'il en fait la revue et qu'il les nomme, ils répondent : « Présents ! » Aucun ne manque à l'appel (i). »

Au bout d'un mois, on arrive aux Açores. « Un jour, « écrit notre Sulpicien, la vigie signale : Terre, terre. » C'étaient les îles Açores... On jeta l'ancre en face de la petite île Gracieuse. Le capitaine alla y faire des vivres ; le chevalier (Chateaubriand) l'accompagna en touriste qui veut tout voir, pour ensuite pouvoir parler de tout... » — Les Mémoires, avec plus de précision et plus de détails, nous disent la même chose : « Des vents d'ouest, entremêlés de calmes, retardèrent notre marche. Le 4 mai, nous n'étions qu'à la hauteur des Açores. Le 6, vers les 8 heures du matin, nous eûmes connaissance de l'île du Pic ; ce volcan domina longtemps des mers non naviguées : inutile phare la nuit, signal sans témoin le jour... Nous ancrâmes dans une mauvaise rade, sur une

(i) Mémoires d'outre-tombe, t. I, p. 353.

CHATEAUBRIAXI»

base de roches, par quarante-cinq brasses d'eau. L'île Graciosa, devant laquelle nous étions mouillés, nous présentait ses collines un peu renflées dans leurs contours comme les ellipses d'une amphore étrusque... Il fut décidé que j 'irais à terre avecTulloch et le second capitaine; on mit la chaloupe en mer : elle nagea au village dont nous étions à environ deux milles. Nous aperçûmes du mouvement sur la côte ; une proue s'avança vers nous. Aussitôt qu'elle fut à portée de la voix, nous distinguâmes une quantité de moines. Ils nous hélèrent en portugais, en italien, en anglais, en français et nous répondîmes dans ces quatre langues... Les moines nous recueillirent dans le bateau, et nous ramâmes gaiement vers Santa-Cruz ; no.us y débarquâmes avec quelque difliculté, à cause d'un ressac assez violent... Nos religieux nous menèrent à leur couvent, édifice à balcons, commode et bien éclairé... »

Jusqu'ici donc l'accord est complet. Naturellement, de retour à bord, le chevalier ne se fit pas faute de raconter ce qu'il avait vu. En 1842, l'auteur du Génie du Christianisme n'était, aux yeux de l'abbé de Mondésir, qu'un affreux libéral, lequel avait « plus que frisé le socinianisme ». Voici donc comment il poursuit son récit : « M. de Chateaubriand revint le lendemain avec des provisions de bouche, et surtout force nouvelles, partie forgées, partie embellies. Il faisait l'éloge du supérieur d'un couvent de Saint-Pierre d'Alcantara, composé de deux cents religieux ; mais il voulait nous faire accroire qu'après avoir soupe à deux heures du matin a\-ec un de ces moines, il avait entendu la messe de ce même moine au lever de l'aurore. Il disait encore qu'il avait rencontré parmi ces religieux un matelot anglais et calviniste qui

8o i'Ri;.\iii;r1'; pariik

avait déserté, pris le froc dans l'île, et fini par dire messe, ne sachant ni lire ni écrire. J'écris ici ces menteries incroyables, dans la crainte qu'elles ne se lisent plus tard, dans un ouvrage posthume de l'auteur, dont nous sommes déjà menacés de son vivant. Avis donc aux lecteurs futurs ! ))

Etaient-ce là vraiment des « menteries incroyables » ? Tel n'est point le sentiment de M. Victor Giraud. Pour sa part, il ne trouve rien là d'invraisemblable. Si ces histoires avaient été imaginées à plaisir, Chateaubriand les eût-il reproduites, en termes presque identiques, dans l'Essai sur les révolutions ? On lit, en effet, dans l'édition de 1797 :

« T... (Tulloch) avait trouvé (au couvent) un compatriote. Le principal Frère, qui se donnait tous les mouvements pour nous, était un matelot de Jersey, dont le vaisseau avait péri sur Gracioza plusieurs années auparavant. Lorsqu'il se fut sauvé seul à terre, ne manquant pas d'intelligence, il s'aperçut qu'il n'y avait qu'un métier dans l'île, celui de moine. Il se résolut de le devenir ; il se montra extrêmement docile aux leçons des bons Pères, apprit le portugais et à lire quelques mots de latin ; enfin sa qualité d'Anglais parlant pour lui, on sacra cette brebis ramenée au bercail. Le matelot jerseyais, nourri, logé, chauffé, à ne rien faire et à boire du Payai, trouvait cela beaucoup plus doux que d'aller ferler la misaine sur le bout de la vergue (i). »

(1) Essai historique, politique et moral sur les Réyolu lions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la Révolution française. A Londres, 1797; page 644.

CHATEAUBRIAND Si

Et un peu plus loin :

« Le soir étant venu, on nous servit un excellent souper... Il fallut avaler du Fayal à grands flots. On prévoit assez ce qui nous arriva : à une heure du matin, pas un convive ne pouvait se tenir dans sa chaise. A six heures, notre moine de Jersey nous déclara en balbutiant, et avec un serment anglais fort connu, qu'il prétendait dire sur-le-champ la messe ; nous l'accompagnâmes à l'église, où dans moins de cinq minutes, il sut expédier le tout(i).

De cette messe de cinq minutes succédant à un souper au Fayal, Chateaubriand ne parle pas dans ses Mémoires; il dit seulement quelques mots du matelot jerseyais devenu moine, et son nouveau texte est de tous points conforme à celui de V Essai : «... Sauvé seul du naufrage, ne manquant pas d'intelligence, il se montra docile aux leçons des catéchistes ; il apprit le portugais et quelques mots de latin ; sa qualité d'Anglais militant en sa faveur, on le convertit et on en fit un moine. Le matelot jerseyais, logé, vêtu et nourri à l'autel trouvait cela beaucoup plus doux que d'aller serrer la voile du perroquet de fougue. Il se souvenait encore de son ancien métier : ayant été longtemps sans parler sa langue, il était enchanté de rencontrer quelqu'un qui l'entendît ; il riait et jurait en vrai pilotin. Il nous promena dans l'île (2). »

Une note de l'Essai, dans l'édition de 1826, a, d'ailleurs, remis les choses au point. En voici le texte :

« Qu'est-ce que prouve, dit Chateaubriand, cette anecdote de matelot devenu moine aux Açores ? Rien

(i) Essai.... p. 646.

(2) Mémoires (Toutre-toinbc, t. I, p. SSj.

du tout ! Qu'est-ce que prouve la licence d'un couvent de moines placé dans une petite île, loin des regards des supérieurs ecclésiastiques ? Rien du tout. Ce récit de mauvais ton, et qui sent son sous-lieutenant d'artillerie, était un très méchant argument dans mon système. »

J'emprunte au manuscrit de l'abbé de Mondésir un dernier petit fait : « Nous avions jeté l'ancre sur un récif qui coupa le câble, et l'ancre fut perdue. Le capitaine voulait rendre responsables de cette perte ceux qui avaient frété son bâtiment. Le bon sens disait que c'était au capitaine, jetant l'ancre, à savoir où il la jetait. La cause fut plaidée à Saint-Pierre, devant un jury de six capitaines de vaisseau, qui condamnèrent leur confrère. Nous avions pour avocat M. de Chateaubriand : il eût été difficile de mieux choisir. C'est, sans contredit, un homme de talent, de parole et d'action. » — Ce détail de l'ancre perdue confirme encore le texte des Mémoires, où il est dit, en effet : « Le vaisseau s'était trouvé en danger par la levée d'un fort sud-est. On vira l'ancre, mais engagée dans des roches, on la perdit comme on s'y attendait. »

Chateaubriand s'arrête là, sans rappeler le rôle brillant qu'il avait joué, comme avocat, dans le procès auquel donna lieu la perte de cette ancre. Il ne cherche donc pas tant que cela à se faire valoir et à toujours mettre sa personnalité en avant. C'est ainsi qu'il ne dit rien de deux autres petits épisodes, racontés par l'abbé de Mondésir, et où « le jeune vicomte, chevalier de Malte, à tête chevaleresque », ne laissa pas de faire assez bonne figure.

Voici le premier de ces épisodes : « Nous eûmes, pen-

dant la traversée, écrit l'abbé, plusieurs coups de vent. Une fois même, nous essuyâmes une tempête. M. de Chateaubriand, plein de ses auteurs grecs, et grand imitateur des héros d'Homère, se fit, comme Ulysse, attacher au mât du milieu où il fut couvert des vagues de la mer et bien battu du vent. Mais bravant l'air et l'eau, il s'encourageait en disant : « O tempête, tu n'es pas encore si belle qu'Homère t'a faite ! »

Le second épisode n'est pas moins curieux : « Le jour du Vendredi Saint, on adora la croix, et M, Le Vadoux officia sur le tillac. Il parla bien, et nous étions tous suffisamment édifiés. M. de Chateaubriand, après le service, demanda à M. Nagot permission d'adresser quelques paroles aux matelots, bons Bretons et bons catholiques. M. le Supérieur y consentit. Alors, notre nouveau missionnaire, prenant en main un grand crucifix, se mit à haranguer l'équipage, et il débita des phrases extrêmement fortes et brûlantes, au point que, s'il se fût trouvé un juif à bord, je ne doute nullement que nos matelots ne l'eussent jeté à la mer. Cette scène fut le pendant de celfe qui avait eu lieu en présence de Crillon, de valeureuse et héroïque mémoire, qui, entendant à pareil jour, dans une église, le récit de la Passion du Sauveur, tira son épée et s'écria de colère et d'enthousiasme : « Où étais-tu, brave Crillon ! »

On le voit, le manuscrit de l'abbé de Mondésir est tout à l'honneur de Chateaubriand. De même que le Journal de Julien, il est en concordance parfaite avec les récits du grand écrivain. Ces deux documents, récemment mis au jour, déposent l'un et l'autre, en faveur de la véracité, des célèbres Mémoires.

l''évrier-août 1905.

Chateaubriand et Madame de Custine ('

]yjnie de Custine a été mêlée à la vie de Chateaubriand. L'illustre écrivain lui a consacré une page de ses Mémoires 'J^r 'S "^' 'f-

Au retour de l'émigration, dit-il, il n'y avait si pauvre banni qui ne dessinât les tortillons d'un jardin anglais dans les dix pieds de terre ou de cour qu'il avait retrouvés... Parmi les abeilles qui composaient leurs ruches, était la marquise de Custine, héritière des longs cheveux de Marguerite de Provence, femme de saint Louis, dont elle avait du sang. J'assistai à sa prise de possession et j'eus l'honneur de coucher dans le lit du Béarnais, de même que dans le lit de la reine Christine à Combourg.Ce n'était pas une petite affaire que ce voyage ; il fallait embarquer dans la voiture Astolphe de Custine enfant (2),

(i) Chateaubriand et Mme de Custine. Episodes et Correspondance inédite, par E. Chédieu de Robethon. Un volume in-i8. 1893.

(2) Astolphe de Custine, fils de Mme de Custine auteur du vom&n dWloys, de la Russie en i83g, etc., né le 22 mars 1790, mort le 22 septembre 1857.

C[IATl':AUP,R[ANh 85

M. Berschtett (i), le gouverneur, une vieille bonne alsacienne ne parlant qu'allemand, Jenny, la femme de chambre, et Trim, chien fameux qui mangeait les provisions de la route. N'aurait-on pas pu croire que cette colonie se rendait à Fervacques pour jamais? et, cependant, le château n'était pas achevé de meubler que le signal du délogement fut donné. J'ai vu celle qui affronta l'échafaud d'un si grand courage, je l'ai vue, plus blanche qu'une Parque, vêtue de noir, la taille amincie par la mort, la tête ornée de sa seule chevelure de soie, je l'ai vue me sourire de ses lèvres pâles et de ses belles dents, lorsqu'elle quittait Sécherons, près Genève, pour expirer à Bex, à l'entrée du Valais ; j'ai entendu son cercueil passer la nuit dans les rues solitaires de Lausanne, pour aller prendre sa place éternelle à Fervacques ; elle se hâtait de se cacher dans une terre qu'elle n'avait possédée qu'un moment, comme sa vie. J'avais lu sur le coin d'une cheminée du château ces méchantes rimes attribuées à l'amant de Gabrielle :

La dame de Fervacques Mérite de vives attaques.

« Le soldat-roi en avait dit autant à bien d'autres : déclarations passagères des hommes, vite effacées et descendues de beautés en beautés jusqu'à M^^ de Custine. Fervacques a été vendu (2) . »

On le voit, sur M"^^ (^q Custine, comme sur M'^e de Beaumont, les Mémoires d'Outre-Tombe sont d'une réserve et d'une convenance parfaites. t- j-

(i) Ainsi imprimé dans toutes les éditions des Mémoires d\)itlre-tombe, la véritable orthographe du nom est Bcrs~ tœcher.

(2) Mémoires d'oulrc-toinbe, t. II, p. 276.

f^6 PREMIÈRK TARTIK

Chateaubriand s'est ici montré, comme en tant d'autres occasions, un parfait galant homme. Peut-être est-il regrettable qu'en ces dernières années, au lieu d'imiter sa discrétion, quelques écrivains aient pris à tâche de mener grand bruit autour de ces vieilles histoires sur lesquelles il avait tout le premier fait le silence. M. Agénor Bardoux, vice-président du Sénat, a consacré deux gros volumes à M'"^ de Beaumont et à M™^ de Custine (i). Certes, dans ces deux volumes, il a mis de l'esprit, de l'intérêt, de la délicatesse ; si son collègue M. Bérenger les a lus, il n'en aura été aucunement scandalisé. On me permettra, cependant, de tenir pour fâcheuses de telles publications. Chateaubriand, je le veux bien, appartient à l'histoire et à la chronique ; mais ces femmes qui ont vécu dans l'ombre, qui n'ont jamais joué aucun rôle, a-t-on le droit aujourd'hui de les mettre en scène, de venir, après un demi-siècle et plus, vider leurs tiroirs et jeter en pâture à la malignité publique leurs lettres les plus intimes ?

Je ne confonds pas, d'ailleurs, avec le cas de M. Bardoux celui de M. Chédieu de Robethon. Ce dernier ne se propose point de nous apporter des révélations sur les rapports de M'"6 de Custine avec Chateaubriand. Aussi bien il viendrait un peu tard cinq ans après le livre de M. Bardoux. Il ne pourrait que glaner de rares épis dans le champ où l'honorable vice-président du Sénat a fait une si riche moisson. L'objet de sa publication est tout autre.

Il y a quelques années, M. de Robethon s'est rendu acquéreur de quarante lettres de Chateaubriand à M'"^ de

(i) Mme de Custine, d'après des documents inédits, par M. A. Baudoux. Un vol. in-8'\ 1888.

CHATEAUBRIAM» 87

Custine. Toutes ces lettres sont de la main même de Chateaubriand, de cette grande écriture dont on ne peut plus oublier les traits quand on les a vus une fois. Elles sont entièrement inédites, et M. Bardoux ne les a pas connues. Les dix-neuf premières portent en tête, de la main de M™e de Custine, un numéro d'ordre. Dans cette série, du n° 1^^ au n° 19, il en manque trois, qui ont porté les n°* 7, 12 et 14. Le no 7 a été publié par M. Bardoux ; les deux autres problablement n'existent plus. A partir de la dixneuvième, les lettres n'ont plus de numéro d'ordre.

Elles sont pour la plupart timbrées de la poste.

Cette correspondance qui n'a pas sa contre-partie, parce que Chateaubriand ne conservait aucune lettre, a passé des mains de M'"^ de Custine entre celles de son fils Astolphe, puis, en septembre 1857, date de la mort de celui-ci, entre' les mains de ses héritiers. Dix ou onze ans plus tard, elle fut vendue à un libraire, qui s'en est dessaisi, à son tour, en faveur de M. Chédieu de Robethon.

Une fois en possession de ces quarante lettres inédites, M. de Robethon se demanda s'il convenait de les faire paraître. Il hésita quelque temps. Ces lettres n'avaient point été destinées par leur auteur à la publicité. Toujours épris de la beauté de la forme et de la grandeur du style. Chateaubriand se serait refusé, sans doute, à placer à côté de ses autres œuvres des pages familières et sans apprêt. Cette considération, après tout, était assez secondaire ; elle l'était d'autant plus que beaucoup de ces lettres, même au seul point de vue de la forme, sont très remarquables. Voici qui était beaucoup plus grave. Chateaubriand, par un sentiment de discrétion et d'honneur dont il ne s'est jamais départi, avait soigneusement évité, d ms ses Mémoires, de mettre en scène la femme qu'il

(S8 l'RKMIKRK PAKTIK

avait aimée. Produire au grand jour les lettres qu'il lui avait écrites, c'était aller contre sa volonté la plus certaine et la mieux établie. Enfin, et cette dernière considération paraissait décisive, M"^^ de Custine n'avait jamais été ni une femme de lettres, ni une femme politique. Son nom n'appartient à l'histoire que ]^ar un acte de dévouement héroïque et de grand courage. Etait-il permis de livrer à la publicité ses sentiments intimes, de rappeler sans nécessité l'attention sur les faiblesses de sa vie ? Or donc, ne publiez pas.

Oui, mais, depuis le livre de M. Bardoux, la question n'était plus entière.

La vie de M"^^ de Custine était maintenant connue de tous. Une publication nouvelle ne pouvait plus nuire à sa mémoire. Il ne restait pas une indiscrétion à commettre. Et alors une autre question se posait. M. Bardoux, et avant lui Sainte-Beuve, ont pris texte des relations de M™6 (Je Custine et de Chateaubriand pour présenter sous un jour odieux le caractère du grand écrivain. Ils ont chargé son portrait des plus sombres couleurs. Ils ont fait de M"^e de Custine une victime, misérablement trahie, lâchement abandonnée ; ils ont fait de Chateaubriand un froid adorateur, sans scrupule, sans remords et sans pitié. Il a paru à M. de Robethon que les lettres qu'il avait entre les mains ne s'accordaient guère avec ces sévérités ; qu'elles montraient les choses sous un tout autre jour et qu'elles disculpaient Chateaubriand. Ne devenait-il pas dès lors nécessaire de les publier ? M. de Robethon l'a pensé et j'estime qu'il a eu raison. Il les a, du reste, encadrées à merveille dans un récit habilement conduit, très curieux et très neuf, même après le volume de M. Bardoux.

CHATEAUBRIAND 8q

A quelle époque Chateaubriand et M"^^ de Custine se sont-ils connus ? Comment est né ce long attachement qui a traversé tant de fortunes diverses et que la mort seule a brisé ? D'après M. Bardoux, ils se seraient vus pour la première fois en 1803, dans le salon de M^^^ de Rosanbo, alliée au frère aîné de Chateaubriand, et l'une des compagnes de M"^^ de Custine à la prison des Carmes (i). M. de Robethon est d'avis que leur première rencontre remonte un peu plus haut, peut-être jusqu'à l'année 1801, et qu'elle a eu lieu dans des circonstances très différentes. Il croit, en effet, trouver un indice de leurs premières relations dans la page des Mémoires d'Outre-Tombe où Chateaubriand raconte que, après l'apparition du Génie du Christianisme, au milieu de l'engouement des salons, il fut enseveli sous un amas de billets parfumés. « Si ces billets, dit-il, n'étaient aujourd'hui des billets de grand'mères, je serais embarrassé de raconter avec une modestie convenable comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe suscrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure (2). » Ce dernier trait s'appliquait évidemment à une seule personne et à un fait particulier ; c'est une émotion unique que le poète a ressentie à ce larcin, gage indiscret d'un naissant amour, qui se dérobait « sous le voile d'une longue chevelure. » Cette longue chevcluR', nous la connaissons ; nous la retrouvons deux fois

(i) Ba?Jotix, p. i3 1.

(2) Mémoires d'oiilre-tofjihc, t. II, p. 21^3.

QO PREMIERE l'AR'J'IE

dans le passage des Mémoires d'Outre-Tomhe que j'ai cité au début de cet article. Chateaubriand semble en avoir fait pour M'"^ de Custine une sorte d'auréole, un charme distinctif qui n'appartient qu'à elle.

A l'appui de la conjecture, déjà très plausible, de M. de Robethon, il est permis aujourd'hui d'apporter une preuve directe et décisive. L'homme de France qui connaît le mieux aujourd'hui son Chateaubriand, M. l'abbé Pailhès (i), a commmencé, depuis quelque temps, dans la Revue Catholique de Bordeaux, la publication des lettres inédites de Chateaubriand à Fontanes. Voici le début d'une de ces lettres, en date du 8 septembre 1802 :

« Eh bien, mon cher enfant, les vers ? Vous êtes un maudit homme. Pas un signe de vie de votre part...

« Comment va M™= Fontanes et l'enfant (2) et la sœur, et Toncle ? Que vous êtes heureux d'avoir autant de cœurs qui s'intéressent à vous.

« La grande voyageuse (3i, comment est-elle? Je ne sais si elle a reçu ma lettre.

« A propos de lettre, il vient de m'arriver par la poste, route décachetée, une lettre qui me fait peine si P.... l'a vue. On se plaint de mes rigueurs et on m'offre des merveilles. Je ne sais comment faire pour empêcher les indiscrètes bontés de m'arriver par le grand chemin... »

F... ne peut être que Fouché. C'est lui, en sa qualité de ministre de la police, et lui seul, qui a pu voir cette lettre, si même ce n'est pas lui qui l'a décachetée ; car une lettre

(i) Voir Mme de Chateaubriand, d'après ses Mémoires, sa Correspondance, par l'abbé G. Paii.hks, un vol, in-8, et Mme de Chateaubriand, lettres inédites à M.CIausel de Coussergues, par le même, un vol. in-8".

(2) Christine de Fontanes.

(3) Mme Baciocchi, sœur du premier consul.

CHATEAUBRIAND qi

mise à la poste, une lettre contenant d'indiscrètes hontes, et de nature à intéresser Fouché, n'a pas pu n'être pas cachetée avec soin. Or, Fouché, à cette époque, et depuis plusieurs années déjà, était le protecteur actif, l'admirateur passionné, le grand ami de l'héroïque veuve du marquis de Custine, — de la « reine des roses ».

Il est donc impossible de ne pas faire remonter à cette lettre « décachetée » et à cette date de septembre 1802, le début des relations de M"^^ de Custine avec Chateaubriand.

Si la date de 1803, donnée par M. Bardoux est inexacte, celle de 1801, mise en avant par M. de Robethon, est également erronée. Il dit, en effet, — et avec raison — que la première rencontre eut lieu peu après l'apparition du Génie du Christianisme. Or, le Génie du Christianisme a paru non en 1801, mais le 14 avril 1802. -'î'

]\/[me (Je Custine, nous venons de le dire, était très liée avec Fouché, qui lui avait fait restituer la partie de ses biens que l'Etat n'avait pas vendue. Dans pkisieurs de ses lettres, Chateaubriand la prie d'user de son influence auprès du ministre de la poHce en faveur d'un de leurs amis. Sa lettre du i^^" août 1804 se termine ainsi :

« Je vous conjure de pousser l'affaire de mon ami. Je ne sais où demeure le ministre, mais il est trop connu pour que ses lettres se soient égarées. Mais prenez garde à présent, il faut que vos lettres soient adressées particulièrement à F... (Fouché) et non pas au ministre, car alors vos lettres seraient simplement ouvertes par les commis de la police, comme une affaire de bureau. »

D'après M. l^ardou.x, Vanii ])our loque! Cliateanl-)riand

92 l'RIvMIlvRK l'ARI'll':

fait ici appel à l'influence de M"^^ ^q Custine ne serait autre que Chénedollé, alors absent de Paris et à qui il voulait ouvrir la carrière diplomatique. « M"^^ ^q Custine, écrit-il, étant liée avec Fouché, il fallait inspirer à celui-ci de l'intérêt pour un ami si cher. Fouché, au reste, avait été son professeur à Juilly ; quand il s'était agi de le rayer de la liste des émigrés, M"^^ (je Staël l'avait conduit au ministère de la police ; Fouché avait reconnu son ancien élève et lui avait tendu les bras (i). » — C'est à tort que M. Bardoux a cru qu'il s'agissait ici de Chénedollé. Dans une autre de ses lettres — en date du i6 juillet 1804 — Chateaubriand s'exprime ainsi : « Vous avez voulu rendre service à mon ami, et vous le pouvez plus que moi puisque Fouché est ministre. Je connais votre générosité, et l'éloignement que vous pouvez ressentir pour moi ne retombera pas sur un malheureux injustement persécuté (2). » Ces expressions ne pouvaient aucunement s'appliquer à Chénedollé, qui n'était alors ni persécuté ni malheureux, qui n'avait rien à démêler avec la police et pour qui Fouché ne pouvait rien à aucun titre. Uarrii persécuté sur le compte duquel il s'agissait d'apitoyer le ministre de la police était M. Bertin l'aîné.

Très royaliste, M. Bertin avait été, en 1800, arrêté par mesure administrative et enfermé au Temple. Sans avoir subi aucun jugement, aucune condamnation, il fut relégué à l'île d'Elbe, puis envoyé en Italie, où la résidence de Florence, et plus tard celle de Rome, lui fut assignée.

C'est à Rome qu'il se lia d'une étroite amitié avec Chateaubriand. Celui-ci se plaisait à rappeler les débuts de sa liaison avec Bertin l'aîné : « C'est avec lui, disait-il, que

(i) Bardoux, p. 154.

(2) Chédieu de Robethon, p. 85.

CHATEAUBRIAND q3

je visitai les ruines de Rome, et que je vis mourir M'^^^ de Beaumont.deux choses qui ont lié sa vie à la mienne (i),»

Las de l'exil et de ses sollicitations sans résultat pour obtenir son rappel, Bertin prit le parti assez aventureux de rentrer en France sans autorisation, mais avec un passeport que Chateaubriand lui avait complaisamment dé- Uvré.

Cela se passait au commencement de 1804, au moment même où Chateaubriand, de son côté, quittait Rome et rentrait à Paris. Bertin qui, malgré son passeport, n'était pas en règle, fut obligé de se tenir caché, après son retour, tantôt dans sa maison de la vallée de Bièvre, tantôt à Paris.

C'est pour ce proscrit, pour « son ami malheureux, injustement persécuté », que Chateaubriand demande avec instance à M^^^ de Custine d'intercéder auprès de « son grand ami » Fouché. La suite de la correspondance ne laisse aucun doute à cet égard, notamment la lettre du 8 septembre 1804, où je trouve ces lignes : « La pauvre ]Vlme Bertin a la fièvre putride. Je ne sais qui présentera votre lettre. Comment nous tirer de là ? » Notons en passant qu'il n'est presque aucune des lettres de Chateaubriand à cette époque qui ne débute par ces mots : « Avez-vous écrit à Fouché ? » ou qui ne se termine par ceux-ci : « Ecrivez à Fouché. » Jamais on ne mit plus d'insistance, plus de suite, plus de dévouement à plaider la cause d'un ami. Cela n'empêchera pas Sainte-Beuve^ i\L Bardoux et, après eux, combien d'autres ! de l'accuser de sécheresse et d'égoïsmc.

(1) Chateaubriand et son temps, par le comte de Mar-

CF.I.I.WS.

•REMIKUM l'ARTIl';

Après avoir reproduit une lettre du i^^ août 1804, M. Bardoux ajoute : « Le Chateaubriand quinteux, personnel, méfiant, est tout entier dans cette lettre (i). » De quoi s'agit-il donc ? M. Bardoux ne nous le dit pas, par cette excellente raison qu'il n'en sait rien lui-même. Prise isolément, la lettre qu'il avait sous les yeux n'était pas seulement obscure, elle était inintelligible. Mais alors pourquoi s'emparer de cette lettre, à laquelle on ne comprend rien, dont on ignore, par conséquent, le caractère et la portée, pour s'en faire une arme contre son auteur, pour en tirer des conclusions défavorables à son caractère ?

Aujourd'hui, grâce à la publication de M. Chédieu de Robethon, nous savons exactement ce qui s'est passé.

Désintéressé, généreux, n'entendant rien aux affaires et ne voulant pas en entendre, parler. Chateaubriand était souvent à court d'argent. Pendant son séjour à Rome, il avait épuisé toutes ses ressources auprès de M"^6 de Beaumont mourante, il ne pouvait pas et pour rien au monde il n'aurait voulu, en un tel moment, lui exposer sa détresse, lui demander un crédit et se faire rembourser en quelque sorte des soins qu'il lui avait prodigués. Il y avait là une question de délicatesse et d'honneur. C'est dans ces circonstances qu'il s'adressa à madame de Custine. Celle-ci refusa. Elle n'avait vu qu'une rivale, là où elle ne devait plus voir qu'une femme infortunée et mourante. Chateaubriand était rentré en France depuis quelques mois, lorsqu'il apprend que cet incident, connu de lui seul et de M'"^' de Custine, est tombé dans la

(1) Bardoux, p. i5j.

bouche du public et que les détails en courent les salons. Atteint jusqu'au fond du cœur, il écrit à M™e de Custine la lettre qu'on va lire :

« Lundi, 16 juillet (1804).

« Je ne sais si vous ne finirez point par avoir raison, si tous vos noirs pressentiments ne s'accompliront point. Mais je sais que j'ai hésité à vous écrire, n'ayant que des choses fort tristes à vous apprendre. Premièrement, les embarras de ma position augmentent tous les jours et je vois que je serai forcé tôt ou tard à me retirer hors de France ou en province ; je vous épargne les détails. Mais cela ne serait rien si je n'avais à me plaindre de vous. Je ne m'expliquerai point non plus ; mais quoique je ne crois pas tout ce qu'on m'a dit, et surtout la manière dont on me l'a dit, il reste certain toutefois que vous avez parlé d'un service que je vous priais de me rendre lorsque j'étais à Rome, et que vous ne m'avez pas rendu. Ces choses-là tiennent à l'honneur, et je vous avoue qu'ayant déjà le tort du refus, je n'aurais jamais voulu penser que vous eussiez encore voulu prendre sur vous le plus grand tort de la révélation. Que voulez-vous ? On est indiscret sans le vouloir, et souvent on fait un mal irréparable aux gens qu'on aime le mieux.

« Quant à moi, madame, je ne vous en demeure pas moins attaché. Vous m'avez comblé d'amitiés et de marques d'intérêt et d'estime ; je parlerai éternellement de vous avec les sentiments, le respect, le dévouement que je professe pour vous. Vous avez voulu rendre service à mon ami (i), et vous le pouvez plus que moi puisque

( 1 1 M. liertin.

q6 première partie

Fouché est ministre. Je connais votre générosité, et réloignement que vous pouvez ressentir pour moi ne retombera pas sur un malheureux injustement persécuté. Ainsi madame, le ciel se joue de nos projets et de nos espérances. Bien fou qui croit aux sentiments qui paraissent les plus fermes et les plus durables. J'ai été tellement le jouet des hommes et des prétendus amis que j'y renonce ; je ne me croirai pas, comme Rousseau, haï du genre humain, mais je ne me fierai plus à ce genre humain. J'ai trop de simplicité et d'ouverture de cœur pour n'être pas la dupe de quiconque voudra me tromper.

« Cette lettre très inattendue vous fera sans doute de la peine. En voilà une autre sur ma table que je ne vous envoie pas et que je vous avais écrite, il y a sept ou huit heures. J'ignorais alors ce que je viens d'apprendre, et le ton de cette lettre était bien différent du ton de celle-ci. Je vous répète que je ne crois pas un mot des détails honteux qu'on m'a communiqués, mais il reste un fait : on sait le service que je vous ai demandé, et comment peuton savoir ce qui était sous le sceau du secret dans une de mes lettres, si vous ne l'aviez pas dit vous-même ?

« \dieu (i). »

Dans sa réponse, M^^^ de Custine essaya, sans doute, d'une diversion et rejeta probablement les torts sur une personne qu'elle craignait de se voir préférer et dont la perfidie aurait machiné cette dénonciation. La seconde lettre de Chateaubriand ne fut pas moins digne et moins noble que la première. En voici un extrait :

(i) De Robethon, p. 84.

CHATEAUBRIAXD 97

«... Vous VOUS trompez, si vous croyez que je tiens ce que je vous ai dit de celle que vous soupçonnez. Si je le tenais d'elle, je pourrais croire que la chose n'est pas encore publique ; or, ce sont des gens qui vous sont étrangers qui m'ont averti des bruits qui couraient. Il me serait encore fort égal, et je ne m'en cacherais pas, qu'on dît que je vous ai demandé un service. Mais ce sont les circonstances qu'on ajoute à cela qui sont si odieuses que je ne voudrais pas même les écrire et que mon cœur se soulève en y pensant. Vous vous êtes très fort trompée si

vous avez cru que madame m'ait jamais rendu des

services du genre de ceux dont il s'agit (i) ; c'est moi, au contraire, qui ai eu le bonheur de lui en rendre. J'ai toujours cru, au reste, que vous avez eu tort de me refuser. Dans votre position, rien n'était plus aisé que de vous procurer le peu de chose que je vous demandais ; j'ai vingt amis pauvres qui m'eussent obligé poste pour poste si je ne vous avais donné la préférence. Si jamais vous avez besoin de mes faibles ressources, adressez vous à moi, et vous verrez si mon indigence me servira d'excuse.

« Mais laissons tout cela. Vous savez si jusqu'à présent j'avais gardé le silence, et si, bien que blessé au fond du cœur, je vous en avais laissé apercevoir la moindre chose, tant était loin de ma pensée tout ce qui aurait pu vous causer un moment de peine ou d'embarras. C'est la première et la dernière fois que je vous parlerai de ces choses-là

« C'est à vous maintenant à juger si cela doit nous éloigner l'un de l'autre. Pour blessé, je l'ai été profondé-

(t) Kst-ce :\ Mme de lieauniont qu'il lait allusion? Ces suppositions de Mme de (Justine auraient été bien blessantes pour Chateaubriand. (Note de M. Chkdiei; de Rohetmon.)

gS PREMIÈRE PARTIE

ment ; mais mon attachement pour vous est à toute épreuve ; il survivra même à l'absence, si nous ne devons plus nous revoir.

« Je vous recommande mon ami.

« Paris, 4 tliennidor (23 juillet) (i). »

jVjme (ie Custine, dans sa réponse, cherche, paraît-il, à expliquer le refus du service que Chateaubriand lui avait demandé ; elle laissait entendre qu'elle s'était sentie froissée à l'idée de subvenir aux dépenses nécessitées par la présence à Rome de M^^ de Beaumont. C'est ici que se place la lettre de Chateaubriand, du i^r août 1804, citée par M. Bardoux, et dont voici le début :

« Je vois qu'il est impossible que nous nous entendions jamais par lettre. Je ne me rappelais plus pour quel objet je vous avais demandé ce service ; mais si c'est pour celui que vous faites entendre, jamais, je crois, preuve plus noble de l'idée que j'avais de votre caractère n'a été donnée ; et c'est une grande pitié que vous ayez pu la prendre dans un sens si opposé ; je m'étais trompé... »

Cependant, malgré l'aigreur de ces premières lignes. Chateaubriand s'adoucit : il ne demande qu'à pardonner, à tout oublier, et la lettre se termine par un mot charmant : « Adieu ; j 'ai encore bien de la peine à vous dire quelques mots aimables, mais ce n'est pas faute d'envie. » Le post-scriptum renouvelle la demande de pressantes démarches auprès de Fouché en faveur de «l'ami mallieureux et persécuté ». Ainsi, même dans ces circonstances où il semblerait devoir être tout entier à sa légitime irritation et à sa vive douleur, pas un seul instant il n'ou-

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