‹ Chateaubriand, Victor Hugo, H. de BalzacChapitre 7 sur 10 · IV. — Joseph-Lé opold-Sigisbert Hugo, lieutenantgénéral · texte numérisé non relu

IV. — Joseph-Lé opold-Sigisbert Hugo, lieutenantgénéral

Nous nous sommes adressé à Domvallier pour avoir les actes de l'état civil concernant Jean Hugo et ses ascendants. Il nous a été répondu que les plus anciens registres existant dans la mairie de cette commune ne remontaient pas au-delà de l'année 1690. Il faut croire que cet affreux maréchal de Créqui, que Victor Hugo, à la première page de son autobiographie, accuse d'avoir détruit à Nancy ses papiers de famille et ses titres de noblesse antérieurs à 1532, a fait aussi des siennes à Domvallier !

Bah ! nous dit ici M. Gustave Simon, laissons tout cela ! Ces questions d'origines n'ont rien à faire dans une biographie de Victor Hugo, puisqu'aussi bien il ne s'est jamais targué de noblesse, ayant au contraire pour ces vieilleries le plus parfait dédain ! ! — Pardon ! Toute sa vie, du commencement jusqu'à la fin, il a essayé de se rattacher à une famille de vieille noblesse.

Dans un projet d'autobiographie, écrit et signé de la

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main même de Victor Hugo, daté de 1828, et remis par lui à un journaliste, au rédacteur de L'Oracle Européen, je lis en tête ces lignes : «.Hugo (Victor-Marie), baron, né à Besançon le 26 février 1802, d'une famille lorraine anoblie en 1535 dans la personne de Georges Hugo, capitaine des gardes du duc de Lorraine. »

Le 14 avril 1829, dans une lettre à M. de la Bourdonnaye, ministre de l'intérieur, il écrivait : — « Monseigneur, je suis profondément touché des bontés du roi. Mon dévouement au roi est, en effet, sincère et profond. Ma famille, NOBLE DÈS L'AN 1531, est une vieille servante de l'Etat... »

Au mois de juillet 183 1, à la veille de la publication des Feuilles d'Automne, Sainte-Beuve, alors son ami, fit paraître, dans la Biographie des Contemporains, une notice dont le poète lui-même lui avait fourni les éléments. « Je n'ai point écrit mon article, dit Sainte-Beuve, sans m'informer et sans puiser à la meilleure source ». Or, voici l'information que Victor Hugo avait fournie à son biographe, relativement à l'ancienneté de sa maison : « Sa famille paternelle, anoblie, dès 1531, en la personne de Georges Hugo, capitaine des gardes du duc de Lorraine, avait donné, au dix-septième siècle, un savant théologien de ce nom, évêque de Ptolémaïs. »

En 1836, à Alexandre Dumas, qu'il avait chargé de raconter son enfance et sa jeunesse jusqu'à la révolution de 1830, il dictait ceci :

Joseph-Léopold-Sigishert Hugo ; vieille famille lor~ raine ; vieille souche allemande ; Hugo veut dire souffle. — D'Hozier, registre 4 : d'a\u7\ au chef d'argent chargé de deux merlettes de sable. Si c'était trois, c'étaient les

armes de Lorraine. L'aïeul, Georges Hugo, capitaine des gardes du duc de Lorraine, anobli en i53i par lettrespatentes datées de Lillebonne (Normandie) (i).

En 1863, Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (c'est-à-dire par lui-même) s'ouvre par cette page :

Le premier Hugo qui ait laissé trace, parce que les documents ont disparu dans le pillage de Nancy par les troupes du maréchal de Créqui en 1670, est un Pierre- Antoine Hugo, né en i532, conseiller privé du grand-duc de Lorraine, et qui épousa la fille du seigneur de Bioncourt. Parmi les descendants de Pierre-Antoine, je remarque : au xvi^ siècle, Anne -Marie, chanoinesse de Remiremont ; au xvii^ siècle, Charles-Louis, abbé d'Eiival, évêque de Ptolémaïs, auteur d'un recueil estimé : Sacrœ antiquitatis momimeuta ; au xviii« siècle, Joseph- Antoine, officier près du maréchal de Montesquiou, tué à la bataille de Denain ; Michel-Pierre, lieutenant-colonel au service de Toscane.

Dans cette liste, on aura remarqué Anne-Marie, chanoinesse de Remiremont. Soyez sûrs que son nom ne se trouve pas là par hasard, mais bien parce qu'il fallait prouver pour entrer dans ce chapitre, trente-deux quartiers de noblesse dans les lignes paternelles et autant dans les lignes maternelles, en tout : soixante-quatre quartiers / (2)

Même quand il sera devenu démocrate, républicain, ultra-socialiste, le poète continuera de faire sonner bien haut ces soixante-quatre quartiers. A Guernesey, dans sa maison de Hauteville-Housc, on voyait, dans la salle à manger, fixé à la muraille, un grand fauteuil sculpté,

(i) Revue encyclopédique, i3 avril i8()2.

(2) Souvenirs et Mélanges, par le comte d'Haussonville, p. 3.

2l8 DEUXIÈME PARTIE

sur lequel étaient gravés ces mots : Cella patrum defunctorum. Sur le bras droit du fauteuil, on lit : Georges, 1535. sur le bras gauche, Joseph-Léopold-Sigisbert, 1828. Sur le dossier était sculpté l'écusson des Hugo de Lorraine : d'azur au chef d'argent, chargé de deux merlettes de sable.

Ce point des origines une fois vidé, je me plais à reconnaître qu'il y a, dans le volume de M. Gustave Simon, une cinquantaine de pages où l'on trouve des détails et des documents inédits, savoir :

1° La liste des pièces contenues dans un cahier de Victor Hugo, portant la date de 1816-1817. Ces pièces sont au nombre de quarante-six.

2^ L'analyse et de longues citations de sa tragédie d'Irtamène, écrite en 1816.

3° L'analyse, avec citations, de son poème en trois chants, Le Déluge, composé également en 1816.

40 L'analyse de sa seconde tragédie, Athélie ou Les Scandinaves, composée en 1817. Les deux premiers actes seulement furent écrits.

5" Un Acte d' association entre MM. Abel, Eugène et Victor Hugo, Marteau et Ader pour la publication des « Lettres Bretonnes ». Il ne fut pas donné suite à ce projet, qui est du 25 janvier 1818.

6^ Trois lettres inédites d'Alexandre Soumet, de la duchesse de Reggio et de l'abbé de La Mennais.

En dehors de ces cinquante pages, qui méritaient vraiment d'être publiées, le reste du volume n'est guère que

la reproduction — non corrigée — du Victor Hugo raconté. Je le répète, c'était peut-être inutile. On préférera toujours Victor Hugo raconté par lui-même à Victor Hugo raconté par M. A. Barbou —ou même par M. Gustave Simon.

12 juin 1903.

Les manuscrits de Victor Hugo(').

\''ictor Hugo, même lorsqu'il fut devenu socialiste, resta conservateur comme pas un. Non seulement il garda jalousement ses manuscrits, les abritant dans des armoires de fer ou dans des malles blindées, mais encore ses biographes attestent à l'envi qu'il ne détruisait jamais rien de ce qu'il avait écrit. « Je ne brûle aucun papier, disait-il ; la postérité se chargera de brûler ce qu'elle voudra. » Et il comptait bien — en quoi peut-être il se trompait — que la postérité ne brûlerait rien. Toutes ces fiches, toutes ces feuilles, tous ces bouts de papiers s'entassaient en d'immenses coffres, qui garnissaient, à Hauteville-House, le plancher de la « chambre de verre, » celle où tous les jours, par tous les temps, l'été sous le soleil, l'hiver auprès de son poêle de faïence que surmontait une statuette de Vénus, appuyé sur son grand pupitre de chêne, vêtu de sa longue robe de chambre rouge, \^ictor Hugo travailla jusqu'à la fin de son exil, sans se donner un moment de relâche. Dans le cabinet de travail de la rue de Clichy, « on marchait sur un tapis épais de papier de toutes sortes, car le maître avait défendu

(i) Ess.ri critique sur le théâtre de Victor Hugo, par Paul et Victor Glachant, t. I^"". Un volume in-i8, 1902.

qu'on en enlevât jamais rien. Quand son bureau était trop chargé d'écritures, cela glissait à terre... Une nouvelle couche se formait à la place de celle qui venait de tomber dans le gouffre (i) ». Ajoutez à cela les Tas de pierres et les Rouleaux hleus, qui renfermaient des milliers de notes et de souvenirs ; les innombrables cartons où le poète mettait en réserve des rimes ou des vers isolés ; enfin, les Océans : c'étaient des feuilles qu'il trouvait sous sa main et qu'il réunissait dans de petits cahiers intitulés Papier blanc.

Deux érudits patients et consciencieux, MM. Paul et Victor Glachant, viennent de se livrer, avec un soin extrême, avec une intelligente curiosité, à l'examen des manuscrits de Victor Hugo, non de tous, — la tâche serait immense, — mais seulement des manuscrits dramatiques. Dans une première série, ils ont étudié les drames en vers de l'époque et de la formule romantiques. Au cours d'un second volume, ils parcourront les drames en prose, — également romantiques, — le drame épique et le théâtre lyrique, qui sont de dates postérieures et d'inspirations essentiellement différentes.

Beaucoup se demanderont sans doute pourquoi les deux ingénieux et savants écrivains n'ont pas choisi pour objet de leurs études les œuvres lyriques de Victor Hugo, celles qui feront sa vraie et durable gloire, les Odes et Ballades, les Orientales,' les Feuilles d'automne, les Voix intérieures, les Rayons et les Ombres, les Châtiments et les Contemplations ? pourquoi ils se sont attachés de préférence aux drames du poète, qui ne sont pourtant que la partie secondaire de son œuvre ? Mes-

(2) M. Richard Lesci.ide, Propos de table de Victor Hugo. M. R, Lesclide fut quelque temps secrétaire du poète.

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sieurs Paul et Victor Glachant reconnaissent eux-mêmes que la critique contemporaine s'est mise à peu près d'accord pour condamner le théâtre romantique. MM. J.-J. Weiss, Jules Lemaitre, Ferdinand Brunetière, Francisque Sarcey, Paul Albert, René Doumic, s'ils font état du style et des images du Maître, n'hésitent pas à blâmer la conduite de ses pièces et nient la valeur psychologique de ses personnages. M. Gustave Lanson déclare ces drames « enfantins » et juge que « la plus complète inintelligence » y éclate. M. Renouvier accuse volontiers l'auteur « d'ignorance et d'absurdité ».

Mais ce sont là déjà des anciens. Qu'en pensent les Jeunes ? — pas grand'chose de bon ! M. Fernand Gregh, qui n'est pas suspect, écrivait hier encore, au lendemain du centenaire : « Le roi s'amuse, Manon de Lorme, Ruy Blas, sont pleins de beaux vers, mais le sujet de ces drames est par trop absurde... Ce théâtre a manqué d'humanité... Hugo n'était pas psychologue ; les âmes de ses héros sont vides de vérité humaine. Ce qu'il y a de bon dans ses drames, c'est le décor, le pittoresque ; l'intérieur lui échappe. Les belles parties sont les parties lyriques... Aussi les meilleurs de ses drames sont-ils ses drames en vers. Ceux qu'il eut le tort d'écrire en prose, Lucrèce Borgia, Marie Tudor, Angelo, sont injouables et presque illisibles. Il y a, dans ces pièces, d'involontaires bouffonneries qui eussent été cachées par la magnificence des vers et que la prose met en valeur de cruelle façon... Les drames en vers de Victor Hugo sont des mélodrames écrits par un poète de génie (i). »

(i) Fernand Gregh. Article sur Victor Hugo, dans la Revue de Paris. Livraison du ler avril 1902.

Pour vertes qu'elles soient, ces semonces ne laissent pas d'être justes. MM. Paul et Victor Glachant essaient à peine de le contester, et, au cours même de leur volume, il leur arrivera de confesser « qu'au fond, Hugo lui-même n'a jamais cru fermement à l'avenir de sa dramaturgie (i). »

MM. Paul et Victor Glachant étaient, après tout, dans leur droit en choisissant les manuscrits des drames pour en faire l'objet de leur minutieuse recension. Il ne nous reste qu'à les suivre très rapidement à travers leur intéressant volume.

Leur premier chapitre est naturellement consacré au premier essai dramatique de Victor Hugo, à Cromicell. Cette pièce ne fut jamais jouée. Elle est injouable, à cause de ses proportions (75 scènes, longues pour la plupart ; plus de six mille vers) . Elle durerait six ou sept heures d'horloge. Elle parut en librairie au mois de décembre 1827.

Le manuscrit (n» 14 de la collection déposée à la Bibliothèque nationale) se présente sous l'aspect d'un fort volume grand in-40 de 226 feuillets. L'écriture est une mise au net soignée. Nul vestige du travail de brouillon préalable, hormis quekpies notes et citations documentaires jetées en hâte, en général au verso des feuillets qui enveloppent les divers actes du drame et en portent les titres.

(i) Page 161.

En confrontant ce manuscrit avec les diverses éditions de Victor Hugo, et notamment avec l'édition prétendue définitive, MM. Glachant ont constaté que le poète et ses éditeurs avaient laissé échapper et se perpétuer des lapsus et des fautes sans nombre. Il leur a fallu tout juste cent pages — justum volumen — pour relever les leçons et les variantes fournies par le texte autographe. A cette besogne ils ont dépensé un labeur énorme et dont il est aisé de se rendre compte en lisant par exemple, la page suivante, prise au hasard dans leur volume :

« Acte I, Scène IX. — Sur le manuscrit, le major général Lambert. » La mention : « longue épée à large garde de cuivre » manque au ms. — Dans tout le cours de cette scène, l'auteur a écrit, avant les noms des interlocuteurs, leurs titres m extenso : « le général Lambert, le major général Harrisson, le lieutenant général Ludlow, le colonel Joyce ». L'édition les a supprimés partout.

« Risquer est dans l'interligne : premier jet, non biffé : donner le grand coup ». — L'indication : « Une pause » est absente du ms. L'aparté de Lambert, qui suit (quatre vers), est rajouté en marge : (« Allons ! c'en est donc fait... Parlons ! ») Dans l'indication suivante de jeu de scène, « joyeusement » a remplacé gaîment. — Premiers jets : ((Mes chers amis... Un homme, se disant protecteur... » — Sur le ms, sans correction : « Veut s'arroger de roi le titre héréditaire ». — « Du comté d' » est dans l'interligne ; premier jet, non barré : « natif de Huntingdon ? » — Le ms., sans correction, porte : « Oui, qu'il meure ! » (et non : « Meure Olivier Cromwell ! ») et : « LAMBERT, à part : Point de maître ! » — « Me sem-. ble un » est dans l'interligne ; premier jet, non barré :

« Notre oppresseur du ciel peut-être est l'instrument ». — Ms., sans correction : « Puissent (et non : Pussent) de leurs clartés... » Le tour est, d'ailleurs, incorrect. — « D'entortiller... » est une correction interlinéaire ; premier jet, non biffé: ^^ D'assaisonner... » — On lit en marge la mention : <( // hésite » avant ; « D'immoler (premier jet, biffé : « De frapper » Cromwell ? » (i)...

Il y en a, je le répète, cent pages comme cela. Les résultats obtenus répondront-ils à l'effort dépensé ? J'en doute un peu ; j'en doute d'autant plus que, si quelques curieux lisent encore la Préface de Cromwell, personne, je le crois bien, ne s'avise plus de lire le drame lui-même.

Je trouve pourtant, dans ce premier chapitre, quelques remarques intéressantes. A l'acte III, scène première, Gramadoch, l'un des quatre fous de Cromwell, chante à l'écho une ballade :

Pourquoi fais-tu tant de vacarme,

Carme ?

Rose t'aurait-elle trahi ?

Hi !

Cette chanson, en quatorze couplets, avec ses rimeséchos monosyllabiques, est un morceau rapporté, un intermède rajouté, comme les chansons de Trick et d'Elespuru, qui suivent. La vue du manuscrit le prouve ; elle ligure, en effet, dans le texte même, mais dans les marges des folios 103 et 106. Hugo, sans nul doute, la possédait en réserve dans ses cartons.

A ce même acte III, la scène neuvième, cette scène comique entre Cromwell, lord Rochester et dame Guggligoy, a été fortement remaniée, ampliliée. Les allon-

(i) Paul et Victor Gi,aciiant, pages 72, 73.

gements figurent dans la marge du folio 124. Le dialogue est écrit sur un petit papier rajouté, collé entre les deux grands feuillets 124 et 126, en haut de la page. « Nous observerons, disent ici MM. Glachant, pour Cromwell comme pour beaucoup d'autres drames, Ruy Blas notamment, que c'est de préférence l'élément comique que l'on trouve ainsi, comme systématiquement et de parti pris, appliqué postérieurement, enclavé après coup dans la rédaction primitive... »

Cette observation a son importance. Hugo n'avait pas seulement du génie ; il avait aussi de l'esprit,... en s'appliquant. Il avait, à l'occasion, dans ses drames comme dans ses autres œuvres, des fantaisies et des imaginations assez drôles, sinon très amusantes ; mais il ne les trouvait qu'après les avoir cherchées. Le comique chez lui n'était pas spontané, mais voulu. Ce n'était plus de l'inspiration, c'était du placage.

Marion de Lorme, jouée seulement en 1831 fut composée en 1829, avant Hernani. Le manuscrit porte cette mention autographe : « Reçu au théâtre royal de l'Odéon, 14 juillet 1829. Harel. » Cette indication, et Messieurs Glachant ne manquent pas d'en faire la remarque, semble en contradiction avec ce que j'ai dit, au tome I®*" de Victor Hugo avant 1830 : (( Le poète avait dans ses tiroirs un drame en cinq actes et en vers, entièrement terminé et reçu au Théâtre-Français, à l'unanimité, le 14 juillet 1829, le drame de Marion de Lorme. » Je n'ai

rien dit que d'absolument exact, ainsi que les registres de la Comédie-Française elle-même en font foi. La phrase de Harel a été écrite par celui-ci, de son autorité privée, sur le manuscrit qu'on lui refusait, afin de forcer la main à Victor Hugo (i). Harel, on le sait, ne manquait pas plus d'audace que d'esprit.

Les notes de MM. Paul et Victor Glachant sur Marion de Lorme sont beaucoup plus intéressantes que celles sur Cromwell. Le manuscrit renferme, en effet, aux folios d>^, 84, 85, 86 et 87, des plans schématiques, sortes de résumés très instructifs, où Victor Hugo avait noté, acte par acte, l'ordre primitif des scènes, quelques indications rapides, et certains vers, venus de verve, auxquels, plus tard, il ne changera presque rien. Ces plans en raccourci les auteurs de VEssai critique les ont reproduits avec soin.

Victor Hugo refit jusqu'à trois et quatre fois la première scène de l'acte premier, la recommençant sans cesse. C'était toujours une longue scène de conversation, et l'on ne discernait pas clairement où le poète voulait en venir. Bref, il finit par supprimer, dans cette conversation, entre Marion de Lorme et Saverny, soixanteneuf vers, que MM. Glachant ont rétablis. Le lecteur leur en saura gré, car la plupart de ces vers sont charmants ; quelques-uns seulement sont franchement mauvais, celui-ci par exemple.

Guiche est duc. On parle d'événements banaux,

pour rimer avec huguenots,

Le cinquième acte fut presque entièrement refait en 1831, lorsque fut représentée la pièce. Le dénouement

(1) Richard Lesclide, Propos de table de Victor Hugo.

surtout a subi de fortes retouches, puisque, dans la pièce de 1829, Didier marchait à l'échafaud sans avoir pardonné à Marion. Le pubHc restait ainsi sur une impression pénible. Le drame était moins humain ; moins romantique aussi, puisqu'il ne consacrait pas absolument la réhabilitation de la courtisane par l'amour. Or, l'on sait à quel point cette thèse fut chère à Victor Hugo et à son époque. Le dénouement étant ainsi changé, force était au poète de remanier entièrement la grande scène entre Marion et Didier (scène VI de l'acte P^), telle qu'il l'avait écrite en 1829. Outre quelques modifications de détail, il a supprimé là une soixantaine de vers, que nous connaissons aujourd'hui, grâce à MM. Glachant. N'y eût-il, dans leur volume, que le chapitre sur Marion de Lorme, ce serait assez pour en assurer le succès.

Hernani fut représenté le 25 février 1830. Il avait été composé en moins d'un mois (29 août- 25 septembre 1829). Entre le texte consacré et la teneur du manuscrit, peu de divergences notables sont à signaler, au moins pour les quatre premiers actes. Cà et là des corrections, presque toujours heureuses. Ainsi, à l'acte I, scène II, Hernani disait à don Carlos :

Ne rie^ pas. Qui fait d'un affront raillerie Et qui rit, veut aussi que son héritier rie.

Cela rappelait un peu la vieille scie populaire :

Dans la gendarmerie, Quand un gendarme rit...

Le poète remplaça son malheureux distique par ce vers énergique et fier :

Qui raille après l'aflront s'expose à faire rire Aussi son héritier !

VICTOR HUGO 22q

Voici, dans la même scène, non une correction, mais un retranchement. Lorsque don Ruy Gomez frappe à la porte de la chambre de dona Sol, il s'agit pour Hernani et don Carlos, d'entrer à deux dans une armoire. Don Carlos résiste. Et si le duc, ouvrant cette boîte « pour y prendre un cigare », y dénichait le couple blotti ? Cela était dit en quatre vers où, pour l'amour du grotesque, Victor Hugo allait jusqu'à la parodie de la formule romantique. Ces quatre vers, le poète les a effacés.

Le cinquième acte a été profondément refondu dans ses morceaux essentiels. Victor Hugo avait songé d'abord au suicide d'Hernani par le fer, non par le poison. La scène était tout simplement lamentable, presque ridicule. En voici un court extrait. Hernani vient d'entendre le cor de don Ruy Gomez, et il paraît étrangement troublé.

DONA SOL

Tu ne te sens pas bien ?

HERNANI

Un mal... auquel je suis sujet...

DONA soi-

Ce cor vous trouble !

Chaque fois qu'il reprend votre angoisse redouble.

HERNANI

Non. — Ce cor est charmant, et j'en aime le son.

Le cor recommence ; Hernani étouffe de plus en plus sous son pourpoint.

DONA soi.

Mais coupez le pourpoint...

23o DEUXIÈME PARTIE

HERNANI

Ah !.., le poignard du roi.

L'as-tu toujours ?

DONA SOL

Oui.

HERNANI

Cours me le chercher !

DONA SOL

Pourquoi ?

HERNANI, montrant son pourpoint.

Pour l'ouvrir !

DONA SOL

Il serait plus simple que je prisse Des ciseaux...

Du vert, dans sa fameuse parodie, Harnali ou la Contrainte far cor, ne sera pas plus bouffon.

Victor Hugo a supprimé de lui-même cette scène exécrable. Un peu plus loin, ce sont des vers superbes qu'il a retranchés. Dans la pièce (acte V, scène VI), don Ruy Gomez dit à Hernani :

Tu fais de beaux serments par le sang dont lu sors, Et je vais à ton père en parler chez les morts !

Dans le manuscrit, on lit, en marge, quatorze vers qui commencent ainsi :

Jadis, il en était des serments en Espagne Comme de nos habits de guerre et de campagne ; Ils étaient en acier...

On sait le reste. Ces vers, en effet, étaient de ceux qui ne se peuvent perdre. Hugo les enlève à Hernani, mais ce sera pour les placer plus tard dans la bouche de Mag-

nus des Burgraves, exaltant les serments qu'on faisait dans la vieille Allemagne.

Comme le chapitre sur Marion de Lorme, ce chapitre sur Hernani est de tous points excellent.

Celui sur Le roi s'amuse présente moins d'intérêt, sans qu'il y ait aucunement de la faute de MM. Glachant. Ils n'ont pu relever, sur le manuscrit autographe de ce drame, que très peu de corrections intéressant le fond même, la contexture intime du développement : si l'on excepte le début de la scène V de l'acte I, où Triboulet, pour plaire à François I^^, raille insolemment M. de Saint- Vallier, et la scène II de l'acte III, on chercherait en vain d'importantes additions et de longues amplifications marginales. Ce manuscrit est donc, de toute évidence, une copie déjà, mais une copie revue de près, relue à tête reposée et où les premiers remaniements n'ont point laissé de trace. C'est la transcription même qui servit, en 1832, à l'imprimerie.

A signaler seulement, à l'acte II, scène II, le monologue de Triboulet : Ce vieillard m'a maudit ! Ce soliloque était primitivement des plus brefs (cinq vers). Tout le reste (68 vers) fut composé et annexé après coup.

Le roi s'amuse, on le sait, fut interdit dès le lendemain de la première représentation (22 novembre 1832). MM. Paul et Victor Glachant disent très bien, à cette occasion, et c'est par cette page que se termine leur chapitre :

« Le poète pressentait, très certainement, que son drame serait prohibé. Dans sa préface sans doute, il manifeste un profond étonnement, déclare la mesure prise contre lui arbitraire et incroyable. Et pourtant, trois mois auparavant, il faisait insérer, dans son traité avec l'é-

diteur Renduel,un article prévoyant le cas où le ministre interdirait la représentation (i). De fait il était bien difficile de supposer que le gouvernement d'alors supportât , sans broncher, de tels travestissements àt l'histoire. L'op position cria bien fort. Qui sait, cependant, si la censure royale ne rendit pas alors un excellent service à l'auteur ? Mieux vaut être victime du pouvoir que sifflé du public. L'expérience de 1882 (2) est probante. Non, la pièce n'est fas acceptable. Il fallut, à la reprise, tout le respect qui s'attachait au nom de Victor Hugo, avoir le ferme propos d'applaudir, pour transformer en un succès d'estime l'ennui qui naissait de cette fastidieuse déclamation. »

Dans le chapitre suivant, je dirai quelques mots des manuscrits de la Esmeralda (1836), de Ruy Blas (1838) et des Jumeaux (1839).

9 décembre 1902.

(i) Voir mon Victor Hugo après i83o, 1. 1, page 66.

(2) La pièce fut reprise au Théâtre-Français, le 22 novembre 1882, cinquante ans après être tombée. Elle ne se releva pas.

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Les manuscrits de Victor Hugo.

(suite)

A la demande de M. Berlin, directeur du Journal des Débats, Victor Hugo avait consenti à tirer de Notre- Dame de Paris un libretto d'opéra dont Mlle Louise Bertin ferait la musique. Dès la fin de 1831, il s'était mis à la besogne, croyant sans doute, au début, que ce serait pour lui l'affaire de quelques jours, de quelques semaines au plus ; il allait en avoir pour plusieurs années :

Tel qui part pour cinq ans croit partir pour un jour (i).

Sa correspondance avec les Bertin nous le montre — de 1832 à 1836 — travaillant toujours à ce malheureux libretto, le remettant vingt fois sur le métier, se prêtant, avec une infatigable patience et d'ailleurs avec une parfaite bonne grâce, aux remaniements que ne cesse de lui demander l'auteur de la musique.

La Esmeralda — tel était le titre de l'opéra de Victor Hugo et de Mlle Bertin — fut représentée à l'académie

(i) Victor lluoo, Lépendc du beau Pêcopin et de /.i belle Baiildour (Le Rhin, t. II.)

royale de musique, le 14 novembre 1836. Le théâtre avait mis à la disposition des auteurs l'élite de sa troupe. Mlle Falcon jouait Esmeralda ; Adolphe Nourrit, Phœr bus de Châteaupers ; Levasseur, Claude Frollo ; Massol, Quasimodo. « L'on aura une idée, disait la Revue de Paris, du soin que l'on a mis à l'exécution de la pièce, en apprenant que Serda et Alexis Dupont ont bien voulu accepter des parties secondaires. » Mlle Tagliani dansait dans le ballet.

Et pourtant la pièce tomba ; elle eut à grand'peine six représentations. La partition n'était pas sans valeur, et les journaux furent unanimes à en faire l'éloge ; mais le libretto révolta les spectateurs : le public du Grand- Opéra n'était pas celui de la Porte-Saint-Martin. « La pièce de M. Victor Hugo, disait la Gazette de France, est la plus grave atteinte qui ait été portée à la religion, aux mœurs, aux principes d'ordre, aux croyances, aux idées de justice de toute une nation... Après les orgies des truands, les cabarets infâmes de la cour des Miracles, le coupe-gorge de Clopin Trouillefou et le pilori de la Grève, on assiste à la parodie des plus augustes solennités de la religion... On a vu paraître sur la scène les bannières, les cierges, un confesseur, des enfants de chœur, les pénitents noirs et tout le clergé de Notre-Dame, en surplis et en aumusse, son dignitaire en tête avec la robe violette. On chante en faux-bourdon, dans le chœur de la basilique, ouvert aux spectateurs :

rmnes fluctus fluminis Transierunt super me, In imo voraginis Ubi plorant anima;.))

La revue protestante, le Semeur, ne tenait pas un autre langage :

Ce qui nous touche plus encore, écrivait-elle, c'est la blessure qui est faite à la religion. Montrez à des Français, fort ignorants pour la plupart sur les vérités du christianisme et toujours enclins à accuser la doctrine des torts de ceux qui l'enseignent ; montrez leur Claude Frollo, et pénétrez ensuite, s'il vous est possible, dans la conscience des spectateurs. Voyez comme ils s'enracinent dans leur indifférence, comme ils s'enfoncent dans leur incrédulité, et quel dédain ils éprouvent pour les esprits faibles et crédules qui vont écouter encore les instructions d'un prêtre.

Les journaux avaient raison ; la pièce de Victor Hugo était « un scandale ». Le libretto avait tué la partition ; ceci avait tué cela.

Le poète, furieux de son échec, a-t-il détruit son manuscrit ? Ce n'est pas probable : en tout cas, il n'a pu être retrouvé.

Deux ans après la Esmeralda, le 8 novembre 1838, Ruy Blas fut représenté sur le théâtre de la Renaissance (salle Ventadour). Le manuscrit, comme celui d'Hernani, est écrit sur papier in-folio plié en deux dans le sens de la longueur, la colonne de droite étant réservée au texte et la colonne de gauche aux corrections. Ici du reste nous n'avons pas, il s'en faut bien, le premier jet du poète. L'ensemble du volume est très manifestement une copie, au moins un deuxième, parfois même un troisième état du texte. Les corrections n'ont donc été faites qu'à la suite d'une dernière revision. Elles ne laissent pas

2Jb DEUXIÈME PARTIE

cependant d'être encore assez nombreuses, mais ce sont, en général, de simples variantes, d'un intérêt secondaire. En trois ou quatre endroits, néanmoins, nous avons mieux que des variantes.

Dans le précédent chapitre, j'ai eu occasion de faire remarquer que, dans les drames de Hugo, le comique ne coule jamais de source, qu'il n'est pas spontané, mais voulu. Le manuscrit de Ruy Blas nous en fournit une nouvelle preuve. A l'acte II, scène I, tout l'épisode de don Guritan, depuis :

Oh! ce qui me tourmente il faut le leur cacher...

jusqu'à

Oh ! la divine boîte !...

(soit seize vers), est une addition marginale ; et, à ce propos, MM. Paul et Victor Glachant font une remarque qui vaut d'être notée : « Dans les scènes à plusieurs groupes de personnages, scènes descriptives où le poète n'est point dominé par une crise intense de l'action, les tableaux se complètent toujours par des touches successives. Chose curieuse ! ce sont presque toujours les intermèdes plaisants qui sont ainsi enclavés après coup. Il semble que, concevant sa pièce comme une tragédie, le dramaturge révolutionnaire se souvienne, par instants, que la loi fondamentale de l'école nouvelle réclame le mélange des genres. Il y a beau temps qu'on a pour la première fois, reproché au drame romantique de juxtaposer le sérieux et le bouffon, au lieu de les unir, comme il en affiche la prétention. Cette légère indiscrétion du manuscrit vient à point pour confirmer, renforcer l'objection. »

A l'acte V, scène III, Riiy Blas, avant de tuer don Salluste, débite une tirade d'une longueur démesurée. La version primitive se bornait à six vers. A la place de ce cri de haine, relativement simple, Hugo transcrivit dans la marge tout le couplet, tel qu'il existe actuellement, soit 29 vers. « Le lyrisme y gagne sans doute, disent très bien MM. Paul et Victor Glachant, mais non la vraisemblance ; car il est difficile d'admettre que Salluste, fier et orgueilleux comme l'auteur l'a dépeint, consente, même en danger de mort, à écouter, sans broncher, une pareille diatribe de la bouche de son valet. La situation est trop tendue, dramatiquement parlant, pour comporter d'aussi longues phrases. — Mais quoi ? Il faut bien laisser la parole à l'enfant du peuple qui, longtemps persécuté, va triompher. Cette ultime mercuriale à l'adresse du traître près de périr, est un des effets les plus sûrs du drame, voire du mélodrame. Victor Hugo ne le dédaigne nullement, et cette fois, la rhétorique eut le dernier mot, »

Commencé presque aussitôt après Ruy Blas, le drame des Jumeaux est resté inachevé. Trois actes seulement sur cinq ont été écrits. A la lin du manuscrit se trouve cette note : « Interrompu le 23 août (1839) P^^ maladie. » — La maladie ne fut point grave, puisque, à la fm du même mois, l'auteur se mettait en route pour les bords du Rhin. Lorsqu'il revint, il avait en tête les Burgravcs, et il laissa dormir les Jumeaux.

2 38 DEUXIÈME l'ARTIE

D'après MM. Glachant, cette pièce, pour incomplète qu'elle soit, est pleine de beautés. « Le deuxième acte est bien vivant, rapide, très scénique. Le monologue du Masque de fer est, à coup sûr, un des meilleurs morceaux du théâtre romantique : il a sa place réservée dans toutes les anthologies. Le premier acte lui-même est plein de verve, et les boniments lyriques du faux Gorju sont excellents (i). »

Je ne saurais, je l'avoue, souscrire à ces éloges. Voici du reste l'analyse de la pièce ; mes lecteurs sans doute ne la connaissent point ; à moins d'y être forcé par état, qui diable a jamais pu songer à lire les Jumeaux ?

Le premier acte se passe à Paris près la porte Bussy, sur une petite place où se dresse la baraque du bateleur Guillot-Gorju. Au lever de la toile, le comte Jean de Créqui, proscrit depuis dix ans et rentré en France de la veille pour conspirer contre le Mazarin, est en train, afin de mieux cacher son jeu, de revêtir les bas jaunes, le justaucorps et le haut-de-chausses de Guillot-Gorju. Le duc de Chaulne et le comte de Bussy traversent en causant le fond de la place. Le hasard veut qu'ils parlent justement du comte Jean et nous apprennent son histoire, qu'une fille lui est née, voici tantôt dix-sept ans, dans des conditions mystérieuses, et que cette fille, restée en France, s'appelle maintenant Alix de Ponthieu, qu'elle est belle comme le jour, et vit au fond des bois « comme une cénobite ».

Cependant la foule s'est amassée devant la baraque. Le comte Jean monte sur le tréteau et réussit si bien son premier boniment que tout le monde le prend pour le

(3) Page 373.

vrai Guillot-Gorju, à commencer par le lieutenant de police Benoît Trévoux, venu là pour arrêter le bateleur. Maître Benoît Trévoux a compté sans son hôte. Le comte Jean, qui vient de passer dix ans à l'étranger, connaît naturellement tous les secrets du lieutenant de police, même ceux de son ménage,. Il a précisément dans sa poche une lettre qui établit la participation de maître Benoît à un complot contre le cardinal. Cette lettre n'est rien moins qu'une lettre de la reine à son frère le roi d'Espagne : Anne d'Autriche, qui est à la tête du complot, mande à son frère qu'elle compte sur son bon secours et le sollicite d'envoyer une escadre en Gascogne et une armée en Savoie ; elle lui donne du reste les noms des principaux conjurés, et le pauvre Benoît Trévoux figure sur la liste. Comment cette lettre est-elle arrivée aux mains du comte Jean ? Oh ! mon Dieu, de la façon la plus simple du monde. Il la tient de Guillot-Gorju, qui la lui a passée en même temps que sa casaque.

A ce moment d'ailleurs entre dans la baraque une dame voilée, qui n'est autre qu'Anne d'Autriche ellemême. Elle vient se faire dire la bonne aventure. Le comte Jean la reconnaît, et il profite de l'occasion pour lui toucher un mot de son fils, le Masque de fer, La reine est si troublée que, ne sachant plus comment faire pour rentrer chez elle incognito, elle demande au faux Gorju de lui en fournir le moyen. Qu'à cela ne tienne ! Maître Benoît Trévoux, qui assiste à l'entretien et qu'elle ne connaît pas, bien qu'elle conspire avec lui, dont elle connaît seulement l'écriture, prend du papier et, sur l'ordre du comte Jean, écrit : Laissez passer cette dame et sa suite. Signé : Trévoux. Anne d'Autriche, de plus en plus convaincue qu'elle a affaire à un magicien, tire de son

doigt sa bague en sardoine et la remet au comte : quand il voudra voir la reine, il lui suffira de montrer cette bague, les portes s'ouvriront sur-le-champ devant lui.

A peine Anne d'Autriche s'est-elle éloignée que le duc de Chaulne et le comte de Bussy reviennent sur la place, toujours en causant d'Alix de Ponthieu. D'autres seigneurs les rejoignent, le comte de Brézé, le vicomte d'Embrun, et tous se déchaînent contre Mazarin. Jean de Créqui trouve le lieu et le moment favorable pour se faire reconnaître, pour annoncer qu'il conspire et qu'il a pris la perruque noire et les bas jaunes de Guillot- Gorju afin de changer

La forme de la France et la face du monde.

Ce boniment n'a pas moins de succès auprès des gentilshommes que celui de tout à l'heure auprès des bourgeois, et les quatre seigneurs lui promettent solennellement, sur la place publique, de lui prêter aide et secours pour renverser Mazarin,

Cependant la nuit est venue, mais la journée du comte Jean n'est pas finie. Il est d'ailleurs en veine, ce jour-là. Il n'y a qu'un instant Guillot-Gorju lui donnait une lettre de la reine. Voici maintenant que Tagus, le valet du bateleur, lui apporte un papier qu'il vient de chiper dans la poche d'un sergent et qui porte ces deux lignes : Vous pouvez vous fier au porteur du présent. Mazarin. Il met le billet de Mazarin dans sa poche avec la lettre et la bague de la reine, et il attend. Cette fois, c'est Alix de Ponthieu qui arrive, Alix, sa fille, qu'il n'a pas vue depuis dix ans, qui vit « comme une cénobite », et qui vient demander à Guillot-Gorju de l'aider à sauver le

Masque de fer, enfermé au château de Pierrefonds. Elle ne sait pas le nom du prisonnier, elle n'a pas vu ses traits, elle ignore tout de lui ; mais un soir elle l'a aperçu, par un soupirail grillé, allant et venant dans son cachot, comme un spectre, et elle en est tombée amoureuse. Le comte Jean, effrayé, essaie de lui montrer les périls de son entreprise ; mais comme la petite tient bon, le pauvre père finit par lui dire qu'elle peut compter sur lui.

Au second acte, nous sommes à Pierrefonds, dans le cachot du Masque de fer, et nous y sommes en compagnie d'Alix, qui entre là comme dans un moulin. Elle éprouve le désir bien naturel de voir la figure de celui à qui elle a donné son cœur et pour qui elle est prête à donner sa vie. Comme elle a les mains pleines d'or, le geôlier consent à défaire le masque du prisonnier ; déjà la clef est dans le cadenas, quand soudain retentit un coup de pistolet, tiré par le soldat de garde. Le gouverneur, M. de la Ferté-Irlan, accourt, suivi de nombreux guichetiers, et se met aux ordres du soldat, dès que celui-ci a montré le billet de Mazarin, disant : Vous pouvez vous fier au porteur du présent. Devenu maître au château, le soldat ne perd pas de temps. Il commande qu'on fasse rentrer la garnison, qu'on ne laisse dehors aucun homme de garde et qu'on lui apporte toutes les clefs. Cela fait, et quand le gouverneur — un gouverneur d'opérette — a passé par la plaque de la cheminée, qui se referme derrière lui, le soldat ôte sa perruque : c'est le comte Jean. La garnison est prisonnière, le geôlier est captif, le gouverneur est pris comme un rat dans une ratière ; il ne reste plus à Alix et au Masque de fer qu'à prendre la clef des champs. Le comte Jean sort le dernier, comme il sied au capitaine qui vient de sauver son équipage.

Un salon magnifique et délabré dans le vieux château de Plessis-les-Rois, tel est le décor du troisième acte. Ce château est celui de Jean de Créqui. Il est inhabité depuis dix ans, et c'est pour cela que la reine-mère, le roi Louis XIV et Mazarin y sont venus afin de pouvoir y causer sans témoins. Puisqu'ils sont seuls, pourquoi se gêneraient-ils ? Anne d'Autriche se répand en injures contre le cardinal ; celui-ci la paye de la même monnaie, jusqu'à ce que Louis XIV, ennuyé de tout ce bruit, dise qu'il est tard et qu'il va se coucher. La reine le suit ; Mazarin ne tarde pas à en faire autant. Le comte Jean qui est à cent lieues de se douter que son château a pour hôtes, cette nuit-là, d'aussi illustres personnages, arrive alors avec Alix et le Masque de fer. Son premier soin est de limer le cadenas du masque. « Qu'il est beau ! » s'écrie Alix, qui se retire presque aussitôt pour aller chercher les clefs. Son père l'accompagne, laissant le prisonnier seul. Celui-ci n'a que le temps de se cacher derrière un paravent : un « homme pâle avec un linceul rouge )) vient d'entrer : c'est Mazarin qui ne peut dormir et, toussant, malade, à demi-mort, reparaît pour refaire le monologue d'Hernani, un exposé magistral de l'état de la France et de l'Europe en l'an de grâce 1661, un magnifique cours d'histoire à l'usage du frère de Louis XIV, ad usum Delphini...

Ici s'arrête le manuscrit... Si c'est vraiment la maladie qui a empêché Victor Hugo de terminer son drame, la maladie, ce jour-là, lui a rendu un fier service.

J'ai cité plus haut le jugement de M. Fernand Gregh sur Le roi s'amuse, Marion de Lorme et Ruy Blas : « Le sujet de ces drames est par trop absurde. » Qu'aurait-il dit des Jumeaux, plus absurdes encore ? C'est du Ponson

du Terrail, et du plus mauvais. La broderie n'aurait jamais pu déguiser la pauvreté du canevas, les incohérences et le ridicule de l'action. Quel intérêt- dès lors pourrions-nous prendre aux variantes du manuscrit ?

23 décembre 1Q02.

M. Edmond About et Victor Hugo (^).

Qui aurait cru que M. Joseph Reinach pratiquât à ce degré le pardon et l'oubli des injures ? Il est — si ce n'est lui, c'est donc son frère — le rédacteur en chef de la République Française, le gardien de la chapelle de Gambetta ; je crois même que c'est lui qui a publié, en neuf ou dix volumes, les harangues du maître. Et aujourd'hui il nous donne un recueil des articles politiques d'Edmond About, lequel professait pour les rédacteurs de la République Française un parfait dédain et a travaillé tant qu'il a pu à la chute de Gambetta.

Il écrivait, par exemple, le 2 janvier 1882, à l'époque du « grand ministère » : « Le chef du pouvoir exécutif (nouveau style) est un homme bien servi. Il possède un journal rédigé par tous ceux de ses intimes qu'il a trouvés trop « ganaches » pour en faire des ambassadeurs, des ministres ou des sous-secrétaires d'Etat. » Quant au chef lui-même, il ne le ménageait pas plus que sa « camarilla », Il l'accusait de « gouverner par-dessous jambe » ; il lui

(i) Edmond About. Le Dix-neuvième Siècle, avec une introduction par Joseph Reinach. Un vol. in-12. 1892.

reprochait « le remaniement arbitraire de plusieurs départements ministériels ; la création de nouveaux portefeuilles inutiles à tous, sauf à leurs titulaires ; la nomination de plusieurs ministres pris comme avec intention dans le personnel de second choix ; la rédaction trop manifestement bâclée du programme lu devant les Chambres ; enfin cette distribution orientale des disgrâces et des faveurs qui frappe M. Denormandie comme Assuérus frappait Aman, et exalte MM. de Miribel et Weiss comme un couple de Mardochées... » — « Depuis tantôt deux mois, disait encore Edmond About, dans le même article (9 janvier 1882), ce puissant orateur a médiocrement justifié la bonne opinion des citoyens qui, comme nous, croyaient tenir en lui un homme de gouvernement. »

Il ne négligea rien pour précipiter sa chute, et lorsque Gambetta réclama des Chambres le rétablissement du scrutin de liste, Edmond About fit énergiquement campagne contre lui. Après avoir dit que M. Gambetta, depuis longtemps, avait fait ses preuves comme grand électeur et que le scrutin de liste serait une arme dangereuse entre ses mains, il ajoutait :

... Ce que l'on sait peut-être moins, c'est qu'à la veille des élections législatives de 1 881, au lieu de rappeler ses anciens compagnons des mauvais jours, M. Gambetta s'érigea lui-même, tout seul, en comité électoral. Cet essai de pouvoir personnel fut suivi d'un certain nombre d'actes qu'il est inutile de rappeler, car ils sont dans toutes les mémoires : la formation du ministère, recruté parmi les copains de valeur inégale, la nomination scandaleuse de fonctionnaires plus attachés à la personne du maitre qu'aux institutions du pays. Les élus du suffrage universel, en voyant que le président du conseil ne se faisait pas

faute de braver Topinion publique au profit de ses sympathies personnelles, convaincu que M. Gambetta tenait non seulement l'administration, mais les comités des départements, dans sapuissante main, se sont dit et devaient se dire qu'aux prochaines élections cet homme d'un talent supérieur ne livrerait point au hasard la rédaction des listes électorales. Ils ont pensé, et ils devaient penser que, s'ils faisaient la faute d'inscrire dès aujourd'hui le scrutin de liste dans la Constitution, tous leurs votes seraient pointés, tous leurs actes pris en note, toutes leurs paroles, sans excepter les propos de couloir, enregistrées soigneusement, et qu'un seul mouvement, je ne dis pas de révolte, mais d'indépendance, suffirait à faire rayer leur nom de la liste...

Je n'ai pas eu à chercher bien loin pour trouver ces vieux articles. C'est M. Reinach lui-même qui a pris la peine d'exhumer ces attaques d'Edmond About contre Gambetta et ses « copains ». Est-ce donc pour nous les faire connaître qu'il nous donne aujourd'hui ce volume ? Ou bien serait-ce pour ne pas laisser perdre les témoignages d'estime et de vénération que l'honorable rédacteur en chef du XIX^ Siècle ne cessa de prodiguer à l'honorable M. Grévy, « ce citoyen exemplaire qui occupe avec tant de sagesse et de dignité la plus haute magistrature du pays (i). » M. Jules Grévy est l'homme d'Edmond About, qui se départ de sa froideur habituelle pour célébrer avec effusion tantôt « le robuste bon sens et la profonde honnêteté du président de la République (2) », tantôt son « impeccable loyauté (3) ». Ou bien encore M. Reinach a-t-il tenu à nous montrer M. About faisant

(i) Le Dix-neuvième Siècle, page Sog.

(2) Ibid., page 33 5.

(3) Ibid., page 346.

sa petite réclame en faveur de M. de Lesseps et du Panama (i) ? Ou bien enfin, — car on se perd à chercher les causes de cette publication, — M. Reinach a-t-il tout simplement voulu faire une niche à l'un des fondateurs de la République Française, M. Antonin Proust, bombardé ministre des beaux-arts par Gambetta ? Edmond About a sur lui une demi-page qui ne laisse pas d'être assez piquante : « Nous n'avons eu, dit-il, qu'une fois, par accident, et pour environ six semaines, un ministre spécial des beaux-arts ; c'est ce ministre-là qui a décoré Manet. Je vous demande en bonne foi si ce décret saugrenu, dont on n'a fait que rire, n'était pas de nature à décourager tous ceux qui travaillent ? S'il n'invitait pas indirectement tous ceux qui savent quelque chose à désapprendre ce qu'ils ont appris ? Encore le ministre qui a fait ce beau coup avait-il une sorte d'excuse : il avait attesté son incompétence absolue en faisant peindre son portrait, le chapeau sur la tête, par Manet (2). »

Les articles réunis dans ce volume, et qui ont tous paru dans le XIX^ Siècle, vont du 2 mai 1872 au 8 janvier 1885. Les plus nombreux, les plus vifs, sont dirigés contre le maréchal Mac-Mahon et contre ce qu'on a appelé « le gouvernement de l'ordre moral ». Ce sont principalement les articles écrits pendant la période du 16 mai que M. Reinach me paraît avoir voulu sauver de l'oubli et qui l'ont décidé, je le crois bien, à entreprendre la pubUcation qui nous occupe aujourd'hui. Il m'étonnerait beaucoup que l'honorable éditeur atteignît le but qu'il s'est proposé. Non assurément qu'il n'y ait, dans les articles d'Edmond About, du talent, de l'esprit,

(i) Le Dix-ueiiviènic siècle, paqe 35 i. (2) /^ùf., page 363.

de la verve ; mais il y manque ce que rien ne supplée, une conviction sincère, une passion vraie, un sentiment noble et généreux. Sous l'écrivain, il n'y a pas un homme; sous le polémiste, il n'y a pas un caractère.

M. Edmond About a écrit plus d'un conte fantastique ; mais aucun d'eux ne vaut le Pierre Schlemilh de Chamisso, si populaire en Allemagne et en Angleterre. Pierre Schlemilh possède le sac merveilleux de Fortunatus, d'où l'on peut tirer de l'or sans l'épuiser jamais. Et pourtant il est le plus malheureux des hommes, parce qu'il a perdu son ombre : il court après elle par monts et par vaux, et sa vie se consume en cette vaine poursuite. M. About, lui, avait reçu en don le talent, qui vaut mieux que le sac de Fortunatus. Il en tire d'abord quelques jolis volumes et leur succès est le plus vif du monde. Mais le voilà soudain qui s'avise que, même avec le talent, on ne peut se passer d'une position politique, d'une ambassade, d'un ministère, ou à tout le moins (le sage se contente de peu) d'un siège à la Chambre ou au Sénat ; et à partir de ce moment il se lance dans une poursuite folle, qui ne finira qu'avec sa vie. La joie de l'esprit, le repos, l'étude, il sacrifie tout cela pour courir après une ombre ! •] On sait ce que lui a coûté cette erreur. Le livre qu'on était en droit d'attendre de lui, il ne l'a pas fait. Il a successivement abordé tous les genres^ mais comme il a cherché avant tout le succès rapide, immédiat, il n'a nulle part marqué profondément sa trace, ni dans le roman, ni dans le journal ou le pamphlet.

Romancier, il a composé des récits amusants, mais d'une observation superficielle, d'une invention hâtive, sans émotion et sans idéal, secs autant que spirituels, faits à souhait pour être lus en chemin de fer — et oubliés sur le coussin du wagon.

Polémiste et pamphlétaire, il a manié gentiment le fleuret, mais à la façon d'un amateur, — un amateur de première force, je le veux bien, — qui, dans une salle d'armes, fait des passes et des voltes avec adresse. On voit trop qu'il s'agit là pour lui d'un simple jeu d'escrime. Le polémiste, chez M. About, manque de conviction, comme le romancier manquait d'imagination. C'est un romancier qui n'a pas su faire tenir debout un seul de ses personnages — un pamphlétaire qui n'a pas couché sur le carreau un seul de ses adversaires : il n'a jamais tué son homme. Ses articles et ses brochures n'ont pas survécu aux circonstances qui les ont inspirés. L'auteur des Lettres d'un bon jeune homme, de la Nouvelle carte d'Europe et de la Prusse en 1860 n'aura rien à démêler avec la postérité, même avec la postérité contemporaine. Il ne s'inquiétait que de la galerie : c'est pour elle qu'il a travaillé — pour elle et pour le roi de Prusse.

J'entends bien ce que nous dit M. Reinach : — Edmond About n'était ni un romancier ni un satirique dans le sens élevé du mot, mais c'était un maître écrivain. — Certes, je fais cas, comme je le dois, de cette forme claire, simple, naturelle, de cette phrase courte, alerte et souple- Est-ce à dire que l'on soit avec cela un écrivain supérieur, et n'y faut-il pas autre chose, ce « superflu si nécessaire », dont parle Voltaire quelque part, l'éclat de la pensée, l'originalité de l'esprit, et par-dessus tout cette vive et personnelle empreinte dont tout homme supé-

rieur marque son œuvre, — toutes qualités qui font défaut à l'auteur des Mariages de Paris ? Il eût pu les acquérir peut-être, mais il lui a manqué pour cela de le vouloir et de s'y appliquer résolument et avec suite. On ne devient un grand artiste qu'à la condition d'avoir le respect de son art et d'ajouter à ses facultés naturelles ce ferme support : la conscience.

'L'Introduction, consacrée par le rédacteur en chef de la République Française à célébrer les gloires d'Edmond About, n'a pas moins de quarante-huit pages. .

Elle est correctement écrite ; elle renferme quelques traits heureux. Seulement combien cette Introduction serait plus piquante si, à la suite de son article, M. Reinach en avait inséré un autre, publié également dans la République Française, du vivant même de M. About, par un écrivain que ce journal n'a pas remplacé, M. Challemel-Lacour ! J'ai retrouvé cet article dans mes cartons, et il mériterait vraiment, celui-là, l'honneur d'être tiré de l'oubli. Il est très long et ferait, je crois bien, lui aussi, ses quarante -huit pages. Je regrette de ne pouvoir en reproduire que quelques traits :

M. About est Tadorateur du succès ! le succès l'attire, le charme, le fascine, le subjugue, c'est le vainqueur devant lequel il s'incline. Il n'a qu'un but, qu'une ambition, qu'une convoitise : être remarqué et distingue par lui. Pour arrêter ses regards et occuper son attention, il lui fait des grâces, lui lance des œillades, lui envoie des baisers. Le succès est une voix qui le séduit, un parfum qui

le pénètre, un encens qui le grise. Quand il l'aborde, il l'interroge des yeux, le sollicite du geste, le flatte du sourire, le contemple avec admiration ; et lorsque enfin, quoique non présenté, il est admis, c'est avec une joie sans borne et sans scrupule aucun qu'il se laisse emporter dans son tourbillon de bruit, dépoussière et d'or. D'abord humble et souriant, M. About se tient à la porte ; il étu die les familiers du maître, regarde ceux qui entrent, interroge ceux qui sortent, et enfin, à force de constance et de fidélité^ forçant un Jour la serrure, il jette son nom au concierge et finit par entrer dans la maison...

Oui, M. About est le chercheur du succès, l'amant du succès. Toute sa vie et tous ses actes l'en proclament l'homme-lige et l'esclave assidu. Aussi, à ses yeux, malheur à qui ne réussit pas ! Implacable pour le vaincu, il le dédaigne, l'abandonne, le délaisse et le méprise. A quoi peut être bon celui que le malheur a touché ? Pourquoi perdre son temps à regarder un homme à terre ? Qui n'est pas triomphant n'est rien ! Qui n'est plus debout est mort !

Après avoir ainsi jugé l'homme, le caractère, M. Challemel-Lacour jugeait en ces termes l'écrivain, le romancier :

... Il commence bien et finit mal, son souffle n'a pas de puissance, l'haleine est courte ; les côtes l'essouflient, et, une fois qu'il est dans le ravin, il ne se souvient plus du paysage de tout à l'heure et des horizons entrevus il n'y a qu'un instant. C'est un lâcheur ! Des silhouettes, mais pas de figures; des esquisses, mais rien de fini. Il est pour son public une désillusion perpétuelle ; toujours en marche, jamais arrivé : cet homme est un mirage...

... Un instant, on croit en lui, on a foi en son talent, on va le consacrer grand homme; mais c'est en vain, cette heure ne sonnera jamais ; malgré la diversité de son œuvre, malgré tous les genres qu'il aborde, on ne voit surgir de lui rien de grand, rien de fort, rien d'élevé. Il est

incomplet, toujours incomplet, souvent insuffisant. Il se perd, se délaye, s'use, et lui qui a rêvé le coup de foudre, ne trouve pas même souvent le coup de fouet...

Oui, il est bien l'individu qu'indique son nom : About, en anglais, autour^ à côté. En effet, il vit autour des opinions, se traîne à côté de la vérité, se garde de la précision, et vit dans une fantaisie stérile et dans des manifestations sans résultat.

Sans pudeur et sans modestie, il se carre devant la cheminée, retrousse les basques de son habit, se sourit dans la glace, devient impertinent, manque de tact et remplit le salon de sa personnalité bruyante. On attend le trait qui porte, le mot qui frappe, mais rien ne jaillit ; rien ne s'échappe, que beaucoup d'impudence, beaucoup d'audace et surtout une immense vanité. — Ses balles ne sont que des capsules ; elles ne blessent pas; elles égratignent. — M. About a les coudes trop larges, et malheureusement, il les met sur la table. Il n'a pas de monde et manque de tenue. On l'eût cru un gentleman, et ce n'est qu'un parvenu qui s'étale dans les fauteuils, parle haut, croise les jambes, chuchote en souriant à l'oreille de sa voisine et, au dessert, essuie son couteau à sa serviette...

La plaie secrète de M. About, c'est de ne pas jouer un rôle politique. Dans les derniers temps de l'Empire, les lauriers de son ancien copain de l'école normale, M. Prévost-Paradol, l'empêchèrent de dormir. La triste fin de l'ambassadeur à Washington ne semble pas Tavoir guéri de ses ardeurs immodérées vers les sphères officielles.

Journaliste du rez-de-chaussée, nous l'avons vu passer au premier-Paris, la tète haute et la plumeau poing. Nous savons maintenant ce qu'il y peut faire, quels conseils il peut offrir et quelle politique il y sait enseigner. D'abord feuilletoniste au Figaro, romancier au Moniteur^ courriériste à V Opinion Nationale^ il passa chez le docteur Véron et prit du ventre au Constitutionnel. Aujourd'hui il est au Soir. Le voilà grand pontife de cette politique qui, si souvent, change de nom, d'habit et de visage. A cette heure, elle s'appelle politique libérale.

Après avoir aimé l'empereur, M. About adore aujourd'hui M. Thiers ; mais que M. Thiers y prenne garde, les années ont fait de lui un soleil couchant...

Quel sera l'avenir que le sort réserve à M. About ? Que lui est-il promis ? Qui l'emportera ou qui sera vaincu ? Restera-t-il romancier ou deviendra-t-il ambassadeur î Ah ! comme il doit s'efforcer, cet ambitieux, de pénétrer les ténèbres de demain !...

Ce terrible article, écrit en 1872, renfermait une prédiction : « M. About se voit déjà assis sous la coupole de l'Institut. Il se trompe, il n'ira pas ; et cela, parce que l'homme empêchera l'écrivain d'entrer (i) ». Cette prédiction devait se réaliser à la lettre. Au mois de février 1884, M. About fut bien nommé académicien, en remplacement de Jules Sandeau ; mais, un an après, il n'était pas encore reçu, et il mourut sans l'avoir été : l'homme avait empêché l'écrivain d'entrer. Il ne put prononcer son discours de réception, il ne lui fut même pas donné de l'écrire, condamné qu'il était alors à se défendre, dans sa maison du XIX^ Siècle, contre ses actionnaires qui voulaient procéder à son expulsion et le menaçaient d'une poursuite qui n'avait rien d'académique. Cette lutte brisa ses forces et hâta sa fin, si elle ne la détermina pas. Il mourut le 16 janvier 1885, n'ayant pas encore accompli sa cinquante-sixième année.

Je crois que M. Reinach a rendu un mauvais service à la mémoire de M. About en réveillant le souvenir de

(i) La Republique Française, juin 1872.

ses campagnes au XIX^ Siècle, si fâcheusement terminées. Ce n'est pas à dire qu'on n'eût pu tirer de son œuvre polémique un volume intéressant. Mais il fallait tout d'abord en exclure les articles purement politiques, et ne pas exposer le lecteur à rencontrer quinze ou vingt fois, comme dans le volume actuel, le panégyrique de M. Jules Ferry ! Il fallait ensuite laisser à la porte les articles où M. About fait étalage de son athéisme et ceux où, à l'exemple de son maître Paul-Louis Courier, il se déchaîne si furieusement contre « les cagots ». (Ce ne sont pourtant pas les « cagots » qui l'ont tué, pas plus qu'ils n'avaient tué Paul-Louis). Dans les premières Lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine, dans l'Opinion nationale, le Constitutionnel et le Soir, M. Reinach eût aisément trouvé une vingtaine d'articles qui, joints à deux ou trois de ceux qu'il a empruntés au XIX^ Siècle, auraient formé un très agréable recueil. Au cas où il lui prendrait fantaisie de le publier un jour, je lui signale un article du Soir sur Victor Hugo, qui est certainement l'un des meilleurs qu'Edmond About ait écrits.

Victor Hugo, qui venait de passer tranquillement à Bruxelles les jours de la Commune, adressa le 27 mai 1871 à l'Indépendance Belge une lettre où il annonçait urhi et orbi que sa maison de la place des Barricades, n° 4 était ouverte aux incendiaires et aux assassins que, par un heureux euphémisme, il appelait les vaincus de Paris. Le gouvernement belge pria le grand poète d'aller fonder ailleurs son asile. Edmond About écrivit, à cette occasion, l'article suivant, qui n'a pas été recueilli dans ses œuvres :

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