‹ Chateaubriand, Victor Hugo, H. de BalzacChapitre 8 sur 10 · OU IRA-T-IL · texte numérisé non relu

OU IRA-T-IL

L'homme le plus étonnant de notre siècle doit être depuis vingt-quatre heures bien étonné. Pourra-t-on jamais croire qu'un peuple honnête et bon, le peuple belge, se voyant mis en demeure d'opter entre le droit, la justice et la civilisation d'une part, et M. Hugo d'autre part, s'est prononcé contre ce monsieur pour les principes ? Assurément le grand maître de l'ordre royal, impérial et démagogique des antithèses n'avait point prévu celle-là.

Vicomte par la grâce de Charles X, pair de France par la faiblesse du bon Louis-Philippe, napoléonien par amour du clinquant et par je ne sais quel appétit de l'énorme, poète par une libéralité du ciel mal tombée, millionnaire par la générosité des badauds et sa propre avarice, demi-dieu par vocation, non sans quelque rivalité contre les droits antérieurs de Dieu le père, M. Victor Hugo, quoi qu'il puisse penser de lui-même et quelque admiration qu'il inspire aux niais, n'est qu'un homme de phrase, un marchand de paroles bariolées, une cymbale de charlatan.

Son existence, que la pudeur nous interdit de scruter dans le privé, est une prodigieuse cascade, un Niagara de passions sans conscience et sans raisonnement, qui se précipitent pêle-mêle avec toutes les balayures du siècle mêlées à l'écume de l'eau.

On le dit versatile, on a tort : il a toujours été ridèle à lui-même, et à lui seul, grand prêtre de l'autolâtrie, prêt à braver tous les martyres anodins dans l'intérêt de son propre culte, et à les monnayer instantanément. S'il a encensé tour à tour la branche aînée, la branche cadette. Napoléon le Grand, et même, en 1848, Napoléon le Petit, c'est parce que l'encens faisait prime. Il s'est mis en colère a propos, il a déballé le pamphlet en temps utile, et tenu boutique de hcl aussitôt que le riel a été demandé sur la place.

I^roscrit après le 2 décembre par la sottise desonancien candidat, qui n'avait pas su ie faire duc et ministre, il s'est

fait, sur la roche fertile de Jersey, un nid confortable et propice à la ponte des œufs d'or. C'est en vain que les amnisties coup sur coup répétées lui ouvraient les portes de la France : Tharmonieux spéculateur trouvait un profit net aux douleurs lucratives de l'exil ; nous l'avons vu Jouer jusqu'à la fin le rôle d'émigré pour affaires.

La spéculation l'ayant rendu républicain comme X, et tant d'autres, il ne dédaigna point d'exploiter les libertés restreintes de la presse en étalant une feuille républicaine sur le marché de Paris. Ses principes — passez-moi le mot — lui défendaient de rentrer en France, mais non de s'y faire jouer par les comédiens ordinaires de l'empereur, et d'y faire imprimer ses phrases par un typographe à brevet. Il fonda le Rappel

Ce journal

Et le grand homme? Rentré dans Paris à la suite du 4 septembre, il triomphe dans un fiacre, se coiffe d'un képi, met en scène la déclamation de ses vers, se fait nommer représentant du peuple, débute à Bordeaux par un de ces succès oratoires après lesquels on peut prendre la porte, donne sa démission, met sa personne et sa fortune à Bruxelles, et ouvre un feu à longue portée contre ses anciens collègues les ruraux.

MM. Hugo et Cie ont des trésors d'indulgence au service des gredinsqui tyrannisent, emprisonnent, assassinent et brûlent Paris. Dans le dictionnaire du poète, si riche en adjectifs de toutes les couleurs, il y a des mots qui manquent: le juste, l'honnête, le vrai, n'y brillent que par leur absence. Le vol est à ses yeux un acte poignant, regorgement une œuvre palpitante, et l'incendie une lumière étrange, probablement. Mais le jour où les gens de bien mettent la force au service du droit, lorsque la France, rendue à elle-même, fait justice des Rigault, des Billiorav, des Delescluze et autres scélérats dignes de

mille morts, M. Hugo se scandalise et le voilà qui crie à Tassassin ! C'est nous qui sommes des brigands, parce que nous avons pas eu la sottise de nous laisser tuer jusqu'au dernier. Nous manquons à tous nos devoirs en délivrant la France de quelques lecteurs du Rappel et de quelques électeurs d'Hugo père ! Et lorsque nos voisins, les bonnes gens d'Europe, émus de sympathie au spectacle de nos maux et empressés de couper court à la contagion du crime, ferment leurs portes aux Troppmann communeux, le poète les morigène, il apprend aux Belges, ses hôtes, que la personne de l'assassin et de l'incendiaire est sacrée. Ne lui parlez pas des traités qui régissent l'extradition; ces traités sont nuls à ses yeux : ils ne portent pas sa signature. La Belgique, qu'il embellit de sa présence, lui manquerait gravement si elle refusait le baiser de paix aux bourreaux de M. Darboy.

Et, comme il n'a jamais su s'arrêter sur la pente de l'absurde, cet énorme plaisant fait savoir au gouvernement belge qu'il fonde un Etat dans l'Etat; que sa maison sera ouverte, en dépit de la loi, aux nobles égorgeurs et aux douces pétroleuses. Il ne dit pas que la maison lui appartienne, ni que le mobilier dont elle est garnie soit à lui, ni même qu'il se charge de nourrir ces précieux locataires, car il n'a pas coutume de prendre chez les charcutiers les laisses de ses chiens.

Les Belges auraient pu lui répondre :

O grand homme 1 cette hospitalité ne vous ruinera pas, puisque les drôles qui vous inspirent un si touchant intérêt ne peuvent arriver chez vous qu'en passant la frontière, et nous tenons la frontière bien close. Mais les Belges étaient sans doute un peu blasés sur le bonheur de posséder M. Hugo; M. Hugo les ennuyait, ils ont saisi la balle au bond pour le prier d'ouvrir son asile hors du pays, et d'aller faire le Romulus sur une terre moins ingrate.

Le voilà donc exilé de son exil, c'est-à-dire proscrit à la deuxième puissance. Mais ce génie excessif ne s'en tiendra pas là, croyez-le bien.

Aussitôt débarqué à Jersey, il se fera un auguste plaisir d'informer la reine et le Parlement qu'il se propose de collectionner des Asse et des Maljournal, en dépit des lois anglaises. Et comme les Anglais n'entendent pas plaisanterie sur ce chapitre, ils l'inviteront poliment à déguerpir sur nouveaux frais.

Où ira-t-il ?

Tous les gouvernements de la vieille Europe ont promis de traquer comme nous, avec nous, les scélérats de la Commune, secourus ou non secourus par M. Hugo. Ces misérables ne trouveront Timpunité qu'en Amérique, et encore !

C'est aux Etats-Unis que M. Hugo doit émigrer, s'il persiste à fonder son intéressante colonie. M. Hugo n'a pas encore exploité l'Amérique. Le grand poète, qui n'oublie jamais les petits intérêts de sa gloire, abordera un jour ou l'autre à ces rives follement hospitalières où Barnum lui tend les bras (i).

Avouez que cette page mérite bien de ne pas être ensevelie dans les ombres du Soir.

19 juillet 1892.

(i) Le Soir, juin 1871,

Le Prêtre dans les Romans de Balzac^'^

M, l'abbé Paul Franche s'est proposé de nous montrer le Prêtre dans le roman Français. Il eût été plus exact de dire : dans le roman contemporain ; car l'auteur s'est attaché surtout aux œuvres parues dans ces dernières années. De là, dans son volume, bien des oublis, dont quelques-uns très regrettables. Je n'en relèverai qu'un. M. Paul Franche n'a pas même nommé Barbey d'Aurevilly ; il n'a rien dit de \ Ensorcelée ni du Prêtre marié, deux livres de premier ordre, deux chefs-d'œuvre, d'où se détachent ces deux figures d'une grandeur véritablement épique, l'abbé Sombreval et l'abbé de la Croix- Jugan.

Le plus important des chapitres du livre de M. Franche est consacré à Balzac. Il ne lui pas échappé que, dans la Comédie humaine, lorsque le grand romancier met d'honnêtes gens en face de ses types vicieux, les honnêtes gens sont généralement des chrétiens pratiquants, amis d'un prêtre, lequel est toujours très digne, très saint et d excellent conseil. Cela n'est pas pour étonner, puisque

(i) Le Prctre dans le roman français, par Paul Franche, Un volume in-i8, Perrin et G'«, éditeurs, 1Q02.

la religion était, aux yeux de Balzac, le plus grand élément d'ordre social. N'avait-il pas écrit, dans la préface générale de la Comédie humaine, ces lignes que l'on ne saurait trop citer :

Un écrivain doit avoir en morale et en politique des opinions arrêtées, il doit se regarder comme un instituteur des hommes, car les hommes n'ont pas besoin de maîtres pour douter, a dit Bonald. J'ai pris de bonne heure pour règle ces grandes paroles....

Voici les principes qui servent de base à mon ouvrage :

L'homme n'est ni bon ni méchant, il naît avec des instincts et des aptitudes : la société loin de le dépraver, comme l'a prétendu Rousseau, le perfectionne, le rend meilleur ; mais l'intérêt développe aussi ses penchants mauvais. Le christianisme et surtout le catholicisme^ étant un système complet de répression des tendances dépravées de l'homme, est le plus grand élément d'ordre social....

L'enseignement, ou mieux, l'éducation par des corps religieux, est le grand principe d'existence pour les peuples, le seul moyen de diminuer la somme du mal et d'augmenter la somme du bien dans toute société. La pensée, principe des maux et des biens, ne peut être préparée, domptée, dirigée que par la religion... Le christianisme a créé les peuples modernes, il les conservera.

Si tels étaient les principes de Balzac, il devait arriver que les prêtres tiendraient une grande place dans son œuvre. M. Paul Franche signale seulement huit ou neuf ecclésiastiques dans la Comédie humaine. J'en ai trouvé, pour mon compte, plus de cinquante et dans le nombre il n'y a qu'une seule brebis galeuse, un ex-moine bénédictin, Grégoire Rigou.Dès le début de la Révolution, il jeta sa robe aux orties, et sous la République il se maria avec une riche héritière, Arsène Pichard. Maire de Blangy, en Bourgogne, sous l'Empire et dans les pre-

mières années de la Restauration, il forma avec Gaubertin, maire de la Ville-aux-Fayes, et Soudry, maire de Soulanges, un triumvirat qui, soulevant les paysans et la bourgeoisie locale contre le général de Montcornet, le châtelain des Aiguës, amena le général à vendre sa propriété, que se partagèrent les trois associés (i).

Il y a bien aussi un prêtre constitutionnel dans la Comédie humaine, l'abbé François, curé d'Alençon ; mais, à l'époque du Concordat, il reconnut et abjura ses erreurs. « Il avait jadis prêté le serment constitutionnel, mais en ce moment (1817), il vainquait les répugnances catholiques en déployant les plus hautes vertus. Ce fut un Chéverus au petit pied, et si bien apprécié qu'à sa mort, la viUe entière le pleura (2) ».

L'abbé de Marolles, lui, n'a pas trempé dans le schisme. C'est un confesseur de la foi. Echappé par un miracle au massacre du couvent des Carmes, en septembre 1792, il se cache dans le haut du faubourg Saint-Martin, près de la route d'Allemagne, et au péril de sa vie, il continue à dire la messe et à remplir les fonctions de son ministère. Il veille sur la sûreté de deux vieilles religieuses proscrites, Mlles de Beaumont et de Langeais. Le 22 janvier 1793 et le 21 janvier 1794, il dit devant elles, dans sa pauvre mansarde, des messes pour le repos de l'âme de Louis XVI : elles lui ont été commandées par un inconnu, qu'il revoit seulement le jour du supplice de Robespierre et qui n'est autre que l'exécuteur du Roi- Martyr (3).

Moins heureux que l'abbé de Marolles, l'abbé d'Hau-

(i) Les Paysans.

(2) La Vieille Fille.

(3) Un Episode sous la Terreur.

teserre a péri en 1792. Courageux et fier, lorsque l'hôtel de Cinq-Cygne a été assailli par la populace- de Troyes, il s'est jeté au devant des émeutiers, et il a été frappé d'une balle (i).

L'abbé Gudin et l'abbé Vernal sont deux Bretons qui, pour combattre les ennemis de la religion, s'associent, en 1799, aux entreprises du comte de Fontaines et du marquis de Mautauran. Ils s'enrôlent parmi les Chouans. L'abbé Gudin tombe, dans un dernier combat aux environs de Fougères, tué par les bleus. Un autre prêtre paraît, dans les Chouans, à la dernière scène, pour célébrer le mariage in extremis du marquis de Montauran et de Mlle (Je Verneuil. Balzac ne nous dit pas son nom, mais il en trace ce portrait : « Le prêtre qui conservait ainsi les anciens usages jusqu'au dernier moment, était un de ces hommes fidèles à leurs principes au fort des orages. Sa voix, pure du serment exigé par la République, ne répandait à travers la tempête que des paroles de paix. Il n'attisait pas, comme l'avait fait l'abbé Gudin, le feu de l'incendie; mais il s'était, avec beaucoup d'autres, voué à la dangereuse mission d'accomplir les devoirs du sacerdoce pour les âmes restées catholiques. Afin de réussir dans ce périlleux ministère, il usait de tous les pieux artifices nécessités par la persécution, et le marquis n'avait pu le trouver que dans une de ces excavations qui, de noS' jours encore, portent le nom de la cachette du prêtre. La vue de cette figure pâle et souffrante inspirait si bien la prière et le respect, qu'elle suffisait pour donner à. cette salle mondaine l'aspect d'un saint lieu (2). »

L'abbé Goujet, curé de Saint-Cygne, dans l'Aube,

(i) Une Ténébreuse Affaire.

(2) Les Chouans.

avait traversé, lui aussi, la période révolutionnaire. C'était un homme d'esprit et un homme de cœur. En 1792, il découvrit, pour le fils des fermiers Beau visage, restés bons catholiques, le prénom grec de Philéas, un des très rares saints non abolis par le nouveau régime. Sous l'Empire, tout en blâmant parfois l'intrépide audace de M^i^ de Cinq-Cygne, il mit tout son ferme et généreux courage au service de l'héroïque jeune fille. Il tint tête avec une extrême finesse à l'ennemi des Cinq-Cygne et des d'Hauteserre, au policier Corentin, le plus habile des agents de Fouché. Ce fut lui qui assista Michu, quand ce noble fermier, victime de son dévouement à ses maîtres, porta sa tête sur l'échafaud. Sous Louis XVIII, l'abbé Goujet devint évêque de Troyes (i).

C'est surtout l'époque de la Restauration que Balzac a choisie pour cadre de ses études sur le monde ecclésiastique. Tous ses prêtres ne sont pas parfaits. Quelques-uns — dans Eugénie Grandet l'abbé Cruchot, l'abbé Habert dans Pierrette — s'emploient à faire faire à leurs proches de riches mariages. D'autres sont ambitieux pour eux-mêmes. Le chanoine Troubert déploie toutes les ressources d'une diplomatie savante et sans scrupule pour déposséder l'abbé Birotteau de la modeste succession de l'abbé Cha})elou]), chasser le pauvre vicaire de son habitation et de la paroisse, hériter de la fortune de M^'^ Gamard et obtenir enfin d'être reçu dans tous les salons de l'aristocratie tourangelle. Mais, à côté du per-

(i) Une Ténébreuse Affaire. — Le Député d'Arcis.

fide Troubert, que de belles âmes, que de pures et saintes figures, l'excellent Chapeloup, et son digne ami le vicaire de Saint-Gatien, François Birotteau, la bonté, la candeur, la vertu même (i) !

Dans la Comédie humaine, le chanoine Troubert n'est pas le seul prêtre qui ait de l'ambition. D'autres que lui sont désireux d'être évêques : ils travaillent même à le devenir, mais ils le font en tout bien tout honneur. Tel, par exemple, l'abbé de Godenars, l'un des vicaires généraux de l'archevêque de Besançon, qui prépare sa candidature, justifiée du reste par son rare mérite, en fréquentant assidûment l'aristocratique salon des Watteville (2).

Combien plus nombreux, d'ailleurs, dans les romans de Balzac, comme dans la vie réelle, les prêtres détachés de toute ambition personnelle, uniquement voués à l'accomplissement de leurs devoirs ! L'abbé de Grancey, désigné aux plus hauts postes par sa naissance, par son esprit et par ses talents, refuse trois évêchés pour ne pas quitter Besançon, où il est grand vicaire, comme l'abbé de Godenars (3).

Ainsi que l'abbé de Grancey, l'abbé Brossette, curé de Blangy, a tout ce qu'il faut pour faire un évêque ; et pourtant il est heureux d'être un simple curé de campagne, du moment qu'il peut faire du bien. « Cet abbé, dit Balzac, quatrième fils d'une bonne famille d'Autun, était un homme d'esprit, portant le rabat très haut. Petit et fluet, il rachetait sa'piètre figure par cet air têtu qui sied aux Bourguignons. Il avait accepté ce poste secon-

(i) Le citré de Tours.

(2) Albert Savarus.

(3) Albert Savarus.

daire par dévouement, car sa conviction religieuse était doublée d'une conviction politique. Il y avait en lui du prêtre des anciens temps ; il tenait à l'Eglise et au clergé passionnément ; il voyait l'ensemble des choses, et l'égoïsme ne gâtait pas son ambition : servir était sa devise, servir l'Eglise et la monarchie sur le point le plus menacé, servir au dernier rang, comme un soldat qui se sent destiné, tôt ou tard, au généralat, par son désir de bien faire et par son courage. Il ne transigeait avec aucun de ses vœux de chasteté, de pauvreté, d'obéissance ; il les accomplissait, comme tous les autres devoirs de sa position, avec cette simplicité et cette bonhomie, indices certains d'une âme honnête, vouée au bien par l'élan de l'instinct naturel autant que par la puissance et la solidité des convictions religieuses (i). »

L'abbé Dutheil, un des deux vicaires généraux de l'évêque de Limoges sous la Restauration, sera nommé à un évêché en 1831, mais ce sera après avoir tout fait pour fuir les honneurs. « Ce prêtre éminent, dit Balzac, offrait la réunion d'une grande modestie chrétienne et d'un grand caractère. Sans orgueil ni ambition, il restait à son poste en y accomplissant ses devoirs au milieu des périls... L'abbé Dutheil était imposant. Son extérieur annonçait une de ces âmes profondes, toujours unies et calmes à la surface... La gravité des pensées, celle de la parole et celle de l'accent s'accordaient chez l'abbé Dutheil et lui seyaient bien. A voir ses yeux noirs, creusés par les austérités et entourés d'un cercle brun, à voir son front jaune comme une vieille pierre, sa tête et ses mains presque décharnées, personne n'eût voulu cntcn-

(i) Les Paysans.

dre une voix et des maximes autres que celles qui sortaient de sa bouche. Cette grandeur purement physique > d'accord avec la grandeur morale, donnaient à ce prêtre quelque chose de hautain, de dédaigneux, aussitôt démenti par sa modestie et par sa parole (i)... »

Bien différent est le second vicaire général de Limoges, M. de Grancour, « petit homme gras, au teint fleuri, aux yeux bleus ». Ce n'est point un héros, à coup sûr, mais c'est un bon homme. « L'abbé de Grancour n'avait ni amis, ni ennemis, il devait rester vicaire général (2). »

L'abbé Gabriel de Rastignac est un tout jeune homme, presque un enfant ; il est le secrétaire particulier et le Benjamin de l'évêque : « Il n'avait pas encore exercé les vertus du prêtre, il se savait appelé à d'autres destinées, il n'avait pas à aller sur toutes les brèches sociales où le cœur saigne à la vue des maux qui les encombrent ; sa mission était celle du haut clergé qui maintient l'esprit de sacrifice, représente l'intelligence élevée de l'Eglise, et dans les occasions d'éclat déploie ces mêmes vertus sur de plus grands théâtres, comme les illustres évêques de Marseille et de Meaux, comme les archevêques d'Arles et de Cambrai (3) ».

Les prêtres se succèdent ainsi dans la Comédie hu^ mainei avec leurs qualités et leurs défauts, leurs vertus et leurs petites faiblesses, les uns élégants et un peu mondains, les autres austères et rigides, quelques-uns même ardemment mystiques, comme l'abbé de SoHs dans La Recherche de l' Absolu : « L'abbé de Solis, vieillard octogénaire à chevelure d'argent montrait un visage décrépit où la vie semblait s'être retirée dans les yeux...

(i) Le curé de Village.

(2) (3) Ibid.

Son dos voûté, son corps desséché offraient le spectacle -d'une nature souffrante et frêle, dominée par une volonté de fer et par un chaste esprit religieux qui l'avait conservée... Dès sa jeunesse, l'abbé de Solis avait professé pour sainte Thérèse un enthousiasme qui le conduisit, autant que la pente de son esprit, vers la partie mystique du christianisme... Ses mœurs étaient rigides, sa vie était exemplaire, et il passait pour avoir des extases... »

Bien d'autres portraits seraient à reproduire, si la place ne faisait défaut. Nombreux encore sont les prêtres que Balzac a fait figurer dans son œuvre et qu'il a peints avec une sympathie dont il ne songe pas à se défendre : l'abbé Chaperon, curé de Nemours, « le Fénelon du Gâtinais » {Ursule Mirouet) ; — l'abbé Péroux, curé de Provins [Pierrette] ; — l'abbé Gondrin, vicaire de la Madeleine [Les Petits Bourgeois) ; — l'abbé Grimont, curé de Guérande [Béatrix) ; — l'abbé Qaudron, c( paysan plein de foi », vicaire de l'éghse Saint-Paul- Saint-Louis, rue Saint-Antoine [Les Employés, Honorine, Un Début dans la vie) ; — labbé de la Berge, confesseur de Mme de Mortsauf, à Clochegourde, sévère et vertueux [Le Lys dans la Vallée) ; —l'abbé Duplanty ; vicaire de l'église Saint-François, à Paris, confesseur de Sylvain Pons [Le Cousin Pons) ; — l'abbé Pascal, aumônier de la prison de Limoges, vieillard plein de douceur [Le Curé de Village), etc., etc.

Mais il n'y a pas seulement de bons prêtres, chez Balzac, il y a aussi de véritables saints et, sur quelquesuns au moins de ceux-là, force est bien. de s'arrêter.

« Ancien grand vicaire de l'évêque de Séez, l'abbé de Sponde vivait en 1816, à Alençon, dans la maison de sa nièce, M"^^ Rose-Victoire du Bousquier. Attribuant les désastres de la Révolution française à quelque dessein de la Providence, empressée de frapper une Eglise dissolue, il s'était jeté dans le sentier depuis longtemps abandonné que pratiquaient jadis les solitaires pour aller au ciel ; il menait une vie ascétique, sans emphase, sans triomphe extérieur. Il dérobait au monde ses œuvres de charité, ses continuelles prières et ses mortifications ; il pensait que les prêtres devaient tous agir ainsi pendant la tourmente, et il prêchait d'exemple. Tout en offrant au monde un visage calme et riant, il avait fini par se détacher entièrement des intérêts mondains : il songeait exclusivement aux malheureux, aux besoins de l'Eglise et à son propre salut... Préoccupé par les misères qu'il soulageait, perdu dans les abîmes de la prière, l'abbé de Sponde avait souvent des distractions que les gens de sa société prenaient pour des absences ; peu causeur, il avait un silence affable et bienveillant. C'était un homme de haute taille, sec, à manières graves, solennelles, dont le visage exprimait des sentiments doux, un grand calme intérieur, et qui, par sa présence, imprimait à cette maison une autorité sainte (i). »

L'abbé Loraux, curé des Blancs-Manteaux, paroisse du Marais, est doué, sous une enveloppe ingrate, de toutes les délicatesses de l'âme. Il est le digne auxiliaire de Madame la Dauphine et le principal ministre de ses inépuisables charités. De tous ses prêtres, c'est peut-être celui dont Balzac est le plus heureux d'évoquer l'image,

{i) La Vieille Fille.

et il l'a fait figurer dans quatre de ses romans, Un Début dans la Vie, Un Ménage de garçon, Honorine et César Birotteau.

Avec l'aide du médecin Benassis, un saint laïque, l'abbé Janvier a fait d'un pauvre village perdu dans les montagnes du Dauphiné, une oasis chrétienne. En quelques lignes, Balzac trace ainsi le portrait de ce curé de campagne : « La figure du prêtre fixa l'attention du militaire par l'expression d'une beauté morale dont les séductions étaient irrésistibles. Au premier aspect, le visage de M. Janvier pouvait paraître disgracieux, tant les lignes en étaient sévères et heurtées. Sa petite taille, sa maigreur, son attitude, annonçaient une grande faiblesse physique ; mais sa physionomie, toujours placide, attestait la profonde paix intérieure du chrétien et la force qu'engendre la chasteté de l'âme. Ses yeux où semblait se refléter le ciel, trahissaient l'inépuisable foyer de charité qui consumait son cœur. Ses gestes rares et naturels étaient ceux d un homme modeste, ses mouvements avaient 'a pudique simplicité de ceux des jeunes filles. Sa vue inspirait le respect et le désir vague d'entrer dans son intimité (i)... »

Le Curé de village est peut-être le chef-d'œuvre de Balzac, et il n'est pas, dans toute son œuvre, une figure plus admirable que celle de l'abbé Bonnet, le curé de Montignac, « cet homme digne de la primitive EgUse ».

L'abbé de Vèze n'évangéhse pas les campagnes du Limousin, mais les quartiers pauvres de Paris. Il est, avec M'»*^ de la Chantcrie, le bonhomme Alain et le baron

(i) Le Médecin de campagne.

Lecamus de Tresnes, un des fondateurs de l'ordre des Frères de la Consolation (i).

Parce que l'abbé Janvier, l'abbé Bonnet et l'abbé de Vèze sont dévorés du zèle des pauvres et s'efforcent de venir en aide aux classes souffrantes, M. l'abbé Paul Franche s'est imaginé de transformer aussitôt ces saints prêtres en démocrates chrétiens ; il profite même de l'occasion pour faire de Balzac un précurseur de la démocratie chrétienne. L'erreur est étrange. Des prêtres qu'il a peints sous de si nobles traits, Balzac a eu bien soin de faire, non des démocrates, mais des royalistes. Pour sa part, il n'a cessé de protester, en toute rencontre, contre « le vertige démocratique auquel s'adonnent tant d'écrivains aveugles (2). » Il tient le régime démocratique pour le pire des gouvernements, omnium deterrinium, selon la forte expression du cardinal Bellarmin ; il estime que la démocratie non chrétienne conduit à la barbarie. Quant à l'avènement d'une démocratie chrétienne, il n'y croit pas. Il est pour lui hors de doute que l'établissement du régime démocratique en France favorisera puissamment l'irréligion et ouvrira les portes toutes grandes à l'athéisme. Le vrai et unique remède consisterait à favoriser, au lieu de la combattre, l'influence et l'action sociale de l'Evangile. Mais cela on ne peut pas l'attendre d'une démocratie. De ce régime ne peut sortir que le triomphe des doctrines socialistes. « Quoi qu'on fasse, écrivait-il, les propriétaires ne comprendront la nécessité de la discipline qui rendit l'Eglise un admirable modèle de gouvernement qu'au moment où

(i) UEnvers de Vhistoire contemporaine.

(2) Dédicace des Paysans.

ils se sentiront menacés chez eux, et il sera trop tard. L'audace avec laquelle le communisme, cette logique vivante et agissante de la démocratie, attaque la société dans l'ordre moral, annonce que dès aujourd'hui, le Samson populaire devenu prudent, sape les colonnes sociales dans la cave, au lieu de les secouer dans la salle du festin (i). »

Ces lignes étaient écrites en 1845. On ne saurait trop le redire, Balzac fut un Voyant.

19 mai 1902.

(i) Les Paysans.

Une Page perdue de Balzac^').

L'auteur de la Comédie humaine, qui a subi tant de traverses, que le guignon a poursuivi même au-delà de la tombe, a eu cependant une bonne fortune, rare entre toutes. Ses papiers auraient pu être détruits, ou tout au moins dispersés ; ils auraient pu tomber entre les mains d'un de ces collectionneurs comme il y en a tant, qui gardent jalousement leurs trésors et n'en veulent rien distraire pour autrui. Cette malchance lui a été épargnée. De ses papiers, de sa correspondance, de ses œuvres et fragments inédits, rien n'a été perdu ; tout cela est en lieu sûr et entre bonnes mains. M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, qui a pu tout recueillir, tout sauver, est un gardien fidèle autant que généreux, qui s'est attaché avec passion à ces précieux documents, qui les livre peu à peu au public et les met en lumière avec un

(i) Une Page perdue de H. de Bal^^ac. Notes et documents, par le vicomte de Spoeberch de Lovenjoul. — Un vol. in-i8, 1902.

H. DE BALZAC 2'j5

soin, avec une érudition et une conscience qu'on ne saurait trop louer.

Né dans un palais, — que voulez-vous ? on naît où l'on peut, — comblé de tous les dons de la fortune, M. de Lovenjoul n'a vu dans la richesse qu'un admirable instrument de travail. A vingt ans, à l'âge où d'autres, à sa place, auraient voulu avoir une « écurie », il n'a songé qu'à se faire une bibliothèque. Elle compte aujourd'hui près de cent mille volumes. Mais ce n'était encore là qu'un commencement.

A ses livres, M. de Lovenjoul a joint les journaux, de toutes couleurs et de toutes dates, depuis 1800 jusqu'à nos jours. Rien n'est plus difficile à réunir, comme aussi rien n'est plus utile à qui veut connaître, par le menu, l'histoire anecdotique et littéraire de ce siècle. Pour ma part, si j'avais à choisir entre les cent mille volumes de l'heureux bibliophile et ses « vieux journaux », je n'hésiterais pas : je prendrais les journaux.

Mais tout cela, livres et journaux, ce n'est pas le principal de la collection Lovenjoul : ce n'en est que l'accessoire, le cadre en quelque sorte et la bordure. Ce qui en fait le fond, ce sont les documents inédits, non plus les livres, mais les papiers mêmes des écrivains. M. Spoelberch de Lovenjoul s'intitule modestement un chercheur. C'est bien cela, en effet, un chercheur, — j'allais dire un chasseur toujours à l'affût, toujours en quête d'une pièce nouvelle, que rien ne lasse, qu'aucune poursuite ne rebute, et à qui se peut vraiment appliquer, pour chacune de ses recherches, le vers de Lucain :

Nil actum credcns quuin quiJ supcresset a^enduin. Ne ])laignanl ni son k'mj)s, ni ses peines, ni son argent.

il est parvenu à rassembler les papiers et les correspondances de la plupart des écrivains qui ont marqué dans notre littérature depuis un demi-siècle, principalement pendant la période romantique.

Dans la première édition de Profils et Grimaces, M. Auguste Vacquerie avait inséré cette page, qu'il a, je ne sais pourquoi, supprimée dans les éditions suivantes :

Sur notre instante prière, Victor Hugo ouvrit le beau secrétaire chinois et comme ce millionnaire d'idées était en humeur de prodigalité, il nous dit de choisir ce que nous voulions, ode, roman ou drame. Les trente tiroirs du charmant meuble débordaient de manuscrits accumulés, le bois faisait des efforts inouïs pour en posséder des quantités impossibles, la laque s'écaillait et laissait tomber par endroits sa peinture superbe, lâchant un oiseau d'or pour retenir une strophe. Nous hésitions entre ces étages de merveilles.... (i).

Auguste Vacquerie avait raison d'être heureux et fier d'avoir ainsi à sa disposition tout un Victor Hugo encore inédit. Combien plus heureux M. de Lovenjoul, qui possède, non un poète, im romancier seulement, mais dix, mais vingt, mais cent, — non un seul meuble, et trente tiroirs remplis jusqu'aux bords, mais une salle entière, haute de plusieurs étages où débordent les pièces rares et les documents inconnus, tout un Balzac inédit, un George Sand, un Théophile Gautier, un Sainte-Beuve — et, à côté des illustres, les humbles souvent presque aussi intéressants : dii minores !

(i) Auçuste Vacquerie, Profils et Grimaces, \^<^ édition, i85('), p. III.

Nombreuses déjà sont les publications que M. de Lovenjoul a pu faire, à l'aide de sa collection (i). Les deux plus importantes sont l'Histoire des œuvres de H. de Balzac, et V Histoire des œuvres de Théophile Gautier. Il prépare en ce moment l'Histoire des œuvres de George Sand. Ces ouvrages bibliographiques, les plus considérables qui aient été entrepris et conduits à bonne fin, sont en même temps des chapitres d'histoire littéraire, entièrement neufs et nourris de toutes sortes d'informations. U Histoire des Œuvres de Balzac, en particulier, est le chef-d'œuvre du genre. L'auteur a donné à des recherches de bibliographie, à un travail de pure érudition tout l'intérêt de l'histoire et tout l'attrait du roman.

Sous le titre de : Une page perdue de H. de Balzac, l'infatigable et savant écrivain nous donne aujourd'hui une nouvelle série de notes et de documents.

Bien peu de lecteurs connaissent actuellement le Voyage de Paris à Java, l'une des plus curieuses fantaisies du grand romancier, qui n'a pu trouver place dans aucune des séries de la Comédie humaine.

Ainsi qu'il l'a fait pour bien d'autres travaux, l'auteur l'oublia sans doute dans le numéro de la Revue de Paris qui le contenait. En tout cas, de son vivant, cette composition ne fut jamais réimprimée dans ses volumes, et

(i) Les Lundis d'un chercheur; Histoire des œuvres de H. de Balzac ; Histoire des œuvres de Théophile Gautier; Un Ronum d^ Amour ; Sainte-Breuvc inconnu ; Autour de Honoré de Balzac ; la Genèse d'un roman de Baljac : les I\ij'sans, etc.

elle dort aujourd'hui son dernier sommeil dans les Œuvres diverses (i) du maître, où elle demeure enfouie avec une foule d'autres pages supérieures dont, il est vrai, nulle édition populaire n'a réveillé le succès.

En 1832, Balzac ne passa pas moins de six mois hors de Paris. Dès le commencement de juin, il se rendit en Touraine, au château de Sache (2), chez son ami, M. de Margonne,où il resta jusqu'à la fin de juillet, époque où il partit pour la Poudrerie d'Angoulême, résidence de ses amis Carraud. Il les quitta en août pour aller à Aix en Savoie.

Lors de ses séjours antérieurs dans la famille Carraud, il y avait, à différentes reprises, rencontré M. Grand- Besançon, commissaire des poudres à Angoulême à l'époque où M. Carraud y était, de son côté, directeur de la Poudrerie.

Une grande partie de la carrière du premier de ces fonctionnaires s'était écoulée aux colonies. Il avait gardé de Java, particulièrement un souvenir enchanté, qui se traduisait en descriptions enthousiastes.

Ces récits, fréquemment répétés, passionnèrent à tel point Balzac, qu'il résolut un jour d'écrire rapidement ce Voyage de Paris à Java, et de le rédiger comme s'il l'avait exécuté lui-même. Le 2 juillet 1832, il écrit de Sache à M™e Zulma Carraud : « N'oubliez pas de faire

(i) Œuvres cmnplètes de H. de Balzac, t. XX, XXI, XXII et XXIII, CalmannLévy, éditeur.

(2) Sache est à six lieues de Tours et à une lieue d'Azay-le- Rideau. On lit dans les Lettres à V Etrangère, page 21 : «Sache est un débris de château sur l'Indre, dans une des plus délicieuses vallées de Touraine. Le propriétaire, homme de cinquante-cinq ans, m'a fait jadis sauter sur ses genoux. » — C'est à vSaché, et à cette date de juin-juillet i832, que Balzac écrivit Louis Lambert, un de ses plus beaux livres.

savoir au commissaire (i) que je suis sensible à son souvenir, que le Voyage à Java est fait, qu'il le lira dans les Conversations entre onze heures et minuit, et que je conserve de bons souvenirs du temps où je l'ai vu et entendu. »

Ce ne devait être là qu'une première ébauche, car il écrit d'Aix, le 23 septembre, à la même correspondante : « he Voyage à Java paraîtra en novembre ; M. Grand- Besançon recevra le numéro de la Revue où il sera ».

Le Voyage parut dans la Revue de Paris du 25 novembre 1832. La Revue était alors la propriété d'un groupe d'actionnaires, qui avaient choisi pour l'administrer un écrivain très distingué, M. Amédée Pichot, dont le nom demeure surtout attaché à la direction en chef de la Revue Britannique, qui lui dut en grande partie son succès. Trois mois auparavant, le i^'" septembre, « entre MM. Amédée Pichot, directeur de la Revue de Paris et s'engageant pour elle, d'une part, et Honoré de Balzac, d'autre part », était intervenu un traité dont voici les principales clauses :

Article premier. — M. de Balzac s'engage à ne donner qu'à la Revue de Paris ses articles littéraires signés, et la Revue de Paris s'engage à les prendre et à les insérer tels qu'ils seront envoyés.

Art. II, — M. de Balzac se réserve de fournir des articles dans Le Rénovateur, et le journal quotidien politique.

Art. IV. — M. de Balzac sera tenu de fournir par mois à la Revue de Paris la valeur de quarante pages, imprimées en caractères dits : philosophie.

Art. V. — Pour prix de celte cijllaboration ainsi fixée,

(i) M. Grand-Besançon.

28o TROISIÈME PARTIE

M. Pichot, au nom de la société de la Revue de Paris ^ s'engage à payer à M. de Balzac la somme de cinq cents francs par mois, à la fin de chaque mois échu, à raison de deux cents francs la feuille.

Le traité étaitfaitpouruneannée,du i^^septembre 1832 au i^'" septembre 1833, résiliable cependant au bout de six mois à la volonté des parties.

Le Rénovateur , dans lequel Balzac se réservait d'écrire en même temps que dans la Revue de Paris, était une revue royaliste, fondée au commencement de 1832 par M. Laurentie, avec le concours du duc de Fi tz- James, du duc de Noailles, de M. de Bonald, de M. Félix de Conny et de quelques autres notabilités du parti légitimiste. Balzac fit campagne avec eux. Il donna successivement au Rénovateur, un article sur la destruction projetée du monument élevé au duc de Berry ; — sous ce titre La Vie d'une femme, de très éloquentes pages sur M"^^ la duchesse d'Angoulême, — deux articles Sur la Situation du parti royaliste. Cette dernière étude n'était qu'un écrit de circonstance, mais on y trouve des pages qui sont encore aujourd'hui d'un intérêt actuel, celles, par exemple, où Balzac établit que le parti royaliste est « philosophiquement rationnel dans ses deux dogmes fondamentaux : Dieu et le Roi (i)... »

M. Amédée Pichot était un galant homme, mais sa principale préoccupation, naturelle d'ailleurs, était de

(i) Œuvres complètes de H. de Bal'^ac, t. XXIII.

sauvegarder avant tout les intérêts qui lui étaient confiés. Balzac était un homme d'honneur ; mais, au milieu des embarras et des difficultés de tout genre qui encombraient sa vie, il ne lui était pas toujours possible de tenir ce qu'il avait promis. Quelquefois il envoyait trop de copie ; à d'autres moments, il n'en envoyait pas du tout. De là des reproches, des plaintes, toute une correspondance, que M. de Lovenjoul a pu retrouver.

M. Amédée Pichot, très ferme, est toujours très courtois. Balzac se montre très digne, voire même très fier ce qui n'est pas pour nous surprendre, ni certes pour nous choquer. Je citerai l'une de ses lettres, celle du 3 décembre 1832 :

« Monsieur,

« La personne qui vous présentera ce mot est M. Surville, mon beau-frère, qui, à défaut de ma mère, se charge maintenant de toutes mes affaires et est, en tout, mon mandataire. Ayez la complaisance de le mettre en rapport avec Mévil (i), pour ce qui est des choses pécuniaires.

« J'ai reçu le mot que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire relativement à mon contingent de pages. Comme pour le moment je n'ai pas d'autres revenus que ceux que je me fais avec ma plume, je suis, comme bon nombre de gens, sur ce lit de Procuste pécuniaire dont vous me parlez. Chacun a le sien. Seulement, il se compose de plus ou moins de sommiers, de sommes et de soucis.

(i) Charles Mévil, l'un des principaux actionnaires de la Revue de Paris, en était alors l'administrateur. Il prit plus tard la direction du Journal de Paris, et pendant le résine de Louis-Philippe fonda différents journaux politiques gouvernementaux, sous les auspices de M. Thiers.

« Donc, Monsieur, les cinq cents francs par mois stipulés m'en représentent bien davantage, et ne me soldent pas le temps que j'emploie à mes travaux de la Revue.

« Ceci est mon fait, et ne vous concerne pas ; je vous l'explique, afin de vous faire comprendre pourquoi je désire recevoir la somme entière.

« Si vous désirez un nombre de pages moindre, je demanderai la même somme. C'est à vous de décider.

« Si je pèse trop sur la Revue de Paris, ce ne sera pas pour longtemps. Notre traité peut s'arrêter en février.

« Moi, je crois, — et c'est une grande outrecuidance, — que deux feuilles faites par moi à la Revue valent bien cinq cents francs, et je suis, sous ce rapport, dans l'impénitence finale.

« Quant à ne faire que des contes, quoique ce soit, à mon avis, — autre hérésie peut-être, — l'expression la plus rare de la littérature, je ne veux pas être exclusivement un contier. Autre est ma destinée. La preuve me regarde.

(( Je ne connais que trop bien la paucité de mon public, et je ne sais si j'en dois être triste ou fier. Tout cela m'est indifférent. Il y a eu, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, beaucoup d'amour pour l'art dans mes travaux. Vous êtes le juge de l'utifité dont je puis être à la Revue, et moi celui de la valeur de mon temps

c( Voilà, Monsieur, l'exacte vérité. Je vous la dis sans arrière-pensée. Si je faisais le marchand, je vous ajouterais que je me suis interdit toute collaboration aux autres journaux, que je tiens fort rigidement ma promesse, et que vous ne m'avez fait aucun avantage bien supérieur à ce que j'avais par le passé. Mais, Dieu merci, je

ne suis pas homme à beaucoup calculer ces misères. Il faut s'en occuper parfois, et c'est un si grand chagrin pour moi que, désormais, deux amis en prendront la peine, tant ils ont eu à cœur de me laisser à la liberté dont j'ai besoin pour de très importants travaux.

« Je vous remercie d'avoir retranché les deux phrases qui pouvaient nuire et à moi et au journal. C'est un véritable service que vous m'avez rendu

« Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération très distinguée.

On aura remarqué cette hère parole :

« Autre est ma destinée. La preuve me regarde. » Cette preuve, on sait si l'auteur de la Comédie humaine l'a glorieusement fournie.

Les deux phrases tombées sous les ciseaux du directeur de la Revue appartenaient au Voyage de Paris à Java. D'autres se seraient fâchés. Balzac, qui avait un immense orgueil, mais ne connaissait point les petites vanités, Balzac remercia.

De nouveaux conflits cependant s'élevèrent, et en 1833 Balzac se sépara de la Revue, à laquelle son départ porta un coup sensible. M. Pichot la quitta à son tour le 21 mai 1834, date à laquelle MM. Anthoine de Saint- Joseph, Bonnaire et Achille Brindeau s'en rendirent acquéreurs. Vainement ceux-ci tentèrent-ils, en rappelant l'auteur de l'Histoire des Treize, de satisfaire leurs abonnés. Il n'en résulta qu'une polémique rétrospective entre les deux anciens amis (mai-juin 1834), ^t de nouvelles difficultés entre le recueil et Balzac. Ces difficultés ne prirent fin qu'avec le célèbre procès intenté par la Revue

de Paris au romancier, qui le gagna avec éclat, en juin 1836. Il a consacré un demi-volume au compte rendu de ces débats, sous ce titre : Historique du procès auquel a donné lieu LE LYS DANS LA VALLÉE. Ce récit est le document le plus important que le maître ait laissé sur lui-même et sur ses travaux. Je ne saurais trop engager le lecteur à l'aller chercher au tome III des Œuvres diverses.

Quelques mois avant la conclusion de ce procès, le 28 septembre 1835, la Revue de Paris était devenue la propriété exclusive de M. Buloz et de ses co-associés de la Revue des Deux-Mondes. Depuis lors, et malgré quelques courtes reprises de vogue, sa déchéance ne fit que croître jusqu'à la disparition définitive de cette série, survenue en 1845 après divers changements de format et de périodicité, qui prolongèrent inutilement son agonie.

En 1858, M^^*^ Laure Surville, née de Balzac, publia un très intéressant volume sur son illustre frère (i). Un ami très cher du romancier, M. Auguste Fessart, s'empressa d'annoter son exemplaire, le crayon à la main. Cet exemplaire, — cela ne pouvait manquer d'arriver — est aujourd'hui la propriété de M. de Lovenjoul. Très brèves, malheureusement, trop discrètes sur plus d'un point, ces notes d'un ami n'en constituent pas moins un document précieux, que M. de Lovenjoul, en le publiant, sauve

([) Baljac, sa vie et ses œuvres, par Mm^ Laure-Surville, UQ v'jI. in-18.

aujourd'hui de l'oubli, après l'avoir sauvé de la destruc tion. M. Fessart n'est point un écrivain, ni même un lettré ; mais, en revanche, c'est un contemporain de la famille Balzac tout entière, le témoin d'une grande partie de la vie d'Honoré et son confident en plus d'une occasion.

C'est à lui qu'après la mort du grand écrivain s'adressa M"'^® Eve de Balzac, pour obtenir quelque lumière relativement à l'inextricable fouillis des dettes de feu de son mari. Si elle avait refusé la succession du maître, ainsi que son testament l'y autorisait, l'actif de cette succession étant très inférieur au passif, elle aurait dû laisser vendre judiciairement, au profit des créanciers, la propriété littéraire de la Comédie Humaine et de toutes les autres œuvres de son auteur.

Pour échapper à cette navrante nécessité, elle accepta courageusement le terrible fardeau que le défunt lui léguait, et Mi"6 Balzac mère, encore survivante, abandonna fort avantageusement sa part de droits sur cet héritage négatif, en échange d'une pension viagère de trois mille francs, qui lui fut exactement payée jusqu'à sa mort, survenue en mars 1854.

Sa belle-fille entrait dans une voie plus généreuse que prudente en prenant ces différents engagements, ainsi qu'en entreprenant de terminer une liquidation d'une si exceptionnelle difficulté. Elle y parvint, cependant, grâce surtout à M. Auguste Fessart, et, lorsqu'elle mourut, le dernier créancier de Balzac avait été désintéressé depuis bien des années. Il faut, d'ailleurs, ajouter que, pendant cette période, l'exploitation de la Comédie Ilioiuiiiie, pour ne parler que d'elle, produisit des sommes importantes qui diminuèrent sensiblement les charges matérielles supportées par M"i<^ Eve de Balzac.

[7 On sait que Balzac, dans sa jeunesse, de 1821 à 1824, avait composé, seul ou en collaboration, sept ou huit romans, Jean-Louis ou La Fille trouvée, Clotilde de Lusignan ou Le Beau Juif, Le Centenaire ou Les Deux Beringhald (la mode était alors aux doubles titres), etc., etc. Comme il n'écrivait ces romans que pour essayer ses forces et pour gagner un peu d'argent, il les avait publiés sous des noms supposés et multiples : Auguste de Viellerglé, Viellerglé de Saint-Alme, Horace de Saint-Aubin, lord R'hoone. Lord R'hoone est l'anagramme de son prénom : Honoré. Si porté qu'il fût dès lors aux illusions, il ne semble point s'en être fait sur ces premières œuvres. Il écrivait à sa sœur en 1822 : « Sentir ce que je vaux et sacrifier la fleur de mes idées à de pareilles inepties, c'est navrant (i) ! » En 1835, grâce à sa célébrité, déjà voisine de la gloire, ces inepties avaient acquis une valeur marchande. L'éditeur Hippolyte Souverain sollicita de lui l'autorisation de publier des livres oubliés une édition complète, qui porterait le titre de : Œuvres complètes de Horace de Saint-Aubin. Nous devons à M. de Lovenjoul de connaître le texte du traité qui intervint alors et qui fut signé le 9 décembre 1835. Avec un homme tel que Balzac, tout est intéressant, même les conventions commerciales. Dans celle du 9 décembre 1835, le nom de Balzac ne paraît pas, bien qu'il soit cependant le principal intéressé. Les signataires sont, avec Hippolyte Souverain, l'imprimeur Barbier, l'ancien associé de Balzac en 1826-1827, M. Emile Regnault, un jeune Berrichon, ami de George Sand et de Jules Sandeau, et le comte Auguste de Belloy, devenu, quelques années après, mar-

(1) Correspondance, t. I, p. 61.

quis de Belloy, le futur auteur du Chevalier d'Aï et d'une excellente traduction en vers des comédies de Térence. MM. Regnault et de Belloy servaient de prête-noms à Balzac. Pour prix de la cession consentie par ce dernier, M. Souverain remit à M. Regnault la somme de dix mille francs en effets à son ordre.

Parmi les romans ainsi cédés, deux étaient inédits : L'Excommunié et Dom Gigadas. Une note du comte Ferdinand de Gramont, retrouvée par M. de Lovenjoul, donne à ce sujet de très curieux détails. L'Excommunié, dont il existait à peu près un demi-volume manuscrit, fut achevé par MM. de Belloy et de Gramont, sans qu'il leur fût rien dit de ce que la suite devait être. Dom Gigadas fut fait en entier par M. de Gramont, sans que Balzac s'en occupât en aucune façon.

Je n'ai encore parlé que des trois premiers chapitres du livre de M. de Lovenjoul. On ne lira pas avec un intérêt moindre ceux qui suivent : Les Métamorphoses d' aUne Rue de Paris et son habitant » ; — Les Lectures de « Mercadet » à la Comédie-Française ; — Une Enigme sans mot à propos d'un chapitre de la « Physiologie du mariage » ; — Le Personnage de M. de Canalis dans la « Comédie Humaine ».

Il n'y a pas, du reste, que du Balzac dans ce volume. J'y trouve aussi une bien johe lettre de Charles Nodier adressée, le 19 octobre 1831, au directeur de la Revue de Paris, qui était alors M. Charles Rabou.

Charles Nodier, enrôlé l'un des premiers, était payé, depuis la fondation du recueil, à raison do trois cents francs la feuilk' d'impression. Ce prix, alors tout à fait inusité en France, diminua graduellement et linit par tomber à cent cinquante francs. Nodier s'était engagé à

fournir une feuille et demie de copie par mois ; ce n'était donc plus que deux mille sept cents francs qu'il devait toucher chaque année. Cette somme, dont il avait pourtant si grand besoin, les administrations de la Revue essayaient, par tous les moyens de la diminuer encore. De là sa lettre du 19 octobre :

(( Mon cher Rabou (i),

« Si je ne vous avais pas séparé entièrement de l'administration financière de la Revue, je n'aurais jamais écrit ce que j'ai écrit. Mais il peut me convenir de me subordonner en tout point à un homme que j'estime et que j'aime, et de ne pas me rendre esclave d'une spéculation qui procéderait à mon égard d'une manière humiliante. On m'en fournit un nouvel exemple ce soir, en rognant de mon scrupuleux calcul une somme de cinquante sous. C'est une insulte personnelle, car personne n'a le droit de compter après moi, quand j'ai pris la peine de compter.

« Pour arriver au résultat de ce soir, il a fallu supprimer quatre lignes, le titre et la signature, et en oublier trois à la supputation, si le metteur en pages n'a pas gagné trois fois du terrain en supprimant lui-même des espaces. Il résulte de là qu'il n'y a point d'esprit dans mon titre, et que mon nom ne vaut pas htiit sous. C'est logique. Je me soumets très volontiers à cet arrangement, et je n'ai parlé de cela que pour l'acquit du procédé. J'ai jeté plus de cinquantaines de sous par la fenêtre que les actionnaires de la Revue n'en ramasseraient d'ici à dimanche.

(i) Charles Rabou.

« A part un peu d'amertume, dont je ne conserverai aucun souvenir dans cinq minutes, je n'ai à reprendre dans votre lettre que la supposition que vous faites : que j'ai fort à cœur d'être publié, et que je suis fort piqué de ne pas paraître un dimanche plutôt qu'un autre jour. Il n'en est rien du tout. Je travaille -pour vivre. Si je trouvais un perruquier assez fou pour me payer mes articles la moitié du prix que m'en donne la Revue, pour en faire des papillotes, je lui donnerais la préférence. Mon nom imprimé me fait l'effet qu'il devrait faire à tout le monde: il m'ennuie. J'ai besoin de travailler, mais je n'en ai pas le goût. Mes prétentions se réduisent à l'exécution des conventions que j 'ai modifiées et rédmtes moi-même : une feuille et demie par mois, quand j'ai le temps de la faire, ce qui ne m'est pas encore arrivé quatre fois par an. Après cela, je me bats l'œil de la marchandise. Quand on n'en voudra plus, on la laissera, comme dit la cuisinière des Variétés

« Le jour où il plaira aux actionnaires de me trouver onéreux, libre à eux de me jeter par terre. Il ne manque pas de gens pour me ramasser. Si vous vous étiez mis à ma place (et Dieu vous en préserve !) vous auriez senti que c'est précisément parce que je suis pauvre qu'il me sied de mettre le marché à la main de ceux qui me payent. Je comprends toutes les positions mauvaises de la vie ; je ne peux pas me faire à l'idée d'être à charge

« Quant à la Revue des Deux-Mondes, j'y entrerais sans aucun doute, si je le voulais, modestie à part ; je ne connais guère, jusqu'ici, de feuilles littéraires où je ne puisse gagner du pain. Je n'y ai jamais pensé. Je tiens à la Revue de Paris, parce que j'y ai été traité honorablement, parce que j'y ai entretenu ou formé des affections

qui me sont chères. Je suis un enfant sauvage et brutal, mais je ne bats pas ma nourrice

« Encore une fois, si je suis de trop à la Revue, je tiens à le savoir. Voilà pourquoi je suis bourru avec elle (l'administration financière). C'est une politesse à ma manière. Je veux lui laisser l'avantage des procédés. De tout mon cœur, je désire de rester. De tout mon cœur, je suis prêt à partir, si mon absence fait une économie et ne fait point de vide. Vous voyez bien que cela ne vous regarde en aucune manière, car j'ai la prétention de faire un vide pour vous dans les endroits d'où je sors-

« Et, au nom du ciel, croyez que la résolution de l'administration, dont l'expression positive est nécessaire à mon repos, ne peut me laisser contre elle aucune espèce d'aigreur. C'est tout simple ; c'est une nouvelle combinaison d'affaires, c'est un arrangement à l'amiable, un renouvellement ou une dissolution de bail. Je ne prétends m'imposer à personne.

« Vous, c'est autre chose ! Je vous impose l'obligation de m'aimer toujours, quoi que vous en ayez, et c'est par là que j'aurais fini de l'autre côté de la page, si j'avais eu le temps de ne vous écrire que deux lignes !

« Tout à vous.

« Charles Nodier. »

14 décembre 1902.

La genèse d'un roman de Balzac ^'^

Après les œuvres posthumes de Victor Hugo, nous allons avoir celles de Balzac.

Les œuvres posthumes de Hugo n'ont eu aucun succès. Ce n'étaient pourtant pas des œuvres de vieillesse ; elles avaient été composées, pour la plupart, avant 1870, à Guernesey, alors que le grand poète était encore en possession de tout son talent. Le public, malgré cela, a refusé de les connaître, — par cette excellente raison qu'il les connaissait déjà. Victor Hugo était un incomparable artiste, mais ce n'était pas un penseur. Il se répétait sans cesse. Son vers était toujours admirable, mais c'était toujours le même vers, et presque toujours la même pièce. L'infatigable ouvrier ne s'était pas lassé de produire, mais il se trouva que le public s'était lassé de lire. Il avait paru à ce dernier qu'après les magnifiques funérailles qu'il avait faites au poète, il était quitte avec lui. En vain, chaque année, un nouveau volume viendra solhciter son attention ; il ne rencontrera que l'indifférence et l'oubli.

{i) La genèse d'un ronun Je Balzac: les Paysans, par le vicomte de Spoeberch de Lovenjoul.

Le désastre a été complet. Pour l'atténuer, on a essayé de faire un peu de bruit autour de la Correspondance du poète et des Lettres à la fiancée. Le public aime les correspondances, et il est rare, en effet, qu'elles ne présentent pas un réel intérêt. Celle de Hugo n'en offre aucun. Il ne songe en écrivant qu'à étonner, à éblouir son lecteur. Chacune de ses lettres est une pièce d'artifice. C'est fort beau sans doute, mais il n'est rien dont on se lasse plus vite.

Quelle différence avec la Correspondance de Balzac, avec ces Lettres à l'étrangère (i), dont nous n'avons encore que la première partie et qui suffiraient seules à illustrer un écrivain ! Balzac a mis dans sa Correspondance , non son esprit et son orgueil, mais sa vie tout entière, ses deuils et ses joies, ses succès et ses revers, son courage et ses désenchantements, son cœur et son âme. Ce roman de sa vie raconté par ses lettres, sera peut-être un jour la plus vivante et la plus immortelle de ses œuvres.

M. de Lovenjoul, à qui nous devons la publication de cette Correspondance, possède dans sa magnifique collection tous les papiers de Balzac ; il nous les donnera successivement, et ces pages posthumes, ces fragments inédits,plus heureux que ceux de Hugo, n'ont pas à craindre l'indifférence du public.

La Genèse d'un roman de Balzac : Les Paysans, tel est le titre du nouveau volume que vient de faire paraître M. de Lovenjoul.

(i) M"'«Hanska, devenue depuis M^e de Balzac.

Les Paysans sont une des plus belles œuvres du grand romancier, la plus belle peut-être avec le Curé de village. Théodore Jouffroy avait été très frappé du Curé de village. Montalembert ne le fut pas moins des Paysans. Lor^ d'une visite que lui firent les Concourt, en 1856, à l'occasion de leur ouvrage sur la Société Française fendant la Révolution, le grand orateur leur dit : « Dans les premiers chapitres de ses Paysans, M. de Balzac a tracé une peinture des paysans comme les a faits la Révolution. Oh ! ce n'est pas flatté, mais c'est si vrai ! Je suis du Morvan, et je me disais : il faut qu'il y soit venu (i) ! »

Balzac n'avait jamais habité le Morvan, ni aucune autre de nos provinces. Il n'avait jamais vécu à la campagne. Sa jeunesse laborieuse, ses années de misère à Paris, puis, la célébrité conquise, ses voyages répétés, suivis de ses énormes travaux exécutés presque constamment dans la capitale, ne lui avaient pas permis d'observer réellement les paysans. Il fit mieux, du reste, que de les observer.il les devina. Ce qu'il avait voulu peindre, d'ailleurs, dans les Paysans, ce n'était pas ce qu'il avait sous les yeux ; ce n'était pas le présent, c'était l'avenir. Avec une sagacité, une profondeur, une clairvoyance qui font aujourd'hui de son livre, après plus d'un demi-siècle, un ouvrage d'actuaUté, il avait présenté, analysé, jugé et même pressenti dans leurs conséquences, toutes les causes du terrible malaise qui, depuis la Révolution, menace de ruine la société française.

En 1844, à l'époque où parut la première partie des Paysans, la vogue était au roman humanitaire et socialiste. La démocratie coulait à pleins bords dans tous les

(i) Journal des Concourt, t. I, p. 120.

feuilletons, dans ceux d'Eugène Sue comme dans ceux de George Sand. Balzac se mit en travers du courant. . Son livre est une protestation contre « le vertige démocratique auquel s'adonnent tant d'écrivains aveugles(i) ». Dans un tableau d'une effrayante vérité, il montre ce que devient la démocratie, ce qu'elle est, même aux champs» quand elle n'est pas dirigée, retenue, protégée contre elle-même par de fortes croyances religieuses. « J'étudie la marche de mon époque, dit-il dans sa préface, et je publie cet ouvrage. » Son ouvrage est donc moins un roman — encore bien que le roman ici soit un chef-d'œuvre — qu'un livre de défense sociale, un avertissement à la bourgeoisie menacée par le socialisme, non seulement dans les villes, mais encore dans les campagnes. Aurat-elle l'intelligence et le courage nécessaires pour mesurer toute l'étendue du mal et pour appliquer le vrai et unique remède, qui consisterait à favoriser, au lieu de la combattre, l'influence et l'action sociale de l'Eglise ? Il le souhaite plus qu'il ne l'espère. « Si les familles féodales, dit-il, moins nombreuses que les familles bourgeoises, n'ont compris leur solidarité, ni en 1400, sous Louis XI, ni en 1600, sous Richelieu, peut-on croire que, malgré les prétentions du xix^ siècle au progrès, la bourgeoisie sera plus unie que ne le fut la noblesse ? Une oligarchie de cent mille riches a tous les inconvénients de la démocratie, sans en avoir les avantages. Le chacun chez soi, chacun pour soi, l'égoïsme des familles tuera l'égoïsme oligarchique, si nécessaire à la société moderne, et que l'Angleterre pratique admirablement depuis trois siècles (2). »

(i) Dédicace des Paysans.

(2) Les Paysans, p. m.

La dédicace des Paysans adressée à M. Gavault, et imprimée pour la première fois dans la Presse du 3 décembre 1844, renferme cette phrase : « J'ai, pendant huit ans, cent fois quitté, cent fois repris ce livre, le plus considérable de ceux que j'ai résolu d'écrire. »

Dès 1835, en effet, Balzac jette sur le papier les premières pages de son roman et, à ce moment, il lui donne pour titre le Grand Propriétaire. M. de Lovenjoul — et ce n'est pas une de ses moindres découvertes — a retrouvé et il nous donne aujourd'hui ces maîtresses pages. Le château et la petite ville y sont mis en opposition avec un art savant et une habileté consommée. Le principal personnage, le marquis de Grandlieu, est si bien peint, que son portrait prendra place désormais, pour ne la plus quitter, dans cette inoubliable galerie de la Comédie Humaine. Ce n'est qu'un fragment, mais qui vaut un volume entier.

Cette considérable entrée en matière du Grand Propriétaire ne semble pas du reste avoir eu encore pour objet de mettre en scène la lutte des paysans contre leurs châtelains, mais seulement les jalousies et les haines de la bourgeoisie des petites villes convoitant avec envie les châteaux et les terres, qu'à la date où ce récit commence, certains membres de l'aristocratie avaient toujours en leur possession.

Il faut remarquer aussi que l'Ars, le domaine décrit dans ces pages, est indiqué comme faisant partie de la Touraine ou du Berry, et qu'il était en tout cas à seize

lieues de Tours, tandis que celui des Paysans, est placé en Bourgogne.

A dater de 1836, Balzac abandonne son premier titre du Grand Propriétaire pour lui substituer celui de Qui a terre, a guerre ou encore celui de Qui terre a, guerre a.

Pendant une assez longue période de sa vie, le grand romancier avait pris l'habitude, avant de livrer ses ouvrages à la publicité, de les faire composer une première fois, à son usage exclusivement personnel. Ces versions, imprimées pour lui seul, en caractères usés, vulgairement nommés têtes de clous, sont encore aujourd'hui inconnues du public, car aucune n'est jusqu'ici tombée entre ses mains. C'est même à la suite de la communication sous cette forme du texte original du Lys dans la Vallée que naquit le célèbre procès gagné par Balzac contre la Revue de Paris en 1836. Qui a terre a guerre fut, dans ces conditions et pour la première fois, livré aux protes au commencement de l'année 1839. Si différente des Paysans que soit, à tous les points de vue, cette version originale de l'ouvrage, — car ce n'est là vraiment qu'un scénario, — il est bien heureux qu'elle ait été en partie retrouvée, car sans elle toute la fin du roman, si écourtée qu'elle soit, n'eût jamais pu être reconstituée.

Pour permettre au lecteur d'apprécier à quel point ce premier jet ressemble peu aux Paysans d'aujourd'hui, M. de Lovenjoul a reproduit le début de l'œuvre, tel qu'il existe dans cette première version. Ce début comprend deux chapitres : I. Histoire et portrait d'une terre ; 11. Le Cabaret.

Si l'on compare ce texte avec celui de l'œuvre publiée, on peut facilement constater à quel point il en diiïère. Non seulement le style proprement dit, mais même. les

termes choisis d'abord, ont subi d'importantes corrections. Et ce qui est bien plus important encore, des modifications et des développements très considérables ont été apportés à l'ouvrage primitif. C'était là, d'ailleurs, l'habituel procédé de composition employé par Balzac, qui, après un premier jet, ne composait pas un nouveau manuscrit, mais refaisait ses romans sur les épreuves mêmes qui lui venaient successivement de l'imprimerie. Rien ne montre mieux la puissance de son génie que cette extraordinaire faculté de refaire une œuvre et d'en improviser les développements et les détails au fur et à mesure qu'il en corrigeait les épreuves.

L'entrée en matière publiée par M. de Lovenjoul ne contient pas le chapitre II des Paysans d'aujourd'hui, celui qui a pour titre : Une Bucolique oubliée par Virgile, et dans lequel le père Fourchon et le petit Mouche se gaussent si finement de Blondet, le plus spirituel des Parisiens. Ce merveilleux chapitre fut ajouté seulement lors de la publication de l'ouvrage dans la Presse, c'est-àdire en 1844.

C'est le 28 avril 1839, P^i-^" l'intermédiaire de Théophile Gautier, alors directeur du feuilleton de la Presse, que Balzac propose pour la première fois son livre à ce journal ; le 23 mai 1840, il écrit, de sa maison des Jardies, à l'administrateur-gérant M. Dujaricr :

11 V a bien l()ni^icm|is que j'ai de pi-ci les Pajsans, qui serviraicni près d'un mois le Icuilleton de la Presse. Il l'aui quinze jours pour les mettre en état de paraître. Mais

2q8 TROISIÈME PARTIE

il faut savoir à qui s'adresser, où aller pour les faire composer. L'ouvrier qui se chargeait de cela a disparu. MM. Béthune et Pion font des corrections une bouteille à l'encre, et il faudrait pouvoir composer mon ouvrage, en vieux caractères, quelque part. Ces difficultés ne peuvent être résolues par correspondance. Si vous voulez me venir voir à la campagne, nous nous entendrons. Les Paysans peuvent paraître en juillet, du i'^' au lo. Agréez, Monsieur, mes compliments.

On se mit d'accord, car M. de Lovenjoul a constaté, dans un relevé de compte du journal, que Balzac toucha déjà cette année-là seize cent cinquante francs d'acompte sur le prix total de l'ouvrage.

Quatre ans se passent et rien ne paraît. En octobre 1844, Emile de Girardin, le directeur de la Presse, écrit au romancier : comme ses articles, ses lettres ne sont qu'une suite d'alinéas.

Mon cher de Balzac,

Travaillez-vous aux Paysans ?

Puis-je les annoncer pour le courant de novembre, et prendre mes mesures en conséquence ?

Je n'ai pas voulu le promettre sans être assuré de tenir.

Mon avis serait de les donner sans interruptions.

Vous avez tout intérêt, il me semble, en ce moment où des journaux nouveaux se fondent, à ne pas rester plus longtemps à l'écart de la publicité. Qu'en pensez-vous ?

Tout à vous.

Après avoir reçu cette lettre, Balzac se mit sérieusement au travail.

Installé, 19 rue Basse, à Passy, dans ce petit pavillon, qui, comme distribution, est demeuré tout à fait tel

qu'il l'habita pendant six ou sept ans, d'octobre 1840 à 1847 environ, le maître n'avait cessé de songer à son œuvre, et d'en mûrir le plan dans son for intérieur. Pour bien se rendre compte du prodigieux labeur auquel il se livra à ce moment, il faut lire sa lettre à M«ie Hanska, du II octobre 1844. Il lui mande qu'il fait les Paysans la tête dans l'opium par suite d'une névralgie, qu'en dix jours, il a écrit 6.000 lignes, et qu'il faut qu il ait fini le 30 octobre. Quelques paragraphes plus loin, il dit encore qu'il surprend tout le monde en annonçant qu'il fera les 20.000 lignes des Paysans dans le mois d'octobre. Personne n'y a cru, même au journal. Mais quand ils lui ont vu faire 6.000 lignes en dix jours, ils ont été vraiment épouvantés. Ce qui n'arrive pas une fois sur cent, les compositeurs lisent l'ouvrage. Il s'est répandu parmi eux une rumeur d'admiration, et c'est d'autant plus extraordinaire que le livre est dirigé contre les idées démocratiques et les doctrines socialistes. Puis il ajoute ces mots : « Votre lettre est encore une raison de me hâter, car, si vous voyagez, je veux être prêt », et encore ceux-ci : « Ferais-je ou ne ferais-je pas les Paysans ? Partirais-je ou ne partirais-je pas ? Que devenir ? Fautil m'engager à un travail ? Faut-il le refuser ? etc. J'ai coupé le nœud ; je me suis mis à l'ouvrage, en me disant : Si je pars, je finirai tout comme à Lagny, en 1843 (i), » Le travail, cependant, avançait, et, dans son numéro du i^*" décembre 1844, la Presse pouvait insérer l'annonce suivante :

Pour paraître le mardi 3 décembre 1844 : Les Paysans, scènes de la vie de campai^ne, par M. de Balzac. Ce livre,

(1) Au moment de son départ pour aller rejoindre Mme Hanska à Saint-Pétersbourg.

3oO TROISIÈME PARTIE

objet de soins, d'études et d'observations depuis plus de huit ans est le plus considérable de tous ceux qu'ait résolu d'écrire l'auteur du Père Goriot^ de César Birotteau, de la Peau de chagrin, du Lys dans la vallée^ d'Eugénie Grandet^ du Médecin de campagne^ etc.

Cette fois, enfin, la promesse fut tenue, car le numéro de la Presse du 3 décembre 1844 contient le début de l'œuvre si souvent annoncée et promise depuis 1836.

La première partie des Paysans s'arrête, comme on sait, au treizième chapitre. Ces treize chapitres parurent dans seize numéros de \d,Presse, du 3 au 21 décembre 1844.

Le numéro du 6 décembre renferme cette étrange annonce, insérée pour la première fois trois jours seulement après l'apparition du premier feuilleton des Paysans, et qui fut répétée dans presque tous les numéros suivants :

La Presse a commencé le mardi 3 décemmbre la publication des Paysans^ scènes de la vie de campagne par M. de Balzac. — (Ici, les conditions d'abonnement du Journal.) — Dans le courant du mois, et immédiatement après la première partie des Paysans^ la Presse publiera la Reine Margot^ par M. Alexandre Dumas.

La Presse ne se proposait donc pas, en commençant les Paysans, de les continuer sans interruption, malgré le soi-disant désir exprimé par Emile de Girardin dans sa dernière lettre à Balzac. Elle était, au contraire, bien décidée à franchir le cap des réabonnements annuels non avec l'œuvre du maître, mais avec celle du célèbre conteur.

Dans le numéro du 23 décembre, paraissaient, en effet, ces lignes :

La Presse a publié, du 3 au 2 i décembre, la première

H. DE BALZAC 3oi

partie des Paysans, par M. de Balzac. La seconde paraîtra vers le commencement de février 1845.

Mercredi, 25 décembre, la Presse commencera la publication de la Reine Margot^ par M. Alexandre Dumas.

A la conduite du journal, en cette circonstance, il y a, d'ailleurs, une excuse. Les lecteurs de feuilletons ne demandent pas qu'on leur donne des chefs-d'œuvre, — au contraire ; ils demandent tout bonnement qu'on les amuse, et Balzac n'était rien moins qu'un amuseur. Il y eut chez les abonnés une véritable levée de boucliers contre lui. Par son active collaboration à la Presse, par ses relations intimes avec M"^^ de Girardin, son mari et Balzac, Théophile Gautier était mieux placé que personne en 1844 pour connaître la vérité sur ce point. Or, voici ce qu'il écrivait en 1858 dans son étude sur Honoré de Balzac :

Les Paysans^ ce chef-d'œuvre, provoquèrent même un grand nombre de désabonnements à la Presse, où en parut la première partie. On dut interrompre la publication. Tous les jours arrivaient des lettres qui demandaient que l'on en finit. — On trouvait Balzac ennuveux !

D'après son nouveau plan, les Paysans devaient, en librairie, former huit volumes, divisés en quatre parties comprenant chacune deux tomes et, dans cette évaluation, les treize chapitres d'introduction parus en 1844 dans la Presse représentent seulement le contenu de^ deux premiers volumes de l'ouvrage complet.

3o2 TROISIÈME PARTIE

Tout en terminant cette première partie, Balzac avait aussi rédigé les quatre chapitres par lesquels devait s'ouvrir la seconde, sans doute limitée également dans son esprit à treize chapitres. Tous quatre furent aussitôt imprimés en épreuve à la Presse et pour la Presse ; mais, quoique corrigées, et, dès 1844, prêtes à paraître, ces pages n'y furent jamais insérées. La brutale interruption des Paysans, sacrifiés à la Reine Margot, détermina, en effet, leur inachèvement. Balzac heureusement avait conservé les épreuves de ses quatre nouveaux chapitres et, grâce à elles, après sa mort, on put recueillir ces importants fragments inédits et les placer à la suite de l'introduction qu'il avait publiée lui-même. Ils servirent donc de début à la deuxième, mais en même temps dernière partie du roman, puisque, de sa version nouvelle, il n'existait rien au delà de ces quatre chapitres. Pour tenir lieu de l'énorme matière absente, c'est-à-dire plus de cinq volumes sur les huit projetés ! il fallut bien se contenter alors du canevas primitif, et compléter le récit par les quelques pages découpées en minuscules chapitres, qui dénouent actuellement d'une si insuffisante et si sommaire façon l'admirable drame des Paysans.

En somme, l'œuvre réelle de Balzac, celle que, selon son procédé habituel, il avait développée et mise au point lors de son prodigieux travail de correction des épreuves, cette œuvre s'arrête avec le chapitre quatre de la deuxième et soi-disant dernière partie, laquelle est en réalité demeurée inachevée, et devait être suivie de deux autres avant de rejoindre le dénouement écourté, — une sorte de scénario seulement, qui la complète arbitrairement aiijourd'hui.

En mourant, le maître laissait inachevés trois grands

H. DE BALZAC 3o3

ouvrages, les Petits Bourgeois, les Paysans et le Député d'Arcis. Pour terminer ce dernier roman, dont la première partie avait paru en 1847 dans l'Union Monarchique,!'auteur avait recommandé de s'adresser à Charles Rabou ; mais nul écrivain n'avait été désigné par lui pour entreprendre l'achèvement des Paysans. Sa veuve voulut confier cette tâche à Champfleury. L'auteur de Chien Caillou et des Confessions de Sylvius eut le bon esprit de se récuser. M™e de Balzac se résolut alors à terminer elle-même les Paysans, en se servant du texte de la première version imprimée en 1839, mais non publiée comme nous l'avons dit plus haut : elle n'était, en effet dans la pensée de Balzac, qu'un premier crayon, une simple esquisse destinée à recevoir plus tard les développements nécessaires.

Au cours de son travail, M'"^ de Balzac écrivait à Champfleury :

« Juillet 1851.

« ... D'ailleurs, il faut que je travaille. Dutacq, que j'ai vu après vous, m'a dit que si je ne donne pas les Paysans au terme convenu par le traité qui me lie, ou plutôt m'asservit, on pourra exiger de moi des sommes exorbitantes. Ces Paysans, c'est une œuvre gigantesque et bien au-dessus de mes forces, je le sens. Et, cependant, je ne me décourage pas, et j'apporte consciencieusement mes pauvres petits grains de sable et de gravier à cet édifice de marbre taillé, pour l'achever tant bien que mal. Je sais que cette œuvre splendide est menacée de finir en queue de poisson. Mais que faire ? Où trouver l'artiste qui l'aurait achevée selon mes idées ?... Si l'on m'avait doiuié au moins un an, j'en aurais peut-être fait quelque

chose. Pressée ainsi, j'étranglerai tout. Mais, puisqu'on a fait de la littérature une manufacture et des œuvres d'art des produits plus ou moins nets, faisons comme les autres. Les créanciers de M. de Balzac, sinon le public, m'en tiendront compte au moins...

« Eve de Balzac. »

M"^^ de Balzac a été bien inspirée en n'essayant pas de refaire et de développer la version originale de son mari. Elle s'est contentée de préciser quelques détails insuffisamment présentés, d'ajouter ici et là quelques mots afin de mieux rattacher à l'action certains personnages dont le rôle aurait sans doute été développé dans les parties qui n'ont pas été écrites. Le tact et la mesure avec lesquels ont été exécutés ces divers arrangements font véritablement honneur à la veuve du grand romancier.

Voilà donc encore un nouveau volume consacré par le vicomte de Lovenjoul aux ouvrages et à la mémoire de Balzac, — -volume tout plein, comme les précédents, de pièces rares, d'heureuses trouvailles, de détails curieux et de renseignements de toute sorte. Et l'heureux commentateur n'est encore qu'au début de sa tâche. Ne nous donnera-t-il pas bientôt le Prêtre catholique, le plus important des fragments inédits laissés par l'auteur du Curé de village ?

20 août I go I,

Un nouvel écrit sur Balzac^').

Les écrits sur l'auteur de la Comédie Humaine forment déjà toute une bibliothèque. Le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, dans sa Bibliographie des écrits relatifs à Balzac, n'en compte pas moins de cent soixante-dixneuf ; et depuis 1876, date à laquelle a été dressée la liste de M. de Lovenjoul, cette liste s'est encore considérablement allongée. Elle vient de s'augmenter d'un nouveau volume : Balzac, l'homme et l'œuvre, par M. André Le Breton, professeur à la Faculté des lettres à Bordeaux.

M. Le Breton s'est fait une spécialité de l'étude du roman, et il ne s'est proposé rien moins que d'en écrire l'histoire. C'est ainsi qu'il a successivement publié le Roman au dix-septième siècle ; le Roman au dix-huitième siècle ; le Roman français au dix-neuvième siècle, avant Balzac. Le premier et le troisième de ces ouvrages

(1) Bcilyacjlioinmc et V<x'uvrt\i^av André Li; Breton, professeur à l'Université de Ik^rdcaux. Un volume in-iS. Librairie Armand Colin, 3, rue de Mézières — 1905.

3o6 TROISIÈME PARTIE

ont été couronnés par l'Académie française (i). Celui qu'il publie aujourd'hui ne saurait manquer de l'être également, et ce sera justice. M. Le Breton est un de nos meilleurs écrivains. Son style, net, rapide, a les plus précieuses qualités et les plus rares. Ses livres, très étudiés, très savants, sont exempts de tout pédantisme. L'auteur évite avec soin toute affectation, tout appareil scientifique. Véritablement érudit, mais sans vouloir le paraître, il pourrait prendre pour devise : Esse quàm videri.

Je ne saurais donc trop louer le talent de M. André Le Breton, trop engager mes lecteurs à lire son ouvrage ; mais ce devoir rempli, j'ajoute que, sur bien des points, en ce qui touche Balzac, je diffère d'opinion avec l'éminent professeur de l'Université de Bordeaux.

Dès les premières pages, je rencontre cette appréciation sur l'œuvre du grand romancier : « La Comédie humaine presque tout entière n'est qu'une longue satire du règne de Louis-Philippe ».

Voyons si vraiment elle se réduit à si peu de chose.

La Comédie humaine est la réunion de quatre-vingtseize ouvrages différents. M. de Lovenjoul n'en compte que quatre-vingt-six (2) ; mais plusieurs romans en comprennent deux, trois, ou même quatre, qui ont paru séparément et qui ont leurs titres distincts ; et puisque les Célibataires {Pierrette, le Curé de Tours, la Rabouilleuse) comptent pour trois dans le calcul du savant bibliographe, pourquoi, dit très bien M. Le Breton, d'autres groupes de romans, les Parents pauvres, l'Histoire des Treize, etc., ne compteraient-ils que pour un ? Donc,

(i) M. André Le Breton a encore été couronné par l'Académie pour son livre sur Rivarol, sa vie, ses idées, son talent. (2) Histoire des Œuvres de H. de Baljac.

d'après M. Le Breton lui-même, la Comédie humaine ne renferme pas moins de quatre-vingt-seize ouvrages. Puisqu'elle est « presque tout entière une longue satire du règne de Louis-Philippe », ces ouvrages doivent se rapporter presque tous à la période qui va de 1830 à 1848. Or, voilà que je trouve plus de soixante-dix de ces ouvrages dont la scène se passe sous la Révolution, sous l'Empire et sous la Restauration. Il en est à peine une vingtaine qui se rapportent, en tout ou en partie, au règne de Louis-Philippe : sept ou huit romans, la Peati de Chagrin, Béatrix, Ursule Mirouet, la Muse du département, Une Fille d'Eve, la Cousine Bette, le Cousin Pons, le Député d'Arcis, — et une douzaine de Nouvelles ; et encore, dans la plupart, n'est-il rien dit contre Louis- Philippe et son règne. Rien n'est donc moins exact que la définition de la Comédie humaine, donnée par M. André Le Breton.

Il a consacré tout un chapitre, — le plus long du volume — aux Origines du roman balzacien.

Feu Paul de Kock — à moins que ce ne soit son fils Henry — a intitulé un de ses ouvrages : L Enfant de trente-six pères. Le roman balzacien, s'il fallait en croire M. Le Breton, ressemblerait beaucoup à cet enfant-là. « Roman populaire de Pigault-Lebrun et de Ducray- Duminil, écrit-il, mélodrame de Pixérécourt, voilà le fonds français auquel va tout d'abord puiser Balzac. » Dès les premiers jours du dix-neuvième siècle, ce fonds français s'était accru d'un fonds étranger. Anne Rad-

3o8 TROISIÈME PARTIE

cliffe, l'auteur des Mystères du château d'Udolphe et du Confessionnal des pénitents noirs ; Lewis, l'auteur du Moine ; Maturin, l'auteur du Jeune Irlandais et de Melmoth ou l'Homme errant, avaient fondé l'école du cauchemar. Balzac ne se fera pas faute de s'en inspirer, en même temps qu'il demandera également des inspirations à Rousseau, à M^e Cottin et à M^e de Staël, à Charles Nodier, à Shakespeare et à Byron.

Est-ce tout ? pas encore. « Il y aurait, dit M. Le Breton, plus d'un rapprochement à marquer entre Balzac et Restif de la Bretonne. Les rôles de Lucien de Rubempré et de Vautrin dans Splendeurs et Misères des Courtisanes correspondent à ceux d'Edmond et de Gaudet dans le Paysan perverti. Les digressions de Balzac et ses considérations sociales ne sont pas sans rappeler parfois celles de Restif, insupportable touche-à-tout ».

Mais M. Le Breton continue : « Par bonheur, Balzac n'a pas tardé à suivre de meilleurs maîtres. Ceux-là s'appelaient Richardson, Goldsmith, Godwin, Sterne, Walter Scott, Fenimore Cooper ». L^n peu plus loin il ajoute à cette liste Hoffmann, Brillât-Savarin, Eugène Scribe, Picard et Henri Monnier. D'autres noms, plus retentissants, sont à joindre encore à ceux-là : Rabelais, La Bruyère, Molière, Lesage, Diderot, l'abbé Prévost.

Récapitulons un peu. Ce pauvre Balzac, auquel M. Le Breton veut bien reconnaître pourtant « une imagination prodigieuse », a imité bel et bien : parmi les Allemands, Hoffmann ; — parmi les Anglais et les Américains, Shakespeare, Richardson, Goldsmith, Maturin, Lewis, Walter Scott, Byron, Fenimore Cooper ; — parmi les Français, Rabelais, Molière, La Bruyère, Diderot, Lesage, l'abbé Prévost, Jean-Jacques Rousseau, Restif de la

H. DE BALZAC 3o9

Bretonne, M"ie ^q Staël, Mn^e Cottin, Ducray-Duminil, Pigault-Lebrun, Guilbert de Pixérécourt, Charles Nodier, Brillât-Savarin, Picard, Scribe, Henry Monnier. Ouf ! En voilà trente bien comptés !

Il est vrai qu'avec l'érudit professeur on est imitateur à bon marché, et qu'il dirait volontiers :

C'est imiter quelqu'un que de planter des choux !

Vous rappelez-vous l'admirable nouvelle de Balzac, Adieu ! C'est une scène de la vie militaire, une description — la plus belle qui ait été faite — du passage de la Bérézina. La comtesse Stéphane de Vandières, qui accompagnait son mari et l'a vu périr dans le fleuve, est devenue folle à la suite des horreurs dont elle a été témoin ; elle meurt, au moment même où, par les soins de son amant, le colonel Philippe de Sucy, qui a reconstitué pour elle, dans son parc, la scène de la Bérézina, elle vient de recouvrer la raison. D'après M. Le Breton, il y a là une réminiscence de l'école du cauchemar, d'Anne Radcliffe et de Pixérécourt. Comment en douter ? Dans leurs romans et leurs mélodrames, il y a des folles ; or, « on en voit une dans l'Adieu ». Cette preuve n'estelle pas convaincante ?

Dans Les Paysans, cette prodigieuse étude de la démocratie rurale, il y a des gens d'affaires, des usuriers, dont le rôle est considérable. « N'est-il pas vrai, conclut de là M. Le Breton, que les sombres héros de Maturin ou de Lewis reconnaîtraient en eux leurs élèves ? »

Et comme il puise des inspirations dans les romans sataniques de Lewis, Balzac en puise d'autres dans les berquinades du Théâtre de Madame, dans les comédiesvaudevilles de M. Scribe. Ici M. Le Breton est plein de

3lO TROISIÈME PARTIE

textes. Il cite : Les Adieux au comptoir (1824) '> la- scène est dans la boutique de M. Dubreuil, marchand d'étoffes, rue Saint-Denis : dans la première scène, M™e Dubreuil supplie son mari de se retirer des affaires et de vivre en rentier cossu. N'avons-nous pas là les premières pages de César Birotteau ? — Le Bal champêtre ou Les Grisettes à la campagne (1824) '> 1^ li^^^ de la scène est un bal de banlieue : n'est-ce pas le premier crayon de ce Bal de Sceaux, où s'aventure, non une grisette, mais la fille du comte de Fontaine, pair de France et l'un des intimes du roi Louis XVIII ? — Le Charlatanisme (1825), où un jeune médecin fait de la réclame à coups de cabriolet. N'est-ce pas « une petite esquisse du roman de Balzac, Un Grand Homme de province à Paris (i) ?» — Tout à l'heure, M. Le Breton rappelait César Birotteau à propos des Adieux au comptoir ; il retrouve encore le malheureux parfumeur dans Le Coiffeur et Le Perruquier (1824), où il est question de « / huile de Macassar ». Mais il en est question aussi dans tous les journaux du temps et en particulier dans Le Constitutionnel, lequel lui a consacré en 1817 une superbe réclame, que j'ai eu l'occasion de citer quelque part (2). Nous faut-il donc inscrire aussi

(i) Le Breton, page 1904.

(2) V Année 18 ly, par Edmond Biré. — Voici cette réclame parue dans le Constitutionnel du i^r décembre 1817 et qui dut mettre aux champs l'honnête César, s'il y jeta les yeux ce jour-là chez son oncle Claude-Joseph Pillerault, lequel était abonné à la feuille libérale :

« Le Traité philosophique et pratique ::ur les cheveux, traduit de l'anglais par MM. Nacquet et C'°, indique d'une manière précise toutes les vertus d'une essence appelée l'Hun. e de Macassar, et il fait savoir de quelle manière il faut employer cette huile merveilleuse. Avez-vous des cheveux gris, blancs, rouges, etc. ? frottez votre chef avec de l'huile de Macassar, et en quelques heures vos cheveux reprendront leur couleur primitive. Etes-vous chauve r Prenez, au lieu de peiTuque, quelques fioles d"huile de Macassar,

Le Constitutionnel sur la liste déjà si longue des inspirateurs de Balzac ? Cet infortuné César Birotteau n'a, du reste, pas de chance avec M. André Le Breton. En 1801, Picard a fait jouer Duhautcours ou Le Contrat d'union. Le banquier Durville essaie de s'enricliir en faisant banqueroute et en obtenant de ses créanciers un « contrat d'union », ou, comme on dit de nos jours, un concordat. Cela ne ressemble guère à la faillite et à la réhabilitation de ce parfait honnête homme qu'est César. C'est égal, César Birotteau rappellera le Contrat d'union, « ce qui serait de plus à comparer, ajoute M. Le Breton, avec le Mer cadet de Balzac, avec La Maison Nucingen et plusieurs autres de ses romans financiers ». Ce que M. Le Breton ne dit pas, c'est que Duhautcours ou Le Contrat d'union avait deux auteurs, Picard et François Chéron, ancien rédacteur du Journal de Paris. Inscrivons donc encore François Chéron parmi les auteurs dont Balzac s'est inspiré :

Quand nous serons à cent, nous ferons une croix.

et bientôt vous aurez la plus belle chevelure. Je soupçonne que Samson eut jadis à sa disposition une fiole de l'huile de Macassar. — Je vois d'ici les Michalon, les Armand, les Plaisir et autres célèbres fabricants de perruques crier au scandale, à la trahison; \m3\xt mon compte, je me moque d'eux, car j'ai fait ma provision d'huile de Macassar. Je conseille à chacun de ne pas perdre de temps pour suivre mon exemple. Si les jurandes et les maîtrises dont nous sommes menacés par M. Lcvacher-Duplessis et par la Quotidienne ont une fois le dessus, adieu toutes les découvertes modernes; il faudra remontera la pommade, à la frangipane, et peut-être même, voyant proscrire les faux-toupets et les perruques élastiques, seronsnous contraints de reprendre la perruque à marteaux des jxititsmaitres de la cour de Louis XI\'.... »

On le voit, cette spirituelle réclame n'est nullement tirée par les cheveux; elle exhale un parfum que n'ont plus nos annonces d'aujourd'hui.

3l2 TROISIÈME PARTIE

Dans ses romans de jeunesse, écrits à la diable pour gagner un peu d'argent et qu'il qualifiait lui-même » « d'inepties » voire même, comme l'Héritière de Birague, de « véritables cochonnerie littéraire, » — dans ces premiers romans, il a plus ou moins imité Pigault-Lebrun, Ducray-Duminil, Maturin et Lewis ; mais cela sans doute ne prouve pas grand'chose, puisque ces romans, il ne les a jamais reconnus, il s'est toujours refusé à leur donner place dans ses Œuvres. Dans la Physiologie du mariage, datée de Paris 1824-1829, il s'est certainement inspiré de la Physiologie du goût, de Brillât-Savarin. En 1828, quand il commençait à prendre possession de son talent, dans les Chouans ou la Bretagne en 1799, i^ ^ imité Waverley ou l' Ecosse il y a soixante ans ; mais c'est à peu près tout. Est-ce sérieusement, en effet, que M. Le Breton parle de l'influence de Fenimore Cooper sur l'auteur du Médecin de campagne et de la Recherche de l'Absolu, et qu'il écrit : «Je crains que les usuriers de Balzac, que ses avoués, ses banquiers, ses notaires ne se ressentent un peu trop du séjour que son imagination avait fait dans la hutte de Bas-de-cuir ou le wigwam de Chingachgook, et qu'il n'y ait dans la Comédie humaine trop de Mohicans en spencer ou de Hurons en redingote. »

Si piquant que soit le chapitre de M. Le Breton sur les Origines du roman balzacien, il a ce très grave tort d'inciter le lecteur à croire que Balzac est presque un romancier à la suite, le prince des imitateurs, tandis qu'il n'a été rien moins qu'un génie créateur, un inventeur sans pareil. De cela, son biographe n'a rien dit, ou si peu de chose ! Ce don si rare de l'invention, Balzac le possédait à un degré prodigieux. On sait si ses romans sont nombreux, et pourtant il n'y en pas deux qui se ressemblent.

H. DE BALZAC 3l3

Il n'y a pas un de ses romans, pas une de ses nouvelles, pas un de ses contes, dont on ne pourrait tirer plusieurs drames ou plusieurs comédies.

En 1893, deux balzaciens émérites, MM. Anatole Cerfberr et Jules Christophe, ont publié le Répertoire de la Comédie humaine. Ce n'est rien moins qu'un gros in-octavo de près de 600 pages, où sont rangés, par ordre alphabétique, tous les personnages créés par Balzac, avec leur état civil exact, avec l'indication des événements, des aventures auxquels ils furent mêlés. Ces personnages sont au nombre de plus de deux mille. Cet énorme travail est, aux yeux de M. Le Breton « un peu puéril et assez inutile ». Il me semble bien, au contraire, que rien n'est plus propre à nous donner une idée de la puissance créatrice de Balzac. C'est avec une sorte de stupeur que l'on parcourt ce Répertoire. On a vraiment la sensation, au milieu de cette foule, d'être entouré de gens qui ont réellement existé, qui vivent encore, dont quelques-uns vivront toujours : personnages plus vivants pour nous que beaucoup de bonshommes que nous coudoyons dans la rue ou qui figurent dans le Dictionnaire des Contemporains, de M. G. Vapereau, ancien préfet de la République.

Sur bien des points encore, j'aurais des réserves et des critiques à faire, notamment en ce qui concerne les idées royalistes de Balzac. M. Le Breton ne s'y arrête pas et semble n'y voir qu'une « quantité négligeable «.J'estime,

au contraire, qu'elles ont occupé, dans la vie et dans l'œuvre du puissant romancier, une place considérable, et qu'il est nécessaire d'en tenir grand compte.

C'est en tête de la Comédie humaine, dans sa Préface générale, que Balzac a fait sa profession de foi politique. On y lit ces lignes :

... Le catholicisme et la royauté sont deux principes jumeaux. Técris à la lueur de deux vérités éternelles : la religion et la monarchie^ deux nécessités que les événements contemporains proclament, et vers lesquelles tout écrivain de bon sens doit essayer de ramener notre pays. Sans être l'ennemi de l'élection, principe excellent pour constituer la loi,ye repousse f élection prise comme unique moyen social... L'élection étendue à tout nous donne le gouvernement par les masses, le seul qui ne soit point responsable, et où la tyrannie est sans bornes car elle s'appelle la loi. Aussi regardé-je la famille et non l'individu comme le véritable élément social. Sous ce rapport, au risque d'être regardé comme un esprit rétrograde. Je me range du côté de Bossuet et de Bonald., au lieu d'aller avec les novateurs modernes...

Jusqu'à la fin il est demeuré fidèle à ces principes. Un dés hommes qui l'ont le plus fréquenté et qui l'ont le mieux connu, Théophile Gautier, lui a rendu ce témoignage : « Monarchique et catholique, il défend l'autorité, il exalte la religion (i). »

Monarchique, il l'était de naissance et d'éducation. Son père, sous la Restauration, était un ultra, qui, dès 1814, en commun avec un ancien ministre de Louis XVI, M. Bertrand de Moleville, rédigeait un Mémoire contre la Charte. C'est avec douleur que Balzac, en 1830, vit la

{i) Portraits contemporains, p. i3o.

H. DE BALZAC 3l5

chute des Bourbons de la branche aînée. Il déplorait en ces termes le départ du roi Charles X :

En ce moment, ce vieillard à cheveux blancs, enveloppé dans une idée, victnne de son idée, fidèle à son idée, et dont ni vous ni moi ne pouvons dire s'il fut imprudent ou sage, mais que tout le monde juge dans le feu du présent, sans se mettre à dix pas dans la froideur de Tavenir; ce vieillard vous semble pauvre : hélas ! // emporte avec lui lafortiine de la France ; et, pour ce pas fatal, fait du rivage au vaisseau, vous paierez plus de larmes et d'argent, vous verrez plus de désolation qu'il n'y a eu de prospérités, de rires et d'or, depuis le commencement de son règne...

Son article, d'une éloquence amère, d'une intuition merveilleuse, se ferme sur ce mot : « Là-bas, sur ce vaisseau, est le droit et la logique ; hors de cet esquif sont les tempêtes (i). »

En 1831 et 1832, il se présente quatre fois à la députation, comme candidat royaliste, à Fougères, à Cambrai, à Angoulême et à Chinon. Il publie une brochure : Enquête sur la politique des deux ministères (avril 1831). Il collabore au Rénovateur, de M. Laurentie et à l'Echo de la Jeune France, d'Alfred Nettement.

En 1835, il se rend acquéreur de la Chronique de Paris, dont il veut faire un organe monarchique, et il prend pour secrétaires deux jeunes gens « qui épousent les espérances de sa vie pohtique, le comte (plus tard marquis) Auguste de Belloy, et le comte Ferdinand de Gramont. (( \^()us vous étonnerez, écrit-il à M'"^ Hanska, de

(i) Œuvres complûtes de lial:^ac, t. XXIII.

3l6 TROISIÈME PARTIE

savoir Sandeau exclu ; mais Sandeau n'est pas, comme ces messieurs, légitimiste ; il ne partage pas mes opinions. Tout est dit. »

Sous ce titre : Six rois de France : de Louis XIII à Louis XVIII, il fait paraître, en 1831, une Etude historique, qui atteste combien était sincère chez lui le sentiment royaliste. Sur les vertus et la mort de Louis XVI, sur les souffrances et le martyre de Louis XVII, il a des pages simples et pathétiques. En 1840, il fonde la Revue Parisienne, et il la rédige tout entière à lui tout seul. Les articles politiques de Balzac, dans la Revue Parisienne et dans la Chronique de Paris, sont une des parties les plus remarquables de son œuvre. Nul — non pas même le grand Joseph de Maistre — n'a eu des prévisions plus étonnantes, des vues plus prophétiques. Nul n'a mieux mérité — le mot est de Philarète Chasles — d'être appelé un voyant.

Dira-t-on que cela n'a rien à faire avec les romans de Balzac ? On ne le saurait prétendre, puisque aussi bien les idées et les principes qui étaient, à ses yeux, la raison même et la sauvegarde de la société, se retrouvent dans ses principaux romans, et en particulier, pour ne citer que ceux-là, dans le Médecin de campagne, le Curé de village et les Paysans, trois de ses plus belles œuvres.

M. Le Breton a tout un chapitre sur Le Pessimisme de Balzac. D'après lui, tandis que la Divine Comédie de Dante renferme un Enfer, un Purgatoire et un Paradis, il n'y a, dans la Comédie humaine, ni Paradis, ni Purgatoire, mais seulement un Enfer. Les personnages vertueux y sont en si petit nombre, que ce n'est vraiment pas la peine d'en parler. Tout cela est singulièrement exagéré. Déjà, en 1835, dressant son bilan dans une de

ses Préfaces, Balzac se trouvait riche de trente-huit femmes vertueuses et pauvre de vingt-deux femmes répréhensibles (i) . Quant aux hommes, longue serait la liste des bons et des vertueux que l'on rencontre dans la Comédie humaine. Bien des noms me reviennent ici, que je cite au hasard de la mémoire : le docteur Benassis, l'abbé de Marelles, le juge Popinot, le curé Bonnet, le marquis d'Espard, le fermier Michu, l'avoué Derville, l'abbé Loraux, le baron du Guénic, le comte de Fontaine, César Birotteau, l'abbé Brossette, et l'abbé Janvier, le marquis Carol d'Esgrignon, le notaire Chesnel, le curé Chaperon, Albert Savarus, le comte de Bauvan, Robert et Adrien d'Hauteserre, l'abbé de Vèze, le baron de Tresnes, le marquis de Montauran, le bonhomm.e Alain. Le grand romancier a tracé avec une visible prédilection le portrait de ces braves gens et il a tenu à nous apprendre que tous étaient royalistes.

Un dernier mot. Balzac avait l'habitude de jeter sur des petits papiers, séparés pour la plupart, les pensées et les formules qu'il se proposait de faire entrer plus tard dans ses ouvrages. Beaucoup de ces pensées sont restées inédites. En voici quelques-unes, que M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, avec une obligeance dont je ne saurais trop le remercier, a bien voulu me permettre de reproduire. On leur pourrait donner ce titre : Testament politique de Balzac.

Le souverain est la personnification constante de l'intérêt national.

(i) Lettres à rElrangcrc, p. 289.

3l8 TROISIÈME PARTIE

Quand le pouvoir vient du peuple, il est vacillant ; quand il vient de Dieu, il est fixe. Il est contesté ou incontestable. Telle est la loi de l'histoire.

Comment obéir à un roi placé par la main des hommes à leur tête ?

Les chartes qui n'entrent pas dans les mœurs ne sont que des feuilles de papier.

89 produit toujours 93.

L'élection n'est possible que dans les sociétés où tous les individus sont égaux ou également éclairés.

Il n'y a jamais avantage pour les rois dans ce qui est un inconvénient pour leurs sujets.

Changer les sentiments ou les croyances, c'est changer la société.

Il y a une corrélation flagrante et visible entre l'athéisme et la démocratie.

H. DE BALZAC 3l9

La démocratie ne veut pas plus, dans la société de pouvoir un et fixe, que l'athéisme ne veut de Dieu dans le monde.

Elle place le pouvoir dans les citoyens, comme l'autre place Dieu dans les effets de la matière, ou dans la matière même (i).

M. Le Breton, je l'ai dit, est professeur à la Faculté des Lettres de Bordeaux. On n'aime pas Balzac dans l'Université que lui-même, du reste, sc'plaisait à combattre, estimant que « l'enseignement, ou mieux l'éducation par des corps religieux est le grand principe d'existence pour les peuples, le seul moyen de diminuer la somme du mal, et d' augmenter la somme du bien dans toutes les sociétés{2) ». Il y a quelcjue cinquante ans, Saint-Marc Girardin, à la Sorbonne, prenait déjà à partie l'auteur d'Eugénie Grandet et du Père Goriot : il ne tarda pas à être fait académicien. Même fortune pourrait bien échoir un jour à M. Le Breton, qui, avec beaucoup de talent, a repris, développé, fortifié les critiques de Saint-Marc Girardin (i). J 'applaudirai, pour ma part, à son succès, — non sans me rappeler que Balzac a voulu, lui aussi, être de l'Académie, et qu'après un stage de dix ans, il est arrivé à obtenir deux voix, — pas une de plus.

Attaché à la tradition, admirateur ardent de Richelieu, Balzac voyait dans l'Académie française un legs du passé,

(i) Voir dans mon volume sur Honoré Je Bal'jac(H. Champion, éditeur), les chapitres [V, V, VI et VII : Baljac royaliste.

(2) Préface générale de la (lomédie humains.

(3) Coins de littéraluie dramatique, t. 1.

320 TROISIÈME l'ARTIE

une des plus nobles institutions de cette France du dixseptième siècle, « de cette société de Bossuet et de Louis XIV (i) », l'objet de ses admirations et de ses regrets. L'Académie n'a pas compris qu'elle avait en lui un dévot fervent, le dernier peut-être qui l'aimât pour elle-même, parce qu'elle était, au fond, et quoi qu'on en dise, la négation des idées égalitaires, si chères à notre temps, si odieuses à Balzac. Au lieu de tendre la main à cet amant fidèle, de se borner du moins à lui dire : Repassez, elle a répété pendant dix ans, le mot de Sainte- Beuve — lequel avait les meilleures raisons du monde pour ne pas aimer l'auteur de la Revue Parisienne : « M. de Balzac est trop gros pour nos fauteuils. » Non seulement elle ne lui a pas entr'ouvert sa porte, comme l'a dit à tort le secrétaire perpétuel, M. Camille Doucet, dans un de ses rapports (2) ; en lui faisant, comme par pitié, l'aumône de deux voix, bientôt réduites à une, puis à zéro, elle lui a signifié brutalement que cette porte ne s'ouvrirait jamais pour lui (3).

1 5 octobre 1905.

(i) Revue Parisienne, par H. de Balzac, p. 244.

(2) Voilà, Messieurs, comment Balzac s''est arrêté sur le seuil de r Académie, dont la porte déjà entr'ouverte ne demandait plus qu'à s'ouvrir t>ut à fait devant Vlllustre auteur de la COMÉDIE HUMAINE. »— Rapport de M. Camille Doucet, secrétaire perpétuel de V Académie française, sur les concours de l'année 1886.

(3) Voir, dans le volume précité sur Honoré de Balzac, le chapitre i: Balzac et ! Académie française.

■^lê^-^

Les logis de Balzac.

Balzac est né à Tours le i*^"" prairial an XU (20 mai 1799) au numéro 25 de la rue portant alors le nom de rue de FArmée d'Italie, aujourd'hui rue Nationale.

En 1807, son père le mit au collège de Vendôme, tenu par les Oratoriens. On lit dans le registre d'entrée :

Honoré Balzac, âgé de huit ans et cinq mois a eu la petite vérole, sans infirmités; caractère sanguin, s'échauffant l'acilemeni, est sujet à quelques fièvres de chaleur. Entré au pensionnat le 22 juin 1807.

S'adresser à M. Balzac, son père, à Tours.

Le futur auteur de Louis Lambert (i) sortit du collège de Vendôme le 22 avril 18 13 ; il entra alors comme e:xterne au collège de Tours, dirigé par M. Chrétien, et y redoubla sa troisième.

A la fin de 1814, ^I. Balzac père hit appelé à Paris

(1) Les premières scènes du roman de Louis Lambert se passent au collèf^e de Vendôme, où Balzac eut pour condisciples l'avocat Jules Dufaure et le philosophe Barchou de Penhoen.

comme directeur des vivres de la première division militaire, et prit un appartement rue du Temple, numéro 40. Honoré acheva ses études chez M. Lepitre, rue Saint- Louis, et chez MM. Sganger et Bruzelin, rue de Thorigny, au Marais.

Ses classes terminées, il revint sous le toit paternel. On était en 1816 ; il avait dix-sept ans et demi. Son père exigea qu'il fît son droit, en même temps qu'il travaillerait chez un avoué, M. Guillonnet-Merville, celui qui disait à Eugène Scribe, autre clerc amateur, un soir qu'il l'avait rencontré au bal : Passez donc à l'étude, je vous assure qu'il y a de l'ouvrage. L'étude de M. Guillonnet-Merville était située rue Coquillière, numéro 42. Le romancier a dédié à son ancien patron un de ses plus beaux récits, un Épisode sous la Terreur. Il ne s'en est pas tenu là ; il l'a immortalisé — à une lettre près — sous le nom de Derville, l'avoué du colonel Chabert, du duc de Grandlieu et du comte de Sérizy, de M^^^ de Nucingen et du duc de Chanlieu, gentilhomme de la cour de Louis XVIII et de celle de Charles X (i).

Au moment où Balzac fut reçu licencié, son père, qui venait d'être mis à la retraite et de subir des pertes d'argent dans deux entreprises, se retira à la campagne, à six lieues de Paris, au bourg de Villeparisis (2). Honoré resta à Paris, non pour être avocat ou pour devenir notaire, comme l'eût désiré sa famille, mais pour courir les chances de la carrière littéraire.

(i) Les principaux récits de la Comédie humaine dans lesquels parait l'avoué Derville sont une Ténébreuse Affaire, le colonel Chabert, Gobseck, le P'ere Goriot, un Début dans la vie, Splendeurs et misères des courtisanes.

(2) Canton de Glaye-Souilly, arrondissement de Meaux, département de Seine-et-Marne.

Dans l'espoir qu'un peu de vache enragée le ramènerait à de meilleurs sentiments, on l'installa dans une mansarde rue de Lesdiguières, n^ 9, près de l'Arsenal et on le gratifia de la plus maigre des pensions. On convint de dire aux amis de la famille qu'il était allé passer quelque temps à Albi, près d'un cousin : sa tentative, en cas d'insuccès, resterait ignorée.

C'était au mois de mars iSiç.Plustard.dansses romans et ses nouvelles, dans Facino Cane, par exemple, publié en 1836, il aimera à revenir sur ces souvenirs à la fois pénibles et doux :

Je demeurais alors, dit-il, dans une rue que vous ne connaissez sans doute pas, la rue de Lesdiguières : elle commence rue Saint-Antoine, en face d'une fontaine, près de la place de la Bastille, et débouche dans la rue de la Cerisaie (i). L'amour de la science m'avait jeté dans une mansarde où je travaillais pendant la nuit et je passais le jour dans une bibliothèque voisine, celle de Monsieur iz). .. Quand il faisait beau, à peine me promenais-je sur le boulevard Bourdon...

Sa mansarde était pauvre et nue : un lit, une petite armoire, une table deux chaises. Comme Honoré aimait le luxe, il peignit lui-même sa chambre en blanc, et avec

(i) Dans cette rue de la Cerisaie, dans une mansarde plus pauvre encore, prenait gite, quelques années plus tord, un autre jeune homme destiné, lui aussi, à devenir un des maîtres du roman au xix« siccle, le lireton Paul Féval. Réduit à la plus noire misère, il manqua souvent de pain, à la lettre, et il s'en fallut de peu qu'un jour

I.a faim mit au tombeau Paul Féval ignoré. (2) Bibliothèque de VArsenal. Klle était en 1819 la propriété particulière de Monsieur, comte d'Artois, qui l'avait achetée en 1785 du marquis de Paulmy et l'avait augmentée d'une partie de la collection laissée par le duc de La Vallière.

six SOUS de papier bleu et une bordure qu'on lui avait donnée, il fabriqua une sorte de paravent. Malheureusement, ce meuble improvisé n'empêchait pas le vent de souffler à travers la porte et la fenêtre « comme Tulou dans dans sa flûte, mais moins agréablement (i) ». Comment se préserv^er du froid? Le 31 octobre 1819, il écrit à sa sœur Laure(2),celle que jusqu'à la fin il appellera l'Aima soror :

Avec le Tacite, n'oublie pas de m'envoyer un couvrepied. Si tu pouvais y joindre quelque vieillissime châle, il me serait bien utile. Tu ris ? C'est ce qui me manque le plus dans mon costume nocturne. Il m'a fallu d'abord penser aux jambes, qui souffrent le plus du froid; je les enveloppe du carrick tourangeau que Grogniart (3), de boustiquante mémoire, cousillonna. Le susdit carrick, n'arrivant qu'à mi-corps, reste le haut, mal défendu contre la gelée, qui n'a que le toit et une veste de molleton à traverser pour arriver à ma peau fraternelle, trop tendre, hélas! pour la supporter ! Quant à la tète, je compte sur une calotte dantesque pour qu'elle puisse braver aussi l'aquilon. Ainsi équipé, j'habiterai fort agréablement mon palais !... »

Il ne souffre pas seulement du froid ; il lui arrive quelquefois d'avoir à souffrir de la faim. Il ne descend de son grenier que tous les trois ou quatre jours pour les

(i) Currepondance de H, de Balzac, t. I, p. i.

(2) Balzac avait deux sœurs : l'aînée, Laure, épousa au mois de mai 1820 M. Midy de la Greneraye-Surville, ingénieur des ponts et chaussées; la cadette, Laurence, épousa en 1821 M. Michaut de Saint-Pierre de Montzaigle, employé supérieur de l'octroi de Paris. — Mme L. Surville a pulDlié en 1858 un très intéressant volume sur son frère : Balzac, sa vie et ses œuvres d'après sa correspondance.

(3) Grogniart était un petit tailleur de Tours, chargé jadis d'ajuster à la taille du fils les habits du père, et qui ne s'acquittait pas de ce travail à la satisfaction d'i^onoré.

achats, va chez les marchands les plus voisins et les plus mal approvisionnés du quartier ; les autres sont trop loin, et le garçon économise ses pas. « Ton frère (destiné à tant de célébrité !) écrit-il encore à l'Aima soror, est déjà nourri absolument comme un grand homme, c'està-dire qu'il meurt de faim ! » Des noix et du pain sec forment souvent tout son repas. Ce sont pour lui de grands jours que ceux où une vieille servante de la famille, madame Comin — Iris-Comin, comme il la nomme, ou encore Y Iris-Messagère — franchit le seuil de sa mansarde, lui apportant de Villeparisis un pot de confitures et un panier plein de pommes de terre.

Dans la Peau de Chagrin, cette œuvre qui contient tant de lui-même, il trace en ces termes, peut-être en exagérant un peu sa misère, le budget de ses dépenses : « Trois sous de pain, deux sous de lait, trois sous de charcuterie m'empêchaient de mourir de faim et tenaient mon esprit dans un état de lucidité singulière. Mon logement me coûtait trois sous par jour ; je brûlais pour trois sous d'huile par nuit, je faisais moi-même ma chambre, je portais des chemises de flanelle pour ne dépenser que deux sous de blanchissage par jour. Je me chauffais avec du charbon de terre, dont le prix divisé par les jours de l'année, n'a jamais donné plus de deux sous pour chacun. J'avais des habits, du linge des chaussures pour trois années ; je ne voulais m'habiller que pour aller à certains cours publics et aux bibliothèques ; ces dépenses réunies ne faisaient que dix-huit sous ; il rest;ùt deux sous pour les dépenses imprévues. Je ne me souviens pas d'avoir, pendant cette longue période de travail, passé le pont des Arts, ni jamais acheté d'eau. »

Mais toute cette misère n'est pas pour lui ùter le cou-

rage et lui faire perdre sa foi en l'avenir. Il vit à sa fantaisie, il travaille selon son goût et à sa guise. Au bout de quelque temps d'ailleurs, il a pu introduire dans son grenier un peu de confortable. Un jour, de Villepàrisis, il reçoit un vieux fauteuil ; un autre jour, il achète — sur ses écQlnomies — un méchant piano. Et voilà que Vlris- Messagère ne lui apporte plus seulement des pommes de terre, elle lui apporte aussi des fleurs. Quand il en respire le parfum, étendu dans son fauteuil, il fait des rêves enchantés, il ne doute plus de ses succès prochains, de sa eélébrité future ; il est heureux. Ses lettres à Y Aima soror sont pleines d'entrain et de gaieté. Dans son immense et admirable correspondance, il n'a peut-être pas de plus jolies lettres que ces lettres de la vingtième année.

Il n'est pas depuis six mois rue Lesdiguières, et déjà il a conçu le projet d'un roman moderne, qui s'appellera Coqsigrue, et il a « croquignolé » un petit roman dans le genre antique, qui s'appellera Stella, Ni l'un ni l'autre d'ailleurs ne verront le jour. En même temps que le roman, le théâtre l'attire. Il commence une comédie en prose, les Deux Philosophes, et il jette sur le papier le plan d'une tragédie en cinq actes et en vers qui aura pour sujet la mort de Charles l^^ et pour titre : Cromwell.

A la fin de juin 1820, il arrive chez son père avec sa tragédie entièrement achevée. Lecture en est faite devant la famille et les amis assemblés. Le fiasco est complet. Honoré en appelle devant un arbitre, qui n'est rien moins qu'un vieil académicien, le bon Andrieux. L'auteur des Étourdis, après une lecture consciencieuse, rendit cet arrêt : Que le jeune homme fasse quoi que ce soit, excepté de la littérature.

Le coup était dur ; Balzac le reçut sans broncher. —

Les tragédies ne sont pas mon fait voilà tout, dit-il ; et il reprit la plume.

Il ne la reprendra plus cependant sous le toit de sa mansarde. Ses quinze mois de la rue Lesdiguières l'avaient tellement amaigri que sa mère en fut effrayée. Jugeant que l'épreuve avait assez duré, elle ne permit pas à son fils de retourner à Paris, et elle le reprit au logis, où elle le soigna avec sollicitude.

A Villeparisis, où il restera du mois de juillet 1820 au commencement de 1825, sous le toit paternel (i), avec un grand jardin enclos de murs et la campagne toute proche, Balzac est dans d'excellentes conditions pour travailler. Dès 1821, il fait paraître deux romans, les Deux Hector ou les deux familles bretonnes, et Charles Pointel ouMon cousin de la main gauche. En 1822, il n'en publie pas moins de cinq,chacun de quatre volumes in-12: V Héritière de Birague ; Jean-Louis ou la Fille trouvée ; Clotilde de Lusignan ou le beau Juif ; le Centenaire ou les Deux Beringheld ; le Vicaire des Ardennes. — En 1823, la Dernière Fée ou la Nouvelle Lampe Merveilleuse. — En 1824, outre un autre Tomân Annette et le criminel, suite du Vicaire des Ardennes, et un écrit sur le Droit d'aînesse, une Histoire impartiale des Jésuites, brillante esquisse qui renferme, en plus d'un endroit, de véritables parties d'historien. — En 1825, Jane la pâle (Wann-Chlore) et le

(i) La maison de M. de Balzac était située dans le bourg, route de Meiz.

Code des honnêtes gens. En tout, de 1821 à 1825, 47 volumes. Il ne les avait écrits que pour essayer ses forces, pour se faire la main. Sachant bien qu'ils n'étaient pas pour illustrer son nom (i), il ne les avait publiés que sous des noms supposés et multiples : Auguste de Viellerglé, Viellerglé de Saint-Alme, Horace de Saint-Aubin, Lord R'hoone.Lord R'hoone est l'anagramme de son prénom: Honoré (2).

En 1825, sa production cessa tout à coup. D'où provenait ce temps d'arrêt? Il n'avait pour cause ni la lassitude ni le découragement. Balzac ne les connaîtra jamais. S'il renonce pour un temps à écrire, c'est parce qu'il s'est fait commerçant, dans l'espoir de « se faire libre ». Au mois d'avril 1825, il ^ entrepris d'être éditeur, et de s'associer avec le célèbre libraire romantique Urbain Cassel pour publier, en une édition compacte et en deux volumes seulement, les Œuvres complètes de la Fontaine et celles de Molière. Il quitte alors Villeparisis pour venir se loger à Paris, rue de Tournon, n° 2 (3).

L'insuccès du La Fontaine et du Molière fut complet. Eh un an on ne vendit pas vingt exemplaires. Balzac, pour sa part, y perdit une quinzaine de mille francs. Il

(i) IL écrivait à sa sœur en 1822 : « Sentir ce que je vaux et sacrifier la fleur de mes idées à de pareilles inepties c'est navrant ! » Trois atîis- aupaTavant, le 6 décembre 18 19, il lui avait écrit : « Ah ! sœur, si le ciel m'a doué de quelque talent, ma plus grande Joie sera de voir ma gloire rejaillir sur vous tous ! Quel bonheur de vaincre l'oubli, d'illustrer encore le nom de Balzac. «

(2) Si Balzac travaillait, dès lors, comme quatre, il avait capendant, pour ces premiers romans, trois collaborateurs. : Horace Raisson, Egreville et le Poitevin Saint-Alme. Viellerglé est Tanagramme d'Egreville.

(3) Voir ses traités avec Urbain Ganel des i4et 17 avril 1825, et sa lettre du 12 avril 1826 au Ministre de l'Intérieur. La Jeunesse de Balzac, par Gabriel Hanotaux et Georges Vicaire, pages i34, i56 et 162.

n'a pas réussi comme éditeur ; qu'à cela ne tienne, il se fera imprimeur.

Lors de la publication de ses premiers romans , il avait remarqué l'habileté d'un jeune prote, nommé A. Barbier. Le i6 mars 1826, il s'associa avec lui pour exploiter le fonds d'imprimerie du S"" J.-J. Laurent situé rue des Marais - Saint-Germain (actuellement rue Visconti), numéro 17.

Quittant sa chambre de la rue de Tournon, il vint demeurer au-dessus de son imprimerie, dans cette maison de la rue des Marais, où il devait passer deux années de son existence.

La maison existe encore, à peu près telle qu'elle était en 1826.

L'imprimerie installée dans les ateliers du rez-de-chaussée, formait une immense pièce éclairée sur la rue par un vieux vitrage et par un grand châssis sur une cour intérieure. Au premier étage se trouvaitl'appartement de Bal zac, composé d'une antichambre assez vaste, d'une cuisine obscure, d'une salle à manger avec une cheminée en marbre noir, assez belle et de style empire; enfin, de la chambre que la tradition désigne comme la chambre de Balzac. Haute et carrée, elle prend jour sur la rue, par une seule fenêtre. En face de la fenêtre, il y avait une alcôve, aujourd'hui démolie, et, de chaque côté de la cheminée, deux grands placards (i). Le jeune imprimeur avait cloué sur les murs une tenture de percale bleue ; il avait meublé la pièce avec quelque recherche ; ses livres rehés par Thouvenin y étaient réunis.

L'imprinuTie cependant marclie mal. Le brevet payé — il coûtait à lui seul quinze mille francs, — le matériel acheté, il restait peu d'argent pour faire face aux frais

(,) llanotaux cl Georges Vicaire, p. 3t).

33o TROISIÈME PARTIE

d'exploitation. C'est le moment que choississent Balzac et Barbier pour se rendre acquéreurs, le 19 septembre bre 1827, d'un fonds d'imprimeur-fondeur de caractères. L'imprimerie et la fonderie réunies ont vite fait de conduire les deux associés au seuil de la faillite. Grâce aux bons soins d'un cousin des Balzac, homme habile et expérimenté, M. Sédillot, elle put être évitée (i). La famille fît les sacrifices nécessaires et, le 28 août 1828, le malheureux Honoré sortait, l'honneur sauf, de la double affaire où il s'était si imprudemment engagé ; mais il en sortait aussi l'oreille basse, accablé du fardeau de ses dettes,près d'une centaine de mille francs, somme énorme pour lui et que les intérêts des intérêts, les huissiers et les hommes de loi grossiront chaque année.

L'imprimerie une fois cédée, force était au pauvre garçon de chercher un autre logis . Au sortir de la rue des Marais, il loua une chambre, près de l'Observatoire, au n° I de la rue de Cassini, dans la maison habitée par Henri de Latouche, l'éditeur d'André Chénier. Cette nouvelle installation était naturellement des plus modestes, ce qui n'empêchait pas la critique d'aller son train. Il écrivait à sa sœur Laure :

On me reproche l'arrangement de ma chambre ; mais les meubles qui y sont m'appartenaient avant ma catastrophe ! Je n'en ai pas acheté un seul ! Cette tenture de percale bleue qui fait tant crier était dans ma chambre à rimprimerie. C'est Latouche et moi qui l'avons clouée sur un affreux papier qu'il eût fallut changer. Mes livres sont mes outils, je ne puis les vendre ; le goût qui met tout chez moi en harmonie ne s'achète pas (malheureusement pour les riches); je tiens, au surplus, si peu à toutes ces

(1) Hanotaux et Georges Vicaire, p. 94 et 98.

choses, que, si l'un de mes créanciers veut me faire mettre à Sainte-Pélagie, J'y serai plus heureux ; ma vie ne me coûtera rien, et je ne serai pas plus prisonnier que le travail ne me tient captif chez moi. — Un port de lettres, un omnibus sont des dépenses que je ne puis me permettre, et je m'abstiens de sortir pour ne pas user d'habits. Ceci est-il clair (i) ?

C'est dans cette chambre de la rue Cassini que Balzac, en 1828, commença d'écrire les Chouans, qu'il alla, aux mois de septembre et d'octobre de cette même année, terminer à Fougères, sous le toit de son ami le général baron de Pommereul.

A quelque temps de là, le succès étant venu, il se trouva en situation de prendre à bail toujours au numéro i de la rue Cassini, un pavillon situé au fond d'un jardin. Ce pavillon lui était commun avec un de ses amis, M. Auguste Borget, peintre de genre, auteur de la Chine ouverte et de la Chine et les Chinois, un des premiers artistes qui nous aient initiés aux mystères du Céleste Empire.

Sur le mur du jardin qui occupait presque tout un côté de la rue, on lisait : l'Asolu, marchand de briques, La Recherche de l'Absolu n'eut peut-être pas d'autre point de départ que cette enseigne bizarre, ce nom fatidique, qui a probablement suggéré à l'auteur l'idée de Balthazar Claës au pourchas de son rêve impossible.

Dans cette rue peu fréquentée, au numéro 2, se trouvait un couvent de Carmélites. Le 11 août 1834, ^^ romancier écrit à M^i^Hanska (2) :« Au moment où j e lisais la partie

(1) Correspondance de H. de Balzac, t. I, p. 71.

(2) Madame IlansUa, née comtesse Eveline(Eve, Rzewuska), habitait le château de Wierzchownia, en Ukraine. Klle devait, en i83o, devenir la femme de Balzac. — La correspondance de Balzac avec M""^ Ilanska a paru sous le titre de : Lettres à VEtrangere.

pieuse de votre lettre, celle où de bonnes pensées m'allaient au cœur, mes religieuses carmélites qui, par la chaleur, ont ouvert les fenêtres de leur chapelle, se sont mises à entonner une hymne qui a traversé notre petite rue et ma cour. J'ai été singulièrement ému. »

Vers ce temps-là un architecte paysagiste, M. J. A. Régnier entreprenait un Album où seraient reproduits, non pas les traits des personnages célèbres mais leurs logis. « Vous me demandez, écrivait Balzac à M"^^ Hanska, de vous envoyer un plan des lieux où je suis. Ecoutez : dans une de ses prochaines livraisons de YAlhum de Régnier, que je vais voir à ce sujet, je ferai mettre ma maison pour vous, oh ! uniquement pour vous ! C'est un sacrifice ; il me répugne d'être mis en évidence (i)... » 'L'Album parut en 1834 sous ce titre -.Habitations des personnages les plus célèbres de France depuis 1790 jusqu'à nos jours, dessinées d'après nature par Auguste Régnier et lithographiées par Champin. Il comprend une suite de cent vues ; l'une des premières est celle de 1' « habitation de Balzac ».

Sa vie, rue Cassini, était plus laborieuse que jamais, d'un labeur invraisemblable. En février 1833, il mande à M™e Zulma Carraud :

« Il faut vous dire que je suis enfoncé dans un travail exorbitant. Ma vie est changée mécaniquement. Je me couche à six heures du soir ou sept heures, comme les poules ; on me réveille à une heure du matin, et je travaille jusqu'à huit heures ; à huit heures, je dors encore une heure et demie ; puis je prends quelque chose de peu substantiel, une tasse de café pur, et je m'attelle

(i) Lettre de fin mars i833.

à mon fiacre jusqu'à quatre heures; je reçois, je prends un bain, ]e sors, et, après dîner je me couche... (i). »

Il portait dès lors en guise de robe de chambre ce froc de flanelle blanche retenue à la ceinture par une cordelière, dans lequel quelque temps plus tard il se fit peindre par Louis Boulanger. C'est vêtu de ce froc qu'en six ans, de 1829 à 1835, dans son pavillon de la rue Cassini, — outre ses innombrables articles de la Caricature, outre ses prjsmières nouvelles : El Verdugo, le Bal de Sceaux, la Vendetta, le Colonel Chahert, le Curé de Tours, le Réquisitionnaire, l'Enfant maudit , l'Auberge rouge, le Message, etc. — il écrivit quelques-unes de ses œuvres les plus célèbres, la Physiologie du mariage, la Peau de chagrin, la Femme de trente ans, Louis Lambert, Séraphita, l'Histoire des Treize, le Médecin de campagne, Eugénie Grandet, la Recherche de l'Absolu, le Père Goriot.

Il ne parvenait pas cependant à éteindre ses dettes ; les gardes du commerce le pourchassaient, et aussi les conseils de discipline de la garde nationale, dans laquelle il se refusait obstinément à faire son service. Pour les dépister, il prit le parti, au mois de février 1835, d'aller habiter, sous un faux nom dans dans un autre quartier, à Chaihot, rue des Batailles, numéro 13. Le i^'^mars 1835, il écrivit à M'"^ Hanska :

Je viens de rompre lOLis les tils par lesquels Lillipui- Paris venait de me garrotter; je me suis fait une retraite inconnue, où je vais demeurer six mois. J'ai été pris d'une profonde émotion en y entrant, car il s'agit de livrer ma dernière bataille... Si j'allais succomber? Si j'allais ne pas réussir ? Si, malgré le régime médité par quelques médecins qui m'ont tracé une manière de vivre pour pouvoir lutter

(i) Correspondance..., t. I, p. 2^0.

sans danger contre mes travaux, j'allais tomber malade? J'ai été pris d'une foule de pensées inspirées par la gravité des choses que J'entreprends. Entin, c'était au matin, j'ai été à la fenêtre, et j'ai vu briller au-dessus de matêtel'étoile de cette heure délicieuse. J'ai eu confiance. J'ai été joyeuxcomme un enfant, après avoir été faible comme un enfant, et je me suis retourné vers ma table en disant le : Allons ! du cheval de l'Ecriture. Puis, j'ai voulu commencer par vous écrire ces lignes. Portez-moi bonheur, vous et l'étoile...

Il croyait ne rester que six mois rue des Batailles ; il y resta beaucoup plus longtemps. Il n'y occupait d'abord qu'une mansarde, ayant provisoirement conservé son pavillon de la rue Cassini ; mais au bout d'un an, il loua tout entière la maison de Chaillot et y fit transporter tous ses meubles. « Demain, écrit-il à M"^^ Hanska,le 22 octobre 1836, j'aurai tout déménagé de la rue Cassini, que je quitte pour n'y plus retourner. »

C'était un curieux logis que cette maison de la rue des Batailles. Elle était vieille et semblait d'abord inhabitée. Le rez-de-chaussée et le premier étaient abandonnés. Par un escalier roide et dur, on accédait au palier du second, d'un aspect non moins désolé : des murs blancs, sans un lambeau de papier pour témoigner qu'ils avaient été tapissés. La porte s'ouvrait sur un long corridor, espèce de labyrinthe, au sortir duquel il fallait traverser deux chambres sans meubles dans un complet état de nudité et de délabrement. La dernière donnait accès dans un salon oii l'on entrait par une porte que cachait une

riche portière en cachemire blanc. C'était alors un soudain changement à vue et comme un coup de théâtre.

Dans ce salon, de forme ovale, les regards surpris s'arrêtaient d'abord sur un véritable divan turc, c'està-dire un matelas posé par terre, mais un matelas large comme un Ht, un divan de cinquante pieds de tour en cachemire blanc, relevé par des bouffettes en soie noire et ponceau, et garni de nombreux coussins qui l'enrichissaient encore par le goût de leurs agréments. La muraille était tendue d'une étoffe rouge sur laquelle était posée une mousseline des Indes, cannelée comme l'est une colonne corinthienne, par des tuyaux, alternativement creux et ronds, arrêtés en haut et en bas dans dans une bande d'étoffe couleur ponceau où se dessinaient des arabesques noires. Le plafond, au milieu duquel pendait un lustre en vermeil mat, étincelait de blancheur, et la corniche était dorée. Au centre de la pièce, une grande table ronde que recouvrait un tapis de Turquie, tout à fait semblable, pour les dessins et les couleurs, à celui du plancher qui était magnifique. La pendule, les candélabres, tout était en marbre blanc et or. D'élégantes jardinières contenaient des roses de toutes les espèces, des fleurs ou blanches ou rouges.

Des fenêtres on découvrait une vue admirable, le cours de la Seine, le Champ de Mars, l'Ecole Militaire, le dôme des Invalides, une grande portion de Paris et plus loin les coteaux de Meudon.

Par une porte secrète on pénétrait dans un couloir obscur et dans une petite chambre où il n'y avait plus aucune trace de luxe. A l'une des encoignures une étroite couchette de fer, espèce de lit de camp du travail ; dans l'autre, une table « avec tout ce qu'il faut pour écrire » ;

c'était là que Balzac se réfugiait pour piocher à l'abri de toute surprise et de toute investigation.

Cette maison bizarre était d'ailleurs mieux gardée que le jardin des Hespérides. La location était faite sous le nom d'un tiers, le docteur Mège.Les lettres des correspondants du romancier lui étaient adressées, soit sous le nom de Madame veuve Durand, soit sous celui de M. A. de Pril. Ce dernier pseudonyme était tout simplement le nom d'Auguste Depril, le domestique du Maître. Quant aux visiteurs, on exigeait d'eux, avant de les admettre, deux ou tr ois mots , de passe. Balzac, de peur qu'ils ne s'ébruitassent, les changeait souvent. Théophile Gautier nous en a conservé quelques-uns. Au portier l'on disait : « La saison des prunes est arrivée », et il vous laissait franchir le seuil; au domestique accouru sur l'escalier au son de -la cloche, il fallait murmurer: «J'apporte des dentelles de la Belgique,)), et si vous assuriez au valet de chambre que « madame Bertrand était en bonne santé », on vous introduisait enfin.

Si ingénieux qu'il fût dans ses ruses, Balzac était, parait-il, moins fort que ses ennemis de la garde nationale, qui réussirent à lui imposer pendant quelques jours, un autre logement que celui de la rue des Batailles. C est ce que nous apprend sa lettre du samedi 23 avril 1836 :

Ma lettrea été interrompue parrarrivéed'un commissaire de pohce et de deux agents qui m'ont arrêté et conduit à la prison de la garde nationale, où je suis en ce moment et où je continue paisiblement ma lettre. J'y suis pour dix jours. J'y fêterai la fête du roi des Français (i). J'y perds un beau feu de joie que je comptais aller voir... Cette prison est affreuse; tous les prisonniers sont en commun.

(1) La fête du roi Louis-Philippe tombait le l'armai.

Il fait froid et nous n'avons pas de feu. Les détenus sont des gens de la plus basse classe et ils jurent en hurlant. Il est impossible d'avoir un moment de tranquillité. Ce sont de pauvres ouvriers qui ne peuvent pas donner deux Jours de leur temps sans perdre la subsistance de leur famille, et. par ci par là, quelque artiste ou des écrivains pour qui la prison est meilleure encore que le corps de garde. On dit les lits affreux.

Je viens d'avoir une table, une bergère et une chaise, et je suis dans un coin d'une immense salle nue. C'est là que je vais achever le Lys dans la Vallée (i)...

Le lundi 25, il reprend ainsi sa lettre :

J'ai encore interrompu cette lettre pendant quarantehuit heures. Au moment où j'écrivais le mot ducats, Eugène Sue est arrivé. Il est détenu pour quarante-huit heures. Nous venons de les passer ensemble, et je n'ai pas voulu continuer cette lettre devant lui. Il m'a entretenu de ses occupations, de sa fortune. Il est riche, il est à l'abri de tout. Il ne pense plus à la littérature ; il vit surtout pour lui ; il a développé l'égoïsme le plus complet ; il ne fait rien pour les autres, tout pour lui ; il veut, à la fin de la journée, pouvoir se dire que tout ce qu'il a fait, et tout ce qui a été fait, l'a été pour lui... J'ai écouté cela tranquillement, en songeant à ma lettre interrompue... Il est parti, ne me remerciant point d'avoir sacrifié les con. cessions que j'avais obtenues d'être seul dans un dortoir, car son admission a failli compromettre les petites douceurs que quelques amis ont arrachées pour moi de l'inflexible état-major d'épiciers, jaloux de tout confondre dans ce bagne infect... »

Eugène Sue avait fait à la plume des charges sur un bout de papier, Balzac les envoya à M'"« Hanska pour sa collection d autographes. Elles se composaient de trois

(1) Lettres à f Etrangère, t. T., p. 3 19.

dessins : un chenal, un cavalier à cheval et une marine. Balzac a écrit au-dessous du premier : « Smogler allant au bois » ; — Smogler était le nom d'un cheval qu'il pos séda pendant quelque temps ; — au-dessous du second : « Houp Ma ! », et au dessous du troisième : « Ceci est une marine ». Le tout est surmonté de ces mots écrits aussi par Balzac ; « Fait en prison, à l'hôtel Bazancourt, où nous étions punis pour n'avoir pas monté la garde, par les épiciers de Paris ! »

L'hôtel de Bazancourt, plus connu en 1836 sous le nom moins aristocratique d'Hôtel des haricots, était situé rue des Fossés-Saint-Bernard. Il fut démoli au mois d'octobre 1837 et le terrain qu'il occupait fut cédé à l'entrepôt général des liquides. La maison d'arrêt de la garde nationale fut transférée à ce moment rue de la Gare, n^ 92, derrière le Jardin des Plantes, entre la Seine et le chemin de fer d'Orléans.

Sauf cet intermède de l'Hôtel Bazancourt et quelquescourts séjours en Berry chez madame Carraud et en Touraine chez son ami M. de Margonne, au château de Sache, Balzac habita la rue des Batailles du mois de mars 1835 au mois de juillet 1838. Il y composa, entre autres œuvres : le Lys dans la vallée, le Contrat de mariage, la Vieille Fille, le Cabinet des Antiques, le Secretdes Ruggieri, les Employés, Melmoth réconcilié, l'Interdiction, la Messe de l'athée, César Birotteau.

Dès 1837, Balzac avait eu l'idée d'aller s'établir au fond d'un village en Touraine ; mais il eut vite fait de

H. DE BALZAC 33g

comprendre que Paris lui était nécessaire, qu'il pouvait bien le quitter, mais à la condition de l'avoir toujours pour voisin. Il se décida donc à acheter dans le département même de la Seine, à Ville-d'Avray, un petit terrain d'une quarantaine de perches, sur lequel il se ferait bâtir une maisonnette. Le 21 septembre 1837, il écrit à la châtelaine de Wierzchownia :

Je renonce à la Touraine, et reste citoyen de la métropole intellectuelle. Mais je vais me soustraire aux draconniennes exigences de la garde nationale, en me mettant à trois lieues de cette terrible reine. Le respect est de bon goût avec ces majestés. Un obscur village recevra mes misères et mes grandeurs. Votre moujik aura quelque chaumière bien humble, d'où parfois, il partira vers six heures et demie pour être aux Italiens à huit heures, car la musique est une distraction, la seule qui lui reste. Ces bienfaisantes voix me rafraîchissent Tàme et Tesprit.

A peine en possession de son terrain, en octobre, il mit les maçons à l'œuvre. On commença par faire les murs extérieurs, puis on posa la porte pleine à doubles battants verts, et on plaça sous la sonnette une plaque de marbre noir sur laquelle l'auteur de César Birotteau fit graver en lettres d'or ce nom appelé à devenir célèbre : LES JARDIES.

La construction des Jardies fut longue, diifîcile et coûteuse, très mouvementée, ainsi que cela arrivait toujours avec Balzac. La pente du terrain était si roide que de temps en temps, des parties de mur s'écroulaient ou glissaient tout d'une pièce sur l'escarpement trop abrupt. Un humoriste, Pétrus Borel le Lycanthrope, écrivait à cette occasion dans un article de VAnc d'or sur la Maison de M. Balzac : « L'édifice fut placé par mégardc sur un

terrain végétal assis lui-même sur un lit d'argile et de glaise, si bien que le soir, après avoir resplendi des derniers feux du soleil couchant, il arrivait que la m aison descendait doucement le long de la colline pendant le repos de la nuit et qu'au lever du jour elle se trouvait tout au bas de la pente dans le ravin, et chaque matin il fallait remonter le manoir à sa place au moyen d'un câble ou d'un cabestan (i). » On parvint cependant, Balzac ne regardant pas à la dépense, à mettre un terme, à ces glissades fantastiques et, au mois de juillet 1838, la maison, moitié cottage, moitié chalet, parut assez avancée — et assez solide — pour que son propriétaire s'y installât. « Sachez que la « veuve Durand » n'existe plus, écrit-il à madame Hanska le 26 juillet 1838. La pauvre femme a été tuée par les petits journaux, qui ont poussé la liberté envers moi jusqu'à trahir un secret qui, pour tout homme d'honneur, devait être sacré. Sachez aussi que je suis établi pour toujours à Sèvres, et que mon bouge s'appelle les Jardies; ainsi, àM. de Balzac, aux Jardies à Sèvres, est et sera pour longtemps mon adresse. » Rien de plus enthousiaste, d'ailleurs que la description qu'il fait dans cette même lettre, de sa nouvelle demeure:

...Ma maison est située sur le revers de la montagne ou colline de Saint-Cloud, adossée au parc du Roi, à micôte, au midi. Au couchant, j'embrasse tout Ville-d'Avray; au midi, je vois sur la route de Ville-d'Avray, qui passe au bas des collines où commencent les bois de Versailles, et, au levant, je passe au-dessus de Sèvres, et mes yeux

(1) Cet article, paru sous le titre : les Intérieurs célèbres; Maison de M. Ba^ac, a été reproduit par M. Jules Claretie dans son curieux opuscule : Pétriis Borel le Lycanthrope. Sa vie — Ses écrits — Sa correspondance. — Poésies et documents inédits. — Paris, i863.

s'étendent sur un immense horizon, au bas duquel git Paris, dont la fumeuse atmosphère estompe le bord des célèbres coteaux de Meudon, Bellevue, par-dessus lesquels je vois les plaines de Montrougeet la route d'Orléans, qui conduit à Tours. C'est d'une étrange magnificence et d'un ravissant contraste. Le fond de la vallée de Villed'Avray a toute la fraîcheur, l'ombre, les hauteurs, la verdure d'un fond de vallée suisse, orné des plus délicieuses fabriques. Le côté opposé brille par des lignes d'horizon qui, à l'extrémité, ont l'apparence de la pleine mer. Des bois et des forêts partout. Au nord, les arbres de l'habitation royale. Au bout de ma propriété est l'embarcadère du chemin de fer de Paris à Versailles, dont le remblai comble la vallée de Ville-d'Avray sans rien m'ôter de mes plans de vues.

Ainsi, pour dix sous et en dix minutes, je puis passer des Jardies à la Madeleine, en plein Paris ! Tandis qu'à la rue des Batailles, à Chaillot, et à la rue Cassini, il me fallait une heure, et quarante sous au moins. Ainsi, grâce à cette circonstance, les Jardies ne seront jamais une folie, et leur prix sera énorme. J'ai la valeur d'un arpent terminé au midi par une terrasse de cent cinquante pieds, et entouré de murs. Il n'y a encore rien de planté, mais cet automne nous ferons de ce petit coin de terre un Eden de plantes, de senteurs et d'arbustes...

La maison est un bâton de perroquet. Il y a une chambre à chaque étage, et il y a trois étages. Au rez-de-chaussée, une salle à manger et un salon ; au premier, un cabinet de toilette et une chambre à coucher ; au second, le cabinet de travail, où je vous écris, en ce moment au milieu de la nuit. Le tout est flanqué d'un escalier qui ressemble assez à une échelle. Il y a tout autour une galerie pour se promener à couvert, et qui règne aussi, par conséquent, au premier étage. Elle est soutenue par des pilastres en briques. Ce petit pavillon à l'italienne et peint en brique, avec des chaînes en pierre aux quatre coins, et l'appendice, où est la cage de l'escalier, est peint en coutil rouge. Il n'y a place que pour moi.

A soixante pieds en arrière, versle parc de Saint-Cloud, sont les communs, composés, au rez-de-chaussée, d'une cuisine et d'un office, garde-manger, etc., d'une écurie, d'une remise et d'une sellerie, salle de bain, bûcher, etc. Au premier, un grand appartement, à louer si je veux, et au second des chambres de domestiques, et une d'ami. J'ai une source d'eau qui vaut la célèbre source de Villed'Avray, car c'est la même nappe, et mon promenoir environne carrément toute la propriété. Rien n'est encore meublé, mais tout ce que je possède à Paris va venir, petit à petit....

Comme les meubles tardaient à venir, Balzac, que rien n'embarrassait, suppléa à leur absence en écrivant luimême au charbon sur les murs nus ou plaqués de papier gris :

Ici un revêtement en marbre de Paros ;

Ici un stylohate en bois de cèdre ;

Ici un plafond feint par Eugène Delacroix ;

Ici une tapisserie d'Aubusson ;

Ici une cheminée en marbre ripolin ;

Ici des portes, façon de Trianon ;

Ici un parquet-mosaïque formé de tous les bois rares des îles.

Il n'avait encore rien écrit dans sa chambre même, aussi vide que les autres chambres, lorsque son ami Léon Gozlan charbonna sur le mur, en caractères plus gros que les siens :

ICI UN TABLEAU DE RAPHAËL, HORS DE PRIX, ET COMME ON N'EN A JAMAIS VU (i).

D'aucuns tournaient volontiers en ridicule les fantaisies du célèbre romancier, et, à leur tête, Pétrus Borel qui,

(1) Balzac en pantoii/Ies, par Léon Gozlan, i856.

dans l'article déjà cité, s'amusait à donner ces détails réalistes : « Au rez-de-chaussée étaient semées dans les celliers et dans les salles d'attente cinq ou six futailles de tonneaux vides. Dans les uns l'illustre écrivain nourrissait pastoralement des lapins ; dans les autres il serrait ses manuscrits et ses livres. Mais que de fois, plongé dans ces rêveries abstraites, ces chiffres immenses, ces abstractions , ces distractions si naturelles aux grands penseurs,' lui arrivait-il, se trompant de tonneau, de mettre ses livres avec ses lapins et ses feuilles de choux a^c

ses livres ! »

Balzac laissait dire les railleurs. Son imagination transforme tout. Ses lapins lui rapporterontun jour vingt mille livres de rente. Son « bâton de perroquet » vaut à ses yeux tous les palais d'Itahe. « Quel joh nid que les Jardies quand tout y sera fini ! écrit-il le 2 juin 1839. Combien on serait heureux là ! Quelle belle vallée, fraîche comme une vallée suisse ! Un parc royal à cent pas ! Paris à un quart d'heure et Paris à cent lieues !... »

Comme son royal voisin de Saint-Cloud, son ennemi Louis-Philippe, il a été pris de la manie de la truelle. 11 écrit (juillet 1839) : « J'aurai trois maisons environ à louer, donnant toutes sur des jardins de sept arpents enclos, et je ne veux louer ce village élégant qu'à des personnes excessivement distinguées. « Toutes ces fantaisies ne laissent pas de lui coûter fort cher. « Les Jardies tirent à leur fin, écrit-il en août ; encore quelques jours, et j'aurai fini les constructions. 11 n'y aura plus que quelques vétilles. Mais je n'y serai tranquille qu'après avoh payé ce que je dois, et ce que je dois est toute une fortune. Les billets de mille francs s 'ejiglou tissent là dodajis comme des vaisseaux dans la mer. »

La dette du pauvre grand romancier s'est donc encore accrue, et dans des proportions formidables. Force lui est d'annoncer à M^^eHanska, le i^^ j^in 1841, que les Jardies ont été saisis, et, le 15 juillet suivant, qu'ils ont été vendus : « Les Jardies ont été vendus ce matin dix-sept mille cinq cents francs, et m'en coûtent cent mille. » Il n'avait pas du reste attendu, pour les quitter, le jour de la vente. Depuis le mois d'octobre 1840, il se cachait à Passy, rue Basse, comme il s'était autrefois caché à Chaillot, rue des Batailles.

Il avait donc habité sa maison des Jardies pendant un peu plus de deux ans, du mois de juillet 1838 au mois d'octobre 1840. De ces deux années date la composition de quelques-unes de ses œuvres les plus fortes : le Curé de village, Béatrix, un Grand homme de Province à Paris, Pierrette ; — de plusieurs nouvelles : Z. Marcas,Massimilia Dont, Pierre Grassou, un Prince de la Bohême, etc. ; — de son drame de Vautrin et de ses deux comédies , M ercadet et r École des Ménages; — de ses trois livraisons de là Revue parisienne, entièrement rédigée par lui seul et qui restera comme une des plus étonnantes preuves de sa puissance intellectuelle.

Dans les derniers temps de son séjour aux Jardies, Balzac avait senti la nécessité , surtout pour ses affaires de théâtre, d'avoir un pied-à-terre à Paris. Il en avait choisi un dans la maison de Buisson — son tailleur... et son créancier, — rue Richelieu, 104, au coin de cette rue et du boulevard; c'était l'ancien hôtel Frascati. Le romancier s'y éteiit arrangé, au cinquième étage, une coquette mansarde, avec un beau tapis bleu et blanc ; les murs

étaient tapissés de percale carmélite agrémentée de bleu. C'est là que dans les premiers jours de février 1840, se passa cette scène épique, racontée par Théophile Gautier.

Sur une invitation des plus pressantes, Gautier était accouru. « Enfin, voilà le Théo ! » s'écrie le maître qui ajoute aussitôt gravement : «Je lis demain à Harel (i) un drame en cinq actes. »

Commodément établi dans un fauteuil, Théophile Gautier est déjà tout oreilles. Il sursaute en entendant Belzac lui dire de l'air le plus simple : « Ce drame n'est pas fait. »

— « Diable ! fit l'auteur de Fortunio. Eh bien, il faut faire remettre la lecture à six semaines.

— Non, nous allons bâcler le dramorama pour toucher la monnaie. J'ai une échéance très chargée et qui ne peut attendre.

— Tout de même d'ici à demain c'est impossible ; on n'aurait par le temps de le recopier. »

Une telle objection n'était pas pour arrêter Balzac, qui reprit :

« Voici comment j'ai arrangé la chose : Vous ferez un acte, Ourliac un autre, Laurent-Jan le troisième, de Belloy le quatrième, moi le cinquième, et je lirai à midi, comme il est convenu. Un acte de drame n'a pas plus de quatre ou cinq cents lignes; on peut faire cinq cents lignes de dialogue dans sa journée et dans sa nuit. »

Frappé de stupeur, Gautier trouva pourtant la force de répondre : « Contez-moi le sujet, indiquez-moi le plan, dessinez-moi en quelques mots les personnages, et je vais me mettre à l'œuvre.

(1) Directeur de la Porte-Saint-Martin.

— « Ah ! s'écria Balzac avec un air d'accablement superbe et de dédain magnifique, s'il faut vous conter le sujet, nous n'aurons jamais fini ! »

Il consentit cependant à lui fournir quelques brèves indications, d'après lesquelles le bon Théo se mit à brocher une scène dont quelques mots seulement sont restés dans l'œuvre définitive, qui ne fut pas lue le lendemain, comme on peut bien le penser (i).

Cette pièce, c'était Vautrin, qui, rapidement composé, reçu sans difficultés par Harel, entra en répétition dès la fin de février et fut représenté le 14 mars 1840.

A peine installé à Passy, Balzac s'empressa de donner à sa fidèle correspondante de Wierzchownia sa nouvelle adresse : « A compter du moment où vous recevrez cette lettre, écrivez-moi à l'adresse suivante : Monsieur de Brugnol, rue Basse, n^ 19, à Passy, près Paris. Je suis là, caché pour quelque temps. )>

Il y resta plusieurs années, toujours sous un autre nom que le sien. «L'adresse : A M. de Brugnol, rue Basse, numéro 19, à Passy, département de la Seine, écrit-il en septembre 1841, est toujours bonne et directe. »

Ce M. de Brugnol remplissait ici l'office de feu la veuve Durand. La femme de charge de Balzac s'appelait Breugniol ; d'où la création pour le grand romancier de ce personnage aristocratique,.., et imaginaire de M. de Brugnol, sous le couvert duquel il se faisait adresser ses lettres.

(1) Honoré de Balzac, par Théophile Gautier, page 119.

Comme les Jardies, comme la maison de la rue des Batailles, la maison de la rue Basse était un logis extraordinaire. Située sur une pente abrupte, elle offrait une disposition architecturale un peu singulière. On y entrait Un peu comme le vin entre dans les bouteilles.

Il fallait descendre trois étages pour arriver au premier. La porte d'entrée, du côté de la rue, s'ouvrait presque dans le toit, comme une mansarde. Dans cette étrange demeure, Balzac occupait un petit pavillon, agrémenté d'un jardinet minuscule, oasis de verdure, séparée seulement par une clôture illusoire de l'autre partie du jardin que s'était réservée M. Grandemain, le propriétaire de l'immeuble.

Le pavillon ne tarda point à être encombré de meubles artistiques, de tableaux, de bibelots de tout genre, que Balzac, toujours confiant dans l'avenir, acquérait à grands frais, en vue de décorer plus tard le riche hôtel qu'il ne pouvait manquer d'avoir un jour. A chaque trouvaille nouvelle, il fallait tout remuer pour lui faire place. Besoin était, ces jours-là d'appeler à l'aide M. Grandemain, dont la carrure athlétique et les mains vigoureuses inspiraient à son locataire une tout autre confiance que celles de la femme de charge. M«^e Breugniol. Et cette dernière était pourtant une grande et robuste femme ! On bouleversait alors tout l'appartement. L'un aidant l'autre, on déplaçait ainsi jusqu'au dernier objet faisant partie du mobilier, y compris le buste du Maître par David d'Angers et les fameux meubles de Marie de Médicis, dont le Musée des Familles, en 1846. a donné les croquis accompagnés d'une notice de Léon Gozlan. Dans ses heures de délassement, l'auteur du Curé de

village semait des volubilis le long du mur de son jardinet, les regardait s'entr'ouvrir, admirait leurs couleurs ou, comme un enfant, s'extasiait de la parure de certains insectes. Il se plaisait, accoudé sur la barrière qui le séparait du jardin de son propriétaire, à questionner ce dernier sur quelque détail particulier relatif à la vie rurale : M. Grandemain était fils de fermier cultivateur. Et tout en riant de ce bon rire qu'il retrouvait parfois encore malgré les continuels soucis qui l'obsédaient, le grand écrivain affirmait à son hôte que ses renseignements spéciaux lui assuraient à jamais le titre de collaborateur de l'auteur des Paysans.

Rien d'ailleurs — que les vrais Balzaciens se le redisent — rien n'a été changé dans le pavillon de la rue Basse, occupé jadis par Balzac etqu'habiteaujourd'huimadame Barbier, fille de M. Grandemain.

Pendant les six ou sept ans passés rue Basse, d'octobre 1840 à avril 1847, il vit encore grandir son talent et se multiplier ses œuvres. Il y écrivit une Ténébreuse affaire, un Ménage de garçon, Ursule MirouH, Albert Savarus, la Fausse maîtresse. Mémoires de deux jeunes mariées, Honorine, un Début dans la vie. Splendeurs et misères des Courtisanes, les Comédiens sans le savoir, le Martyr calviniste, les Petits Bourgeois, la Muse de département. Modeste M ignoîi, Madame de la Chanterie (première partie de V Envers de l'histoire contemporaine) , David Séchard (troisième et dernière partie des Illusions perdîtes) ; les Paysans, les Parents pauvres; la Cousine Bette et le Cousin Pons; — une comédie en cinq actes, les Ressources de Quinola (i),

(i) Représentée sur le Théâtre de l'Odéon, le 19 mars 1842

et un drame en cinq actes, Paniéla Géraud (i) ; — enfin, la Monographie de la presse parisienne, — un de ses chefsd'œuvre, — qui se termine par cet axiome : Si la presse n'existait pas il faudrait ne pas l'inventer.

Le 10 novembre 1841, M. de Hanski mourut àWierzchownia. Cet événement était de nature à changer toute la vie de Balzac. Devenue veuve, la comtesse Hanskapouvait désormais songer à épouser le célèbre romancier ; mais elle voulait auparavant marier sa fille (2) , et arranger ses affaires de fortune qui ne laissaient pas d'être assez compliquées. Ces soins devaient l'occuper pendant plusieurs années. En attendant que pût se réaliser son rêve de mariage, Balzac résolut de se créer enfin un logis qui fût bien à lui et qui serait digne de recevoir la châtelaine de Wierzchownia. Au mois de septembre 1846, il acheta dans le quartier Beaujon,rue Fortunée prolongée, numéro 14 (3), ce qui restait de l'hôtel de M. Beau] on, le célèbre financier, quelques corps de logis bas échappés à la démolition. Il les restaura et s'en fit un charmant hôtel, ayant porte cochère sur la rue Fortunée. De ce qui avait été la Folie-Beaujon il voulut faire la Folie- Balzac, et il y entassa des merveilles. Tout cela d'ailleurs avec mystère. Même après son installation, qui eut lieu

{\) Paméla Giraud fut jouée, sur le Théâtre de la Gaité, le 2G septembre 1848.

(2) Mi'e Anna Ilanska, héritière du château de Wierzchownia et des immenses domaines de son père, épousa en 1845 le comte Georges Mnisech.

(£) AnciePine avenue Lord-liyron, aujourd'hui rue Balzac.

35o TROISIÈME PARTIE

dans les premiers jours d'avril 1847, il condamna sa porte plus soigneusement encore qu'il ne l'avait fait rue Basse et rue des Batailles, décidé qu'il était à cacher ses trésors et à n'ouvrir sa demeure aux curieux et même aux amis, que le jour où elle aurait été consacrée par la présence de l'épouse si longtemps attendue. Théophile Gautier luimême, le plus ardent de ses admirateurs, eut beaucoup de peine à y pénétrer. C'était au mois de juin 1847. Le poète d' Émaux et Camées nous a laissé, dans la page qui suit, le récit de sa visite :

Quand on pénétrait dans ce réduit, ce qui n'était pas facile, car le maître du logis se celait avec un soin extrême, on y découvrait mille détails de luxe et de confort en contradiction avec la- pauvreté qu'il affectait. Il nous reçut pourtant un jour, et nous pûmes voir une salle à manger revêtue de vieux chêne, avec une table, une cheminée, des buffets, des crédences et des chaises en bois sculpté, à faire envie àBerruguete, à Cornajo Duque et à Verbruggen ; un salon de damas bouton d'or, à portes à corniches, à pHnthes et embrasures d'ébène ; une bibliothèque rangée dans des armoires incrustées d'écaillé et de cuivre en style de Boule ; une salle de bain en brèche jaune, avec bas-reliefs de stuc ; un boudoir en dôme, dont les peintures anciennes avaient été restaurées par Edmond Hédouin ; une galerie éclairée de haut, que nous reconnûmes plus tard dans la collection du Cousin Pons. Il y avait sur les étagères toutes sortes de curiosités, des porcelaines de Saxe et de Sèvres, des cornets de céladon craquelé, et dans l'escalier recouvert d'un tapis, de grands vases de Chine et une magnifique lanterne suspendue par un câble de soie rouge.

— « Vous avez donc vidé un des silos d'Aboulcasem ? dimes-nous en riant à Balzac, en face de ces splendeurs ; vous voyez bien que nous avions raison en vous prétendant millionnaire.

H. DE BALZAC 3dI

— Je suis plus pauvre que jamais, répondait-il en prenant un air humble et papelard; rien de tout cela n'est à moi. J'ai meublé la maison pour un ami qu'on attend. Je ne suis que le gardien et le portier de l'hôtel. »

Jusqu'à la fin Balzac ne cessa d'orner sa maison, d'y accumuler des tableaux et de précieux objets d'art. Il s'en fait envoyer de partout: de Rome, d'Amsterdam, de Genève, de Wiesbaden, de Tours, etc. Il achète la fontaine de la salle à manger que Bernard Palissy avait faite pour Henri II, et il commande à Froment Maurice un service de vaisselle plate. Il a des tableaux de prix. (( Récapitulons, écrit-il au comte Mniszech : avec mon Jugement de Paris, la Flamande, le Greuze, le Chevalier de Malte, la Vénitienne, le Van Dyck, l'Aurore du Guide, r Enlèvement d'Europe, c'est déjà un bon petit commencement de galerie. » D'autres tableaux plus tard s'y viendront ajouter :un Sébastien del Piombo,un Bronzino, un Mirevelt, un Natoire, deux Canaletti, ayant appartenu au pape Clément XIII ; le portrait de la première femme de Jacques II, fille de Hyde Clarendôn, par Netscher, et le portrait de Jacques dans sa jeunesse par Lely ; deux Van Huysum ; trois toiles de Rotari, « le Greuze de l'Italie » ; une Judith, de Cranach, un Saint-Pierre, d'Holbein, etc., etc. Il va sans dire qu'aux yeux de leur heureux propriétaire toutes ces toiles sont d'un prix inestimable. « Je vous assure, écrit-il à ses amis de Wierzchownia, que l'Aurore et V Enlèvement d'Europe sont dignes de ce que nous avons vu de plus beau à la Galerie Borghèse. Ces deux tableaux de chevalet ont l'étendue de toiles de vingt pieds pour moi comme impression; c'est, dans un certain sens et toute proportion gardée, l'effet comme immensité, produit par le petit et sublime tableau de la

Vision d'Ezéchiel. » Son imagination comme toujours l'entraînait trop loin ; plusieurs de ses tableaux cependant avaient une très réelle valeur et c'est ainsi qu'il refusa de céder au docteur Véron, pour dix mille francs, la tête de femme peinte par Greuze.

Le nouvel avatar de celui qu'on appelait alors « le plus fécond de nos romanciers » ne laissait pas, malgré tout, de faire quelque bruit dans le Landerneau parisien. A la fin de 1844, Balzac écrit à M. Georges Mniszech :

Les richesses de Bilboquet (i) commencent à faire du tapage, et tout va bien dans la petite maison de Beaujon; les ouvriers travaillent à force et vous allez rire, mais il y aura Tappartement des Mniszech. Si jamais ils viennent à Paris, Bilboquet mourrait de chagrin de les voir aller dans un hôtel. Cet appartement consiste en une belle chambre et un petit salon, ronds tous deux, sculptés en entier, ornés de peintures aux voûtes, et d'une recherche royale, digne de leurs ancêtres ; tout cela n'est pas de mon fait, mais de celui de Beaujon...

Cet hôtel, si plein de richesse, décoré avec tant de soins et dont le coût, mobilier et maison, allait au delà de trois cent mille francs, Balzac ne l'occupera que pendant quelques mois. Il s'y était installé en avril 1847; mais, dès le mois de septembre de la même année, il s'en éloigne pour aller àWierzchow^nia. Rentré à Paris au commencement de février 1848, il en repart au mois de septembre et retourne en Ukraine, où il restera, cette fois, près de deux ans, jusqu'au mois de mai 1850. Ses trois dernières années

(i) Balzac, qui raffolait des Saltimbanques, l'inénarrable vaudeville de Dumersan et Varin, se plaisait, dans sa correspondance avec ses amis de Wierzchownia, à se comparer au père Bilboquet^ le chef de la troupe. Mme Hanska était Atala; le comte Georges Mniszech était Gringalet et sa femme était yiéphirine.

se passèrent donc presque tout entières à Wierzchownia, dans un cadre de roman et de rêve, dans une habitation qui, pour l'ancien locataire de la mansarde de la rue Lesdiguières, devait ressembler à un palais des Mille et une Nuits. Il écrit à sa sœur, M^^^ Surville, le 8 octobre 1847 :

Cette habitation est exactement un Louvre, et les terres sont grandes comme un de nos départements. On ne se figure pas l'étendue et la fertilité de ces terres qu'on ne fume Jamais, et où Ton sème du blé tous les ans. Quoique le jeune comte et la jeune comtesse aient à eux deux quelque chose comme vingt mille paysans mâles, ce qui fait quarante mille âmes, il en faudrait quatre cent mille pour pouvoir cultiver toutes les terres. On n'ensemence que ce qu'on peut récolter.... Wierzchownia passe pour l'habitation la plus luxueuse de l'Ukraine, qui est grande comme la France...

Et quelques jours plus tard :

.l'ai un délicieux petit appartement composé d'un salon, d'un cabinet et d'une chambre à coucher ; le cabinet est en stuc rose, avec une cheminée, des tapis superbes et des meubles commodes; les croisées sont toutes en glaces sans tain, en sorte que je vois le paysage de tous les côtés. Vous pouvez imaginer par là ce que c'est que ce Louvre de Wierzchownia, où il y a cinq ou six apparicments de ce genre à donner.

C'est à Wierzchownia que fut composée sa dernière œuvre, l'Initié, deuxième partie de l'Envers de l'histoire contemporaine.

Le 15 mars 1850, Balzac annonçait en ces termes à sa

sœur son mariage avec M'"^ Hanska célébré la veille au fond de l'Ukraine : « Hier à Berditchef, dans l'église paroissiale de Sainte-Barbe, un délégué de l'évêque de Jitomir, un saint et vertueux prêtre, en tout point semblable à notre abbé Hinoux, le confesseur de la duchesse d'Angoulême, a béni et célébré mon mariage... » et il signait sa lettre : Ton frère HONORÉ, au comble du bonheur f

Deux mois après, il était de retour à Paris et s'installait définitivement, avec M'"«^ de Balzac, dans son hôtel de la rue Fortunée, qui avait reçu ses derniers embellissements et où il n'y avait plus un clou à mettre. Un proverbe turc dit : « Quand la maison est finie, la mort y entre. » La mort allait entrer. Balzac était atteint depuis deux ans d'une hypertrophie du cœur. Le voyage de Wierzchownia à Paris aggrava la maladie. En arrivant, il avait déjà les jambes enflées. Autour de lui, cependant, personne ne croyait à un dénouement fatal, tant on avait confiance dans la force de son organisation. Lui-même espérait guérir, ne doutait pas de pouvoir bientôt reprendre sa plume et ajouter encore plus d'une scène à toutes celles qu'il avait écrites. Dans les derniers jours de juillet, Victor Hugo le vint voir. Le grand poète nous a conservé les détails de cette visite : « Balzac, dit-il, était gai, plein d'espoir, ne doutant pas de sa guérison, montrant son enflure en riant. Nous avions beaucoup causé et disputé politique. Il me reprochait « ma démagogie ». Lui était légitimiste. Il me disait : « Comment avez-vous pu renoncer avec tant de sérénité ( ?) à ce titre de pair de France ! » Il me disait aussi : « J'ai la maison de M. de Beaujon, moins le jardin, mais avec la tribune sur la petite église du coin de la rue. J'ai là dans mon escalier une porte

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