‹ Chatterton;Chapitre 27 sur 73 · XC ALFRED DE VIGNY · texte numérisé non relu

XC ALFRED DE VIGNY

garde - malade Vigny se sentait lui - même depuis deux ans gravement atteint. De nerveuses douleurs gastralgiques s'étaient peu à peu aggravées en crampes d'estomac périodiques, puis quotidiennes, finalement cruelles jusqu'à lui faire perdre connaissance : il avait un cancer dans l'estomac. Sinistrement il se moque du sévère * régime pastoral ' auquel il est condamné, se comparant tour à tour au Masque-de-Fer, aux naufragés de la Méduse, à Ugolin en sa Tour de la Faim. Une perpétuelle insomnie rendit bientôt les nuits plus intolérables encore que les jours. Prisonnier en son solitaire appartement de Paris, il ne recevait que de rares parents et amis, ou discrets à l'excès, ou indiscrets jusqu'à le tourmenter pour sa conversion religieuse.

* La seule consolation que j'aie reçue, avoue-t-il, est dans mon invincible amour de l'étude ; plus elle est abstraite, et plus elle m'absorbe et me fait oublier mes chaînes.' Avec une cruauté inouïe le dévorait

* le vautour de Prométhée.' ' C'était à faire compassion,' disait-on autour de lui ; lui seul ne se plaignait pas : * aucune plainte ne s'échappait de ses lèvres pâles ; on eût dit que l'Konneur, après la beauté de la vie, lui commandait de composer la beauté de la mort.' Enfin, le 17 septembre 1863, vint le délivrer de ses ' crises terribles ' Celle qu'il ne redoutait pas ; stoïque jusqu'au bout, Alfred de Vigny mourut en vrai héros, dont la grandeur non moins morale qu'intellectuelle honore doublement notre humanité.

A nos deux questions primordiales, nous pouvons répondre désormais. Si Vigny fut pessimiste, si Vigny

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fut infécond, ce fut pour une seule et même raison : ce ne fut certes point faute d'intelligence : car il fut l'un des plus intellectuels d'entre les poètes, trop même au gré d'aucuns ; ce ne fut pas non plus faute de sensibilité : car il en eut à l'excès et de la plus tendre et de la plus exquise ; ce ne fut pas encore faute d'imagination, puisque son Journal abonde en images, projets, ébauches de toutes sortes ; non, ce fut surtout faute de volonté, faute d'une volonté proportionnée aux autres qualités, c'est-à-dire stable, constante en son afflux, infatigable en son fonctionnement ; ou plutôt, si l'on veut bien, pour être précis, dépouiller cette complexe faculté de tout ce qu'elle implique de conscience clairvoyante, ce fut faute de vitalité native, de vigueur constitutionnelle, de richesse physique ; en un mot, ce fut faute de vie. Frêle de naissance, incapable d'adapter aux croissantes difficultés d'une vie malheureuse son morbide organisme de poète extatique, cet incorrigible idéaliste fut, par la persistance même de ses plus chimériques aspirations, fatalement condamné à ne trouver pour son âme aussi iière qu'endolorie de plus sûr refuge que le stérile isolement d'un pessimisme stoïque ; aussi, après s'être dans la fiévreuse contagion d'une exaltation alors régnante prodiguement dépensé en une brève et éclatante floraison d'œuvres en partie étrangère à sa propre nature, se trouva-t-il bientôt réduit en un précoce épuisement, malgré toute la concentration de ses forces en quelques chefs-d'œuvre suprêmes, à languir incapable de tout renouvellement sur son fonds irrémédiablement appauvri. La même im-

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puissance congénitale qui entravait la libre expansion de tout son être dans les jouissances naturelles de la vie engourdit donc aussi sa pensée dolente dans les mélancoliques velléités du rêve : il y avait, inscrite en sa chair maladive, une même incapacité et de créer et de jouir. Par contre, il est vrai, cette débilité foncière, qui causa à la fois son infécondité et son infortune, provoqua sa grandeur morale et son originalité intellectuelle : c'est précisément parce que sa délicate sensibilité a tant souffert de l'injuste triomphe des forces aveugles liguées contre lui que son intelligence en révolte sut si éloquemment proclamer la pathétique supériorité de la chétive raison, de la tendre pitié, du noble idéal des pauvres humains sur tout le brutal chaos de la matière, sur toute la froide impassibilité de la Nature, sur toute l'apparente iniquité des Cieux. A quoi bon dès lors classer en de vagues, étroites et éphémères écoles cet héroïque poète dont le génie hautain les dépasse toutes et leur survit ? Si Vigny est, ^ certains égards, le plus romantique de nos romantiques par la forte emprise du mal du siècle sur son intelligence non moins que sur son cœur, il en est aussi le plus classique parce qu'à cette malsaine inspiration, si personnelle qu'elle demeurât en son fonds, il a réussi à force d'aristocratique empire sur soi, à donner la plus impersonnelle et partant la plus durable des formes, c'est-à-dire la plus sobre d'émotions fugitives et de sensations purement pittoresques. Ainsi, tout en contribuant à notre émancipation graduelle de la romantique tyrannie du moi, le lyrisme indirect du poète philosophe a créé une œuvre unique, une œuvre

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qui, pour être plus haute que vaste, plus noble que riche, plus suggestive qu'éclatante, n'en a pas moins en son bref symbolisme de merveilleuses vertus expansives et en son art discret un charme inoubliable ; de là ce génial prestige qui a pu imposer aux poètes les plus divers, à des rivaux tels que Lamartine, Hugo et Musset, comme à des disciples tels que Leconte de Lisle et Baudelaire, Coppée et Sully-Prudhomme, l'imitation plus ou moins consciente d'innovations très variées. Amplement humain, tout en restant à la fois fidèle à la grande tradition française et soucieux des plus graves problèmes de son temps, Vigny entre de plein droit dans l'austère famille des Lucrèce et des Léopardi, des Marc-Aurèle et des Pascal : par delà les bornes de sa patrie, il adresse, à l'élite, sinon à la foule, de tous les pays et de tous les âges, son bienfaisant message de stoïcisme tendre et fier.

EMILE LAUVRIËRE

Paris, avril 1908.

BIBLIOGRAPHY

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