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ments, rendent funeste ton œuvre et vaine ton immolation ? Pas de réponse : ' comme un marbre de deuil tout le ciel était noir ' ; ou plutôt, en guise de réponse, * dans le bois il entend des pas, et puis il vit rôder la torche de Judas.' Ce ne fut que vingt ans plus tard, en 1862, dans Le Silence^ que, de la bouche même de Vigny, vint la définitive réplique d'une clarté et d'une audace suprêmes :
Muet, aveugle et sourd au cri des créatures. Si le Ciel nous laisse comme un monde avorté, Le juste opposera le dédain à l'absence Et ne répondra que par un froid silence Au silence éternel de la Divinité.
Voilà la froide résolution hautaine, — l'un des plus impressionnants silences de la littérature classique, a dit Sainte-Beuve, — qui met brutalement fin à toute cette inquiète et croissante révolte de Vigny contre le prétendu Dieu de justice ; après les dénonciations de la Prison, du Déluge et de la Fille de Jephté, après les intimes insinuations du Journal^ le poète sacrilège conclut : * Eh bien, oui ! Si le Créateur, encore plus impitoyable que son serviteur Jephté, sacrifie si délibérément, en même temps que toutes ses créatures, son propre enfant, c'est-à-dire le plus divin des Moïses et le meilleur des justes, eh bien! oui, le premier devoir de l'homme, c'est le refus d'adorer Dieu ; voilà le plus efficace mépris à l'égard de toute divinité ; Bouddha a raison : " Silence sur celui qui ne parle jamais ! " '
A ces deux poèmes de philosophie religieuse en succèdent trois de philosophie sociale : groupe malheureusement inférieur au premier. La civilisation
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humaine ne serait-elle pas supérieure à la création divine? En une heure d'optimisme, Vigny le crut, et il écrivit la Sauvage (1843). Une jeune Indienne, échappée avec ses deux enfants au massacre de sa tribu par des tribus rivales, se trouve généreusement accueillie dans le home d'un colon anglais ; * pontife en sa maison,' celui-ci en profite pour se faire l'avocat de la civilisation contre la barbarie, de la ' sainte loi ' de la propriété héréditaire contre le socialisme primitif alors en faveur, de la ' sainte union des peuples dans les villes ' contre les ' sauvages animaux sans but, sans loi, sans âme,' bref de * Caïn le laboureur ' contre * le chasseur Abel '.
Vous m'appelez la Loi, je suis la Liberté.
Par malheur, comme il n'arrive que trop souvent chez Vigny, tout ce qu'il peut y avoir d'habile en la conception du sujet se trouve encore une fois gâté par les maladresses de l'exécution : ici, par une froide rhétorique, par de plates descriptions, et surtout par le ton pédantesque du prédicant puritain. Vigny prouve en cet échec même la fausseté de son principe : ' tous les grands problèmes de l'humanité peuvent être discutés sous la forme des vers.' Un autre poème, le moins bon de tout le recueil, les Oracles (1862), fournit une nouvelle preuve de cette erreur essentielle. Ici, pas même de symbole pour illuminer cette obscure ' destinée d'un roi,' apparemment Louis - Philippe travesti en Ulysse ; rien qu'une vague, quoique violente diatribe dont les arguments confus, les métaphores incohérentes et les insaisissables allusions
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historiques prennent un lamentable air apocalyptique ; seule apparaît claire la revendication toujours chère à Vigny des droits du poète contre l'oppression des politiciens, démagogues ou autocrates. — Par contre, une tragique histoire russe donne un intérêt pathétique à la double leçon que suggère Wanda (1847-1857). D'abord, en sacrifiant sa noblesse, le czar commet la même faute que Richelieu dans Cinq- Mars : il supprime ses meilleurs défenseurs contre un peuple qui, tôt ou tard révolté, l'écrasera. En outre, en condamnant à une perpétuelle ignorance les enfants de ses victimes, il commet un crime encore plus atroce qu'en exilant père et mère en Sibérie : il voue de jeunes âmes à une irrémédiable déchéance. Malheureusement, du lent mouvement de ces longues strophes embarrassées ne se dégagent que trop peu de ces beaux vers ou splendidement marmoréens ou exquisement suggestifs qui constituent le prestigieux charme de Vigny : ici on se sent plus fortement étreint que profondément ému.
Plus vivants que ces cinq poèmes impersonnels sont les trois poèmes subjectifs qui suivent : toute enserrée qu'elle y soit en de strictes symboles, l'âme du poète y palpite. La Colère de Samson (1839) ^^^ évidemment inspirée par les propres déceptions de Vigny en ses relations avec Madame Dorval ; à défaut de la nature même du sujet, de précises allusions en seraient la preuve ; mais, par la vertu d'une volonté et d'une intelligence également fortes, cette passion mesquine en elle-même se trouve aussi noblement que savamment amplifiée : elle revêt un souverain aspect d'universelle
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vérité et d'éternelle beauté. Du premier coup d'aile (car c'était là son premier essor en sa retraite) le poète remonte ici aux primitives hauteurs de son Moïse. Quoi d'étonnant? Samson n'est-il pas Moïse encore, un Moïse victime de l'amour?
Mais enfin je suis las. J'ai l'âme si pesante,
Que mon corps gigantesque et ma tête puissante...
Ne la peuvent porter avec tout son chagrin.
En dépit de quelques faiblesses techniques, en dépit de quelques fâcheuses survivances romantiques ou même pseudo-classiques, on retrouve en cette ' pièce léonine,' quoique peut-être avec moins de virtuosité pittoresque et musicale, toute l'ampleur et toute l'intensité bibliques d'antan. On y trouve, en outre, une vigueur de passion rare chez Vigny : jamais, croyons-nous, la perfidie féminine n'a été fouettée d'injures plus cinglantes ni frappée de plus rudes coups de massue que par la divine fureur de ce prophète géant ; et cependant, si délicatement, sous les grondements contenus de ce courroux surhumain, ne cesse de gémir l'éternelle plainte humaine, ce * chant funèbre et douloureux de l'amour toujours déçu, jamais vaincu '. Infailliblement toute âme trahie, en son âpre besoin de soulagement, se réconforte de ces fortes paroles vengeresses dont la hantise est aussi tenace au cœur endolori que le lyrisme aigu d'un Saint-Saëns ou l'austère éloquence d'un Milton vieilli. — La Mort du Loup (1843) est un autre chef-d'œuvre. Sans doute, l'idée première en vient de Byron : * Le loup meurt en silence,' dit Childe Harold; mais combien ce germe égaré n'a-t-il pas grandi dans la féconde méditation du poète français?
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' Mon cœur est un peu soulagé, disait-il de ces poèmes personnels, quand ils sont écrits. Tant de choses m'oppressent que je ne dis jamais ! ' Et ce n'était qu'au lendemain de pareilles ' saignées ' qu'il pouvait écrire : ' J'ai dans le cœur une paix profonde.' Après la sobre description d'une sinistre nuit de chasse, après une autre, plus admirable encore, de l'atroce crime de l'homme civilisé contre la pauvre bête sauvage, surviennent les mémorables vers où s'affirme si fièrement le douloureux stoïcisme de Vigny, stoïcisme aussi supérieur désormais aux récents emportements de la passion qu'à toute autre défaillance de la volonté :
Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse...
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t'appeler,
Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler.
La solitude dans le génie (Moïse), la solitude dans la pitié (Éloa), la solitude dans l'amour (Samson), la solitude dans le bonheur (la Maison du Berger), comme la solitude dans le malheur (le Mort du Loup), bref, partout et toujours, l'immense et éternelle solitude, aussi cruelle qu'héroïque, voilà bien Vigny. — Très inégale est la Maison du Berger (1844). Le trop frêle symbole, emprunté aux Martyrs de Chateaubriand, ne pouvait unir en un ensemble harmonieux trois éléments trop disparates. Toute la diatribe trop longue, sinon superflue, contre les chemins de fer, n'étaient ses deux strophes finales, n'est pas moins ridicule en son style pseudo-classique que par ses terreurs chimériques. Le nouvel éloge de la Poésie
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* perle de la pensée,' aux dépens de la Politique, paraît, lui aussi, bien long, en dépit de quelques beaux vers pittoresques ou profonds. Et pourtant, malgré ces graves défauts, jamais Vigny en un seul poème n'a mieux su unir à la fois plus de tendresse alanguie que dans ses paroles à Éva et plus de vigoureuse ampleur que dans ses paroles à la Nature. A l'inverse de l'impure et menteuse et infâme Dalila, Éva, c'est pour lui la femme idéale, faible de corps, mais forte par le cœur, d'instinct sûr, quoique de raison incertaine,
* compagne délicate ' des rêves inspirés, * l'enthousiasme pur dans une voix suave,' la plus frêle, la plus dolente (ici quelques traits empruntés à sa propre femme) et partant la plus aimable de toutes les éphémères créatures terrestres. Quoi de plus cher au monde qu'une bien-aimée souffrante ?
Aimez ce que jamais on ne verra deux fois.
La Nature, au contraire, c'est le splendide, immuable et aussi 'impassible théâtre' de 'la comédie humaine,' dont la ' voix triste et superbe ' sinistrement nous clame :
Je n'entends ni vos cris ni vos soupirs...
Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,
A côté des fourmis les populations...
On me dit une mère et je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,
Mon printemps ne sent pas vos adorations.
Aussi en son cœur le poète hait-il ce morne asile de nos douleurs, ce froid décor de nos amours : * la nature stupide nous insulte de toutes parts ' :
Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaines J'aime la majesté des souffrances humaines.
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* Ce vers, dit-il élargissant encore sa pensée, contient le sens de tous mes poèmes philosophiques : l'esprit de l'humanité, l'amour entier de l'humanité et de l'amélioration de ses destinées.' ' Il n'est pas douteux que, sur cette âpre cime d'une Nature presque surhumaine où ne l'a guère précédé que Lucrèce et ne l'a guère suivi que Madame Ackermann, Vigny est monté plus haut qu'aucun autre poète ; et le Message qu'en vrai Moïse il a rapporté de ces lieux si peu accessibles nous demeure à jamais impérissable. Si cette morne vision des choses contredit la sereine vision de Wordsworth, rien d'étonnant : elle la complète ; l'une et l'autre sont également fausses et vraies, n'étant que les deux moitiés de l'entière vérité ; la toute-puissante Nature n'est pas plus maternelle que marâtre : elle est insensible ; à l'homme de se résigner et de s'adapter.
Jusque sur ces froides cimes on sent que, sous la bienfaisante influence d'Éva, loin des Dalilas, loin des querelles sociales, loin des préoccupations religieuses, la sérénité est doucement revenue au cœur du poète morose : ses trois derniers poèmes en sont la preuve. Dès la Flûte (1843), trop dédaignée à notre avis, point une douce pitié sans aigreur ni amertume, une fraternelle pitié pour toute impuissance humaine, si touchante chez les êtres de bonne volonté. Pas plus que le poète génial (et Vigny devait alors mieux que personne sentir ses propres insuffisances), pas plus qu'aucun de nous, le pauvre aveugle ne peut réaliser son idéal, si humble qu'il soit : c'est le commun sort des mortels. Quand donc notre impuissance ne tient qu'à
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notre chétive condition terrestre, ne nous plaignons pas trop ; toute morale le dit, chrétienne ou kantienne : fax hominihus honae voluntatis !
J'aime, autant que le fort, le faible courageux ; Ce Sisyphe éternel est beau, seul, tout meurtri. . Si, plus haut parvenus, de glorieux esprits Vous dédaignent jamais, méprisez leur mépris... Tout homme a vu le mur qui borne son esprit.
Ainsi se fonde le noble orgueil de Vigny, non pas sur le mépris d'autrui, mais sur le seul culte de la vraie dignité humaine. Très curieusement le ton spirituel et familier de cette réconfortante parabole évoque les meilleures poésies réalistes de Cowper et de Crabbe, de Wordsworth et de Coppée. — Avec la Bouteille à la Mer, l'espoir renaît franchement au cœur de l'acharné contempteur de toute espérance terrestre, mais un espoir tout intellectuel, une opiniâtre confiance dans l'unique puissance du génie. * La foi dont il est embrasé,' dit Vigny, est au grave penseur solitaire le meilleur des gages que, * sur la mer des multitudes,' en l'universel naufrage des périssables banalités, son impérissable pensée, ' frêle passagère des hautes latitudes,' jamais ne sombrera.
Il voit des masses d'eau, les toise et les mesure. Les méprise en sachant qu'il en est écrasé... Qu'importe oubli, morsure, injustice insensée. Glaces et tourbillons de notre traversée? Sur la pierre des morts croît l'arbre de grandeur.. Le vrai Dieu, le Dieu fort est le Dieu des idées.
Jamais, à vrai dire, n'était encore quelque hésitation, Vigny n'a mieux choisi ni mieux façonné qu'en cette
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suprême heure d'inspiration le fragile et pourtant durable symbole qui va désormais, dans le puissant élan de ces strophes alertes de vie et de poésie, porter jusqu'aux dernières générations à venir ' l'élixir divin que boivent les esprits.' — Avec P Esprit Pur qui conclut si fièrement l'œuvre entière comme la vie même de Vigny, nous avons, par une invraisemblable anomalie, en guise de De Profundis, un suprême Te Deum : l'orgueil du gentilhomme s'incline devant l'orgueil du poète.
Si l'orgueil prend ton cœur quand le peuple me
nomme.
Que de mes livres seuls te vienne ta fierté. J'ai mis sur le cimier doré du gentilhomme Une plume de fer qui n'est pas sans beauté. J'ai fait illustre un nom qu'on m'a transmis sans
gloire.
S'il se sentait ainsi, de son vivant même, entrer dans la postérité, ce n'était point vaine illusion d'amourpropre. Sans annonces ni réclames, dix éditions de ses ouvrages venaient de s'écouler ; Vigny devenait classique, jusqu'en Angleterre. Les jeunes gens, disait-il, et surtout les jeunes filles, ont toujours formé * la partie de la nation qui m'a répondu la première '.
Jeune postérité d'un vivant qui vous aime ! Mes traits dans vos regards ne sont pas effacés... Flots d'amis renaissants ! puissent mes destinées Vous amener à moi de dix en dix années. Attentifs à mon œuvre ; et pour moi, c'est assez !
Voilà le cycle accompli. Vigny, comme Shakespeare, après avoir longuement langui dans les plus sombres abîmes de la pensée humaine, achève enfin ses jours
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dans la clarté des hauteurs sereines. Moïse ne se plaint plus de sa douloureuse supériorité : ayant eu le rare bonheur de donner cinq ou six fois aux plus profondes aspirations de l'âme contemporaine une suprême expression immortelle, il trouve désormais qu'il n'a point trop payé de toute une vie de souffrances ce tardif regain de gloire partielle. En dépit donc de son extrême élévation, malgré la rareté de ses meilleures manifestations, par la seule vertu de sa force et de sa beauté, son original génie a ' fait entendre à l'humanité la parole pour laquelle il était né.' Dès lors, comme le pasteur du peuple hébreu, il ne lui reste plus, en face de la Terre promise, qu'à mourir.
Rien dans la vie privée de Vigny ne pouvait expliquer cette ultime sérénité. ' Hélas ! toujours la même existence, répétait-il ; je quitte le chagrin pour la maladie, et la maladie pour le chagrin.' Auprès de lui achevait de languir sa femme, devenue presque aveugle. * Je n'irais pas jusqu'à Saint-Cloud, disait le pauvre " frère hospitalier," sans jeter l'incertitude et l'effroi de toute chose dans l'âme de tous les habitants de ma maison : mon oncle le trappiste n'était pas plus cloîtré que moi.' Soudainement paralysée, elle mourut enfin, cette pauvre Lydia, malgré la plus vigilante sollicitude ; elle mourut, * cette chère enfant, gémit-il, que je préservais de tout, et pour qui j'avais sacrifié tous mes goûts de voyages, tous mes désirs de liberté et de science, afin de me vouer à son salut comme une mère à sa fille... Hélas ! cette fois je suis vaincu.' — Il y avait en tous ces pieux soins d'autant plus d'abnégation qu'à force d'être