‹ Chatterton;Chapitre 41 sur 73 · Scène II · texte numérisé non relu

Scène II

Le Quaker, John Bell, un groupe d* ouvriers.

Le Qu., regardant arriver John Bell. Le voilà en 30 fureur... Voilà l'homme riche, le spéculateur heureux ; voilà l'égoïste par excellence, le juste selon la loi.

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J. Bell. {Vingt ouvriers le suivent en silence et s"* arrêtent contre la -porte. Aux ouvriers^ avec colère^ Non, non, non, non ! — Vous travaillerez davantage, voilà tout.

Un Ouvr., à ses camarades. Et vous gagnerez moins, voilà tout.

J. Bell. Si je savais qui a répondu cela, je le chasserais sur-le-champ comme l'autre.

Le Qu. Bien dit, John Bell ! tu es beau précisélo ment comme un monarque au milieu de ses sujets.

J. Bell. Comme vous êtes quaker, je ne vous écoute pas, vous ; mais, si je savais lequel de ceux-là vient de parler ! Ah ! l'homme sans foi que celui qui a dit cette parole ! Ne m'avez-vous pas tous vu compagnon parmi vous? Comment suis- je arrivé au bienêtre que l'on me voit? Ai-je acheté tout d'un coup toutes les maisons de Norton avec sa fabrique? Si j'en suis le seul maître à présent, n'ai- je pas donné l'exemple du travail et de l'économie? N'est-ce pas 20 en plaçant les produits de ma journée que j'ai nourri mon année? Me suis- je montré paresseux ou prodigue dans ma conduite ? — Que chacun agisse ainsi, et il deviendra aussi riche que moi. Les machines diminuent votre salaire, mais elles augmentent le mien ; j'en suis très fâché pour vous, mais très content pour moi. Si les machines vous appartenaient, je trouverais très bon que leur production vous appartînt ; mais j'ai acheté les mécaniques avec l'argent que mes bras ont gagné : faites de même, soyez laborieux, et surtout 30 économes. Rappelez-vous bien ce sage proverbe de nos pères : ' Gardons bien les sous, les schellings se gardent eux-mêmes.' Et à présent, qu'on ne me parle plus de Tobie ; il est chassé pour toujours. Retirez-vous sans rien dire, parce que le premier qui parlera sera chassé, comme lui, de la fabrique, et n'aura ni pain, ni logement, ni travail dans le village. {Jls sortent^

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Le Qu. Courage, ami ! je n'ai jamais entendu au parlement un raisonnement plus sain que le tien.

J. Bell revient encore irrité et s* essuyant le visage. Et vous, ne profitez pas de ce que vous êtes quaker pour troubler tout, partout où vous êtes. — Vous parlez rarement, mais vous devriez ne parler jamais. Vous jetez au milieu des actions des paroles qui sont comme des coups de couteau.

Le Qu. Ce n'est que du bon sens, maître John; lo et, quand les hommes sont fous, cela leur fait mal à la tête. Mais je n'en ai pas de remords ; l'impression d'un mot vrai ne dure pas plus que le temps de le dire ; c'est l'affaire d'un moment.

J. Bell. Ce n'est pas là mon idée : vous savez que j'aime assez à raisonner avec vous sur la politique ; mais vous mesurez tout à votre toise, et vous avez tort. La secte de vos quakers est déjà une exception dans la chrétienté, et vous êtes vous-même une exception parmi les quakers. — Vous avez partagé tous vos 20 biens entre vos neveux ; vous ne possédez plus rien qu'une chétive subsistance, et vous achevez votre vie dans l'immobilité et la méditation. — Cela vous convient, je le veux ; mais ce que je ne veux pas, c'est que, dans ma maison, vous veniez, en public, autoriser mes inférieurs à l'insolence.

Le Qu. Eh ! que te fait, je te prie, leur insolence? Le bêlement de tes moutons t'a-t-il jamais empêché de les tondre et de les manger ? — Y a-t-il un seul de ces hommes dont tu ne puisses vendre le lit ? Y a-t-il 30 dans le bourg de Norton une seule famille qui n'envoie ses petits garçons et ses filles tousser et pâlir en travaillant tes laines? Quelle maison ne t'appartient pas et n'est chèrement louée par toi? Quelle minute de leur existence ne t'est pas donnée? Quelle goutte de sueur ne te rapporte un schelling ? La terre de Norton, avec les maisons et les familles, est portée dans ta main

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comme le globe dans la main de Charlemagne. — Tu es le baron absolu de ta fabrique féodale.

J. Bell. C'est vrai, mais c'est juste. — La terre est à moi, parce que je l'ai achetée ; les maisons, parce que je les ai bâties; les habitants, parce que je les loge ; et leur travail, parce que je le paye. Je suis juste selon la loi.

Le Qu. Et ta loi est-elle juste selon Dieu?

J. Bell. Si vous n'étiez quaker, vous seriez pendu 10 pour parler ainsi.

Le Qu. Je me pendrais moi-même plutôt que de parler autrement, car j'ai pour toi une amitié véritable.

J. Bell. S'il n'était vrai, docteur, que vous êtes mon ami depuis vingt ans et que vous avez sauvé un de mes enfants, je ne vous reverrais jamais.

Le Qu. Tant pis, car je ne te sauverais plus toimême, quand tu es plus aveuglé par la folie jalouse des spéculateurs que les enfants par la faiblesse de leur âge. — Je désire que tu ne chasses pas ce mal- 20 heureux ouvrier. — Je ne te le demande pas, parce que je n'ai jamais rien demandé à personne, mais je te le conseille.

J. Bell. Ce qui est fait est fait. — Que n'agissentils tous comme moi ! — Que tout travaille et serve dans leur famille. — Ne fais- je pas travailler ma femme, moi ? — Jamais on ne la voit, mais elle est ici tout le jour ; et, tout en baissant les yeux, elle s'en sert pour travailler beaucoup. — Malgré mes ateliers et fabriques aux environs de Londres, je veux qu'elle continue 30 à diriger du fond de ses appartements cette maison de plaisance, où viennent les lords, au retour du parlement, de la chasse ou de Hyde-Park. Cela me fait de bonnes relations que j'utilise plus tard. — Tobie était un ouvrier habile, mais sans prévoyance. — Un calculateur véritable ne laisse rien subsister d'inutile autour de lui. — Tout doit rapporter, les choses animées et inanimées. — La terre est féconde et

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Targent est aussi fertile, et le temps rapporte l'argent. — Or, les femmes ont des années comme nous ; donc, c'est perdre un bon revenu que de laisser passer ce temps sans emploi. — Tobie a laissé sa femme et ses filles dans la paresse ; c'est un malheur très grand pour lui, je n'en suis pas responsable.

Le Qu. Il s'est rompu le bras dans une de tes machines.

J. Bell. Oui, et même il a rompu la machine.

Le Qu. Et je suis sûr que dans ton cœur tu regrettes plus le ressort de fer que le ressort de chair et de sang : va, ton cœur est d'acier comme tes mécaniques. — La Société deviendra comme ton cœur, elle aura pour dieu un lingot d'or et pour souverain pontife un usurier juif. — Mais ce n'est pas ta faute, tu agis fort bien selon ce que tu as trouvé autour de toi en venant sur la terre ; je ne t'en veux pas du tout, tu as été conséquent, c'est une qualité rare. — Seulement, si tu ne veux pas me laisser parler, laisse-moi lire. (// reprend son livre et se retourne dans son fauteuil.) ^^

J . B ELL ouvre la porte de sa femme avec force, Mistress Bell ! venez ici.

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