‹ Chatterton;Chapitre 45 sur 73 · Scène Première · texte numérisé non relu

Scène Première

Le Quaker, Chatterton.

Chatt. entre vite et comme en se sauvant. Enfin, nous voilà au port !

Le Qu. Ami, est-ce un accès de folie qui t'a pris?

Chatt. Je sais très bien ce que je fais.

Le Qu. Mais pourquoi rentrer ainsi tout à coup?

Chatt., agité. Croyez-vous qu'il m'ait vu?

Le Qu. Il n'a pas détourné son cheval, et je ne l'ai

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pas VU tourner la tête une fois. Ses deux grooms l'ont suivi au grand trot. Mais pourquoi l'éviter, ce jeune homme ?

Chatt. Vous êtes sûr qu'il ne m'a pas reconnu?

Le Qu. Si le serment n'était un usage impie, je pourrais le jurer.

Chatt. Je respire. — C'est que vous savez bien qu'il est de mes amis. C'est lord Talbdt.

Le Qu. Eh bien, qu'importe? un ami n'est guère plus méchant qu'un autre homme. lo

Chatt., marchant à grands pas avec humeur. Il ne pouvait rien m'arriver de pis que de le voir. Mon asile était violé, ma paix était troublée, mon nom était connu ici.

Le Qu. Le grand malheur !

Chatt. Le savez- vous, mon nom, pour en juger?

Le Qu. Il 7 a quelque chose de bien puéril dans ta crainte. Tu n'es que sauvage, et tu seras pris pour un criminel si tu continues.

Chatt. O mon Dieu, pourquoi suis-je sorti avec 20 vous? Je suis certain qu'il m'a vu.

Le Qu. Je l'ai vu souvent venir ici après ses parties de chasse. '

Chatt. Lui ?

Le Qu. Oui, lui, avec de jeunes lords de ses amis.

Chatt. Il est écrit que je ne pourrai poser ma tête nulle part. Toujours des amis?

Le Qu. Il faut être bien malheureux pour en venir à dire cela.

Chatt., avec humeur. Vous n'avez jamais marché 30 aussi lentement qu'aujourd'hui.

Le Qu. Prends-toi à moi de ton désespoir. Pauvre enfant ! rien n'a pu t'occuper dans cette promenade. La nature est morte devant tes yeux.

Chatt. Croyez-vous que mistress Bell soit très pieuse? Il me semble lui avoir vu une Bible dans les mains.

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Le Qu., brusquement. Je n'ai point vu cela. C'est une femme qui aime ses devoirs et qui craint Dieu^ Mais je n'ai pas vu qu'elle eût aucun livre dans les mains. {A part.) Où va-t-il se prendre ! à quoi ose-t-il penser ! J'aime mieux qu'il se noie que de s'attacher à cette branche. — (Haut.) C'est une jeune femme très froide, qui n'est émue que pour ses enfants, quand ils sont malades. Je la connais depuis sa naissance.

lo Chatt. Je gagerais cent livres sterling que cette rencontre de lord Talbot me portera malheur.

Le Qu. Comment serait-ce possible?

Chatt. Je ne sais comment cela se fera, mais vous verrez si cela manque. — Si cette jeune femme aimait un homme, il ferait mieux de se faire sauter la cervelle que de la séduire. Ce serait affreux, n'est-ce pas?

Le Qu. N'y aura-t-il jamais une de tes idées qui ne tourne au désespoir?

Chatt. Je sens autour de moi quelque malheur 20 inévitable. J'y suis tout accoutumé. Je ne résiste plus. Vous verrez cela ; c'est un curieux spectacle. — Je me reposais ici, mais mon ennemie ne m'y laissera pas.

Le Qu. Quelle ennemie?

Chatt. Nommez - la comme vous voudrez : la Fortune, la Destinée; que sais-je, moi?

Le Qu. Tu t^artes de la religion.

Chatt. va à lui et lui 'prend la main. Vous avez peur que je ne fasse du mal ici ? — Ne craignez rien. Je 30 suis inoffensif comme les enfants. Docteur, vous avez vu quelquefois des pestiférés ou des lépreux? Votre premier désir était de les écarter de l'habitation des hommes. — Écartez-moi, repoussez-moi, ou bien laissez-moi seul ; je me séparerai moi-même plutôt que de donner à personne la contagion de mon infortune. {pris et coups de jouet d^une partie de chasse finie ^ Tenez, voilà comme on dépiste le sanglier solitaire !

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