‹ Chatterton;Chapitre 47 sur 73 · Scène III · texte numérisé non relu

Scène III

Les Mêçfïes, Lord Talbot, Lord Lauderdale, Lord Kingston, et trois Jeunes Lords, en habits de chasse.

Lord T., un peu ivre. Où est-il? où est-il? Le voilà, mon camarade ! mon ami ! Que diable fais-tu ici? Tu nous as quittés? Tu ne veux plus de nous? c'est donc fini? Parce que tu es illustre à présent, tu nous dédaignes. Moi, je n'ai rien appris de bon à Oxford, si ce n'est à boxer, j'en conviens ; mais cela ne m'empêche pas d'être ton ami. — Messieurs, voilà mon bon ami...

20 Chatt., voulant l^ interrompre. Milord...

Lord T. Mon ami Chatterton.

Chatt., sérieusement, lui pressant la main. George, George ! toujours indiscret !

Lord T. Est-ce que cela te fait de la peine? — L'auteur des poèmes qui font tant de bruit ! le voilà ! Messieurs, j'ai été à l'Université avec lui. — Ma foi, je ne me serais pas douté de ce talent-là. Ah ! le sournois, comme il m'a attrapé ! — Mon cher, voilà lord Lauderdale et lord Kingston, qui savent par cœur 30 ton poème à^Harold. Ah ! si tu veux souper avec nous, tu seras content d'eux, sur mon honneur. Ils

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disent les vers comme Garrick. — La chasse au renard ne t'amuse pas ; sans cela, je t'aurais prêté Rébecca, que ton père m'a vendue. Mais tu sais que nous venons tous souper ici après la chasse. Ainsi, à ce soir. Ah ! par Dieu ! nous nous amuserons. — Mais tu es en deuil ! Ah 1 diable !

Chatt., avec tristesse. Oui, de mon père.

Lord T. Ah ! il était bien vieux aussi. Que veux-tu ! te voilà héritier.

Chatt., amèrement. Oui. De tout ce qu'il lui lo restait.

Lord T. Ma foi, si tu dépenses aussi noblement ton argent qu'à Oxford, cela te fera honneur ; cependant tu étais déjà bien sauvage. Eh bien, je deviens comme toi à présent, en vérité. J'ai le spleen, mais ce n'est que pour une heure ou deux. — Ah ! mistress Bell, vous êtes une puritaine. Touchez là, vous ne m'avez pas donné la main aujourd'hui. Je dis que vous êtes une puritaine ; sans cela, je vous aurais recommandé mon ami. 20

J. Bell. Répondez donc à milord, Kitty ! Milord, Votre Seigneurie sait comme elle est timide. {A Kitty) Montrez de bonnes dispositions pour son ami.

K. Bell. Votre Seigneurie ne doit pas douter de l'intérêt que mon mari prend aux personnes qui veulent bien loger chez lui. u ,^ . "J

J. Bell. Elle est si sauvage, milord, qu'elle ne lui a pas adressé la parole une fois, le croiriez-vous ? pas une fois depuis trois mois qu'il loge ici !

Lord T. Oh ! maître John Bell, c'est une timidité 30 dont il faut la corriger. Ce n'est pas bien. Allons, Chatterton, que diable ! corrige-la, toi aussi, corrige-la.

Le Qu., sans se lever. Jeune homme, depuis cinq minutes que tu es ici, tu n'as pas dit un mot qui ne . jy^^fût de trop.

■*-'i**^H " Lord T. Qu'est-ce que c'est que ça? Quel est cet animal sauvage?

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J. Bell. Pardon, milord, c'est un quaker. {Rires joyeux.)

Lord T. C'est vrai. Oh ! quel bonheur ! un quaker ! {Le lorgnant) Mes amis, c'est un gibier que nous n'avions pas fait lever encore. {Éclats de rires des lords)

Chatt. va vite à lord Talbot. {A demi-voix)

George, tout cela est bien léger ; mon caractère ne

s'y prête pas... Tu sais cela, souviens-toi de Prim-

lo rose-Hill !... J'aurai à te parler à ton retour de la

chasse.

Lord T., consterné. Ah ! si tu veux jouer encore du pistolet, comme tu voudras ! Mais je croyais t'avoir fait plaisir, moi. Est-ce que je t'ai affligé? Ma foi, nous avons bu un peu sec ce matin. — Qu'estce que j'ai donc dit, moi? J'ai voulu te mettre bien avec eux tous. Tu viens ici pour la petite femme, ] hein? J'ai vu ça, moi.

Chatt. Ciel et terre ! Milord, pas un mot de plus. 20 Lord T. Allons, il est de mauvaise humeur ce matin. Mistress Bell, ne lui donnez pas de thé vert ; il me tuerait ce soir, en vérité.

K. Bell, à part. Mon Dieu, comme il me parle effrontément !

Lord L. vient serrer la main à Chatterton. Pardieu ! je suis bien aise de vous connaître ; vos vers m'ont fort dii^ti.

Chatt. Diverti, milord?

Lord L. Oui, vraiment, et je suis charmé de vous 30 voir installé ici ; vous avez été plus adroit que Talbot, vous me ferez gagner mon pari.

Lord K. Oui, oui, il a beau jeter ses guinées chez le mari, il n'aura pas la petite Catherine, comment?... Kitty...

Chatt. Oui, milord, Kitty, c'est nom en abrégé.

K. Bell, à part. Encore ! Ces jeunes gens me montrent au doigt, et devant lui !

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Lord K. Je crois bien qu'elle aurait eu un faible pour lui ; mais vous l'avez, ma foi, supplanté. Au surplus, George est un bon garçon et ne vous en voudra pas. — Vous me paraissez souffrant.

Chatt. Surtout en ce moment, milord.

Lord T. Assez, messieurs, assez ; n'allez pas trop loin. (Deux grooms entrent à la fois)

Un Groom. Les chevaux de milord sont prêts.

Lord T., frappant sur Vépaule de John Bell. Mon bon John Bell, il n'y a de bons vins de France et lo d'Espagne que dans la maison de votre petite dévote de femme. Nous voulons les boire en rentrant, et tenez-moi pour un maladroit si je ne vous rapporte dix renards pour lui faire des fourrures. — Venez donc nous voir partir. — Passez, Lauderdale, passez donc. A ce soir tous, si Rébecca ne me casse pas le col.

J. Bell. Monsieur Chatterton, je suis vraiment heureux de faire connaissance avec vous. (// lui serre la main à lui casser Vépaule.) Toute ma maison est à votre service. {A Kitty^ qui allait se retirer.) Mais, 20 Catherine, causez donc un peu avec ce jeune homme. Il faut lui louer un appartement plus beau et plus cher.

K. Bell. Mes enfants m'attendent.

J. Bell. Restez, restez ; soyez polie ; je le veux absolument.

Chatt., au quaker. Sortons d'ici. Voir sa dernière retraite envahie, son unique repos troublé, sa douce obscurité trahie ; voir pénétrer dans sa nuit de si grossières clartés ! O supplice ! — Sortons d'ici. — Vous l'avais-je dit? 30

J. Bell. J'ai besoin de vous, docteur ; laissez monsieur avec ma femme : je vous veux absolument, j'ai à vous parler. Je vous racommoderai avec Sa Seigneurie.

Le Qu. Je ne sors pas d'ici. {Tous sortent. Il reste assis au milieu de la scène. Kitty et Chatterton debout^ les yeux baissés et interdits.)

se. iv] CHATTERTON 4I

Le Qu., à Kitty Bell. {Il prend la main gauche de Chatterton et met sa main sur le cœur de ce jeune homme) Les cœurs jeunes, simples et primitifs ne savent pas encore étouffer les vives indignations que donne la vue des hommes. — Mon enfant, mon pauvre enfant, la solitude devient un amour bien dangereux. A vivre dans cette atmosphère, on ne peut plus supporter le moindre souffle étranger. La vie est une tempête, mon ami ; il faut s'accoutumer à tenir la mer. — 10 N'est-ce pas une pitié, mistress Bell, qu'à son âge il ait besoin du port? Je vais vous laisser lui parler et le gronder.

K. Bell, troublée. Non, mon ami, restez, je vous prie. John Bell serait fâché de ne plus vous trouver. Et d'ailleurs, ne tarde-t-il pas à monsieur de rejoindre ses amis d'enfance? Je suis surprise qu'il ne les ait pas suivis.

Le Qu. Le bruit t'a importunée bien vivement, ma chère fille?

20 K. Bell. Ah ! leur bruit et leurs intentions ! monsieur n'est-il pas dans leurs secrets?

Chatt., à fart. Elle les a entendus ! elle est affligée ! Ce n'est plus la même femme.

K. Bell, au quaker^ avec une émotion mal contenue. Je n'ai pas vécu encore assez solitaire, mon ami : je le sens bien.

Le Qu., à Kitty Bell. Ne sois pas trop sensible à des folies.

K. Bell. Voici un livre que j'ai trouvé dans les 30 mains de ma fille. Demandez à monsieur s'il ne lui appartient pas.

Chatt. En effet, il était à moi ! et, à présent, je serais bien aise qu'il revînt dans mes mains.

K. Bell, à part. Il a l'air d'y attacher du prix.

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O mon Dieu ! je n'oserai plus le rendre à présent, ni le garder.

Le Qu., â part. Ah ! la voilà bien embarrassée. (// met la Bible dans sa poche, après avoir examiné à droite et à gauche leur embarras. A Chatterton^ Taistoi, je t'en prie ; elle est prête à pleurer.

K. Bell, se remettant. Monsieur a des amis bien gais et sans doute aussi très bons.

Le Qu. Ah ! ne les lui reprochons point ; il ne les cherchait pas. lo

K. Bell. Je sais bien que M. Chatterton ne les attendait pas ici.

Chatt. La présence d'un ennemi mortel ne m'eût pas fait tant de mal ; croyez-le bien, madame.

K. Bell. Ils ont l'air de connaître si bien M. Chatterton ! et nous, nous le connaissons si peu !

Le Qu., à demi voix, à Chatterton. Ah ! les misérables ! ils l'ont blessée au cœur. Chatt., au quaker. Et moi, monsieur ! K. Bell. M. Chatterton sait leur conduite comme 20 ils savent ses projets. Mais sa retraite ici, comment Font-ils interprétée?

Le Qu. se lève. Que le Ciel confonde à jamais cette race de sauterelles qui s'abat à travers champs, et qu'on appelle les hommes aimables ! Voilà bien du mal en un moment.

Chatt., faisant asseoir le quaker. Au nom de Dieu ! ne sortez pas que je ne sache ce qu'elle a contre moi. Cela me trouble affreusement.

K. Bell. M. Bell m'a chargé d'offrir à M. Chat- 30 terton une chambre plus convenable.

Chatt. Ah ! rien ne convient mieux que la mienne à mes projets.

K. Bell. Mais, quand on ne parle pas de ses projets, on peut inspirer, à la longue, plus de crainte que l'on n'inspirait d'abord d'intérêt, et je... Chatt. Et?...

se. IV] CHATTERTON 43

K. Bell. Il me semble...

Le Qu. Que veux- tu dire?

K. Bell. Que ces jeunes lords ont, en quelque sorte, le droit d'être surpris que leur ami les ait quittés pour cacher son nom et sa vie dans une famille aussi simple que la nôtre.

Le Qu., â Chatterton. Rassure-toi, ami ; elle veut dire que tu n'avais pas Pair, en arrivant, d'être le riche compagnon de ces riches petits lords.

lo Chatt., avec gravité. Si l'on m'avait demandé ici ma fortune, mon nom et l'histoire de ma vie, je n'y serais pas entré... Si quelqu'un me les demandait aujourd'hui, j'en sortirais.

Le Qu. Un silence qui vient de l'orgueil peut être mal compris ; tu le vois.

Chatt. va pour ré'ponàre^ -puis y renonce et s'écrie. Une torture de plus dans un martyre, qu'importe ! (// se retire en fuyant)

K. Bell, effrayée. Ah ! mon Dieu ! pourquoi 20 s'est-il enfui de la sorte? Les premières paroles que je lui adresse lui causent du chagrin !... mais en suisje responsable aussi?... Pourquoi est-il venu ici?... je n'y comprends plus rien ! je veux le savoir ! Toute ma famille est troublée pour lui et par lui ! Que leur ai- je fait à tous? Pourquoi l'avez- vous amené ici et non ailleurs, vous? — Je n'aurais jamais dû me montrer, et je voudrais ne les avoir jamais vus.

Le Qu., avec impatience et chagrin. Mais c'était à moi seul qu'il fallait dire cela. Je ne m'offense ni 30 ne me désole, moi. Mais à lui, quelle faute !

K. Bell. Mais, mon ami, les avez- vous entendus, ces jeunes gens? — O mon Dieu! comment se fait-il qu'ils aient la puissance de troubler ainsi une vie que le Sauveur même eût bénie? — Dites, vous qui êtes un homme, vous qui n'êtes point de ces méchants désœuvrés, vous qui êtes grave et bon, vous qui pensez qu'il y a une âme et un Dieu ; dites, mon ami, com-

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ment donc doit vivre une femme? Où donc faut-il se cacher? Je me taisais, je baissais les yeux, j'avais étendu sur moi la solitude comme un voile, et ils l'ont déchiré. Je me croyais ignorée, et j'étais connue comme une de leurs femmes ; respectée, et j'étais l'objet d'un pari. A quoi donc m'ont servi mes deux enfants toujours à mes côtés comme des anges gardiens? A quoi m'a servi la gravité de ma retraite? Quelle femme sera honorée, grand Dieu ! si je n'ai pu l'être, et s'il suffit aux jeunes gens de la voir passer dans la lo rue pour s'emparer de son nom et s'en jouer comme d'une balle qu'ils se jettent l'un à l'autre ! {La voix lui manque. Elle pleure.) O mon ami, mon ami ! obtenez qu'ils ne reviennent jamais dans ma maison.

Le Qu. Qui donc?

K. Bell. Mais eux... eux tous... tout le monde.

Le Qu. Comment?

K. Bell. Et lui aussi... oui, lui. {Elle fond en larmes^

Le Qu. Mais tu veux donc le tuer? Après tout, 20 qu'a-t-il fait?

K. Bell, avec agitation. O mon Dieu ! moi, le tuer ! — moi qui voudrais... O Seigneur, mon Dieu \ vous que je prie sans cesse, vous savez si j'ai voulu le tuer ! mais je vous parle et je ne sais si vous m'entendez. Je vous ouvre mon cœur, et vous ne me dites pas que vous y lisez. — Et si votre regard y a lu, comment savoir si vous n'êtes pas mécontent ! Ah ! mon ami... j'ai là quelque chose que je voudrais dire... Ah ! si mon père vivait encore ! {Elle frend 30 la main du quaker) Oui, il y a des moments où i£^ vonçlrais êtfe catholique, à cause de leur confession. Enfin ! ce n'est autre chose que la confidence ; mais la confidence divinisée... j'en aurais besoin !

Le Qu. Ma fille, si ta conscience et la contemplation ne te soutiennent pas assez, que ne viens-tu donc à moi?

se. iv] CHATTERTON 45

K. Bell. Eh bien, expliquez-moi le trouble où me jette ce jeune homme 1 les pleurs que m'arrache malgré moi sa vue, oui, sa seule vue !

Le Qu. O femme ! faible femme ! au nom de Dieu, cache tes larmes, car le voilà.

K. Bell. O Dieu ! son visage est renversé !

Chatt., rentrant comme un fou, sans cha-peau. Il traverse la chambre et marche en fartant sans voir personne. ...Et d'ailleurs, et d'ailleurs, ils ne possèlo dent pas plus leurs richesses que je ne possède cette chambre. — Le monde n'est qu'un mot. — On peut perdre ou gagner le monde sur parole, en un quart d'heure ! Nous ne possédons tous que nos six pieds, c'est le vieux Will qui l'a dit. — Je vous rendrai votre chambre quand vous voudrez ; j'en veux une encore plus petite. Pourtant je voulais encore attendre le succès d'une certaine lettre. Mais n'en parlons plus. (// se jette dans un fauteuil.)

Le Qu. se lève et va à lui, lui prenant la tête. {A àemi- 20 voix") Tais-toi, ami, tais-toi, arrête. — Calme, calme ta tête brûlante. Laisse passer en silence tes emportements, et n'épouvante pas cette jeune femme qui t'est étrangère.

Chatt. se lève vivement sur le mot étrangère, et dit avec une ironie frémissante. Il n'y a personne sur la terre à présent qui ne me soit étranger. Devant tout le monde je dois saluer et me taire. Quand je parle, c'est une hardiesse bien inconvenante, et dont je dois demander humblement pardon... Je ne voulais 30 qu'un peu de repos dans cette maison, le temps d'achever de coudre l'une à l'autre quelques pages que je dois ; à peu près comme un menuisier doit à l'ébéniste quelques planches péniblement passées au rabot. — Je suis ouvrier en livres, voilà tout. — Je n'ai pas besoin d'un plus grand atelier que le mien, et M. Bell est trop attendri de l'amitié de lord Talbot pour moi, on peut l'aimer ici, cela se conçoit. — Mais

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son amitié pour moi, ce n'est rien. Cela repose sur une ancienne idée que je lui ôterai d'un mot ; sur un vieux chiffre que je rayerai de sa tête, et que mon père a emporté dans le pli de son linceul ; un chiffre assez considérable, ma foi, et qui me valait beaucoup de révérences et de serrements de main. — Mais tout cela est fini, je suis ouvrier en livres. — Adieu, madame ; adieu, monsieur. Ha ! ha ! — Je perds bien du temps ! A l'ouvrage ! à l'ouvrage ! (// monte à grands pas Vescalier de sa chambre et s^y enferme) 10

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