Scène IV
Les Mêmes, Lord Talbot, John Bell.
Lord T. Oui, oui, je vais les aller joindre tous, qu'ils se réjouissent ! moi, je n'ai plus le cœur à leur joie. J'ai assez d'eux, laissez-les souper sans moi. Je me suis assez amusé à les voir se ruiner pour essayer 30 de me suivre ; à présent, ce jeu-là m'ennuie. Monsieur Bell, j'ai à vous parler. — Vous ne m'aviez pas dit les chagrins et la pauvreté de mon ami, de Chatterton.
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J. Bell, à Kitty Bell. Mistress Bell, votre absence est nécessaire... pour un instant. {Kitty Bell se retire lentement dans sa chambre^ Mais, milord, ses chagrins, je ne les vois pas ; et, quant à sa pauvreté, je sais qu'il ne doit rien ici.
Lord T. O Ciel ! comment fait-il ? Oh ! si vous saviez et vous aussi, bon quaker, si vous saviez ce que l'on vient de m'apprendre ! D'abord ses beaux poèmes ne lui ont pas donné un morceau de pain. — Ceci est tout simple ; ce sont des poèmes, et ils sont lo beaux : c'est le cours naturel des choses. Ensuite, une espèce d'érudit, un misérable inconnu et méchant, vient de publier (Dieu fasse qu'il l'ignore !) une atroce calomnie. Il a prétendu prouver o^Harolà et tous ses poèmes n'étaient pas de lui. Mais, moi, j'attesterai le contraire, moi qui l'ai vu les inventer à mes côtés, là, encore enfant ; je l'attesterai, je l'imprimerai, et je signerai Talbot.
Le Qu. C'est bien, jeune homme.
Lord T. Mais ce n'est pas tout. N'avez-vous pas 20 vu rôder chez vous un nommé Skirner?
J. Bell. Oui, oui, je sais ; un riche propriétaire de plusieurs maisons dans la Cité.
Lord T. C'est cela.
J. Bell. Il est venu hier.
Lord T. Eh bien, il le cherche pour le faire arrêter, lui, trois fois millionnaire, pour quelque pauvre loyer qu'il lui doit. Et Chatterton... — Oh! voilà qui est horrible à penser. — Je voudrais, tant cela fait honte au pays, je voudrais pouvoir le dire si bas que 30 l'air ne pût l'entendre. — Approchez, tous deux. — Chatterton, pour sortir de chez lui, a promis par écrit et signé... — oh! je l'ai lu... — il a signé que, tel jour (et ce jour approche), il payerait sa dette, et que, s'il mourait dans l'intervalle, il vendait à l'École de chirurgie... on n'ose pas dire cela... son corps pour la payer ; et le millionnaire a reçu l'écrit !
se. IV] CHATTERTON 6l
Le Qu. O misère ! misère sublime !
Lord T. Il n'y faut pas songer ; je donnerai tout à son insu ; mais sa tranquillité, la comprenez-vous ?
Le Qu. Et sa fiertéj jie la comprends-tu pas, toi, ami ?
Lord Tn^lïTrnonsieur, je le connaissais avant vous, je le veux voir. — Je sais comment il faut lui parler. Il faut le forcer de s'occuper de son avenir... et, d'ailleurs, j'ai quelque chose à réparer.
J. Bell. Diable ! diable ! voilà une méchante lo affaire ; à le voir si bien avec vous, milord, j'ai cru que c'était un vrai gentleman, moi ; mais tout cela pourra faire chez moi un esclandre. Tenez, franchement, je désire que ce jeune homme soit averti par ~,^vous qu'il ne peut demeurer plus d'un mois ici, milord. — -
Lord T., avec un rire amer. N'en parlons plus, ^^
monsieur; j'espère, s'il a la bonté d'y venir, que ma çy^"^ maison le dédommagera de la vôtre. :s'^ \^^ ^
K. Bell revient timidement. Avant que Sa Sei-*^^'^ " "^ gneurie se retire, j'aurais voulu lui demander quelque 20 chose, avec la permission de M. Bell.
J. Bell, se promenant brusquement au fond de la chambre. Vous n'avez pas besoin de ma permission. Dites ce qu'il vous plaira.
K. Bell. Milord connaît-il M. Beckford, le lord maire de Londres?
Lord T. Parbleu ! madame, je crois même que nous sommes un peu parents ; je le vois toutes les fois que je crois qu'il ne m'ennuiera pas, c'est-à-dire une fois par an. — Il me dit toujours que j'ai des dettes, 30 et pour mon usage je le trouve sot ; mais en général on l'estime.
K. Bell. M. le docteur m'a dit qu'il était plein de sagesse et de bienfaisance.
Lord T. A vrai dire, et à parler sérieusement, c'est le plus honnête homme des trois royaumes. Si vous désirez de lui quelque chose... j'irai le voir ce soir même.
62 CHATTERTON [aCTE III
K. Bell. Il y a, je crois, ici quelqu'un qui aura affaire à lui, et... {Ici Chatterton descend de sa chambre avec les deux enfants.)
J. Bell. Que voulez-vous dire? Êtes-vous folle?
K. Bell, saluant. Rien que ce qu'il vous plaira.
Lord T. Mais laissez-la parler, au moins.
Le Qu. La seule ressource qui reste à Chatterton, c'est cette protection.
Lord T. Est-ce pour lui? J'y cours.
J. Bell, à sa femme. Comment donc savez-vous si lo bien ses affaires?
Le Qu. Je les lui ai apprises, moi.
J. Bell, à Kitty. Si jamais !...
K. Bell. Oh ! ne vous emportez pas, monsieur ! nous ne sommes pas seuls.
J. Bell. Ne parlez plus de ce jeune homme. {Ici Chatterton, qui a remis les deux enfants entre les mains de leur mère, revient vers la cheminée)
K. Bell. Comme vous l'ordonnerez.
J. Bell. Milord, voici votre ami, vous saurez de 20 lui-même ses sentiments.