‹ Chatterton;Chapitre 56 sur 73 · Scène VIII · texte numérisé non relu

Scène VIII

Chatterton, Kitty Bell.

(Kîtty Bell sort lentement de sa chambre^ s^ arrête, observe Chatterton, et va se placer entre la cheminée et lui. — // cesse tout à coup de déchirer ses papiers)

K. Bell, à part. Que fait-il donc? Je n'oserai jamais lui parler ! Que brûle-t-il? Cette flamme me fait peur, et son visage éclairé par elle est lugubre. {A Chatterton.) N'allez- vous pas rejoindre milord?

Chatt. laisse tomber ses papiers ; tout son corps frémit. Déjà ! — Ah ! c'est vous ! — Ah ! madame ! lo à genoux ! par pitié ! oubliez-moi.

K. Bell. Eh! mon Dieu! pourquoi cela ? qu'avezvous fait?

Chatt. Je vais partir. — Adieu ! — Tenez, madame, il ne faut pas que les femmes soient dupes de nousplus longtemps. Les passions des poètes n'existent qu'à peine. On ne doit pas aimer ces gens-là ; franchement, ils n'aiment rien ; ce sont tous des égoïstes. Le cerveau se nourrit aux dépens du cœur. Ne les lisez jamais et ne les voyez pas ; moi, j'ai été plus 20 mauvais qu'eux tous.

K. Bell. Mon Dieu ! pourquoi dites-vous : * J'ai été'?

Chatt. Parce que je ne veux plus être poète ; vous le voyez, j'ai déchiré tout. — Ce que je serai ne vaudra guère mieux, mais nous verrons. Adieu ! — Ecoutezmoi ! Vous avez une famille charmante ; aimez-vous vos enfants?

K. Bell. Plus que ma vie, assurément.

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Chatt. Aimez donc votre vie pour ceux à qui vous Pavez donnée.

K. Bell. Hélas ! ce n'est que pour eux que je l'aime.

Chatt. Eh ! quoi de plus beau dans le monde, ô Kitty Bell ! Avec ces anges sur vos genoux, vous ressemblez à la divine Charité.

K. Bell. Ils me quitteront un jour.

Chatt. Rien ne vaut cela pour vous ! — C'est là lo le vrai dans la vie ! Voilà un amour sans trouble et sans peur. En eux est le sang de votre sang, l'âme de votre âme : aimez-les, madame, uniquement et pardessus tout. Promettez-le-moi !

K. Bell. Mon Dieu ! vos yeux sont pleins de larmes, et vous souriez.

Chatt. Puissent vos beaux yeux ne jamais pleurer et vos lèvres sourire sans cesse ! O Kitty ! ne laissez entrer en vous aucun chagrin étranger à votre paisible famille.

20 K. Bell. Hélas ! cela dépend-il de nous?

Chatt. Oui ! oui !... Il y a des idées avec lesquelles on peut fermer son cœur. — Demandez au quaker, il vous en donnera. — Je n'ai pas le temps, moi ; laissezmoi sortir. (// marche vers sa chambre^

K. Bell. Mon Dieu ! comme vous souffrez !

Chatt. Au contraire. — Je suis guéri. — Seulement, j'ai la tête brûlante. Ah ! bonté ! bonté ! tu me fais plus de mal que leurs noirceurs.

K. Bell. De quelle bonté parlez-vous? Est-ce de 30 la vôtre ?

Chatt. Les femmes sont dupes de leur bonté. C'est par bonté que vous êtes venue. On vous attend là-haut ! J'en suis certain. Que faites-vous ici ?

K. Bell, émue profondément et Vœil hagard. A présent, quand toute la terre m'attendrait, j'y resterais.

Chatt. Tout à l'heure je vous suivrai. — Adieu î adieu !

72 CHATTERTON [aCTE III

K. Bell, V arrêtant. Vous ne viendrez pas?

Chatt. J'irai. — J'irai.

K. Bell. Oh ! vous ne voulez pas venir.

Chatt. Madame, cette maison est à vous, mais cette heure m'appartient.

K. Bell. Qu'en voulez-vous faire?

Chatt. Laissez-moi, Kitty. Les hommes ont des moments où ils ne peuvent plus se courber à votre taille et s'adoucir la voix pour vous... Kitty Bell, laissez-moi. lo

K. Bell. Jamais je ne serai heureuse si je vous laisse ainsi, monsieur.

Chatt. Venez-vous pour ma punition? Quel mauvais génie vous envoie?

K. Bell. Une épouvante inexplicable.

Chatt. Vous serez épouvantée si vous restez.

K. Bell. Avez-vous de mauvais desseins, grand Dieu?

Chatt. Ne vous en ai- je pas dit assez? Comment êtes-vous là? 20

K. Bell. Eh ! comment n'y serais-je plus?

Chatt. Parce que je vous aime, Kitty.

K. Bell. Ah ! monsieur, si vous me le dites, c'est" que vous voulez mourir.

Chatt. J'en ai le droit, de mourir. — Je le jure devant vous, et je le soutiendrai devant Dieu !

K. Bell. Et moi, je vous jure que c'est un crime ; ne le commettez pas.

Chatt. Il le faut, Kitty, je suis condamné.

K. Bell. Attendez seulement un jour pour penser 30 à votre âme.

Chatt. Il n'y a rien que je n'aie pensé, Kitty.

K. Bell. Une heure seulement pour prier.

Chatt. Je ne peux plus prier.

K. Bell. Et moi ! je vous prie pour moi-même. Cela me tuera.

Chatt. Je vous ai avertie ! il n'est plus temps.

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K. Bell. Et si je vous aime, moi !

Chatt. Je Pai vu, et c'est pour cela que j'ai bien fait de mourir ; c'est pour cela que Dieu peut me pardonner.

K. Bell. Qu'avez-vous donc fait?

Chatt. Il n'est plus temps, Kitty ; c'est un mort qui vous parle.

K. Bell, à genoux, les mains au ciel. Puissances du ciel ! grâce pour lui.

ïo Chatt. Allez- vous-en... Adieu !

K. Bell, tombant. Je ne le puis plus...

Chatt. Eh bien donc ! prie pour moi sur la terre et dans le ciel. (// la baise au front et remonte Vescalier en chancelant ; il ouvre sa 'porte et tombe dans sa chambre^

K. Bell. Ah ! — Grand Dieu ! {Elle trouve la fiole.) Qu'est-ce que cela ? — Mon Dieu ! pardonnez-lui.

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