‹ Chatterton: drameChapitre 12 sur 80 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

LE QUAKER, JOHN BELL, un groupe D'ouvtiERg.

LE QUAKER seul , regardant arriver Jobn BelL

Le voilà en fureur... Voilà l'homme riche, le spéculateur heureux ; voilà Tëgoîste par excellence, le juste selon la loi.

JOHN BELL. Yiogt ouvriers le suivent en silence et s'arrêtent

contre la porte.

Aux ouvriers, avec colère. ,

Non , non , non , non ! — Vous travaillerec davantage , voilà tout.

VS OUVRIER, à ies camarades.

£t vous gagnerez moins , voilà tout.

JOHN BELL

Si je savais qui a répondu cela , je le chasserais sur-le-champ comme Tautre.

LE QUAKER

Bien dit , John Bell ! tu es beau précisément «omme un monarque au milieu de ses sujets.

JOHN BELL

Comme vous êtes Quaker, je ne vous écoute

ACTC 1, SCÈNE II. 39>

pas , TOUS ; mais si je savais lequel de ceux-là vient de parler ! Ah!... rhomroe sans foi que celui qui a dit cette parole ! Ne m'avez-vous pas tous vu compagnon parmi vous ? Comment suis-je arrivé au bien-être que Ton me voit ? Ai-je acheté tout d'un coup toutes les maisons de Norton avec sa fabrique ? Si j'en suis le seul* maître à présent , n'ai-je pas donné l'exemple du travail et de l'économie ? N'est-ce pas en plaçant les produits de ma journée que j'ai nourri mon année? Me suis-je montré paresseux ou prodigue dans ma conduite? — Que chacun agisse ainsi, et il deviendra aussi riche que moi. Les machines diminuent votre salaire, mais elles augmentent le mien ; j'en suis très fâché pour vous, mais très content pour moi. Si les machines vous ' appartenaient , je trouverais très bon que leur production vous appartint ; mais j'ai acheté les mécaniques avec l'argent que mes bras ont gagné : faites de même , soyez laborieux , et surtout économes. — Rappelezvous bien ce sage proverbe de nos pères ; gardons bien le* ioug, les sehellings se gardent euxmêmeê. Et à présent , qu'on ne me parle plus de Tobie ; il est chassé pour toujours. Retirez-vous, sans rien dire, parce que le premier qui parlera.

sera chassé comme lai de la fabrique , et n*aura ni pain , ni logement , ni travail dans le Tillage,

Uft sortent.

LE QUAKER

Courage, ami! je n'ai jamais entendu au parlement un raisonnement plus sain que le tien.

JOHN BELL revient encore irrite et «'essuyant le visage.

£t vous , ne profitez pas de ce que vous êtes Quaker pour troubler tout partout où vous êtes. — Vous parlez rarement, mais vous devriez ne parler jamais. — Vous jetez au milieu des actions des paroles qui sont comme des coups^ de couteau.

LB QUAKER

Ce n^est que du bon sens, maître John; et quand les hommes sont fous , cela leur fait mal à la tète. Mais je n'en ai pas de remords ; l'impression d'un mot vrai ne dure pas plus que te temps de le dire ; c'est l'affaire d'un moment.

JOHN BELL

Ce n'est pas là mon idée : vous savez que j'aime assez à raisonner avec vous sur la poli* tique ; mais vous mesurez tout à votre toise ,

ACTB I, SCÈNE II. 41

et TOUS avez tort. La secte de vos Quakers est déjà une exception dans la chrétienté, et tous êtes vous-même une exception parmi les Quakers. — Vous avez partagé tous vos biens entre ▼os neveux ; vous ne possédez plus rien qu*une chétive subsistance , et vous achevez votre vie dans rimmobilité et la méditation. — Cela vous convient , je le veux ; mais ce que je ne veux pas , c*est que , dans ma maison , vous veniez , en public, autoriser mes inférieurs à Tinsolence.

LE QUAKER

£h ! que te fait, je te prie , leur insolence ? Le bêlement de tes moutons t'a-t-il jamais empêché de les tondre et de les manger? — Ya-t-il un seul de ces hommes dont tu ne puisses vendre le lit?... Y a-t-il dans le bourg de Norton une seule famille qui n'envoie ses petits garçons et ses filles tousser et pâlir en travaillant tes laines? Quelle maison ne t'appartient et n'est chèrement louée par toi? Quelle minute de leur existence ne t'est donnée? Quelle goutte de sueur ne te rapporte un schelling? La terre de Norton , avec les maisons et les familles , est portée dans ta main comme le globe dans la

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main de Charlemagne. — Tu es le baron absola de (a fabrique féodale.

JOHN BELL

C'est yraî , mais c'est juste. — La terre est à moi, parce que je Tai achetée ; les maisons, parce que je les ai bâties ; les babitans, parce que je les loge ; et leur travail , parce que je le paie. Je suis juste selon la loi.

LE QUAKER

Ta loi est-elle selon Dieu ?

JOHN BELL

Si TOUS n'étiez Quaker, vous seriez pendu pour parler ainsi . .

LE QUAKER

Je me pendrais moi-même plutôt que de parler autrement, car j^ai pour toi une amitié véritable.

JOHN BELL

S'il n'était vrai , docteur, que vous êtes mon ami depuis vingt ans , et que vous avez sauvé un de mes enfans, je ne vous reverrais jamais.

LE QUAKER

Tant pis , car je ne te sauverais plus toi-même,

ACTff I, SCÈIfB II. 4'^

qaand tu es plus aveuglé par la folie jalouse des spéculateurs que les enfans par la faiblesse de leur âge. ~ Je désire que tu ne chasses pasce malheureux ouvrier. — Je ne te le demande pas , parce que je n'ai jamais rien demandé à. personne, mais je te le conseille.

JOHN BELL

Ce qui est fait est fait. — Que «l'agissent-ils tous comme moi ? — Que tout travaille et serve dans leur famille. — Ne fais-je pas travailler ma femme , moi ?— Jamais on ne la voit , mais elle est ici tout le jour; et tout en baissant les yeux, elle s'en sert pour travailler beaucoup. — IMÇalgré mes ateliers et mes fabriques aux environs de Londres , je veux qu'elle continue à diriger, du fond de ses appartemens , cette maison de plaisance , où viennent les lords , au retour du parlement, de la chasse ou de Hyde-Park. Cela me fait de bonnes relations que j'utilise plus tard. — Tobie était un ouvrier habile , mais sans prévoyance. — Un calculateur véritable ne laisse rien subsister d'inutile autour de lui. — Tout doit rapporter, les choses animées et inanimées. — La terre est féconde , l'argent est aussi fertile , et le temps rapporte l'argent. — Or, les.

44 CHATTKRTOIT.

femraes ont des années comme nous, dono oVst perdre un bon revenu que laisser passer ce temps sans emploi. — Tobie a laissé sa femme et ses filles dans la paresse ; c'est un malheur très-g^and pour lui , mais je n'en suis pas responsable.

LE QUAKER

11 s*est rompu le bras dans une de tes machines.

JOHN BELL

Oui , et même il a rompu la machine.

LE QUAKER

£t je suis sûr que dans ton cœur tu regrettes plus le ressort de fer que le ressort de chair et de sang : va , ton cœur est d'acier comme tes mécaniques. — La société deviendra comme ton cœur, elle aura pour Dieu un lingot d'or et pour empereur un usurier juif. — Mais ce n'est pas ta faute , tu agis fort bien selon ce que tu as trouvé autour de toi en venant sur la terre ; je ne t'en veux pas du tout, tu as été conséquent, « c'est une qualité rare. — Seulement, si tune veux pas ^ne laisser parler, laisse-moi lire.

11 reprend son livre et se reloume dans son fauteuil.

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