‹ Chatterton: drameChapitre 39 sur 80 · ACTE n , SCtRE T · texte numérisé non relu

ACTE n , SCtRE T

LE QUAKER

Écoute , écoute , je t'en prie. — Gomment le mal sort du bien, et le désordre de Tordre même , voilà ce que tu ne peux t*expliquer , n'est-ce pas? £h bien ! sache, ma chère fille, qu'il a suffi pour cela d'un regard de toi , inspiré par la plus belle vertu qui siège à la droite de Dieu , la pitié. — Ce jeune homme, dont l'esprit a trop vite mûri sous les ardeurs de la poésie , comme dans une serre brûlante , a con-serve le cœur naïf d'un enfant. Il n'a plus de famille, et, sans se l'avouer, en cherche une ; il s'est accoutumé à te voir vivre près de lui , et peut-être s'est habitué à s'inspirer de ta vue et de ta grâce maternelle. La paix qui règne autour de toi a été aussi dangereuse pour cet esprit rêveur , que le sommeil sous la blanche tubéreuse ; ce n'est pas ta faute , si , repoussé de tous côtés , il s'est cru heureux d'un accueil bienveillant; mais enfin cette existence de sympathie silencieuse et profonde est devenue la sienne. — Te crois-tu bien le droit de la lui ôter?

KITTY BELL

Hélas ! croyez- vous donc qu'il ne nous ait pas trompés?

96 ClATTEftTOlf.

LE QUAKER

LoTelaoe ayait plus de dix-huit aùs, Kitty.

Et no liB^tu pas sur le firent de ChatleHon la timidité de la misère ? Moi, je l'ai aondëe, elle est profondé»

KITTY BELL

Oh ! mon Dieu ! quel mal a dû lui faire ce que j*ai dit tout a Theure !

LE QUAKER

Je le crois, madame.

KITTY BELL

Madame? — Ah ! ne vous fachex pas. Si tous sayies ce que j'ai fait et ce que j'allais faire!

LE QUAKER

Je veux bien le savoir.

KITTY BELL

Je me suis cachée de mon mari , pour quelques sommes que j'ai données pour monsieur Chatterton. Je n'osais pas les lui demander et je ne les ai pas reçues encore. Mon mari s'en est aperçu. Dans ce moment même j'allais peut-être me déterminer à en parler à ce jeune

ACTB II, SCÈNE y. 97

homme. Oh ! qae je vous remercie de m'ayoir épargné cette mauvaise action. Oui ^ c'eût été un crime assurément , n'est-ce pas ?

LB QUÀKEa.

.11 en aurait fait un, loi, plutôt que de ne pas vous satisfaire. Fier comme je le connais, cela est certain. Mon amie, ménageons-le. Il est atteint d*une maladie toute morale et presque incurable , et quelquefois contagieuse ; maladie terrible qui se saisit surtout des âmes jeunes, ardentes et toutes neuves à la vie , éprises de l'amour du juste et du beau , et venant dans le monde pour y rencontrer , à chaque pas , toutes les iniquités et toutes les laideurs d'une société mal construite. Ge mal , c'est la haine de la vie et l'amour de la mort : c'est l'obstiné suicide.

KITTY BELL

Oh ! que le Seigneur lui pardonne ! serait- ce vrai?

Elle se cache la tête pour pleurer.

LE QUAKER

J« dis obstiné , parce qu'il est rare que ces malheureux renoncent à leur projet quand il est arrêté en eux-mêmes .

En est-il là? En êtes- vous sûr? Dites-moi vrai! dites-moi tout. Je ne veux pas qu'il meure! — Qu*a-t-il fait? que veut-il? Un homme si jeune! une ame céleste! la bonté des anges! la candeur des enfans ! une ame toute éclatante de pureté , tomber ainsi dans le crime des crimes, celui que Christ hésiterait lui-même à pardonner. Non , cela ne sera pas , il ne se tuera pas. Que lui faut-il? est-ce de l'argent? Eh bien ! j'en aurai. — Nous en trouverons bien quelque part pour lui. Tenez , tenez , voilà des bijoux , que jamais je n'ai daigné porter, prenez-les, vendez tout. — Se tuer ! ftà-, devant moi, et mes enfans ! — Vendez , vendez , je dirai ce que je pourrai. Je recommencerai à me cacher ; enGn je ferai mon crime aussi , moi ; je mentirai .* voilà tout.

LE QUAKER

Tes mains ! tes mains ! ma fille , que je les adore.

Il baise ses deux mains réunies.

' Tes fautes sont innocentes , et , pour cacher ton mensonge miséricordieux , les saintes tes sœurs étendraient leurs voiles ; mais garde tes

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