‹ Chatterton: drameChapitre 4 sur 80 · DE TRAVAIL · texte numérisé non relu

DE TRAVAIL

travail? Eh quoi ! les nations manquent-elles à ce point de superflu ? Ne prendrons-nous pas , sur les palais et les milliards que nous donnons, une mansarde et un pain pour ceux qui tentent sans cesse d'idéaliser leur nation maigre elle ? Cesserons - nous de leur dire : Désespère et meurs ; despair and die ? — C'est au législateur à guérir cette plaie, l'une des plus vives et des plus profondes de notre corps social ; c'est à lui qu'il appartient de réaliser dans le présent une partie des jugemens meilleurs de l'avenir, en assurant quelques années d'existence seulement à tout homme qui aurait donné un seul gage du talent divin. Il ne lui faut que deux choses : la vie et la rêverie ^ le PAIN et le TEMPS.

âO DERIflÈBB HUIT

Voilà le sentiment et le vœu qui m'a tait écrire ce drame ; je ne descendrai pas de cette question à celle de la forme d*art que j'ai créée. La vanité la plus vaine est peut-être celle des théories littéraires. Je ne cesse de m'étonner qu'il y ait eu des hommes qui aient pu croire de bonne foi , durant un jour entier, à la durée des règles qu'ils écrivaient. Une idée vient au monde tout armée, comme Minerve; elle revêt, en naissant, la seule armure qui lui convienne , et qui doive dans Ta venir être sa forme durable : Tune, aujourd'hui, aura un vêtement composé de mille pièces; Vautre, demain , un vêtement simple. Si elle parait belle à tous , on se hâte de calquer sa forme , et de prendre sa mesure; les rhéteurs notent ses dimensions , pour qu'à l'avenir on en taille de semblables. Soin puéril ! — Il n'y a ni maître ni école en poésie ; le seul maître , c'est celui qui daigne faire descendre dans l'homme l'émo-

M TBAVIIL* SI

ûon féconde, et faire sortir les idées de nos fronts , qui en sont brisés quelquefois*

Paisse cette forme ne pas être renversée par rassemblée qui la jugera dans six mois! avec elle périrait un plaidoyer en faveur de quelques infortunés inconnus; mais je crms trop pour craindre beaucoup. — Je crois surtout à l'avenir et au besoin universel de choses sérieuses; maintenant que ramusemerit des yeux par des surprises enfantines fait sourire tout le monde au milieu même de ses grandes aventiH'es^, c'est, ce me semble, le temps du drame de la pens^.

Une idée qui est Texamen d'une blessure de Tame devait avoir dans sa forme l'unité la plus complète, la simplicité la plus sévère. S'il existait une intrigue moins compliquée que celle-ci , je la choisirais. L'action matérielle est assez peu de chose pourtant. Je ne crois pas que personne la réduise a une plus simjde expression que moi-même je ne le vais faire : — c'est l'histcnre d'un homme qui a écrit une lettre le matin, et qui attend la réponse jusqu'au soir ; elle arrive, et le tue. — Mais ici l'action morale est tout. L'action est dans cette ame livrée à de noires tempêtes; elle est dans les

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cœurs de cette jeune femme et de ce vieillard qui assistent à la tourmente, dberchant en Tain à retarder le naufrage, et luttent contre un ciel et une mer si terribles que le bien est impuissant,, et entraîné lui-même dans le. désastre inévitable.

J'ai voulu montrer Thomme spiritualiste étouffé par une société matérialiste , où le calculateur avare exploite sans pitié TinteDigence et le travail. Je n'ai point .prétendu justifier les actes désespérés des malheureux , mais protester contre Tindifférence qui les y contraint. Peut-on frapper trop fort sur rindifierence si difficile à éveiller , sur la distraction si difficile à fixer? Y a-t-il un autre moyen de toucher la société que de lui montrer la torture de ses victimes?

Le poète était tout pour moi; Chatterton n'était qu'un nom d'homme , et je viens d'écarter à dessein des faits exacts de sa vie pour ne prendre de sa destinée que ce qui la rend un exemple à jamais déplorable d'une noble misère.

Toi que tes compatriotes appellent aujourd'hui: merveilleux enfant ! que tu aies été juste ou non , tu as été malheureux ; j'en suis certain ,

DE TBAYAIL. âd

et cela me suffit. — Ame désolée, pauvre ame de dîx-hait ans! pardonne -moi de prendre pour symbole le nom que tu portais sur la terre, et de tenter le bien en ton nom.

\£crit du 29 au 30 juin 1834.

PERSOniVAGES.

PERSONNjÉGES.

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