DE TRAVAIL
brûlée , se forme et s'accroit qaelque chose -^e pareil à un rolcan. Le feu couVe sourdement et lentement dans ce cratère, et laisse échapper ces laves haritionieuses, qui d'elles-mêmes sont jetées dans la divine forme des vers. Mais le jour de l'éruption, le sait-il? On dirait qu'il assiste en étranger à ce qui se passe en lui-même, tant cela est. imprévu et céleste! 11 marche consumé par des ardeurs secrètes et des langueurs inexplicables. Il va comme un malade, et ne sait où il va ; il s'égare trois jours, sans savoir où il s'est trainé , comme fit jadis celui qu'aime le mieux la JFrance ; il a besoin de ne rien f aire , pour faire quelque chose en son art. Il faut qu'il ne fasse rien d'utile et de journalier pour avoir le temps d'écouter les accords qui se forment lentement dans son £ime , et que le bruit grossier d'un travail positif et régulier interrompt et fait infailliblement évanouir. — C'est le poète* — Celui-là est retranché dès qu'il se montre : toutes vos larmes, toute votre pitié pour lui! Pardonnez-lui et sauvez-le. Cherchez et trouvez pour lui une vie assurée , car à lui seul il ne saura trouver que la mort ! — C'est dans la preinière jeunesse qu'il sent sa force naître, qu,'il pressent l'avenir de son génie, qu'il étreint
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d*un amoar immense Thamanité et la nataro , et c'est alors qu'on se défie de lui et qu*on le repousse.
Il crie à la multitude : C'est à tous que je parle, faites que je vive! £t la multitude ne Fentend pas ; elle répond : Je ne te comprends point ! Et elle a raison.
Car son langage choisi n'est aimé que d'un petit nombre d'hommes, choisi lui- môme. Il leur crie : Écoutez-moi , et faites que je vive ! Mais les uns sont enivrés de leurs propres œuvres , les autres sont dédaigneux et veulent dans l'enfant la perfection de l'homme; la plupart sont distraits et indifférons , tous sont impuissans à faire le bien. Ils répondent : Nous ne pouvons rien ! £t ib ont raison.
— Il crie au pouvoir : Écoutez-moi , et faites que je ne meure pas ! Mais le pouvoir déclare qu'il ne protège que les intérêts positifs, et qu'il est étranger à l'intelligence , dont il a ombrage; et cela hautement déclaré et imprimé, il répond : Que ferais>je de vous? Et il a raison. Tout le monde a raison contre loi. Et lui, a-t-il tort 7 — Que faut-il qu'il fasse ? ^ — Je ne sais ; mais voici ce qu'il peut faire.
Il peut , s'il a de la force , se faire soldat , et
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paMer sa vie sous lei armes; une vie agitée, grossière , où l'activitë physique tuêra ractîyité morale. Il peut, s'il en a la patience, se condamner aux travaux du chiffre , où le calcul iu0ra nilusion» Il peut encore , si son cœur ne se soulève pas trop violemment , courher et amoindrir sa pensée , et cesser de chanter pour écrire. Il peut être homme de lettres, ou mieux encore ; si la philosophie vient à son aide, et s'il peut se dompter , il deviendra utile et grand écrivain ; mais à la longue , le jugement aura tué l'imagination , et avec elle , hélas ! le vrai poème qu'elle portait dans son sein.
Dans tons les cas il tuera une partie de luimême ; mais pour ces demi-suicides , pour ces immenses résignations, il faut encore une force rare. Si elle ne lui a pas été donnée, cette force, ou si les occasions de l'employer ne se trouvent pas sur sa route , et lui manquent , même pour s'immoler ; si , plongé dans cette lente des^ truction de lui-même, il ne s'y peut tenir,' quel parti prendre 7
Celui que prit Chatterton. Se tuer tout entier; il reste peu a faire.
Le voilà dono criminel l criminel devant Dieu et les hommes. Car lb smcroB bst un crihb
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BEUGiEux ET SOCIAL. Qaî Ycut lo nier? qui pense à dire antre chose? — C'est ma conviction, comme c'est, je crois, celle de tout le monde. Voilà qui est bien entendu. — Le devoir et la raison le disent. Il ne s'agit que de savoir si le désespoir n'est pas quelque chose d'un peu plus fort que la raison et le devoir.
Certes , on trouverait des choses bien sages a dire à Roméo sur la tombe de Juliette ; mais le malheur est que personne n'oserait ouvrir la bouche pour les prononcer devant une telle douleur. Songez à ceci ! ta raison est une puissance froide et lente qui nous lie peu à peu par les idées qu'elle a|)porte l'une après l'autre, comme les liens subtils , déliés et innombrables de Gulliver; elle persuade^ elle impose quand le cours ordinaire des jours n'est que peu troublé; mais le désespoir véritable est une puissance dévorante , irrésistible , hors des raisonnemens, et qui commence par tuer la pensée d'un seul coup. Le désespoir n'est pas une idée ; c'est une chose, une chose qui torture, qui serre et qui broie le cœur d'un homme comme une tenaille , jusqu'à ce qu'il soit fou et se jette dans la mort comme dans les bras d'une mère.
Ëst'ce lui qui est coupable , dites-le moi ? ou
DE TRilTAU. 18
hien est'^ce la société qui le traque ainsi jasqu'an boiit?
Examinons ceci ; on peut trouver que c'en est la peiné.
n y a un jeu atroce , commun aux enfans du midi ; tout le monde le sait. On forme un cercle de charbons ardens ; on saisit un scorpion areo des pinces et on le pose au centre. Il demeure d'abord immobile jusqu'à ce que la chaleur le brûle ; alors il s'effraie et s'agite. On rit. Il se décide vite , marche droit à la flamme , et tente courageusement de se frayer une route à trarers les charbons ; mais la douleur est excessive , il se retire. On rit. Il fait lentement le tour du cercle et cherche partout un passage impossible. Alors il revient au centré et rentre dans sa première mais plus sombre immobilité. Enfin, il prend son parti , retourne contre lui-même son dard empoisonné , et tombe mort sur-le-charo(). On rit plus fort que jamais.
C'est lui sans doute qui est cruel et coupable, et ces enfans sont bons et innocens.
Quand un homme meurt de cette manière, est-il donc suicide? C'est la société qui le jette dans le brasier.
Je le répète, la religion et la raison, idées
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sablimes , sont des idées cependant , et il y » telle cause de désespoir extrême qui ixie le» idées d'abord , et Thomme ensuite : la faim, par exemple. — J'espère être assez positif. Ceci n'est pas de l'idéologie.
11 me sera donc permis peut • être de dire timidement qu'il serait bon de ne pas laisser on homme arriver jusqu'à ce degré de désespoir.
Je ne demande à la société que ee qu'elle peut faire. Je ne la prierai point d'empêcher les peines de cœur et les infortunes idéales, de faire que Werther et Saint-Preux n'aiment ni Charlotte ni Julie d'Étanges ; je ne la prierai pas d'empêcher qu'un riche désœuvré, roué et blasé , quitte le vie par dégoût de lui - même et des autres. Il y a , je le sais , mille idées de désolation auxquelles on ne peut rien. — Raison de plus , ce me semble , pour penser à celles auxquelles on peut quelque chose.
L'infirmité de l'inspiration est peut-être ridicule et malséante ; je le veux. Mais on pourrait ne pas laisser mourir cette sorte de malades» Ils sont toujours peu nombreux , et je ne puis me refuser à croire qu'ils ont quelque valeur, puisque l'humanité est unanime sur leur grandeur, et les déclare immortels sur quelques vers ; quand ils sont morts , il est vrai.
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Je sais bien que la rareté même de ces hommes inspirés et malheureux semblera proui» yer contre ce que j'ai écrit. — Sans doute , rébauche imparfaite que j'ai tentée de ces natures divines ne peut retracer que quelques traits des grandes figures du passé. On dira que les symptômes du génie se montrent sans enfantement , ou ne produisent que des œuvres avortées; que tout homme jeune et rêveur n'est pas poète pour cela ; que des essais ne sont pas des preuves ; que quelques vers ne donnent pas des droits. — Et qu'en savons-nous ? Qui donc nous donne à nous-mêmes le droit d'étouffer le gland , en disant qu'il né sera pas ohêne?
Je dis, moi, que quelques vers suffiraient à les faire reconnaître de leur vivant , si l'on savait y regarder. Qui ne dit à présent qu'il eût donné tout au moins une pension alimentaire i André Ghénier sur l'ode de la Jeune CapUv$ seulement, et l'eût déclaré poète sur les trente ▼elrs de Myrto ? Mais je suis assuré que, durant sa vie (et il n'y a pas long-temps de cela), on ne pensait pas ainsi ; car il disait :
Las du mépris des sots qui suit la pauTreté , Je regarde la tombe , asile souhaité.
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Jean La Fontaine a grave pour vous , d'arance, sur sa pierre, ayee son insoueianee désespérée :
Jean s'en alla comme il était Tenu , Mangeant son fonds avec son revenu.
Mais sans c& fonds, qu'eût^il fait? à quoi, s'il TOUS plait, éiaii-il bon ? Il vous le dit : à dormir et ne rien faire. Il fut infailliblement mort de faim.
Les beaux vers , il faut dire le mot , sont une marchandise qui ne plait pas au commun des hommes. Or, la multitude seule multiplie le salaire; et, dans les plus, belles des nations, la multitude ne cesse qu'à la longue d'être corn" muné dans ses goûts et d'aimer ce qui est eom-mun. Elle ne peut arriver qu'après une lente instruction donnée par les esprits d'élite ; et , eii attendant, elle écrase sous tous ses pieds les ialens naissans , dont elle n'entend même pas les cris de détresse.
. £h I n'entendez-vous pas le bruit des pistolets solitaires? Leur explosion est bien plus éloquente que ma faible voix. Nen tendez- vous pas ces jeunes désespérés qui demandent le pain quotidien , et dont personne ne paie le