‹ Chatterton: drameChapitre 73 sur 80 · SUR LES REPRÉSENTATIONS · texte numérisé non relu

SUR LES REPRÉSENTATIONS

les interprètes à qui l'on a confié ses idées, dans un livre qui sera plus durable que les représentations du drame qu'il renferme. Pour moi, j'ai toujours pensé que l'on ne saurait rendre trop hautement justice aux acteurs, eux dont l'art difficile s'unit à celui du poète dramatique , et complète'son œuvre. — Ils parlent , ib combattent pour lui , et offrent leur poitrine aux coups qu'il va recevoir, peut-être ; ils vont à la conquête de la gloire solide qu'il conserve , et n'ont pour eux que celle d'un moment. Séparés du monde , qui leur est bien sévère , leurs travaux sont perpétuels, et leur triomphe va peu audelà de leur existence. Gomment ne pas constater le souvenir des efforts qu'ils font tous , et ne pas écrire ce que signerait chacun de ces spectateurs (qui les applaudissent aveo ivresse? Jamais aucune pièce de théâtre ne fut mieux jouée, je crois, que ne l'a été célle-oi, et le mérite en est grand ; car , derrière le drame écrit, il y a comme un second drame que l'écriture n'atteint pas, et que n'expriment pas les paroles. Ce drame repose dans le mystérieux amour de Chatterton et de Kitty Bell ; cet amour qui se devine toujours et ne se dit jamais; cet amour de deux êtres si purs qu'ils n'oseront

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jamais se parler / ni rester seuls qu'au moment de la mort; amour qui n'a pour expression que de timides regards , pour message qu'une Bible, pour messagers que deux enfans, pour caresses que la trace des lèvres et des larmes que ces fronts innocens portent de la jeune mère au jeune poète ; amour que le Quaker repousse toujours d'une main tremblante et gronde d'une ▼oix attendrie. Ces rigueurs paternelles , ces tendresses voilées ont été exprimées et nuan* cées avec une perfection rare et un goût exquis. Assez d'autres se chargeront déjuger et de critiquer les acteurs ; moi je me plais à dire ce qu'ils avaient à vaincre ^ et en quoi ils ont réussi.

L'onction et la sérénité d'une vie sainte et courageuse , la douce gravité du Quaker , la profondeur de sa prudence , la chaleur passionnée de ses sympathies et de ses prières , tout ce qu'il y a de sacré et de puissant dans son in-* tervention paternelle, a été parfaitement exprimé par le talent savant et expérimenté de M. Joanny. Ses cheveux blancs , son aspect vénérable et bon , ajoutaient è son habileté con« sommée la naïveté d'une réalisation^complète.

Un homme très jeune encore , M. Geffroy, a

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accepté et hardiment abordé les diflBcultés sans nombre d'un rôle qui , à lui seul , est la pièce entière. Il a dignement porté ce fardeau , regardé comme pesant par les plus savans acteurs. Aycc une hante intelligence il a fait comprendre la fierté de Chatterton dans sa lutte perpétuelle, opposée à la candeur juvénile de son caractère; la profondeur de ses douleurs et de ses travaux, en contraste avec la douceur paisible de ses penchans ; son accablement , chaque fois que le rocher qu'il roule retombe sur lui pour l'écraser; sa dernière indignation et sa résoludon subite de mourir , et par-dessus tous ces traits, exprimés avec un talent souple , fort, et plein d'avenir, l'élévation de sa joie lorsqu'enfin il a délivré s(m ame et la sent libre de retourner dans sa véritable' patrie.

Entre ces deux personnages s'est montrée, dans toute la pureté idéale de sa forme , Kitty Bell, l'une des rêveries de Stello. On savait quelle tragédienne on allait revoir dans madame Dorval ; mais avait-on prévu cette grâce poétique avec laquelle elle a dessiné la femme nouvelle qu'elle a voulu devenir? Je ne le crois pas. Sans cess^ elle fait naitre le souvenir des vierges maternelles de Raphaël et des plus beaux

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