‹ Chatterton, drame en trios actesChapitre 13 sur 25 · UN GROOM · texte numérisé non relu

UN GROOM

Les chevaux de mylord sont prêts.

lord talbot , frappant sur l'épaule de John Bell

Mon bon John Bell, il n'v a de bons vins de France et d'Espagne que dans la maison de votre petite dévote de femme. Nous voulons les boire tous en rentrant , et tenez moi pour un maladroit , si je ne vous rapporte dix renards pourlui faire des fourrures. — Venez donc nous voir partir. — Passez Lauderdale, passez donc. A. ce soir tous , &i Rebccca ne ne me casse pas le col.

JOHN BELL

Monsieur Chatterton, je suis vraiment heureux de faire connaissance avec vous. (// lui serre la main à lui casser V épaule.) Toute ma maison est à votre service. (A Kilty Bell qui allait se retirer.) Mais, Catherine, causez donc on peu avec ce jeune homme. Il faut lui louer un appartement plus beau et plus cher,

KîTTY BELL.

Mes enfans m'attendent.

JOHN BELL

Restez , restez ; soyez polie ; je le veux absolument.

chatterton , au quaker.

Sortons d'ici. Voir sa dernière retraite envahie , son unique repos troublé , sa douce obscurité trahie ; voir pénétrer dans sa nuit dans sa nuit de si grossières clartés ! 0 supplice ! — Sortons d'ici . — Vous Ta vais- je dit? JOHN BELL.

J'ai besoin de vous, docteur ; laissez monsieur aveema femme; je vous veux absolument, j'ai à vous parler. Je vous racommoderai avec sa seigneurie;

LE QUAKER

Je ne sors pas d'ici.

(Tous sortent. — Il reste assis au milieu de la scène. Kitty et Chatterton debout,. les yeux baissés , et interdits.) SCENE IV.

CHATTERTON', ' LE QUAKER, KITTY BELL. le quaker , à Kitty Bell:

(Il prend la main gauche do Chatterton et met sa main sur le cœur de ce jeune homme.)

Les cœurs jeunes, simples et primitifs, ne savent pas encore étouffer les vives indignations que donne la vue des hommes. — Mon enfant . mon pauvre enfant ,. la solitude datent un amour bien dangereux. A. vivre

dans cette atmosphère , on ne peut plus supporter le moindre souffle étranger. La vie est une tempête , mon ami ; il faut s'accoutumer à tenir la mer. — N'est-ce pas une pitié , mistress Bell , qu'à son âge il ait besoin du port ? Je vais vous laisser lui parler et le gronder.

KITTYBELL, tfOublèe.

Non , mon ami, restez , je vous prie. John Bell serait fâché de ne plus vous trouver. Et d'ailleurs , ne tarde-t-il pas à monsieur de rejoindre ses amis d'enfance ? Je suis surprise qu'il ne les ait pas suivis.

LE QUAKER

Leur bruit t'a importunée bien vivement ^ ma* chère fille ?

KITTY BELL

Ah ! leur bruit et leurs intentions ! Monsieur n'est-il pas dans leurs secrets ?

chatterton , à part.

Elle les a entendus ! elle est affligée ! Ce n'est plus la même femme.

KItty bell , au quaker , avec une émotionmal contenue^ Je n'ai pas vécu encore assez solitaire , mon? ami ;je le sens bien.

LE QUAKER , à Kitty Bell.

Ne sois pas trop sensible à des folies.

KITTY BELL

Voici un livre que j'ai trouvé dans le» mains de ma fille. Demandez à monsieur s'iL ne lui appartient pas.

En effet , il était à moi : et à présent, je serais bien aise qu'il revint dans mes mains. KiTTY BELL , à part.

Il a l'air d'y attacher du prix. 0 mon dieu! je n'oserai plus le rendre à présent ni le garder. le quaker , à part.

Ah! la voilà bien embarrassée. (■// met la bible dans sa poche , après avoir examiné a droite et à gauche leur embarras. — A Chatterton. ) Tais-toi , je t'en prie ; elle est prête à pleurer.

kitty bell , se remettant.

Monsieur a des amis bien gais et sans doute aussi très-bons.

LE QUAKER

Ah ! ne les lui reprochons point ; il ne les cherchait pas.

KITTY BELL

Je sais bien que monsieur Chatterton ne les attendait pas ici.

La présence d'un ennemi mortel ne m'eût pas fait tant de mal; croyez-le bien, madame.

Ils ont l'air de connaître si bien monsieur Chatterton j et nous , nous le connaissons il peu !

LÉ quaker , à demi-voix à Chatterton.

Ah! les misérables ! ils l'ont blesséeau cœur.

chatterton , au quaker.^ Et moi , monsieur !

KITTY BELL

Monsieur Chatterton sait leur conduite comme ils savent ses projets. Mais sa retraite ici , comment Font-ils interprétée !

LE QUAKER . SB lève.

Que le ciel confonde à jamais cette race de sauterelles qui s'abat à travers champs , et qu'on appelle les hommes aimables! Voilà bien du mal en un moment.

chatterton, faisant asseoir le quaker.

Au nom de Dieu ! ne sortez pas que je ne sache ce quelle a contre moi. Cela me trouble affreusement.

KITTY BELL

Monsieur Bell m'a chargé d'offrir à monsieur Chatterton une chambre plus convenable.

Ah ! rien ne convient mieux que la mienne à mes projets.

KITTY BELL

Mais quand on ne parle pas de ses projets,

on peut inspirer , à la longue , plusdecrainie

que l'on n'inspirait d'abord d'intérêt , et je .

Et?....

KITTY BELL

11 me semble...

LE QUAKER

Que Yeux-tu dire ?

KITTY BELL

Que ces jeunes lords ont en quelque sorte

Te droit d'être surpris que leur ami les ait quittés pour cacher son nom et sa vie dans une famille aussi simple que la nôtre.

le quaker, à Chatterton.

Rassure-toi, ami; elle veut dire que tu n'avais pas l'air , en arrivant , d'être le riche compagnon de ces riches petits lords.

chatterton, avec gravité.

Si l'on m'avait demandé ici ma fortune , mon nom et l'histoire de ma vie, je n'y serais pas entré... Si quelqu'un me les demandait aujourd'hui , j en sortirais.

LE QUAKER

Un silence qui vient de l'orgueil peut être mal compris; tu le vois.

chatterton, va pour répondre , puis y renonce et s'écrie.

Une torture de plus dans un martyre, qu'importe ! (lise retire en fuyant.)

kitty bell, af frayée.

Ah ! mon dieu ! pourquoi s'est-il enfui de la sorte ? Les premières paroles que je lui adresse lui causent du chagrin !... mais en suis-je responsable ? aussi !... Pourquoi est-il venu ici ?... je n'y comprends plus rien ! je veux le savoir !... Toute ma famille est trour blée pour lui et par lui! Que leur ai je fait à tous ? Pourquoi l'avez-vous amené ici et non ailleurs , vous ? — Je n'aurais jamais dû me montrer , et je voudrais ne les avoir jamais vus. *

le quaker , avec impatience et chagrin.

Mais c'était à moi seul qu'il fallait dir«

(425) cela. Je ne m'offense ni ne me désole, moi. Mais à lui , quelle faute ?

KITTY BELL

Mais , mon ami , les avez-vous entendus , ces jeunes gens ? — 0 mon dieu ! comment se fait-il qu'ils aient la puissance de troubler ainsi une vie que le Sauveur même eûtbénie ? — Dites, vous qui êtes un homme , vous qui n'êtes point de ces médians désœuvrés, vous qui êtes grave et bon, qui pensez qu'il y a une âme et un Dieu ; dites, mon ami , comment donc doit vivre une femme ? Où donc faut-il se cacher ? Je me taisais, je baissais les yeux , j'avais étendu sur moi la solitude comme un voile , et ils l'ont déchiré Je me croyais ignorée , et j'étais connue comme une de leurs femmes; respectée, et j'étais l'objet d'un pari. A. quoi donc m'ont servi mes deux en fans , toujours à mes côtés, comme des anges gardiens ? A quoi m'a servi la gravité de ma retraite ? Quelle femme sera honorée , grand dieu! si je n'ai pu l'être, et s'il suffit aux jeunes gens de la voir passer dans la rue, pour s'emparer de son nom , et s'en jouer comme d'une4)alle qu'ils se jettent l'un à l'autre ? (La voix lui manque. Elle pleure.) Oh ! mon ami , mon ami ! obtenez qu'ils ne revien-. nent jamais dans ma maison.

LE QUAKER

Qui donc ?

KITTY BELL

Mais eux... eux tous... tout le monde.

LB QUAK.ER.

Comment ?

XITTY BELl.

Et lui aussi;... oui , lui.

{Elle fond en larmes.)

LE QUAKER

Mais tu veux donc le tuer ? Après tout f iVt-il fait ?

kitty bell , avec agitation.

Oh! mon dieu! moi, le tuer!., moi qui >udrais> — Oh„! Seigneur ! mon Dieu !

dus que jp prie sans cesse , vous savez si ti voulu le tuer ? — Mais je vous parle et ne sais si vous m'entendez. Je vous ouvre on cœur et vous ne me dites pas que vous lisez. Et si votre regard y a lu , comment voir si vous n'êtes pas mécontent? Ali! mon 11... j'ai là quelque chose que je voudrais re... Ali ! si mon père vivait encore ! {Elle end la main du quaker.) Oui , il y a des omens où je voudrais être catholique , à use de leur confession. Enfin ! ce n'est tre chose que la confidence ; mais la conlence divinisée... j'en aurais besoin ! . LE QUAKER.

Ma fille , si ta conscience et la contemation ne te soutiennent pas assez , que ne ens-tu donc à moi ?

KITTY BELL

Eh bien ! expliquez moi le trouble où me tte ce jeune homme : les pleurs que m'ariche, malgré moi, sa vue : oui, sa seule vue ! ' LE QUAKER.

Oh! femme! faible femme! au nom de ieu , cache tes larmes , car le voilà.

K1TTY BELL.

Oh î dieu ! son visage est renversé f chatterton , rentrant comme un fou , sans

chapeau. Il traverse la chambre et marché

en parlant sans voir personne.

...Etd'ailleurs, etd'ailleurs, ils ne possèdent pas plusleursrichessesque je ne possède cette chambre. — Le monde n'est qu'un mot — On, peut perdre ou gagner le monde sur parole , en un quart-d'heure! Nous ne possédonstous que nos six pieds , cVst le vieux Will qui l'a dit. — Je vous rendrai votre chambre, quand vous voudrez ; j'en veux une encore' plus petite. Pourtant , je voulais attendre! encore le succès d'une certaine lettre. Mais* n'en parlons plus. (//5e jette dans un fauteuil.). le quaker, se lèvd et va à lui, luipre-\ nant la tête ; à demi-voix.

Tais-toi , ami , tais-loi, arrête. — Calme I calme ta tète brûlante. Laisse passer en silence tes emportemens , et n'épouvante pa« cette jeune femme qui t'est étrangère.

chatterton se lève vivement sur le mot : étrangère :et dit avec une ironie frémissante.

11 n'y a personne sur la terre à présent qui ne me soit étranger. Devant tout le monde je dois saluer et me taire. Quand je parle I c'est une hardiesse bien inconvenante , ei dont je dois demander humblement pardon.- Je ne voulais qu'un peu de repos dans cette] maison , le temps d'achever, de coudre l'une à l'autre quelques pages que je dois ; à-peu* près comme un menuisier doit à l'ébéniste

?]ques planches péniblement passées au rot. — Je suis ouvrier en livres, voilà tout, n'ai pas besoin d'un plus grand atelier que mien et M Bell s'est trop attendri de î'atié de lord Talbot pour moi. Lord Talbot ,

peut l'aimer ici , cela se conçoit. — Mais 1 amitié pour moi , ce n'est rien. Cela reie sur une ancienne idée que je lui ôterai m mot ; sur un vieux chiiFre que je raie-

de sa tète , et que mon père a emporté us le pli de son linceul ; un chiffre assez asidérable, ma foi, et qui me valait beaujp de révérences et de serremens demain. Mais tout cela est fini , je suis ouvrier en res. — Adieu, madame; adieu, monsieur.

! ha ! — Je perds bien du temps ! A l'ouige , à l'ouvrage ! (// monte à grands pas icalier de sa chambre et s'y renferme.')

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